Lettre de Gonse à Picquart
Mon cher Picquart,
Je viens de recevoir votre lettre du 1° février, datée de Sousse, et en même temps me parvenait la réponse du commandant Ozanne, me disant que ma dernière lettre vous était envoyée avec un certain retard.
Vous êtes donc fixé maintenant, et vous savez que le Ministre vous autorise à vous rendre à Marseille pour vosaffaires. Je vous prie de continuer à nous tenir au courant de vos mouvements, pour que nos lettres puissent vous arriver sûrement.
Les retards à l’envoi de vos indemnités viennent des bureaux civils de la5° direction, qui ne sont jamais pressés.
Votre indemnité de changement de tenue a été notifiée au général commandant la division d'occupation, le 4 février, sous le timbre de la 5° direction. Hier 6, à la suite des instances qui lui ont été faites, la 5° direction s’est décidée à notifier de même l'indemnité de mille francs. Cette dernière a été calculée à raison de 20 francs par jour, en supposant que votre mission doive durer de quarante-cinq à cinquante jours.
Quand vous aurez effectué votre voyage à Marseille, vous serez dispos pour accomplir votre mission, au sujet de laquelle des instructions vous seront envoyées très prochainement par l'intermédiaire du général Leclerc.
Je serai très heureux d’avoir votre travail sur Constantine, quand vous l'aurez terminé ; il en est de même de celui du 14° corps; mais, je vous le repète, vous avez tout votre temps pour bien préparer votre affaire. Plus tard viendra celui du 15° corps.
Je vous serre la main, mon cher Picquart, bien affectueusement.
Votre tout dévoué,
A. GONSE
44. — Lettre de Dreyfus au président de la République, non envoyée, non terminée, lacérée, et qui fut transmise au gouvernement dans le rapport du gouverneur de la Guyane, le 1° mai 1897:
Iles du Salut, 14 février 1897.
Monsieur le Président,
Je me permets de faire encore appel à votre haute justice.
Depuis plus de deux ans, innocent d'un crime abominable dont la pensée seule révolte tout l’être, je subis le martyre moral le plus effroyable qu’il soit possible de rêver.
Ah! vous dire, monsieur le Président, tout ce que j'ai souffert, je ne le saurais. mon cœur seul le sait; il faudrait une plume autre que la mienne pour rendre de pareilles tortures.
Et si j'ai vécu comprimant mon cœur, tout mon être, dévorant injures et affronts, c’est que j'aurais voulu pouvoir mourir tranquille, sachant que je laisse à mes enfants un nom pur et honoré.
Mais, hélas ! j'ai trop souffert, mon cœur est à bout et ie n’en puis plus.
Ah ! monsieur le Président, je ne sais pas trouver d'expressions pour vous rendre tout ce que je souffre, ce que chaque journée de vingt-quatre heures représente de mi-
Ch y Es Février 1897.
nutes épouvantables auxquelles je n'arrive à résister que dans cet espoir suprème: voir encore, pour mes chers enfants, le jour où l'honneur leur sera rendu.
Et dans cette détresse profonde de tout l'être, dans cette agonie de toutes mes forces, c'est à vous, monsieur le Président, c'est au gouvernement de mon pays, que je viens jeter encore un cri d’appel suprême, sûr qu'il sera écouté.
Et ce cri d'appel suprême d’un Français, d’un père qui, depuis plus de deux ans, git sur un lit de torture, est toujours le même : la vérité sur ce lugubre drame, démasquer celui ou ceux qui ont commis le crime infime.