‹ Répertoire de l'affaire Dreyfus, 1894-1899 [microform]Chapitre 49 sur 244 · Lettre de Scheurer-Kestner à Leblois · texte numérisé non relu

Lettre de Scheurer-Kestner à Leblois

Thann, 18 septembre 1897.

Cher Monsieur,

J'ai prié M. Joseph Reinach de lire à M. Lebon une lettre dans laquelle je lui parlais de la décision que j'avais prise de faire prévenir Dreyfus.

Voici la réponse de M. Reinach.

Voici la lettre que je recois de M. Lebon.

Voici aussi ma réponse à M. Lebon, que je ne veux pas expédier sans vous en avoir demandé votre avis.

Si vous approuvez ma lettre, veuillez la faire partir pour Paris; j'en conserve une copie. Si, au contraire, vous trouvez que je m'avance trop, renvoyez-la-moi. Je vous prie, en tous cas, de me renvoyer celles de MM. Reinach et Lebon.

Votre tout dévoué, NE < re

A. SCHEURER-KESTNER

A cette lettre était joint le projet de réponse suivant de Scheurer-Kestner à Lebon.

Thann, le 48 septembre 1897.

Mon cher ami,

Il y a dix-huit mois que je cherche la vérité sur le compte de Dreyfus. Personne ne me l’a demandé; personne ne m'y a poussé; je n'ai eu aucuns rapports avec aucune personne de la famille, et si ami commun dont vous me parlez est allé vous trouver, c’est que je l’en ai prié spontanément. C’est la seule occasion où j'ai fait usage de son entremise.

Cela bien établi — et vous savez que c’est la vérité, puisque je vous le dis — voici où j'en suis :

Le {3 juillet, j'ai été enfin en mesure de me faire une opinion, après un labeur de quinze mois, pendant lesquels j'ai passé, combien de fois? dix, vingt fois? de la croyance à la culpabilité à celle de l'innocence, et vice-versa.

Convaincu (le mot est insuffisant) que Dreyfus est innocent, et qu’il y a eu une erreur judiciaire, quel a été mon premier acte ? Faire prévenir la malheureuse veuve de ma conviction et de ma décision de faire cesser l’iniquité ! Mon cœur et ma droiture m'y ont poussé.

Mon second acte a été d’autoriser cette malheureuse (que je ne connais pas, que je n’ai jamais vue) à le faire savoir à son mari. J'ai su que la lettre dans laquelle on parlait de ma décision a été retenue. Je m’abstiens de tout commentaire, mais je ne vous cacherai pas que je ne vous ai pas reconnu.

C'est alors que je me suis adressé à notre ami commun, en lui envoyant la lettre dont il a dû vous donner connaissance. Il m'a écrit que vous refusez, que vous entendez vous couvrir d’une décision du Conseil des ministres. Je viens de lui répondre que cette procédure ne me paraît pas utile; on ne vous en parlera done plus.

Vous faites appel aujourd'hui à des sentiments qui, dans toute autre circonstance, me forceraient à battre en retraite.

Mais je vous résiste. Vous ne savez pas ce que je sais ; il y en a peu, je crois, qui le savent !

Que feriez-vous si vous aviez ma conviction ? vous agiriez comme moi, vous fouleriez aux pieds le crime d'Etat qu’on décore du nom de raison d’État, ou vous vous mépriseriez vous-même. Mais vous ne savez rien, pas plus que la majorité de vos collègues, et cela vous laisse le courage de me demander de m'arrêter.

Eh bien! moi, je sais! et si le Ministère ou le Ministre, n'importe, ne fait pas son devoir, c’est moi qui ferai le mien.

Vous savez si je suis homme à rechercher le bruit, la popularité malsaine, et à faire parler de moi. La mission réparatrice que je me suis imposée ou plutôt que ma conscience m'impose, que l'honneur de la République commande, je la remplirai jusqu’au bout. Vous me connaissez sans doute assez pour vous dispenser d'illusions sur ce qu’on pourra obtenir de moi!

Qu'il s'agisse de politique ou d’autre chose, je ne me souviens pas d’avoir jamais reculé, lorsque je jugeais l'honneur en jeu. Et, dans la circonstance, c'est l'honneur des hommes qui gouvernent, cômme celui de la République, c’est le mien qui sont en jeu !

L'intérêt supérieur dont vous me parlez, je le connais mieux que vous — c'est usé ! Il ne s’agit que d’une question intérieure, entendez-moi bien !

Que ceux qui redoutent la lumière aujourd’hui fassent leur devcir, et je rentrerai dans ma coquille. Je leur donnerai, pour cela, le temps moralement nécessaire. Mais si leur lâcheté politique les en empêche, tant pis pour eux ! Quels qu'ils soient, je passeral outre.

= 90—= Septembre 1897,

Je vous dis que Dreyfus est innocent. Je vous dis qu’il est la victime d’une erreur judiciaire; je vous dis qu'on le sait; je vous dis qu'on préfère charger sa conscience d'un crime — car c'en est un aujourd'hui — que de reconnaître publiquement qu’on s’est trompé. Je vous dis que de pareilles choses sont inacceptables au dix-neuvième siècle; je vous dis qu'elles déshonorent la République; je vous dis qu’elles feront dans l'histoire une triste place au Gouvernement d'aujourd'hui; je vous dis que, dussé-je y perdre ma situation dans le monde, je remplirai mon devoir!

L'amitié que je ressens pour vous m'a dicté cette trop longue lettre. Je vous serre affectueusement la main.

A. SCHEURER-KESTNER

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