‹ Répertoire de l'affaire Dreyfus, 1894-1899 [microform]Chapitre 14 sur 244 · AU · texte numérisé non relu

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— 31 — Décembre 1894.

— Jugement de condamnation contre le capitaine Dreyfus :

Au nom du Peuple français,

Cejourd’hui, vingt-deux décembre mil huil cent quatre-vingt-quatorze, le premier Conseil de guerre permanent du Gouvernement militaire de Paris, le huis clos ayant été prononcé, a rendu en audience publique le jugement dont la teneur suit :

L'unique question suivante ayant été posée aux membres du Conseil :

Le capitaine Alfred Dreyfus, capitaine au 14° régiment d'artillerie, breveté d’étatmajor, Stagiaire à l’Etat-Major général de l’armée, est-il coupable d’avoir, en 1894, à Paris, livré à une puissance étrangère ou à ses agents, des documents intéressant la défense nationale, et a-t-il ainsi pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec cette puissance étrangère, à l'effet de l’engager à commettre des hostilités contre la France ou de lui en procurer les moyens?

Les voix recueillies conformément à la loi, en commençant par le grade inférieur, le président ayant émis son opinion le dernier, le Conseil déclare à l’unanimité : « Oui, l’accusé est coupable. »

Faisant droit aux conclusions de M. le Commissaire du Gouvernement et après avoir lu au Conseil les articles de loi visés par lui, le Président a recucilli de nouveau les voix sur l'application de la peine, en commençant par le grade inférieur, le Président votant le dernier.

Condamne Alfred Dreyfus, dont les titres ont été énoncés plus haut, à l’unanimité, à la peine de la déportation dans une enceinte fortifiée, et faisant application des articles 76 du Code pénal, article 5 de la Constitution du 4 novembre 1848, article 4° de la loi du 8 juin 1850, et des articles 189 et 267 du Code de justice militaire, lesquels sont ainsi CONÇUS :

Prononce la destitution du capitaine Alfred Dreyfus et ordonne qu'il soit procédé à la dégradation de cet officier à la première prise d'armes de la garnison de Paris.

Le déclare déchu de ses décorations et privilèges, et du droit de porter à jamais les armes.

Le condamne aux frais envers l'Etat.

Enjoint au Commissaire du Gouvernement de donner immédiatement lecture au condamné du présent jugement, devant la garde assemblée sous les armes, et de l’informer qu'il a vingt-quatre heures pour se pourvoir en revision,

23. — Lettre de Dreyfus à sa femme. {Lettres d’un innocent, p. 34.)

24. — A la Chambre des députés : dépôt par le ministre de la Guerre d’un projet de loi demandant la peine de mort pour le crime de trahison. Jaurès propose d’effacer la peine de mort du Code militaire. Des incidents violents éclatent et se terminent par l'application de la censure à Jaurès et son exclusion temporaire.

— Lettres de Dreyfus à sa femme. {Lettres d’un innocent, p. 35-36.)

24-25. — Yves Guyot, dans le Siecle, et Auguste Vacquerie, dans /e Rappel, émettent des doutes sur la culpabilité du condamné.

25, 26, 27, 28, 31. — Lettres de Dreyfus. {Lettres d'un innocent, 37-45.)

31. — Le pourvoi de Dreyfus contre le jugement du 1° Conseil de guerre est appelé devant le Conseil de revision présidé par le général Gossart. La défense renonce à déposer des conclusions et déclare s’en rapporter à la justice du Conseil. Lecture du procès-verbal par le greffier. Le commissaire du Gouvernement, commandant Romain, conclut au rejet. Le recours est rejeté à l'unanimité; l’arrêt déclare que la peine a été légalement appliquée à des faits justement qualifiés.

— Du Paty, sur l’ordre du ministre, se rend au Cherche-Midi pour questionner Dreyfus. Il adresse au ministre sur cet entretien un rapport détaillé. Le 24 septembre 1897, on lui demandera d’en « extraire de mémoire une note ». (Cass. : dép. Mercier, 1, 5; dép. du Paty, 1, 440-442.)

De son côté, Dreyfus fit part à M° Demange de cet entretien dans les termes suivants (Cass. : 111, 534) :

RU — Décembre 1894.

Le commandant du Paty est venu aujourd’hui lundi 31 décembre 189%, à 5 heures et demie du soir, après le rejet du pourvoi, me demander de la part du ministre si je n’avais pas été victime de mon imprudence, si je n'avais pas voulu simplement amorcer. puis que je me sois trouvé entraîné dans un engrenage fatal.

