‹ Répertoire de l'affaire Dreyfus, 1894-1899 [microform]Chapitre 180 sur 244 · RL TETE · texte numérisé non relu

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tant le préfet de police « à retirer à M. Alphonse Bertillon, la direction du service de l'identification judiciaire ».

Au cours de la discussion, le préfet de police Lépine avait déclaré que, dans l'affaire Dreyfus, M. Bertillon s'était « trompé lourdement, très lourdement ». Mais il avait aflirmé d'autre part que, comme chef du service anthropo métrique, M. Bertillon n'avait jamais rendu que des services et des services signalés. (Temps daté du 7 juillet.)

— À la suite d’un article de /a Fronde qui le met en cause, M° Cahen, avoué à Paris, déclare à un rédacteur de l’Agence nationale que le général de Pellieux a refusé de faire saisir une lettre d’Esterhazy écrite à la veille de la publication du bordereau par le Matin, et remarquable par la ressemblance de son écriture avec celle du fac-similé.

— Le Figaro publie le récit de la mystification dont Quesnay de Beaurepaire vient d’être victime de la part de « Karl ». Il reproduit, en fac-similé, deux lettres de l’ancien magistrat, dont l’une est signée: L'homme chez qui Karl est venu deux fois.

— François Coppée écrit dans /e Gaulois :

… Nous voulons tout, absolument tout, savoir…

… Mais si c'est la guerre, eh bien ! ce sera la guerre!

D'abord, elle sera peut-être la renaissance et le salut... O Jeanne d'Arc, priez pour

nous! Et puis, tout, oui tout, même un nouveau désastre, plutôt que l’enlizement dans la boue et dans la honte!

— M. Maurice Vauthier, professeur à la Faculté de droit de Bruxelles, publie chez Stock, une étude: La France et l'affaire Dreyfus, avec une préface de A. Giry.

6. — Méline, présidant le banquet des républicains progressistes, s’étend longuement, dans son discours, sur l'affaire Dreyfus. (Temps daté du 8.)

— Le Temps publie une interview de M. Levée, conseiller municipal et président de la chambre syndicale de la papeterie. En exécution d'une commission rogatoire du Parquet du Conseil de guerre de Rennes, le capitaine Tavernier avait posé, le 4 juillet, à M. Levée la question suivante: « Vend-on encore à Paris du papier pelure, et si oui, beaucoup de papetiers en ont-ils en magasin? »

— Le colonel Picquart refuse le sabre d'honneur qui lui était offert par un groupe de citoyens de Budapest. (Temps daté du 8 juillet.)

Ce sabre avait été saisi chez l’orfèvre par la police de Budapest et restitué par ordre ministériel. (Siècle du 8 mars.)

Voir d'autre part le Temps daté du 9 juillet.

— Le Daily Chronicle dit qu'une souscription publique ouverte à Atlanta (Géorgie), pour offrir une épée d'honneur à Dreylus, aurait réuni deux mille dollars. (Siécle du 6 juillet.)

— Quesnay de Beaurepaire écrit dans /’Echo de Paris:

.… Qu'on le sache bien avant que je le prouve : mon enquête est accablante, mes témoins sont irrécusables; tout ce qui pouvait être suspect, ou même douteux, ou même secondaire, a été soigneusement proscrit…

7. — Le général Zurlinden est remplacé au gouvernement militaire de Paris par le général Brugère.

— Quesnay de Beaurepaire écrit dans l’Echo de Paris :

… Mes témoins à moi feront savoir que Dreyfus a été l’espion d’une puissance autre que l’Allemagne ; pourquoi nos généraux persisteraient-ils à dissimuler le reste? Tout, tout doit être dit.

8. — Le Figaro croit savoir qu’une instruction judiciaire va être ouverte pour rechercher si la tentative de Déroulède à la caserne de Reuilly, les manifestations

— 322 — Juillet 1899.

organisées le jour de l'élection présidentielle, et l'agression d'Auteuil ne se ratlachent pas à un complot.

— Le Temps publie une demande de mise en liberté, adressée au ministre de la Guerre, en faveur du lieutenant-colonel du Paty de Clam, par M° Ménard, son avocat, la réponse du ministre, et la protestation adressée par M° Ménard au capitaine Tavernier.

Le premier de ces documents énumère les faits reprochés au lieutenantcolonel.

— L'Echo de Paris publie une interview de M. Delaroche-Vernet. secrétaire d'ambassade à Berlin, au sujet d’un dossier relatif à Dreyfus, dont M. Delaroche- Vernet aurait eu connaissance, et qui n'aurait pas été communiqué à la Cour de cassation.

M. Delaroche-Vernet se retranche derrière le secret professionnel et déclare que s'il est cité devant le Conseil de guerre, il ne déposera qu'après en avoir reçu de ses chefs l'autorisation.

— Le Soir publie un article intitulé : La photographie du bordereau original :

IL court un bruit qui, s’il se confirme, peut nous amener, dans cette affaire Dreyfus, si fertile en incidents, un coup de théâtre plus sensationnel que tous les précédents. Il se produirait alors un fait nouveau, mais pas de la nature que peuvent souhaiter les amis du rapatrié de l’île du Diable.

D’après cet « on-dit », l'original du bordereau dérobé dans une ambassade étrangère aurait été rendu à l’ambassadeur sur les énergiques représentations que celui-ci aurait faites à M. Casimir-Perier.

Mais auparavant, sans que M. Casimir-Perier l'ait su, le bordereau, qui porte des annotations de la main de l’attaché militaire de cette puissance à Paris, avait été photographié, avec les annotations, bien entendu.

Le bordereau, qui fut mis sous les yeux des membres du Conseil de guerre de 1894, ne portait pas ces annotations.

La même raison d'Etat, qui avait fait restituer l'original à l’ambassadeur de la puissance en question, avait empêché qu'on ne mit sous les yeux des juges et de l'avocat un fac-similé exact et complet de la pièce originale.

