PALÉOLOGUE
— Parlant de l'interview de Coppée dans /a Liberté (voir au 9 mai), M. Dacy dit dans le Rappel :
M. Coppée aurait pu raconter comment, au moment où M. Scheurer-Kestner commençait son œuvre, convaincu de l'innocence de Dreyfus, il présenta au Journal, au commencement de l’automne 1897, un article réclamant la revision que M. Férnand Xau refusa d'insérer. ;
Il aurait pu nous dire qu'il avait fait prévenir Emile Zola de son intention de faire appel à la générosité publique pour obtenir la réhabilitation d’un officier injustement et illégalement condamné, et que son article du Journal devait paraître en même temps que le premier article de Zola sur le même sujet au Figaro, l’un complétant l’autre sur divers points.
Je mets au défi M. François Coppée de nier sous serment les faits que je rapporte.
Interrogé par le Temps, Coppée dit n’avoir rien à répondre. (Temps daté du 16 mai.)
16. — Le garde des Sceaux saisit la Cour de cassation de l'incident Grosjean. Le conseiller Faure-Biguet est nommé rapporteur.
47. — Trarieux écrit au ministre de la Guerre pour demander que les membres du Conseil de guerre de 1894 soient entendus, notamment sur la question de savoir si la première traduction, inexacte, de la dépèche Panizzardi du 2 novembre, leur fut communiquée. Il joint à sa lettre une consultation juridique
établissant la légalité de cette demande. (Temps daté du 18 mai.)
— Picquart fait déposer à la Chambre des mises en accusation un mémoire en réponse aux quatre chefs d'inculpation relevés contre lui devant la justice civile. Ce mémoire fut publié le 18 mai par Le Figaro.
— Le Figaro annonce qu’un scandale est sur le point d’éclater à Bruxelles. Le chef de l’espionnage français en Belgique (M. Moutier) « se serait glissé, il y a un an environ, parmi les membres de la Chambre de commerce française, sous le couvert d’une profession fictive. Prié discrètement de donner sa démission,
‘HA ain nee
307 — Mai 1899.
il n’en fit rien ». Le comité de la Chambre aurait alors été convoqué, mais le ministre de France, M. Gérard, serait venu en personne l’inviter, par ordre du Gouvernement français, à s'abstenir de s’occuper de M. Moutier. Le comité aurait alors donné sa démission. (Cf. l'Indépendance belge, citée par le Temps daté du 21 mai.)
Le 19 mai, le ministre du Commerce invita M. Rolland, président démissionnaire de la Chambre, à remettre les services au ministre de France. M. Rolland s’y refusa et répondit qu'il conserverait ses fonctions jusqu'à l'assemblée générale de la Chambre, convoquée pour le 31 mai. (Aurore des 21 et 22 mai ; Temps daté du 22 mai ; Siècle du 22 mai.)
Ces incidents devaient donner lieu à de longues polémiques et à de nombreux procès de presse.
Le 29 mai, le Petit Journal, prenant la défense de M. Moutier, rappela les services rendus par lui, depuis neuf ans, au service des renseignements, avec un complet désintéressement, et publia deux lettres écrites à M. Moutier, la première par Picquart, en 1895, et la seconde par Henry, en 1897 :
Vous n'êtes pas mon subordonné... lui écrivait Henry. Vous êtes mon collaborateur au sujet de l’œuvre à laquelle nous consacrons toutes nos forces et tous nos instants.
La Chambre de commerce de Bruxelles ayant procédé à la réélection de son bureau, et la liste de M. Rolland ayant passé tout entière, M. Moutier et une trentaine de membres de la Chambre donnèrent leurs démissions, le 10 juin. La Chambre, reconstituée sous la présidence de M. Rolland, ne fut d'ailleurs pas reconnue par le Gouvernement français. (Siècle du 11 juin; Temps daté du 12 juin; Aurore du 12 juin.)
18. — Le colonel Picquart forme une demande de mise en liberté provisoire.
— La Cour d’assises de Grenoble acquitte Max Régis et Philippi, opposants à l'arrêt rendu par défaut contre eux le 20 février.
Des troubles assez graves se produisent à Grenoble dans la soirée. (Temps daté du 20 mai.)
La nouvelle de l’acquittement provoque, d'autre part, des troubles à Alger. (Temps daté du 20 mai.)
20. — Coppée, dans une conférence faite à la Société d’Horticulture sur la mission Marchand, rappelle le « retour d'Egypte » etexalte Déroulède et Marchand. (Temps daté du 22 mai.)
— Le Monde Illustré publie un numéro spécial consacré à l'historique de l'affaire Dreyfus.