Je lui ai répondu que je n’avais jamais eu de relations avec aucun agent, ni attaché... que je ne m'étais livré à aucun amorçage, que j'étais innocent.

Il me dit alors, de sa part personnelle, que sa conviction de ma culpabilité s'était faite, d’abord de l’examen de l'écriture de la pièce accusatrice et de la nature des documents qui y sont énumérés, puis des renseignements d'après lesquels la disparition des documents correspondait avec mon séjour à l’Etat-Major, qu'enfin un agent secret aurait dit qu'un Dreyfus était un espion. sans toutefois affirmer que ce Dreyfus fut un oflicier.

J'ai demandé au commandant du Paty à être confronté avec cet agent : il m'a répondu que c'était impossible.

Le commandant du Paty a reconnu qu’on ne m'avait jamais soupçonné avant d’avoir reçu la pièce accusatrice.

Je lui «i alors demandé pourquoi on n’avait pas exercé de surveillance sur les ofliciers dès le mois de février, puisque le commandant Henry est venu affirmer au Conseil de guerre avoir été prévenu à cette date qu'il y avait un traître parmi les officiers. (Ce renseignement, d’après le commandant du Paty, aurait été donné au commandant Henry DÉS aie Fe commandant m'a répondu qu'il n’en savait rien, que ce n’était pas son affaire mais celle du commandant Henry, qu'il était difficile de suivre tous les officiers de l’'État-Major..…, etc.; puis, sentant qu’il en avait trop dit, il ajouta : « Nous parlons entre quatre murs, si on m'interroge sur tout cela, je nieraïi tout. »

J'ai conservé tout mon calme, car je voulais connaître toute sa pensée.

— En résumé, me dit-il, vous avez été condamné parce qu'il y avait un fil qui indiquait que le coupable était un officier, et la lettre saisie est venue mettre un point sur ce fil : le coupable, c'était vous.

Le commandant a encore ajouté que, depuis mon arrestation, la fuite avait tari au Ministère, que peut-être … avaient laissé traîné exprès la lettre pour me brüler, afin de ne pas satisfaire mes exigences.

Il m'a parlé ensuite de l'expertise si remarquable de M. Bertillon, d’après laquelle j'aurais calqué ma propre écriture et celle de mon frère, pour pouvoir, au cas où je serais arrêté porteur de ceite lettre, arguer d’une machination ourdie contre moi!!!

Il m'a laissé entendre ensuite que ma femme et ma famille étaient mes complices, toute la théorie de Bertillon enfin.

A ce moment-là, sachant ce que je voulais, et ne voulant pas lui permettre d’insulter ma famille, je l'ai arrêté en lui disant : « C’est assez, je n’ai qu’un mot à vous dire, c’est que je suis innocent et que votre devoir est de poursuivre vos recherches. »

— $i vous êtes vraiment innocent, s'est-il écrié alors, vous subissez le martyre le plus épouvantable de tous les siècles.

— Je suis ce martyr, lui ai-je répondu, et j'espère que l’avenir vous le prouvera.

En résumé, de cette conversation, il résulte :

49 Qu'il y a eu des fuites au Ministère;

20 Que. a dû entendre dire et a répété au commandant Henry qu'il y avait un officier traître; je ne pense pas qu'il l'ait inventé de son propre cru;

90 Que la lettre incriminée a été prise à.

J'en conclus les faits suivants :

Le premier certain, les deux autres possibles; je Il existe réellement un espion. au Ministère français, puisque des documents ont

isparu ;

2 Peut-être cet espion s'est-il introduit dans la peau d’un officier, en imitant son De pour dérouter les soupçons ;

9] Cette hypothèse n’exclut pas le fait n° 4, qui semble certain. Cependant la teneur de la lettre ne rend pas cette troisième hypothèse très vraisemblable; elle se rattacherait plutôt au premier fait et à la deuxième hypothèse, c’est-à-dire présence d’un espion au Ministère et imitation de mon écriture par cet espion ou simplement similitude d'écriture.

Quoi qu'il en soit, il me semble que si votre agent est habile il doit pouvoir dénouer cet é“heveau en tendant ses filets aussi bien du côté de... que du côté de.

Cela n’empêéchera pas d'employer les autres procédés que j'ai indiqués, car il faut découvrir la vérité.