Mais on dit aujourd'hui que la photographie du bordereau, avec les annogations de la main de l’attaché militaire étranger, existe ; que cette photographie est en lieu sûr, hors de France, et qu’elle sera produite devant les juges du Conseil de guerre de Rennes.

Ce serait l'effondrement de la défense par cette seule preuve, sans compter les autres que l’on dit exister. Ce serait pour cette raison que le Gouvernement, très inquiet des effets plus que probables que produirait la divulgation de cette pièce, préférerait l'abandon de l’accusation comme le moyen le meilleur de terminer l'affaire, le seul absolument sûr, à son point de vue. s

Voir au 22 octobre 1897 et au 17 juillet 1899.

— Le Figaro donne des détails sur la traversée du Sfax et publie le texte de

quelques ordres de service concernant la garde de Dreyfus et son régime à bord.

9. — Le commandant des établissements pénitenciers des îles du Salut, Deniel, est relevé de ses fonctions.

Le ministre des Colonies fait procéder à une enquête sur son administration.

10. — Quesnay de Beaurepaire adresse la dénonciation suivante au général commandant le 10° corps d’armée, au ministre de la Guerre et au président du Conseil :

Le soussigné porte plainte contre le nommé Dreyfus (Alfred), ex-capitaine d’artillerie, en ce moment détenu à Rennes, comme étant coupable d’avoir, depuis moins de dix ans, livré à diverses puissances étrangères des documents secrets intéressant la sûreté de l'Etat, avec cette circonstance qu'il était alors officier en activité de service.

Le soussigné, en saisissant de sa dénonciation l’autorité compétente, exerce un droit qui appartient à tous les citoyens. La loi l’y autorise. Il lui suffirait, pour justifier son

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323 — Juillet 1899.

action, d’invoquer un précédent relatif à l'affaire elle-même: au mois de décembre 1897, le sieur Dreyfus (Mathieu) s’est porté dénonciateur contre le commandant Esterhazy à raison du même crime; il n’a produit aucune justification à raison de sa dénonciation et a reconnu n'en point avoir: et cependant sa requête a été admise par M. le ministre de la Guerre.

Le soussigné présente sa requête dans des circonstances autrement favorables, puisqu'il offre de déposer aux mains de l'officier de police compétent tous les éléments d’une enquête avec une liste des témoins à faire entendre.

Les motifs de sa plainte ne sont pas moins fondés, car si le sieur Dreyfus (Mathieu) a agi dans l'intérêt d’un membre de sa famille, le soussigné agit dans l'intérêt de la défense nationale, motif consacré par le décret du 21 octobre 1791, qui qualifie cet acte de dénonciation civique.

Le plaignant se propose de révéler à la justice un ensemble de faits et de présomptions graves, connexes à l'affaire en cours. Parmi ces faits, les uns sont susceptibles de donner naissance à une poursuite distincte, ou tout au moins d’être retenus par le Conseil de guerre à titre d'éléments probants d'appréciation. Les autres sont rattachés à la poursuite actuelle par un lien de dépendance directe, et possèdent le caractère de charges nouvelles ; les uns et les autres sont de nature à déterminer ou fortifier la conviction du juge.

A aucun titre, ils ne peuvent être négligés ni écartés du débat, dès lors qu'ils doivent concourir efficacement à la manifestation de la vérité.

La présente dénonciation est donc recevable et l'autorité judiciaire ne saurait la déclarer tardive, car le décret susvisé de 1791 a prévu le cas où, « après la procédure consommée, de nouveaux faits inopinément connus viendraient porter un jour inattendu sur une affaire... »

Par ces motifs, le requérant conclut à l'admission de sa dénonciation, admission qui lui donnera légalement le droit de faire sa déclaration daos les formes, de remettre toutes pièces utiles à l’appui et de produire la liste des témoins qui feront foi des faits déclarés.

Le 18 juin écoulé, il avait présenté requête à ces fins à M. le commissaire du Gouvernement faisant fonctions de ministère public près le Conseil de guerre séant à Rennes. M. le commissaire du Gouvernement ayant méconnu sa qualité de plaignant pour lui opposer une fin de non-recevoir, le soussigné conclut à ce qu’il plaise à l'autorité supérieure, saisie du présent recours, donner des instructions pour que les officiers de police compétents procèdent à l'examen de la présente dénonciation et lui donnent telle suite que de droit.

M. Teste, rédacteur au Gaulois et correspondant du Journal de Bruxelles, publie dans ce dernier journal « la véritable version de l’affaire Dreyfus ».

D’après ce récit, reproduit par le Siècle du 11 juillet, « une personne qui touche à un ambassadeur » aurait écrit des lettres « où le nom d’un officier français revenait à diverses reprises, on ne sait pourquoi ». Ces lettres seraient tombées entre les mains d’une domestique affiliée à la police :

C'est ce paquet de lettres, livré par cette femme à notre police et communiqué par celle-ci au ministère de la Guerre, qui aurait donné audit ministère la clé des « fuites » qui se produisaient depuis longtemps déjà dans ses bureaux et qu'il ne savait à qui attribuer. Pour en avoir le cœur net, un agent français au service de ceite ambassade aurait simulé un commencement d'incendie dans ladite ambassade, que seraient venus éteindre des officiers français, dont Esterhazy, déguisés en pompiers, et ces officiers auraient, au moyen du stratagème, fait main basse sur les papiers de l'ambassadeur, dont aurait fait pariie le bordereau.

C'est alors que l'ambassadeur aurait fait cette démarche auprès de M. Casimir- Perier, et qu'il l'aurait faite avec d'autant plus de rudesse que la soustraction du bordereau lui aurait révélé le sort du paquet de lettres au sujet de la disparition duquel la personne dont je parlais tout à l'heure avait été obligée de lui confier ses inquiétudes Mais pendant ce colloque entre l'ambassadeur et M. Casimir-Perier, d’où la guerre a été à un doigt de sortir, le ministère aurait fait faire par Esterhazy le décalque du bordereau de Dreyfus, l'officier des lettres, pour en garder copie, puisqu’on était forcé de restituer l'original.