21. — La presse annonce l'apparition d’un nouveau journal: /’Action française, dont les promoteurs sont MM. Henri Vaugeois et Jules Caplain. Ce journal doit être l'organe d’un parti nouveau, plus actif que le groupement de la Patrie francaise, « composé surtout de jeunes, et qui a pour patrons des hommes comme MM. Cavaignac et de Mahy ».
A la suite d’une conférence de Vaugeois, donnée sous la présidence du député de Mahy, et de l'incident qui s’y produisit. Jules Lemaitre se retira du comité de patronage de l’Action française. (Temps, numéro daté du 23 juin 1899.)
— Le Sunday publie une lettre ouverte de Robert Buchanan à Zola. (Siecle du 23 mai.)
— Quesnay de Beaurepaire signale dans l’Echo de Paris un livre contraire à la revision : Dreyfus et les idées en dehors de tout droit, dont l’auteur est un jurisconsulte italien, M. Dionisio, de Turin.
22. — Le Siècle publie des extraits d’un placard imprimé distribué aux portes des églises bretonnes, notamment à Saint-Malo et à Saint-Servan :
… Les dreyfusards n’ont qu’un but : porter la pioche sur le dernier rempart de nos garanties sociales, l’armée.
LEE RIM EPL
— 308 — Mai 1899.
… Français, c’est à votre bon sens patriotique qu’il appartient de déjouer le complot de la juiverie internationale, représentée par Dreyfus le traître et Zola l'italien; de parer le coup monté par la franc-maçonnerie sous la direction des Labori, des Reinach, des Scheurer-Kestner et des Læw.
… A l’île du Diable tous les antipatriotes !
23. — Le Matin publie un article d’Esterhazy sur le faux Otto.
Esterhazy prétend que c'est sur les données fournies par lui que cette pièce a été fabriquée. Il avait, dit-il, été invité à indiquer, à la fin de 1893 ou au commencement de 1894, une période de quelques jours où il lui eût été impossible de quitter sa garnison de Rouen.
— Le Gaulois pose les questions suivantes :
Est-il vrai que le colonel de Schwartzkoppen, autorisé, ait écrit à certains membres
du Gouvernement français qu'il était l’auteur du « petit bleu » ?
Est-il vrai qu’un journal fameux pour son dreyfusisme ait songé à publier la lettre et qu'il ne se serait arrêté jusqu’à présent que devant l'émotion que cette publication devait soulever ?
Est-il vrai que cette lettre ait été montrée à certains membres de la Cour de cassa-
tion dans le but d’exercer sur eux une terreur salutaire ?
— Quesnay de Beaurepaire écrit dans l’Echo de Paris :
.. Le crime de Dreyfus, suivant les coalisés, est invraisemblable, car ce serait un crime sans mobile. Premier: mensonge : Dreyfus était un joueur et un libertin, ce qui rend nécessaires les budgets secrets ; voilà le mobile. C’est établi au dossier ; Pami de la coûteuse Mne Bodson ne peut être défendu à ce point de vue. Il y a deux mois, un corréspondant inconnu m'a fait savoir que, chez tel loueur de voitures, telle rue, tel numéro, l’on trouverait la preuve de ce fait qu’en 1893-1894 Dreyfus a dépensé 48.000 francs en abonnements de coupé pour dames. J'ai remis officieusement la lettre à un officier autorisé du ministère de la Guerre. On n’a pas ordonné, que je sache, la moindre enquête de ce chef. Négligence funeste, car une nouvelle preuve du « mobile » était sans doute là...
— Sous le titre : Le colonel Picquart en prison, Ferdinand Buisson publie, chez Ollendorff, le discours qu'il a prononcé, le 10 mai, au Grand-Orient.
— Francis de Pressensé fait, à la Maison du Peuple, à Bruxelles, une conférence sur l'affaire Dreyfus et le militarisme.
24. — Le nom de Val Carlos est révélé au public par le Voltaire, dans un article intitulé M. de Valcarlos, et qui mentionne des témoignages de l’enquête de la Chambre criminelle où il est fait allusion à l’ancien attaché militaire d'Espagne.
25. — Lettre (télégraphiée) de Dreyfus à sa femme (Temps daté du à juin) :
Ma chère Lucie, depuis les quelques lignes que je t’ai adressées le 6 mai, j'attendais chaque jour nouvelle du terme de notre atroce martyre.
J'espère donc que Cour va enfin apporter sentiment dans son œuvre justice et réparation qui dure depuis huit longs mois, une éternité pour des êtres qui souffrent cruellement, pour des innocents pour qui chaque heure est de trop. J'espère que je vais enfin recevoir la nouvelle du terme de ce supplice aussi cruel qu'immérité, et pouvoir prendre moi-même dans quelques jours chemin de notre cher pays.