17 Mn de)

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Es QUE Décembre 1894.

Après le départ du commandant du Paty, j'ai écrit la lettre suivante au ministre: . « Monsieur le Ministre,

» J'ai reçu par votre ordre la visite du commandant du Paty, auquei j'ai déclaré encore que j'étais innocent et que je n'avais même jamais commis d'imprudence.

» Je suis condamné, je n'ai aucune grâce à demander. À

» Maïs, au nom de mon honneur qui, je l'espère, me sera rendu un jour, j'ai le devoir de vous prier de vouloir bien poursuivre vos recherches. va

» Moi parti, qu'on cherche toujours, c’est la seule grâce que je sollicite. »

(Les points qui interrompent le texte indiquent les phrases ou les mots supprimés par M° Demange.)

Forzinetti, parlant de cette entrevue, dit que Dreyfus ne cessa de protester de son innocence avec la plus grande énergie. (Cass. : dép. Forzinetti, 1, 322.)

Fin décembre. — M. Winnoux, secrétaire d'Hanotaux, dit à Gabriel Monod : « Nous croyons que le général Mercier a commis une épouvantable gaffe. » (Cass. : dép. Monod, 1, 457.)

4894-1895. — Esterhazy prétend avoir eu, pendant dix-huit mois environ, de 189% à 14895, sur la demande du colonel Sandherr, des rapports avec un agent étranger. (Cass. : dép. Esterhazy, 1, 576, 593.) Le fait est démenti par Gonse et par Roget. (Cass. : dép. Gonse, I, 569; dép. Roget, 1, 627, 628.)

LE — Janvier 1895.

1, 2. — Lettres de Dreyfus à sa femme. {Lettres d’un innocent, p. 45-48.)

3. — Lettre de Dreyfus à M° Demange avant la dégradation. {Lettres d’un innocent, p. 276, 277.)

Cher maître, Je viens d’être prévenu que je subirai demain l’affront le plus sanglant qui puisse être fait à un soldat.

Je m'y attendais, je m'y étais préparé : le coup a cependant été terrible. Malgré tout, jusqu’au dernier moment, j'espérais qu'un hasard providentiel amènerait la découverte

du vrai coupable.

Je marcherai à ce supplice épouvantable, pire que la mort, la tête haute, sans rou-

— Comp. lettres de Dreyfus à sa femme avant la dégradation. {/bid., p. 48d1.)

5. — A 9 heures, dégradation de Dreyfus dans la cour de l'Ecole militaire.

Le condamné proteste désespérément de son innocence.

Récit de l'Autorité :

. Au moment où le général Darras, qui commande la parade d'exécution, prononce ces paroles : « Dreyfus, vous êtes indigne de porter les armes! Au nom du peuple français, nous vous dégradons! », on voit Dreyfus lever les deux bras et, la tête haute, s’écrier d’une voix forte, sans qu'on distingue le moindre tremblement :

Je suis innocent! Je jure que je suis innocent! Vive la France!

— À mort! répond au dehors une immense clameur.

… Au moment où l’adjudant porte la main sur lui et lui arrache ses galons, Dreyfus proteste de nouveau, et ses cris arrivent très distincts jusqu'à la foule :

Sur la tête de ma femme et de mes enfants, je jure que je suis innocent ! Je le jure! Vive la France !

— À mort! À mort! lui répond la foule impitoyable.

… Au moment où l’adjudant brise le sabre de Dreyfus, de nouveau, nette, sans indice d'émotion, la voix du condamné s'élève :

On dégrade un innocent!

… Défilé devant le front des troupes. Le public crie : A mort! Bientôt il arrive devant la grille; la foule le voit mieux, les cris augmentent, des milliers de poitrines réclament la mort du misérable qui s’écrie encore : Je suis innocent! Vive la France!

La foule n’a pas entendu; mais elle a vu Dreyfus se tourner vers elle et crier.

Une formidable bordée de sifflets lui répond, puis une clameur qui passe comme un souffle de tempête au travers de la vaste cour :

— À mort! À mort!

Et, au dehors, un remous terrible se produit dans la masse sombre, et les agents ont une peine inouie à empécher le peuple de se précipiter sur l'Ecole militaire et de prendre la place d’assaut, afin de faire plus prompte et plus rationnelle justice de l’infamie de Dreyfus.

Dreyfus continue sa marche. Il arrive devant le groupe de la presse.