— Louis Havet écrit au Figaro :

.… Tout au commencement, à l’arrivée de France en Guyane (1895), on ne débarqua pas le condamné tout de suite. On le laissa à fond de cale, par une chaleur de 45 degrés, pendant quatre jours. Et tout près de la fin, pendant qu'ici on discutait le

UE Juillet 1899.

« dessaisissement » (1899), il fut mis pendant un mois au pain et à l’eau. Passons rapidement sur ces détails, car il y a pis. :

On sait qu'en 1896, le colonel Picquart ayant averti le général Billot qu'Alfred Dreyfus était innocent, la case où celui-ci vivait fut entourée d’une palissade. On sait que c'était une illégalité grave, la peine prononcée ayant été celle de la déportation (dans une enceinte fortifiée). On sait qu’en fermant ainsi l'horizon au malheureux, ses bourreaux lui ôtèrent la vue de la mer. Il y a quelque chose de plus que les Français doivent savoir.

Entre la case et la palissade, il y avait un intervalle de quarante centimètres. Je vous supplie et je supplie chaque lecteur de ne pas lire ce chiffre abstraitement. Mesurez quarante centimètres à partir d’un mur; marchez en le frôlant et en imaginant que, de l’autre côté, vous en frôlez un autre, renversez la tête comme pour voir péniblement un plafond, et représentez-vous l'échantillon de ciel entrevu par la fissure.

La palissade interceptait l’air et le jour. Cet état de choses dura un an sans changement; alors le prisonnier fut pris d'étouffements, et le médecin exigea qu'on fit quelque chose. N’allez pas croire qu’on recula la palissade. On suréleva la case pour qu'un peu d’air — un peu de l'air torride de la Guyane — püt enfin y parvenir. Comme, après lout, le patient n’était pas condamné à mort, on lui mesura la vie au compte-gouttes. ; :

Il est aisé, maintenant, de comprendre pourquoi M" Dreyfus, au mépris de la loi, fut empêchée de rejoindre son mari. Elle aurait écrit en France, et il y a quelqu'un que les Chambres auraient interrogé. Le capitaine Dreyfus est revenu sans haine; c’est par respect pour sa magnanimité que je ne nomme pas l’homme responsable. Mais lhistoire n’est pas finie. La case n’était pas encore surélevée, et Dreyfus étouffait, à la lettre, dans son terrain artificiel ; il avait, par surcroît, de violents accès de fièvre, quand, par complaisance pour des journalistes, on le mit aux fers toutes les nuits pendant une durée de deux mois.

Il voudrait, il a plusieurs fois demandé, qu'on ne parlât pas de lui dans la presse, mais moi, j'ai pensé que je n'avais pas le droit de me taire. Je m'adresse à un journal qui n’a pas de parti pris politique et à qui la France doit la divulgation de l’enquête. Je crois superflu d’ajouter aucune réflexion.

La Liberté dit qu’un membre de la famille Dreyfus à qui elle s’est adressée lui a confirmé l'exactitude de ce récit et a ajouté :

Tout cela est exact, mais la vérité est plus atroce encore. On appliquait les fers au capitaine avec une barbarie qui rappelle les supplices de lInquisition.

Ainsi, on pansait, le matin, les plaies occasionnées aux pieds du prisonnier par les anneaux de fer, et on réappliquait les fers le soir. Tout cela est monstrueux; rien n'autorisait à user de pareils procédés à l'égard de ce malheureux.

Voir, au 4 juillet et au 12 juillet. 3

Dans une lettre au Siècle (numéro du 29 juillet), Louis Havet aflirma que, seul, le commandant des Iles du Salut, Deniel, était responsable de la mesure de rigueur prise contre Dreyfus pendant la discussion de la loi de dessaisissement.

Le Figaro du 2 août rapporta, d'autre part, les déclarations suivantes d”’ « un haut fonctionnaire de l'administration pénitentiaire, qui se trouvait à la Guyane au moment de l’arrestation de Dreyfus » :

.… Îl est inexact que Dreyfus soit resté quatre jours à fond de cale, en attendant son débarquement à l’île Royale. La Ville de Saint-Nazaire est arrivée vers cinq heures du matin aux îles du Salut, et, le jour même, à deux heures de l'après-midi, son débarquement était opéré.

— Le Matin publie une lettre adressée par le prince Henri d'Orléans au général Lambert :

.… La France, délivrée d’un hideux abcès, pourra reprendre au loin son rôle glorieux de nation généreuse et civilisatrice.

C’est à quoi doivent tendre les efforts des Français qui aiment vraiment leur patrie ; c'est à quoi ils contribueront, pour leur part, en se soumettant d’abord aux décisions de la justice, et en s’attachant ensuite complètement à l’œuvre généreuse de pardon et de réconciliation qui devra être poursuivie en vue du bien et de la grandeur de la patrie commune...

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— 325 — Juiilet 1899.

11. — Scheurer-Kestner écrit de Biarritz au Temps (numéro daté du 43 juillet) :

Monsieur le rédacteur en chef,

Dans les réflexions que le Temps du 10 juillet consacre à l’examen d’un article de {a République française, je relève, de la part de ce dernier journal, des inexactitudes que je vous prie de vouloir bien me permettre de rectifier.

