PREFACE
Succès oblige. M. Charles Gueullette a rendu à Tart dramatique un vrai ser* vice en publiant ce recueil, cet annuaire des choses grandes et délicates que le théâtre voit naître; mais Tauteur de ces quatre charmants volumes a l'esprit trop élevé, le cœur trop noble, pour ne pas chercher à être utile en même temps qu'agréable. Qu'il me permette donc d'examiner une question qui intéresse tous les auteurs dramatiques, les jeunes en particulier.
C'est la question du comité de lecture.
Pour un écrivain, pour un poète sur-
tout, qui a le courage de vouer sa v aux dieux infernaux de la scène, plus difficile, c'est là une banalité, n'e pas de faire une pièce, mais de la fait représenter. Pour cela, il lui faut troi ver des juges.
Je ne dis pas un juge, mais plusieurs un tribunal.
Or, ce tribunal n'existe qu'au Théâtre-Français. Là, les plus sérieuses garanties sont offertes aux débutants comme aux auteurs dont le mérite est déjà consacré.
Au Théâtre - Français , les auteurs nouveaux trouvent d'abord un comité d'examen composé de deux hommes éclairés, consciencieux et désireux de découvrir une œuvre de nature à réussir devant le comité des sociétaires, qui jugera en dernier ressort. Les écri* vains qui ont déjà fait leiirs preuves sont dispensés, avec raison, de Pexamen préalable, çt arrivent tout de suite devant le grand comité, composé de six sociétaires au moins, sans comptai l'administrateur général, qui départage les voix, s'il y a lieu.
Voilà donc un vrai tribunal, un pu^»
blic en raccourci.
La lecture à haute voix est une sorte de représentation; les défauts et les qualités d'une œuvre y apparaissent nécessairement, presque avec la même intensité qu'à la clarté du lustre et de la rampe; l'œuvre se présente ainsi dans son ensemble, dans sa force ou dans sa faiblesse. J'ajoute que les sociétaires, s'il y a doute dans leur esprit, inclinent vers l'indulgence.
Ce sont là les avantages de la lecture à haute voix faite par l'auteur. Il n'en est pas de même de la lecture faite par un seul homme. Le directeur prend un manuscrit avec une sorte d'inquiétude tout au moins, quelquefois avec un dédain préventif; il le lit d'un œil distrait, à bâtons rompus, sans pouvoir se ren*> dre compte souvent du mouvement et de la vie que lui donneraient le geste, la voix et le regard de l'auteur absent; il y voit moins les qualités que les déâiuts : isolé, on est sévère.
Je sais bien que les directeurs de théâtre Jouent leur fortune sur le suc-
ces d*une pièce nouvelle, et qu'ils ont le droit de juger à leur guise; puisque c'est à leurs risques. J'en conviens pour les directeurs des théâtres non subventionnés. Mais il n'en est pas de même du théâtre de TOdéon, qui reçoit une subvention considérable, précisément pour échapper à ces risques et périls dont je reconnais l'étendue.
£h bien ! l'Odéon n'a pas de comité de lecture : il y a seulement deux ou trois examinateurs qui lisent, en leur particulier, les ouvrages des débutants, et font un rapport officiel sur le résultat de cet examen. Mais, après, le directeur est le seul juge, le juge omnipotent; il tient dans sa main l'avenir d'un jeune homme.
Certes, le directeur de TOdéon est presque toujours, comme en ce moment, un homme impartial, compétent et plein de bonne volonté; mais, enfin, il est le seul juge. 11 n'est pas un tri»
bunal, il ne peut pas éclairer sa conscience aux lumières d*autrui ; par une pente naturelle, il abonde dans son sens, il peut avoir ses partis pris, ses
— vn —
systèmes, ses engouements ou ses injustices.
Notez, •— et j'insiste sur ce point, — que l'examen préalable existe à TOdéon seulement pour les auteurs inconnus ; les autres, célèbres ou demi-célèbres, sont jugés par le directeur, exclusivement par lui. C'est un inconvénient des plus graves.
Par exemple, si un auteur applaudi déjà se trouve, pour une raison quelconque, en relations épineuses avec le directeur de TOdéon, le voilà forcément écarté de notre seconde scène littéraire. Qui oserait dire que cela est équitable ?
Il y avait autrefois, et même pas si longtemps, du temps de Lireux et d'Altaroche, un comité de lecture à TOdéon, comité très intelligent et très bienveillant, où prenaient place des artistes, des hommes du monde amis des lettres, et même d'anciens auteurs qui avaient renoncé à écrire. C'est devant ce comité que Ponsard, Emile Augier, Sardou, A. Vacquerie, Camille Doucet, Paul Meurice, pour ne pas en nommer
d'autres, ont lu leurs premières œuvres. Qui nous dit qu'un directeur omnipotent eût fait le même accueil à ces jeunes gens dont le nom est aujourd'hui l'honneur de la scène française? Il me semble que c'est décisif, et, si Ton hésite, je me contenterai de répondre comme le Bellegarde de Marion Delorme :
Que Richelieu nous donne une raison meilleure I
Voilà longtemps que j'avais à cœur de dire cela, de remplir ce devoir. Je remercie M. Charles Gueullette de m'avoir fourni le lieu, l'heure et l'occasion.
Henri de Bornibr.
DE LA
(année 1888)
Mlle Marie Mûller.