— Le tapitaine Herqué est envoyé à Madagascar.
26. — Yves Guyot publie dans le Siécle une lettre d’un abonné, dont il tient le nom à la disposition de la Cour de cassation, et qui relate les déclarations faites devant plusieurs personnes par le baron Marshall von Bieberstein, ambassadeur d'Allemagne à Constantinople, en réponse à une demande de Férid-Bey, gouverneur général du Vilayet :
Lors de la condamnation de Dreyfus, j'étais ministre des Affaires étrangères dans mon pays ; conséquemment j'étais bien placé pour tout savoir.
Eh bien ! je vous donne ma parole d’honneur que Dreyfus n’a jamais eu de relations, ni directes ni indirectes, avec aucun des organes officiels ni secrets de l’Allemagne ni de l'Italie; Esterhazy, oui.
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— 309 — Mai 1899.
— Le Gaulois publie, sous la signature G. de Maïzières, un supplément consacré à l'historique de l'affaire Dreyfus.
— Jules Delahaye fait appel, dans /a Libre Parole, à une grève de généraux :
...La « Grande Muette » est la Force. La Force se doit à elle-même de venger ses injures et même celles des autres.
— Réunion nationaliste à la salle des Mille-Colonnes, sous la présidence de Drumont.
Quelques protestataires sont expulsés et jetés au bas de l'escalier. A la sortie, Jules Guérin est assailli dans sa voiture à coups de pierres.
— Le ministre de la Guerre interdit aux officiers non appelés à témoigner l'accès du Palais de Justice pendant les procès de la semaine suivante. (Temps daté du 27 mai).
27. — Le Figaro publie des notes écrites par Dreyfus pendant sa détention à la prison du Cherche-Midi et dont les originaux furent annexés au dossier par les soins de la défense.
28. — L'éditeur. Bellais publie l'Histoire des Variations de l'État-Major (sans nom d'auteur).
29.— La Cour de cassation, siégeant toutes Chambres reunies, entend le rap- port du président Ballot-Beaupré sur l'affaire Dreyfus.
— Déroulède et Marcel Habert comparaissent devant la Cour d'assises de la Seine, sous l'accusation de provocation à un attentat contre la sûreté intérieure de l'Etat et de provocations adressées à des militaires dans le but de les détourner de leurs devoirs.
— Le Figaro, ayant publié la veille le rapport Guénée du 30 octobre 1896 (voir à cette date), l’Éclair proteste dans les termes suivants :
Nous ne discutons pas l’absurdité de cette entente prouvée par une lettre anonyme arrivée au journal — qui en a reçu d’ailleurs quelques centaines — lettre dont nous n’avons aucun souvenir et plus probablement sortie des mains de M. Guénée que des nôtres.
Quant à cette accusation d’une visite faite à la famille Dreyfus-Hadamard par M. Sabatier ou en son nom — visite qui lui « profite » — elle est aussi mensongère et encore plus odieuse. .
Il serait ridicule à l’Eclair de s'en défendre. Sa campagne est là qui répond : formelle et nette, sans ambiguïté ni équivoque. Il faut toute l'imagination d’un policier tel que M. Guénée, pour supposer que la famille Dreyfus-Hadamard a rétribué une polémique qui allait exactement au rebours de ses intérêts et de ses espérances.
Dans une lettre au Temps (numéro du 31 mai), Castelin reproduit la réplique de l’Éclair et ajoute :
...M. Sabatier n’a que faire de la prébende que peut distribuer telle ou telle caisse syndicale ; sa fortune personnelle, supérieure certainement à celle de Hadamard- Dreyfus réunis, le place au-dessus de ces insinuations.
Enfin, l’agent Guénée, à l’'ébahissement des dreyfusards et de Picquart lui-même, pense que Dreyfus et Hadamard pourraient nous savoir gré d’avoir demandé des poursuites contre eux.
Je laisse à d’autres le soin de peser ce mystère. Je me borne à rappeler que les aménités échangées entre Hadamard-Dreyfus et moi sont les suivantes : Deux fois je les ai mis en cause à la tribune, deux fois, soit par citation directe, soit par la fausse « revue antisémite », ils ont tenté de me faire condamner en police correctionnelle.
Du reste, ni directement ni indirectement, il n’y a eu rien de commun entre des hommes séparés en deux camps que rien ne peut réunir...
30. — Le président Ballot-Beaupré achève la lecture de son rapport, qui conclut à la revision et au renvoi devant un nouveau Conseil de guerre. Le procureur général Manau commence son réquisitoire.
— Seconde audience du procès Déroulède-Habert.
Sr