« M. Scheurer-Kestner, dit la République française, n’a pas fourni à M. Méline le moyen de liquider régulièrement l'affaire Dreyfus comme affaire judiciaire et privée. M. Scheurer-Kesiner réclamait pour Dreyfus, non pas le droit commun, mais un traitement de faveur. »

Dans les cinq visites que j'ai faites à M. Méline au commencement de novembre 1897, je ne lui ai demandé aucun traitement de faveur pour Dreyfus. Je lui ai apporté le fac-similé du bordereau et l'écriture de Dreyfus et d’Esterhazy. en lui demandant de procéder, comme chef du gouvernement, à une enquête sur ce fait nouveau de l'attribution du bordereau à Esterhazy. M. Méline refusa de m’entendre malgré mes instances les plus pressantes.

S'il est très vrai que M. Méline me renvoya à M. Darlan, il ne l’est pas, comme le prétend la République française, que je ne sois pas allé trouver le garde des Sceaux. Je lui ai, aa contraire, rendu visite le lendemain de ma dernière et infructueuse démarche auprès de M. Méline. Mais le garde des Sceaux resta, plus encore que le président du Conseil, sourd à mes objurgations. Il se refusa même à m’entendre, sous le prétexte qu’une demande en revision, si elle se produisait, lui serait forcément renvoyée, et qu'ayant reçu mes confidences, il deviendrait ainsi juge et partie.

Repoussé par M. Félix Faure, repoussé par le président du Conseil, qui, à mon sens, ne s’est pas rendu compte de ses devoirs d'homme de gouvernement, repoussé par le garde des Sceaux, il ne me restait, en ce moment, que la promesse d’une enquête sérieuse et loyale faite par M. le ministre de la Guerre.

On sait ce qui arriva. Mes démarches furent ébruitées, non par moi, certainement, mais par l’un des ministres, par celui-là même qui m'avait demandé le plus profond secret, et les événements se précipitèrent, à mon grand regret, car ma patience n’était pas à bout, et je nourrissais encore l'espoir de réussir par l'intervention seule du gouvernement de la République, sans campagne de presse, sans agitation dans le pays.

Recevez, etc.

— On télégraphie de Rennes à l’Aurore (numéro du 12 juillet) qu'en apprenant que des pièces secrètes avaient été communiquées à ses juges, Dreyfus en fut profondément surpris et s’écria : « On ne m'a pas jugé, on m'a assassiné ! »

— Le Siècle reproduit la dépêche suivante, adressée au Lokal Anzeiger par son correspondant de Saint-Pétersbourg :

Je puis démentir le rappel du baron Fredericks, l’attaché militaire de Russie en France. Il restera à son poste jusqu'à ce que l'affaire Dreyfus soit complètement liquidée. Il est probable qu'il n’y vrendra aucune part, mais il sera prêt à être confronté avec le général Mercier. Il y a quelques semaines qu’en réponse à l’assertion d’un journal, il a affirmé publiquement que, jamais, ni directement ni indirectement, il n'a dénoncé Dreyfus comme un espion.

S'il a parlé du capitaine Dreyfus devant le général Mercier, lors de l’arrestation de ce dernier, et s’il a dit : « C’est bien fait. C’est une espèce de crapule », son opinion se référait au procès engagé devant la Cour d'assises de la Seine (de Seine-et- Oise) d’un jeune Russe nommé Wladimiroff qui fut condamné, en 1890, pour avoir tué une jeune femme. Le témoignage du capitaine Dreyfus, qui était un ami de la famille, impressionna beaucoup le jury. Au moins telle était la conviction de Mme Wladimiroff mère, qui écrivit dans ce sens à l'ambassadeur de Russie, dont elle demandait l'appui.

te général Fredericks n’a pas d’objections à expliquer l'incident à Paris, à Rennes, partout où le voudra le général Mercier. Il ne permettra pas un instant qu'une fausse interprétation soit donnée à ses paroles.

Le Siècle ajoute :

Le général Fredericks se trompe sur le rôle joué par Dreyfus dans l'affaire Wladimiroff. Le docteur Lutaud, qui était le médecin de la victime, l’a raconté. Il n'a rien que d'honorable pour Dreyfus.

12. — En réponse aux accusations formulées contre lui (voir aux 4 et 10 juil-

— 326 — Juillet 1899.

let), André Lebon adresse aux journaux la lettre suivante (Temps daté du 43 juillet) :

M. Louis Havet ayant substitué des accusations précises au régime d’outrages indéterminés dont Je suis l’objet depuis près de deux ans, et M. Guillain ayant déjà dissipé quelques-unes des légendes que l’on cherche à accréditer autour de l’île du Diable, je crois devoir rompre le silence que je m'étais imposé jusqu'ici, par respect pour l’œuvre judiciaire en cours, et m'expliquer aussi clairement que je le pourrai sur les mesures que j'ai prises et les motifs qui me les ont dictées.

Dans l’espace de quelques semaines, j'ai appris coup sur coup que deux télégrammes de service relatifs au déporté avaient été communiqués à la presse ; qu’un autre, envoyé comme les premiers par l’un de mes prédécesseurs, n’était jamais parvenu à destination ; qu'enfin un personnage chargé d’un service intéressant l'administration pénitentiaire n'offrait aucune espèce de garantie de fidèle exécution du service et qu’il faisait des possibilités de faire évader Dreyfus l’objet fréquent de ses conversations. C’est à ce moment, dans les tout premiers jours de septembre, que les journaux anglais répandirent le bruit qu’un bâtiment américain avait enlevé Dreylus; c'est alors que, pour la première fois, je me fis exposer l’organisation de l’île du Diable et que je constatai facilement qu’un tel événement était matériellement réalisable. Or, je ne me souciais pas que Dreyfus s’évadt ; je ne me souciais pas non plus que ses surveillants eussent l’occasion d'appliquer les consignes générales, lesquelles permettent de recourir aux moyens « les plus extrêmes » pour empêcher qu'un condamné leur échappe.