— Vous direz à la France, dit-il, que je suis innocent.

— Tais-toi, misérable, lui répondent les uns, pendant que d’autres luï crient : « Lâche! Traître! Judas! ».

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Er — Janvier 1895.

Sous l'outrage, l’abject personnage se redresse; il nous jette un coup d'œil de haine féroce :

— Vous n'avez pas le droit de m'insulter.

Une voix nette sort du groupe de la presse, contestant :

— Vous savez bien que vous n'êtes pas innocent.

— Vive la France! sale juif! lui crie-t-on encore: et Dreyfus continue son chemin.

Ses vêtements ont un aspect pitoyable. A la place des galons pendent de longs bouts de fil, et le képi n’a plus de forme.

Dreyfus se redresse encore, mais il n’a parcouru que la moitié du front des troupes. et l’on s'aperçoit que les cris continus de la foule et les divers incidents de cette parade commencent à avoir raison de lui.

Si la tête du misérable est insolemment tournée du côté des troupes qu’elle semble défier, ses jambes commencent à fléchir, sa démarche paraît plus lourde.

Le groupe n’avance que lentement, Il passe maintenant devant les « bleus ».

Le tour du carré s’achève. Dreyfus est remis entre les mains de deux gendarmes qui sont venus ramasser ses galons et les débris de son sabre. Ils le font aussitôt remonter

dans la voiture cellulaire.

Le cocher fouette ses chevaux et la voiture s’ébranle, entourée d’un détachement de

gardes républicains que précèdent deux d’entre eux, le revolver au poing.

La parade a duré juste dix minutes. ; .… Ensuite Dreyfus, restant toujours dans un complet mutisme, a été réintégré au

Dépôt.

Mais là, il a de nouveau protesté de son innocence.

(Comp. le Figaro du 6 janvier 1895: Aécit d'un témoin. d'Eugène Clisson, et la Libre Parole du même jour.)

Après la dégradation, Dreyfus est transféré au Dépôt, puis à la prison de la Santé.

Dans un rapport du 15 novembre 1898, le brigadier de la garde républicaine Depert affirma que, dans le passage souterrain qui mène du Dépôt à la Souricière, Dreyfus aurait dit au chef de bureau des prisons Rocher: « Pour être coupable, je suis coupable, mais je ne suis pas seul ». (Cass.: 7/1, 441.) Rocher était mort depuis. A l'enquête de la Cour de cassation, il a été prouvé que, dans cette partie du trajet, Dreyfus n’était pas accompagné par Rocher, mais par Durlin, directeur des prisons. Dreyfus répondit à Durlin qui lui faisait cette réflexion qu'il était triste d’écrouer un officier pour trahison: « Je comprends votre indignation, mais Je suis innocent ».

(Cass. : dép. Depert et Durlin et confrontation, 1, 311-316; lettre de Dupuy, IT, 146. Voir aussi la lettre du colonel Quincy au gouverneur de Paris, du 14 novembre 1898. Cass. : IT, 143.)

Le rapport du chef de la légion de gendarmerie au gouverneur de Paris était ainsi conçu (Cass. : 7, 480):

J'ai l'honneur de rendre compte que l’ex-capitaine Dreyfus a été conduit sans incident, par l’escorte de la gendarmerie, ce matin, à 10 heures, au Dépôt de la Préfecture de police.

Cependant le bruit se répand qu'avant la dégradation, Dreyfus a fait des aveux au capitaine Lebrun-Renault.

Le Temps (à la date du 6) se fait l’écho de ce bruit et publie la note suivante :

Nous avons pu contrôler les paroles de Dreyfus; les voici, à peu près textuellement :

« Je suis innocent. Si j'ai livré des documents à l'étranger, c'était pour amorcer et en avoir de plus considérables; dans trois ans, on saura la vérité et le ministre luimême reprendra mon affaire. »

La presse, le lendemain, reproduit ces paroles.(Voir Autorité, Libre Parole, etc.)

Le lieutenant-colonel Guérin, dans un rapport du 14 février 1898, dit qu'avant la dégradation Lebrun-Renault a déclaré devant plusieurs officiers que Dreyfus avait avoué en ces termes : « Si j'ai livré des documents, ces documents étaient sans aucune valeur, et c'était pour en avoir d’autres bien plus importants des Allemands. » (Cass. : {1, 139.) Guérin aurait fait le même récit au contrôleur Peyrolles, devant M. Stevens. (Cass. : IT, 135.)

