‹ Répertoire de l'affaire Dreyfus, 1894-1899 [microform]Chapitre 50 sur 244 · Lettre de Leblois à Scheurer-Kestner · texte numérisé non relu

Lettre de Leblois à Scheurer-Kestner

Gernsbach, 49 septembre 1897, Monsieur le Président,

Je ne puis répondre à votre confiance que par une franchise absolue : je ne suis pas d’avis d'envoyer à M. Lebon la lettre que vous avez bien voulu me communiquer.

Je n'aurais à vous soumettre, sur cette admirable lettre, que deux observations de détail :

40 Vous expliquez, en commençant, votre conduite dans cette affaire. Or ce n’est pas à vous, mais bien à ces messieurs, à fournir des explications;

20 L’indication de la date à laquelle s’est formée votre conviction pourrait n'être pas sans inconvénient, pour le moment.

Mais c'est plutôt sur des raisons plus générales que s'appuie mon sentiment :

La première est que l’homme qui, ne se reconnaissant pas «qualité pour traiter la question », s’est trouvé qualité pour torturer un prisonnier sur une fausse nouvelle, sachant que cette nouvelle était fausse — que cet homme n'est pas digne de recevoir une pareille lettre.

Un dédaigneux silence est, suivant moi, la seule réponse que comporte la petite lettre de M. Lebon.

2° La résolution que vous avez prise d'entretenir M. Faure de cette affaire doit vous détourner de faire à des ministres, surtout minores, des communications qui seraient de nature à affaiblir l'intérêt de celle que vous lui destinez à lui-même : il serait sans doute préférable d’en réserver à M. Faure la primeur, comme on dit.

30 Enfin, pourquoi fournir, dès à présent, des indications aussi nettes, sur la résolution où vous êtes d'agir vous-même, si ces messieurs s’y refusent?

Pourquoi ne pas remettre jusqu'après votre entretien avec M. Faure, l'émission des paroles que l’on ne peut plus retirer? Ne pensez-vous pas que M. Faure sera mieux disposé, si on lui expose une question intacte, que si l’on n’a plus qu’à lui répéter des choses déjà parvenues à ses oreilles, et qui ne pourraient plus être modifiées ?

%° Ne vaut-il pas mieux d'ailleurs laisser M. Lebon et son collègue mieux « qualifié » (le général Billot) dans l'incertitude sur l'effet de leurs communications, directes ou indirectes ?

Il y a un intérêt considérable à ce que vous voyiez et entendiez le colonel Picquart, avant de rien entreprendre. Or il suffit d’un mot pour empêcher son voyage. Cela ne serait-il pas une raison suffisante, à elle seule, pour laisser les choses en l'état, et ne plus troubler davantage la quiétude ministérielle, si quiétude il y a?

M. Lebon à pris position : c’est quelque chose. Nous pouvons apprécier, tout au moins à part nous, le degré de beauté et de noblesse de cette posture. Je crois qu'il faut se contenter, pour le moment, de cet avantage.

Voilà les objections que je devais vous soumettre. Ajouterai-je que je ne vois aucun avantage positif à attendre d’une communication quelconque à faire à M. Lebon ? Sa conversation avec M. Reinach et sa petite lettre même, sont, à cet égard, des indications très nettes. Il ne resterait plus dès lors que les inconvénients...

Votre bien respectueusement dévoué,

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