De là, mon télégramme du 4 septembre au gouverneur de la Guyane. En voici le texte intégral pour la question en discussion :

« Vous maintiendrez, jusqu’à nouvel ordre, Dreyfus dans case, double boucle de nuit. Vous entourerez périmètre promenoir autour case, solide palissade avec sentinelle intérieure, etc. »

Pour bien marquer le caractère essentiellement temporaire de cette mesure de rigueur qu'on eut soin, en l’exécutant, de représenter au déporté comme une mesure de sécurité et non de punition, et croyant les travaux prescrits sur le point d’être achevés, je télégraphiai de nouveau, le 19, pour rappeler qu'aussitôt la palissade terminée, la « double boucle» devait être supprimée. Les travaux furent malheureusement exécutés avec moins de célérité que je ne l’espérais, mais ni dans l'intervalle, ni dans la suite, on ne me signala à cette occasion le moindre désordre dans la santé du déporté.

Ai-je eu tort ou raison de m'inquiéter à ce point des possibilités d'évasion ? Tout ce que je puis dire, c’est que durant les deux années que j'ai passées au ministère des Colonies, il n’y a pour ainsi dire pas de mois où, soit par la préfecture de police, soit par la Sûreté générale, soit par des agents diplomatiques ou consulaires, d’autres projets de ce genre ne m’aient été signalés.

La défense extérieure de l’île étant désormais assurée, aucun de ceux-ci n’a donné lieu à des modifications dans le régime du déporté : bien au contraire, les travaux exécutés à la hâte en septembre 1896, ayant modifié les conditions d'hygiène de sa case, une installation nouvelle, plus spacieuse et plus saine, lui fut aménagée au début de 1897, sur l'initiative même d’un des agents que l’on incrimine aujourd’hui le plus injustement.

A tout cela, ce qu'on nomme à l’heure actuelle le « faux Weyler » est demeuré radicalement étranger, bien qu’il date de la même époque. Il a déterminé par contre d’autres mesures que j'ai cru devoir prendre en ce qui concerne la correspondance du déporté.

Le contexte de ce document, les circonstances dans lesquelles il est parvenu au ministère des Colonies, ont été indiqués dans l'enquête de la Cour suprême, avec une précision suffisante pour qu’il me soit inutile de le rappeler ici. Je dirai seulement, pour mémoire, que nul alors, pas même certaine personnalité « éminente » du service des renseignements, n’affirmait ni ne prouvait qu’il constituât un faux, et qu’il donnait lieu de penser qu’en dehors de la correspondance régulière du déporté, soumise comme celle de tous les condamnés sans exception, au départ aussi bien qu’à l’arrivée, au contrôle et au visa de l’administration pénitentiaire, il existait entre Dreyfus et ses proches d’autres relations échappant à toute surveillance; soupcon que venaient confirmer d’autres indices ou concomitants ou subséquents et qui donnèrent lieu, vers la fin de 1897, à un rapport très « suggestif » du directeur du service local, comme au déplacement, au début de 1898, d’un surveillant suspect.

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or Juillet 1899.

Si j'avais apporté dans « l'affaire » la passion aveugle dont on me gratifie, peut-être eussé-je adopté des dispositions autres que celles auxquelles je me suis arrêté en définitive : j'ai décidé que les lettres échangées entre Dreyfus et ses proches seraient transmises en copie au lieu de l’être en original, de manière que le texte apparent et connu parvint seul à destination. Mais quant à avoir tenté ou laissé tenter par des subordonnés, comme on l’a insinué je ne sais où, de détourner le déporté de la confiance qu’il témoignait aux siens, en supprimant, tronquant ou retardant volontairement telle ou telle lettre de ceux-ci, j'affirme que jamais semblable pensée n’a régné bi à Paris, ni à la Guyane.

Louis Havet répondit dans /e Siècle (numéros des 17 et 21 juillet) à André Lebon et à « un de ses amis » dont /e Temps avait publié les déclarations (numéro daté du 18 juillet).

Au cours de cette polémique, André Lebon offrit sa démission d’administrateur du Crédit Foncier. Cette démission fut refusée par le Conseil d’administration à l'unanimité moins deux voix. (Siecle du 20 juillet.)

Voir au 30 avril et au 2 mai.

— Le Figaro publie une interview de Christian Esterhazy, qui déclare notamment avoir écrit, en caractères d'imprimerie, sous la dictée de son cousin, deux billets remis par ce dernier au général de Pellieux comme provenant de « la dame voilée ».

Le 14, le Figaro publia une nouvelle interview de Christian Esterhazy.

— La Lique de la Patrie française communique aux Journaux la déclaration suivante :

La Ligue de la Patrie française n’a pas été fondée pour s'occuper de l'affaire Dreyfus, mais elle l’a forcément rencontrée sur son chemin.

Dans cette rencontre, sa conduite a été d’une simplicité et d’une franchise que nous croyons irréprochables.

Nous ne sommes jamais entrés dans la discussion des faits eux-mêmes, estimant qu'ils échappaient, par leur nature même, à l'appréciation des particuliers, et que, simples citoyens, nous n'avions ni qualité pour établir la vérité dans cette affaire, ni moyen personnel de l’atteindre.

Mais, d’accord en cela avec l’ancien président du Conseil, et sur la foi des conclusions du premier président de la Cour de cassation, nous avons demandé la « loi de dessaisissement », parce qu’il nous a semblé nécessaire à l’apaisement des esprits que la revision füt accordée ou refusée par la plus large des juridictions.

Nous avons déclaré que nous accepterions l’arrêt des Chambres réunies quel qu’il fût. Nous l’avons accepté, en effet, sans dire un mot, et, si, après cet arrêt, l’apaisees n’a pas été aussi complet que nous l’avions souhaité, ce n’est point par notre aute.

Bref, nous n’avons jamais désiré ni recherché qu’une chose : une solution conforme au droit et à la justice, et qui parüût telle au public, et qui, comme telle, füt franchement acceplée par lui.