D'après une note anonyme, émanée du ministère de la Guerre, ie capitaine d'Attel aurait recueilli de la bouche de Dreyfus ces mêmes aveux, et les aurait

ÉNEV PTE FAIRE ÉUN V'ÉNRERRCE.

M, ee Janvier 1895.

répétés au capitaine Anthoine. Il n'existe aucun document de d’Attel, mort depuis. Anthoine dit que Dreyfus aurait dit à d’Attel : « Pour ce que j'ai livré, cela n’en valait pas la peine. Si on m'avait laissé faire, j'aurais eu davantage en échange. » (Cass. : 11, 133-134; Camere Des pépurés : Disc. Cavaignac, 7 juillet 1898; Cass. : rapport de Mitry, I, 134; Rennes : dép. Anthoine, III, 84.) Dreyfus affirme n'avoir jamais parlé à d’Attel (RENNES : 711, 85.)

— Lebrun-Renault, se promenant le soir au Moulin Rouge, rencontre MM. de Fontbrune, Henri Dumont et Hérisson, dit Clisson : il leur raconte la dégradation et la conversation qu'il eut avec Dreyfus. Clisson écrivit immédiatement un article rapportant ses propos et qui parut dans {e Figaro du 6 janvier 1895. D'après cet article, Dreyfus aurait dit à Lebrun-Renault:

Je vous regarde en face, vous voyez, mon capitaine, et si j'ose le faire, c'est que je suis innocent. Ma condamnation est le plus grand crime du siècle.

Et Lebrun-Renault aurait ajouté :

Cette protestation : «ma condamnationest le plus grand crime du siècle » est revenue à plusieurs reprises sur les lèvres du condamné. II la répétait encore au moment où, quelques instants plus tard, on allait le conduire à la parade d'exécution.

(Cass.: dép. Hérisson-Clisson, 1. 402-404; IT, 120.) Cf. une interview de Clisson dans /e Siecle du 16 janvier 1898.

— En octobre 1897, le ministre de la Guerre prescrivit de réunir tout ce qui avait trait aux « aveux de Dreyfus » et de faire rédiger une déclaration par Lebrun- Renault. (Cass. : dép. Gonse, 1, 246), et, le 20 octobre, Lebrun-Renault déclarait que. le 5 janvier 1895, Dreyfus lui avait fait l’aveu suivant :

Je suis innocent; dans trois ans mon innocence sera prouvée. Le ministre sait que si j'ai livré des documents sans importance, c'était pour en obtenir de sérieux des Allemands.

{Voir au 6 janvier 1895 el au 20 octobre 1897.)

Voir à propos de ces prétendus aveux, les dépositions à l'ENQuÈTE DE LA Cour DE CASSATION de: Cavaignac (1, 36-39), Lebrun-Renault (I, 274), Darras (1, 278), Lieutenant-colonel Guérin (1, 279), Peyrolles (1, 284), De Mitry (1, 282), Anthoine (1, 282), Risbourg (1, 283-286), Druet (1, 385), Bayol (I, 380}. De Valles (I, 381), Hepp (I, 387), De Vaux (1, 382), Veuve Chapelon (I, 481), Forzinetti (1, 323), Merzbach (1, 384), Griset (I, 386). Dupressoir (1, 476), Lettre de Philippe (1, 287). :

Voir aussi le Dossier des Aveux renfermant quinze lettres, notes, rapports et déclarations allant du 6 janvier 1895 au 15 novembre 1898 (Cass. : ZI, 131- 147); le rapport Ballot-Beaupré (Dés. Cass. : 474-177); les conclusions du Procureur général Manau (Dés. Cass. : 297-319) ; le mémoire Mornard (DéB. Cass.: 31-547), et l'arrêt de la Cour de cassation (Dés. Cass. : 711-712).

Voir enfin les dépositions reçues à Rennes et les débats du procès.

— Lettres de Dreyfus à sa femme, après la dégradation. / Lettres d'un innocent, p. 53-57.)

.… En te promettant de vivre, en te promettant de résister jusqu’à la réhabilitation de mon nom, je t'ai fait le plus grand sacrifice qu'un homme de cœur, qu’un honnête homme auquel on vient d’arracher son honneur puisse faire. Pourvu, mon Dieu, que mes forces physiques ne m’abandonnent pas! Donc, ma chérie, fais tout au monde pour trouver le véritable coupable; ne vous ralentissez pas un seul instant; c’est mon seul espoir dans le malheur épouvantable qui me poursuit.

