‹ Répertoire de l'affaire Dreyfus, 1894-1899 [microform]Chapitre 55 sur 244 · Lettre de Scheurer-Kestner à un de ses amis · texte numérisé non relu

Lettre de Scheurer-Kestner à un de ses amis

Thann, 4 octobre 1897.

.. Si seulement le pauvre martyr a la force d'attendre! Ah! que ne suis-je ce que je ne suis pas ! IL m’est impossible de vous dire combien je suis tourmenté.…

Je vais lentement, c’est vrai, mais je vais sûrement. Je n'ai rien demandé de trop à personne, et ma patience et mon travail m'ont conduit au résultat que je cherchais. Il faut sauver l'individu, rendre l’honneur à sa famille, et sauver l'honneur du Gouvernement républicain.

Ces intérêts sont assez sacrés pour que nous hésitions chaque fois qu'il s’agit d'un acte quelconque sur le compte duquel nous ne sommes pas certains d'être des juges infaillibles.

Une erreur judiciaire n’a jamais humilié personne, et c’est la coupable sottise de ceux qui pourraient peut-être réparer le mal qu'ils ont fait. M2 1

Aujourd'hui, je puis dire, non plus que je suis persuadé, mais que je suis certain. Vous entendez le mot, certain. Or, quand un individu a touché tant soit peu à la science, il n’ignore pas que le mot certain n’est légitimé que par la possibilité de la démonstration.

Je vous prie, dans le cas où mes réticences et mes demandes de délai vous feraient quelquefois douter, de repousser les assauts naturels de votre impatience. J'ai dit que jJ'agirai. Mon caractère ne se démentira pas, je vous le jure et je le jure silencieusement à ces pauvres martyrs auxquels je donne chaque jour une pensée douloureuse.

(Figaro, du 21 septembre 1899.)

8.— Scheurer-Kestner écrit de Thann, au Matin, qu'il n’a fait part à personne de l'intention qu'on lui prête, d’interpeller le ministère au sujet de l'affaire Dreyfus.

10 au 15. — Le général Leclerc, commandant la division de Tunisie, signale au ministre de la Guerre des rassemblements nombreux dans le vilayet de Tripoli. Billot prescrit d'étendre la mission de Picquart à la frontière tripolilaine. (Cass. : dép. Gonse, I, 253-254.)

46. — Le lieutenant-colonel Bertin demande à Scheurer-Kestner, au nom de Billot, de ne rien entreprendre avant d’avoir vu le ministre.

— Gonse, en présence d’Henry, met partiellement du Paty de Clam au courant « de la campagne entreprise pour substituer Esterhazy à Dreyfus ». Il représente Esterhazy comme digne d'intérêt et expose que, si ce dernier, non prévenu, « se livrait à quelque acte reprochable, il pourrait en résulter les plus grands malheurs pour le pays et pour certains chefs de l’armée ». On avise aux moyens de prévenir Esterhazy. Un peu plus tard, Henry dit à du Paty: « Vous comprenez ce que parler veut dire ». Et du Paty déclare avoir marché « droit au but, énergiquement, de bonne foi, sur des incitations qui, pour un officier, sont des ordres. » (Cass. : dép, du Paty, I, 51-32).

ON Octobre 1897.

Du Paty, dans sa déposition du 12 janvier 1899, dit que c’est le 23 octobre qu'il fut mis au courant par Gonse (Cass. : 7, 443). Le lendemain, dans une nouvelle déposition, il déclarait ne pouvoir préciser la date de cette conversation. (Cass.: 7, 447) Cf. Cass.: Rapp. Renouard, Cass. : IT, 202-206.)

Le même jour, du Paty aurait demandé au bureau des renseignements l'adresse d’'Esterhazy. (Cass. : dép. Cuignet, 1, 346; dép. Roget, I, 102.)

Dans sa déposition à l'enquête de la Cour de cassation, Gribelin dit qu’à cette même époque, Henry lui demanda l'adresse d’Esterhazy à la campagne. (Cass. : 7, 434.)

17 ou 18. — Le ministre de ia Guerre reçoit une lettre anonyme signée P. D. C. lui disant qu'un complot se trame contre Esterhazy; l’auteur se demandait comment on pourrait en faire parvenir l'avis à celui-ci. (ExquÊèTE RENOUARD ; dép. Du Paty; Cass.: dép. du Paty, 1, 445; dép. Lauth, T, 423.)

18. — Esterhazy dit avoir reçu à cette date, à Dommartin, la lettre suivante, écrite en caractères d'imprimerie :

Votre nom va être l’objet d’un grand scandale. La famille Dreffus va vous accuser publiquement d'être l’auteur de l’écrit qui a servi de base au procès Dreffus. Elle possède de nombreux spécimens de votre écriture qui serviront de point d'examen. C’est un colonel qui était l’année dernière au Ministère, un M. Picart, qui a remis les papiers à la famille Dreffus. Ce M. Picart est maintenant au Tonkin, je crois.

La famille Dreffus compte vous affoler en publiant votre écriture dans les journaux et que vous vous enfuirez en Hongrie chez vos parents.

Cela indiquera que vous êtes le coupable et on en profitera pour demander la revision du procès et proclamer l'innocence de Dreflus. C’est M. Picart qui a donné tous les renseignements à la famille.

Ce M. Picart a ‘acheté de votre écriture à des sous-officiers de votre régiment à Rouen l’année dernière.

Je tiens tout cela d’un sergent de votre régiment à Rouen à qui on a donné de l'argent pour acheter votre écriture. Vous voilà bien averti de ce que ces scélérats veulent faire pour vous perdre. À vous maintenant de faire ce qu’il faut pour sauvegarder votre nom et l’honneur de vos enfants.

Hâtez-vous, car toute la famille va faire ce qui peut vous perdre.

Amie dévouée.

Page 1