Aujourd’hui, l'affaire est aux mains d’un Conseil de guerre. Ce tribunal régulier est, par définition, digne de notre confiance. Ses membres sont des officiers de probité notoire, et certainement de conscience scrupuleuse. Deux années de discussions violentes leur ont permis de réfléchir sérieusement sur la cause qu’ils ont à juger. Ils savent la gravité de leur tâche. Il est bien clair qu’ils ne l’aborderont pas d’un cœur léger et qu’ils n’y apporteront aucun parti pris. [ls trouveront un surcroît de lumière dans l’enquête très étendue de la Cour de cassation, qu'il leur appartient de contrôler et de compléter encore, si leur conscience le leur enjoint. Aucun d’eux ne pense assurément que même un grand intérêt public puisse dispenser d’être juste, ni qu'il soit permis, sous quelque prétexte que ce soit, de maintenir au bagne un homme dont la culpabilité n’est pas démontrée. Jamais, croyons-nous, on n’a vu un tribunal ni plus honnête, ni plus averti. Il est superflu de dire que nous sommes prêts à acccepter, quel qu'il soit, le jugement de ce Conseil de guerre, comme nous avons accepté l'arrêt de la Cour de cassation.

Il y faut seulement une condition qui n’a rien d’arbitraire et que nous ne réclamons ni par passion, ni par intérêt, mais qui est la condition essentielle de la validité morale de tout jugement : il faut que les membres du Conseil de guerre jugent en toute liberté

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— 3928 — Juillet 1899.

et que, notamment, ils ne subissent, de la part du gouvernement, aucune pression directe ni indirecte.

Or, nous avons lieu de craindre que cette condition ne soit point observée.

Nous assistons à ce phénomène profondément anormal : un ministère dont tous les actes signifient qu'il semble s'être formé uniquement pour résoudre en un certain sens une affaire judiciaire régulièrement engagée devant la juridiction compétente.

La déclaration rappelle le remplacement du général Zurlinden, le déplacement du général Roget, la nomination à d’autres fonctions du procureur général Bertrand et du procureur de la République Feuilloley. Elle se termine ainsi :

L'intimidation dont on essaye est une arme à double tranchant. Il ne faut pas qu’on puisse même insinuer, si les juges militaires acquittent, qu’ils ont acquitté par terreur ; et, s'ils condampnent, il ne faut pas non plus qu’on puisse dire que, au sentiment de la justice, sont venus se mêler chez eux une sorte de « point d'honneur » et la crainte de paraitre obéir servilement à d’indignes menaces.

Nous n'avons pas à souhaiter telle ou telle sentence. Mais nous appelons une sentence qui termine tout et qui s'impose à tous, qui soit vraiment définitive et pacificatrice. Et elle ne peut être telle que si elle a été librement rendue, après une instruction librement conduite, et si le gouvernement n’est intervenu en rien dans la procédure et n'a pesé ni directement, ni indirectement sur l'esprit des juges.

Le premier devoir du gouvernement est de faire en sorte que les soupçons, la défiance, le trouble des esprits n’aient aucun lieu de survivre au jugement du Conseil de guerre.

Nous espérons encore que le ministère prendra conscience de ce devoir, dans l'intérêt de la justice et de la vérité et pour le salut du pays.

— Dans un procès en refus d'insertion intenté au Siecle par Ernest Renauld, le tribunal de Bourges déclare diffamatoire la qualification de fraitre de l'ile du Diable appliquée à Dreyfus. (Siécle, numéros des 13 et 18 juillet.)

13. — Le Temps annonce que le général Duchesne a, depuis plusieurs jours, déposé son rapport sur l’enquête dont il avait été chargé par M. Krantz relativement au général de Pellieux.

— La Liberté publie les déclarations suivantes de Déroulède :

Je reste plus énergiquement que jamais sur le terrain défini par moi à Saint-Cloud. Il faut que nous sachions toute la vérité. Si les anciens ministres de la Guerre n’apportent pas à Rennes des preuves formelles de la culpabilité de Dreyfus, ils se condamnent eux-mêmes. Peu importe que le général Mercier vienne redire : « Je persiste à croire Dreyfus coupable ». Ce n’est pas son opinion qu'il nous faut, ce sont ses preuves.

La question n’est pas de savoir si Dreyfus a été légalement condamné, mais s’il l’a été justement. Si on l’eût surpris en flagrant délit à l’ambassade d'Allemagne, on avait le droit de lui brûler la cervelle. Cette façon de procéder n’eût pas été légale, mais elle eût été Juste.

La France n’admettra plus aujourd’hui qu’on se retranche derrière des artifices de procédure ou des craintes de tout dire. Elle veut la vérité entière, établie définitivement devant les pairs de Dreyfus, pour savoir où elle doit faire peser les responsabilités.

Cf. la lettre de Gabriel Monod à Jaurès et la lettre de Déroulède à Jaurès. (Petite République, numéros datés des 6 et 7 juillet et le texte du discours de Saint-Cloud). (Libre Parole du 6 juillet.)

— Plusieurs journaux s’étant étonnés de la décoration accordée au commandant Lauth, le ministère de la Guerre répond que « cette nomination n’a pas d'autre portée que celle d’un acte pour ainsi dire automatique. » (Temps daté du 14 juillet.)

Francis de Pressensé fait à Lille une conférence sur l'affaire Dreyfus.

15. — A l'issue du Conseil des ministres, on annonce que le Conseil de guerre se réunira entre le 1‘ et le 6 août. Aux termes d’une note communiquée, le président de ce Conseil a décidé « que M. Quesnay de Beaurepaire ne serait

PALLUT. 00 ; VMS ALI

us gt

— 329 — Juillet 1899.

entendu que comme témoin. sur le fait dont la Cour de cassation a renvoyé la connaissance à ce Conseil de guerre. »

— Le Gaulois croit à la culpabilité de Dreyfus :

Parce que l'ambassadeur d'Allemagne a fait auprès de M. Casimir-Perier, au sujet de Dreyfus, une démarche que M. Casimir-Perier a qualifiée d’insolite.