Lettre de Dreyfus à M° Demange. (Lettres d'un innocent, p. 278.)

… Je suis obligé de vivre, je suis obligé de me laisser encore martyriser pendant de longues semaines pour arriver à la découverte de la vérité, à la réhabilitation de mon nom... Pendant ce temps, vous chercherez, et j'en ai la foi, la conviction intime, vous trouverez.

— L'état signalétique qui accompagna Dreyfus au bagne et qui fut publié par le Matin, portait 2n fine:

Dreyfus n’a exprimé aucun regret, fait aucun aveu, malgré les preuves irrécusables

EL Janvier 1895.

de sa trahison; en conséquence il doit être traité comme un malfaiteur endurci tout à fait indigne de pitié.

— L'ambassadeur d'Allemagne se rend auprès du président du Conseil et le prie de demander pour lui une audience au président de la République. (Cass. : 1, 329).

6. — Le comte De Munster se rend, par ordre de l'Empereur, chez le président de la République et lui demande pourquoi l'ambassade d'Allemagne se trouve, par le récit des journaux, impliquée dans l'affaire Dreyfus. Récit de cette entrevue dans la déposition Cashnir-Perier. (Cass. : 7, 329-530.)

— À 4 heures du matin, Gonse retrouve Lebrun-Renault et l'amène à Mercier à qui il fait sa déclaration relative aux prétendus aveux de Dreyfus. Lebrun- Renault est ensuite conduit à l'Elysée, reçu par Casimir-Perier et Dupuy et interrogé sur les communications qu'il aurait faites aux journaux. Il n’est pas question dans cet entretien des aveux de Dreyfus. (Cass.: dép. Ch. Dupuy, 1, 659; dep. Poincaré, I, 293.)

— Lebrun-Renault écrit sur une feuille de son calepin la note suivante :

Hier, dégradation du capitaine Dreyfus. Chargé de le conduire de la prison du Cherche-Midi à l’École militaire, je suis resté avec lui de 8 à 9 heures. Il était très abattu, m’aflirmait que dans trois ans son innocence serait reconnue.

Vers 8 heures et demie, sans que je l’interroge, il m'a dit: « Le Ministre sait bien que si je livrais des documents à l'Allemagne, ils étaient sans valeur, et que c'était pour m'en procurer de plus importants... »

Il m'a prié de donner l’ordre à l’adjudant chargé de la dégradation d'accomplir cette mission le plus vite possible.

(Cass. : 11, 141).

Cette feuille, détachée du calepin, fut apportée par Lebrun-Renault à Cavaignac, le 4 juillet 1898. (Voir à cette date.)

— L'Agence Havas publie cette note :

Le ministre de la Guerre a interrogé le capitaine de la Garde républicaine Lebrun- Renault sur les affirmations qui lui sont attribuées par certains journaux, relativement à une conversation avec l’ex-capitaine Dreyfus. Le capitaine Lebrun-Renault a certifié au ministre qu'il n’a fait aucune communication à aucun organe ni représentant de la presse.

— Lettre de Gonse à de Boisdeffre :

Mon général, je m'empresse de vous rendre compte que j'ai conduit moi-même le capitaine de la Garde républicaine, le capitaine Lebrun-Renault, chez le ministre qui l’a envoyé, après l’avoir entendu, chez le Président. D’une façon générale, la conversation du capitaine Lebrun-Renault avec Dreyfus était surtout un monologue de ce dernier, qui s’est coupé et repris sans cesse. Les points saillants étaient les suivants :

« En somme, on n’a pas livré de documents originaux, mais simplement des copies. »

Pour un individu qui déclare toujours ne rien savoir, cette phrase était au moins singulière. Puis, en protestant de son innocence, il a terminé en disant :

« Le ministre sait que je suis innocent; il me l’a fait dire par le commandant du Paty de Clam, dans la prison, il y a trois ou quatre jours, et il sait que si j'ai livré des documents, ce sont des documents sans importance, et que c'était pour en obtenir des sérieux. »

Le capitaine a conclu en exprimant l'avis que Dreyfus faisait des demi-aveux ou des commencements d'aveux mélangés de réticences et de mensonges.

Je ne sais rien depuis ce matin, etc.