Parce que M. Casimir-Perier, à la suite de cette démarche, a donné sa démission ;

Parce que les sept ministres de la Guerre qui ont précédé le général de Galliffet ont tous affirmé la culpabilité de Dreyfus, et le dernier, M. Krantz, après l'arrêt de la Cour de cassation lui-même.

Or, comme ces sept ministres de la Guerre connaissent l'affaire à fond, tandis que la Cour de cassation n’en connaît que ce qu'ils ont cru pouvoir lui en faire connaître, tant qu'il ne nous aura pas été démontré par A + B que M. de Munster et M. Casimir- Perier sont étrangers à l'affaire Dreyfus et que les sept ministres de la Guerre se sont trompés ou nous ont trompés, la raison nous fait un devoir de nous en tenir au dilemme de M. de Vogüé.

Si Dreyfus est innocent, les sept ministres de la Guerre sont coupables, et le dernier plus encore que le premier.

46. — Le Figaro commence la publication du mémoire adressé par Christian Esterhazy au procureur de la République, à l’appui de sa plainte en escroquerie contre son cousin.

— La Fronde publie le rapport des experts Belhomme, Couard et Varinard, sur leur expertise du bordereau en décembre 1897. — Le Temps publie une analyse et des extraits de ce document.

47. — L'Intransigeant publie le texte d’une déposition écrite que le commandant Myszkowski vient d'adresser au commissaire du gouvernement près le Conseil de guerre de Rennes.

Le commandant demande l'audition du général Brugère qui aurait tenu devant lui, au sujet de l’obus Robin, les propos suivants :

On est, du reste, fixé actuellement au sujet de certaines indiscréditions commises dans les établissements de l'artillerie, de certaines fuites dont on ignorait autrefois l’origine.

C'est ainsi que, grâce aux renseignements que possède le service de l'artillerie, on a pu effectuer un rapprochement de dates qui a conduit à démontrer que l’époque où le secret de l’obus Robin a été connu de l'Allemagne coïncide avec le moment où le

misérable Dreyfus a accompli son stage d'instruction dans les ateliers de fabrication de Bourges.

Voir, au 20 juillet, l'analyse des lettres de Trarieux au ministre de la Guerre, et, au 28 juillet. un article de la Patrie.

Voir, d'autre part, au 22 octobre 1897, et au 8 juillet 1899.

18. — Le Matin publie un nouveau récit d'Esterhazy. sous le titre : Boisdeffre accusé par Esterhazy :

J'écrivis d’abord le bordereau au crayon, sous la dictée ; je le recopiai ensuite et le mis dans une enveloppe de papier bulle.

Schwartzkoppen était absent de Paris ; il était à Berlin et le moment était favorable: on était sûr, en effet, que ce pli ne pouvait parvenir immédiatement entre ses mains et que, soit dans la loge du concierge où il serait remis, soit sur le bureau de Schwartzkoppen, où il serait déposé en attendant son retour, il serait aisé de le détourner, par le domestique de l’ambassade qui était à notre service.

Ainsi fut dit, ainsi fut fait. Le bordereau fut pris dans la loge même du concierge, dans le casier du colonel Schwartzkoppen, le jour même où il fut porté. Il ne parvint donc jamais entre les mains de l’attaché allemand, qui ne l’a jamais vu et n’a donc jamais pu le déchirer et le jeter dans son panier à papiers. Il a, du reste, déclaré lui-même n'en avoir jamais eu connaissance, et cela par la bouche de ses deux porteparole ordinaires : Conybeare et Casella.

Ce papier fut donc déposé et pris, absolument intact. Mais comme il était de toute nécessité, pour l’usage qu'on en voulait faire, qu'on pût lui attribuer une origine

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certaine — oflicielle, pour ainsi dire — on le déchira en petits morceaux, atin de pouvoir aflirmer qu'il était venu par le « cornet », ce qui authentiquerait sa source.

Et c’est ainsi qu’il fat classé « entrant », par le colonel Henry, 2lors commandant, entre les mains de qui il parvint.

Ce document a été, pour ainsi dire, une lettre de change tirée sur l’ensemble des preuves morales qui établissaient d’une façon indéniable, aux yeux du colonel Sandherr, et de ses chefs, la culpabilité de Dreyfus.

… J'ai la certitude morale, absolue, que les généraux Mercier, de Boisdeffre, Gonse, etc. ont tout su, tout connu, et, partant, tout approuvé. Et c’est parce qu'il savait toutes les preuves éclatantes, irréfutables et impossibles à classer de la culpabilité du traître, que le général Mercier, craignant, au dernier moment, que le bordereau ne füt insuflisant pour déterminer les juges — crainte qui lui avait été inspirée par le général de Boisdeffre et le colonel Sandherr — leur fit communiquer des pièces de nature à entrainer leur décision.

Il est inutile de s’entêter sottement à discuter la communication de ces pièces : le fait est acquis, et l’on n’a qu’à interroger les juges, à les faire venir comme témoins, à les délier du secret professionnel ; ils diront à cet égard toute la vérité, ils prouveront que Dreyfus a été illégalement condamné. Mais alors qu’on fasse venir aussi tous les témoins, tous les autres témoins, qu’on les contraigne à parler, que les ministres de la Guerre disent la vérité, la vérité tout entière, qu'ils disent tout ce qu'ils savent, et alors on verra que Dreyfus a été justement condamné !.…

. J'ai dit que j'avais la certitude morale absolue que les grands chefs savaient, en 1894, toute la vérité sur le bordereau. J'ai puisé cette conviction dans mes conversations avec Sandherr et Henry... et avec d’autres encore qui, par la couardise ambiante, me démentiraient lächement, sans nul doute!

Mais j'ai aussi des preuves matérielles, et je vais les fournir.

J'ai les preuves absolues que tout au moins MM. les généraux de Boisdeffre et Gonse savaient tout — et les preuves, en outre, que tout, dans l'affaire de 1897, a été fait et mené par leurs ordres. Les officiers qu'ils ont fait agir n’ont été que des instruments trop disciplinés, — qu’on se réservait de briser un jour, lorsqu'ils auraient cessé de plaire ou lorsqu'ils ne seraient plus utiles !..

Esterhazy donne, d'autre part, de longs détails sur «la fameuse histoire Bro », concertée, suivant lui, avec Henry, du Paty, Boisdeffre et Gonse. Il prétend avoir reçu les deux notes suivantes, la première de du Paty, la seconde, chiffrée, de Henry, dont il se propose de publier des fac-simile, avec celui d’une lettre de Henry, relative à la même affaire :

Le général attend lettre convenue pour Bro; envoyez-la lui immédiatement: il marchera aussitôt.

P... (du Paty) a dû vous dire d'envoyer de suite au général B... la lettre Bro; il ne peut rien faire sans cela ; au trot, urgent, il attend !

Esterhazy en vient à l'enquête du général de Pellieux :

… Le général de Pellieux est un fort honnête homme ; il a mené l’enquête le plus loyalement du monde...

.… M. le général de Pellieux ne s’est douté de rien et a cru ce qu’on lui disait. On lui disait de ne pas faire expertiser le bordereau ; il ne l’a pas fait expertiser. Mais il a fait expertiser les lettres Boulancy, qui avaient bien moins d’importance. Pourquoi M. le général de Pellieux n’a-t-il pas fait expertiser le bordereau, qui était cependant la seule pièce sur laquelle s’appuyait l'accusation de Mathieu Dreyfus, et, par conséquent, le seul prétexte à une enquête? C’est parce qu'on l’a fait venir au ministère de la Guerre, qu'on lui a montré le dossier Dreyfus, ou tout au moins une partie de ce dossier, et qu'on lui a dit (je cite textuellement la phrase et j'espère qu'elle ne sera pas démentie) : « Qu'il ne fallait pas rouvrir le procès Dreyfus, ni revenir sur la chose jugée. » |

Qui est-ce qui a pu donner de pareilles indications à cet officier général ?

Admettra-t-on un instant que c’est le colonel Henry, que c’est le colonel du Paty, entendus à titre de témoins, et, le dernier, dans les conditions qu'établit la note aux deux écritures? Non, certes! Le général de Pellieux ne devait, ne pouvait, n'aurait pas voulu recevoir de telles indications, de telies instructions de ses inférieurs. Il ne les a reçues que de ses chefs ou de ses égaux — je veux parler du général de Boisdeffre et du général Gonse.

L'État- Major de l’armée avait un grand intérêt à ce que mon écriture ne fût pas

— 991 — Juillet 1899.

expertisée avec celle du bordereau — preuve indiscutable qu’il savait pertinemment que le bordereau était de ma main. Sans cela, à quoi bon cette précaution ?

Esterhazy en vient enfin aux expertises. Au moment de la désignation des experts, il aurait reçu de du Paty la note suivante :

Les experts sont désignés ; vous saurez demain leurs noms. Ils seront sûrs, soyez tranquille ; tenez-vous en absolument à ce qui a été décidé.

M° Tézenas aurait demandé, sans succès d’ailleurs, que l'écriture d'Esterhazy fût expertisée avec celle de Dreyfus. Au eours de l'expertise, Esterhazy aurait eu, avec l'expert Belhomme, chez ce dernier, un entretien de trois heures.

Le 20, le général Gonse écrivit au Matin pour démentir ce récit :

.… Vos lecteurs doivent être mis en garde contre ce nouveau roman d’Esterhazy, qui a été forgé de toutes pièces, notamment en ce qui concerne le général de Boisdeffre

el moi.

Je tiens à protester contre ces prétendues révélations, pour prévenir tout malentendu

et empêcher l'opinion de s’égarer.

Le Matin publia en même temps une interview d’ « un des amis » du général. Cf. la réponse d’Esterhazy, dans /e Matin du 22.

— Le Conseil académique prononce contre M. Syveton la peine de la suspension pendant un an et un jour.

Le lendemain, le capitaine Guyot de Villeneuve adressa à M. Syveton un chèque de 4.800 francs, montant d’une année de son traitement de professeur, et une lettre qu'il publia dans l’Echo de Paris (numéro daté du 21), et où il priait M. Syveton de recevoir cette somme, à titre de souscription pour la Patrie Française, s'il ne l’acceptait pas pour lui-mème.

M. Syveton versa cette somme à la caisse de la Ligue, (Temps daté du 21 juillet.)

Le capitaine Guyot de Villeneuve fut frappé de soixante jours d’arrêts de rigueur. (Temps daté du 26 juillet.)

19. — Les antisémites se réunissent au « Grand Occident de France », rue de Chabrol, pour célébrer la mort du marquis de Morès.

Ce qu'il faut, dit Drumont, si nous voulons vivre a1eureux, tranquilles et respectés de l’Europe sur une terre qui est la nôtre, c’est couper à la racine ?’arbre empoisonné, le mancenillier maudit autour duquel tout meurt. Ce qu'il faut, c’est que tous les Français se coalisent, se concentrent, se fédèrent contre le juif qui est l’ennemi public, qui estdevenu le véritable maître de l'Etat... Ce qu'il faut c’est détruire ce régime et briser ces pouvoirs d'argent qui sont l’arme avec ;aquelle les juifs assassinent notre mère Patrie. (Libre Parole du 20.)

Les juifs, s’écrie Millevoye, sont les grands assassins. C’est au point que lorsque nous, les nationalistes, nous prenons un verre d’eau sucrée, nous ne savons pas s’il n°y a pas un juif derrière nous pour y jeter la mort... Si la guerre éclate, nous ne laisserons pas derrière nous les Reinach et les sous-Reinach. (Watin du 20.)

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