Cass. : IT. 434.)

onse a déclaré (Cass. : 7, 246) que Boisdeffre lui avait rendu cette lettre le lendemain et qu'il l’aurait retrouvée à la fin d'octobre 1897. (Cf. Cass. : dép. Mercier, 1,7; dép. Cavaignac, 1, 37 ; discours de Cavaignac à la Chambre, le7 juillet 1898.)

— D’après du Paty, Gonse et Sandherr lui apprennent que Dreyfus a fait des aveux la veille. (Cass. : dép. du Paty, 1. 441.)

— 39 — Janvier 1895.

— Le général Risbourg reproche à Lebrun-Renault ses Indiscrétions. (Cass. : dép. Risbourg, 1, 283-287 ; Rapport à Cavaignac, II, 137 ; dép. Gonse, I, 246.)

8. — La Libre Parole publie un article : les Défenseurs de Dreyfus, auquel Clisson répond dans une lettre insérée dans {a Libre Parole du 10 janvier.

9. — L'Agence Havas reproduit et confirme la note du 30 novembre, en indiquant expressément qu’il s’agit de la poursuite et de la condamnation « de l'ex-capitaine Dreyfus ». (Comp. Cass. : déposilion Casimir-Perier, 1, 330.)

15. — Démission de Casimir-Perier, président de la République.

47. — Election de Félix Faure comme président de la République.

On distribue aux membres du Congrès un placard (reproduit par le Siecle du 22 mai 1899), recommandant la candidature du général patriote Mercier qui « n’a pas hésité à livrer au Conseil de guerre le traître juif Dreyfus et qui, dans un interview resté célèbre, n’a pas hésité à déclarer que la seule peine qui convenait au forfait de ce traître était la peine de mort ».

— Le comte de Munster écrit à Schwartzkoppen une lettre, communiquée par Cuignet à la Cour de cassation (Cass.: 1, 364), et dont le général Mercier donna à Rennes le texte suivant (RENNES : Z, /0%, 105) :

En ce qui concerne Dreyfus, on est tranquillisé; on finit tout de même par trouver que j'ai bien agi. Ce qui dernièrement a pu mettre l'Empereur en colère, à propos de cette question, nul ne le sait ici, pas même Hohenlohe. Peut-être un dandy d’aide de camp (de ceux qui, dans leur futilité, ne savent rien en dehors de leurs brandebourgs), peut et doit deviner comment cela a transpiré dans le monde.

Cette lettre se lerminait par la phrase suivante :

A part cela, l'Empereur est gai et bien portant: mais il veut tout faire par luimême, et sa visite à Herbette a causé un grand émoi.

(Cass. : dép. Cuignet, I, 364.)

Sur la visite de l'Empereur à M. Herbette, qui eut lieu le 16 janvier, le Figaro publia, le 14 août 1899, les renseignements suivants, reçus d’un correspondant de Berlin :

La démission de M. Casimir-Perier n'avait été connue, à Paris, que tard dans la soirée du 15. Le chargé d’affaires d'Allemagne n’en fut pas informé. M. de Munster était alors en congé, en Allemagne. Ce fut un journal de Berlin, le Lokal Anzeiger, qui en donna la première nouvelle le 16 au matin.

L'empereur, étonné d’être sans autre renseignement, se rendit aussitôt chez M. Herbette. Notre ambassadeur était encore couché quand on lui annonça l'impériale et matinale visite. M. Herbette se leva précipitamment ; l'empereur, impatient, demande à le voir tout de suite ; M. Herbette le recoit en robe de chambre.

C’est l’empereur qui lui annonce la démission de M. Casimir-Perier. M. Herbette n'en savait rien. Il se fait remettre aussitôt ses dépêches et il y trouve la confirmation de la nouvelle, sans pouvoir, d’ailleurs, donner à l’empereur des renseignements sur les causes de cet événement.

Cette visite de l'empereur à M. Herbette fit, en effet, grand bruit à Berlin. L'élection de M. Félix Faure dissipa promptement les inquiétudes que la démission soudaine et mystérieuse de M. Casimir-Perier avait fait naître dans l’esprit du souverain allemand.

— Départ de Dreyfus pour La Rochelle.

48. — Arrivée de Dreyfus au dépôt des condamnés de Saint-Martin-de-Ré, le soir à 10 heures. Le lendemain matin, ses vêtements sont fouillés et l’on y découvre une copie du bordereau, faite de mémoire. Ce papier est transmis au ministre de l'Intérieur. (Cass. : dép. Picqué, I, 806-807.)

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