Je laisse la parole à M. Delaunay, qui vous racontera, mieux que je ne le saurais faire, les commencements de sa gentille élève :
Je pourrais employer pour la Comédie-Française, m'écrit Téminent et très sympathique artiste, tous les temps du verbe aimer : je l*ai aimée, je Tatme, je l'aimerai jusqu'au dernier moment.
Ma joie est de lui faire cadeau, de loin en loin, de quelque élèye qui puisse continuer
son glorieux passé. M^e Mûller est une de ces élèves.
Elle m*a été amenée tout enfant par sa mère.
Après un an de soins, de conseils, elle se présentait au Consenratoire où elle était admise à Vunanimité.
Naturellement, Monrose, professeur nommé avant Got et moi, voulut me la prendre. Je résistai; c'était bien juste 1
Jeune comme elle l'était, le jury, après trois ans d'études, ne lui accorda qu'un second prix.
M. Perrin me fit venir et me demanda si je désirais la garder une année encore pour lui laisser gagner le premier prix. Je répondis à notre administrateur que ses études étaient terminées, que le Conservatoire n'avait plus rien à lui apprendre, qu'il lui fallait le public pour devenir une comédienne, et que le premier accessit de 1845 connaissait peu Tambition des premiers prix.
« Vous croyez donc que je ferais bien d'engager cette enfant?
— Je me récuse comme professeur, lui dis-je; comme membre du Comité, je pense que son engagement sera profitable à notre maison.
— C'est votre avis? ajouta M. Perrin.
— C'est mon avis.
— Eh bien! je vous laisse le plaisir de lui annoncer la bonne nouvelle. »
Je sautai en voiture et me fis conduire rue Taitbout. Je montai plusieurs étages : a Marie 1 C'est... M. Delaunay : viens vite ! »
Je fus embrassé, comme bien vous pensez.
Je dois ajouter que jamais élève n'a été plus
tttentîTe, plus traTailleuse et plus reconnaissante. C'est une Tertu rare au siècle d*aujourd'hui.
Très rare évidemment, cher maître, moins pourtant chez les artistes que dans tout autre milieu social.
J'ai dit la gratitude filiale de M°>« Barretta pour son cher professeur Régnier.
Je suis heureux de constater, après vous, que M'^* Mû lier, également accessible aux bons sentiments, n'oublie pas qu'elle est redevable à votre affectueux dévouement comme à vos excellentes leçons de sa jeune et déjà brillante renommée.
C'est grftce à vous qu'admise au Conservatoire, à l'âge de quatorze ans, elle y remportait un deuxième accessit la première année, un premier accessit la seconde et un deuxième prix la troisième.
Le premier prix eût incontestablement suivi, si M. Perrin, dans la crainte qu'on ne lui enlevât une petite personne aussi accomplie, n'eût brusqué son engagement à la Comédie-Française.
M"« Marie MûUer y débuta le 3o décembre 1882 dans On ne badine pas avec l'amour, rôle de Rosette.
M. Delaunay tint, ce jour-là, à jouer Perdican,afin de soutenir son élève, tout
en ftssistftnt à ses premiers succès. H ôtre pleinement satisfait, car les app^ dissements furent aussi chaleureux q nanimes. « M"® MûUer, dit M. Sarcey c son feuilleton du lundi^ est une très j fille qui nous avait tous ravis au conco du Conservatoire... Elle a plu par beauté, par son air d'innocence et sa gt juvénile... Sa diction est nette et jui C'est un très bon début. »
Le 27 janvier i883, la nouvelle p< sionnaire de M. Perrin accomplissait 1 second début dans Cécile de II ne J jurer de rien, et, le 20 mars suivant, < faisait son troisième dans Angélique l'Épreuve, M"« Mûller n'avait eu qu'à montrer pour conquérir les faveurs < pontifes de la critique. Les pères c< scrits de l'abonnement et le public enl ratifièrent le verdict de la presse en cueillant la très intelligente et très lai rieuse élève de M. Delaunay avec tou sortes d'encouragements et de gâteri Quant à Tadministration, c'est aux vt nombreux dont elle la chargea qu' doit mesurer son estime.
La jeune artiste appartient à la Con die-Française depuis cinq années seu ment^ et voici ce qu'il fau^mettre à s actif, sans parler de ses débuts :
Agnès, de VÉcoU des femmes; Marianne, de l'Avare; Marianne^ de Tar^ tuffe; Henriette, des Femmes savantes; Fanchette, du Mariage de Figaro; Pauline, du Mari à la campagne; Isabelle, des Plaideurs; Lucile, du Bourgeois gen^ tilhamme; Thérèse, de l'Anglais, ou le Fou raisonnable; Jeanne, du Fruit dé^ fendu; Renée, de Sortie de Saint^Cyrj Ludnde, de la Coupe enchantée; Blanche, des FourchawUfOult ; Diane, du Marquis de Villemer; Lydie, de Souvent homme varie; Pablo, de Don Juan d'Autriche; Mathilde, de l'Invitation à la valse,
f^ut Mûller a repris, en outre, les rôles de Marthe dans Denise et d'Ânnette dans Francillon.
Enfin elle a créé Valentine, d^Une Ma^ tinée de contrat; Simonne, de la Duchesse Martin; Renée, du Député de Bombignac ; Léonide, d*Un Parisien; Suzette, de Monsieur Scapin.
Que pensez-vous, chers lecteurs, d'une carrière si courte encore et déjà si bien remplie? — Le 12 janvier 1887 M"« Mûller était nommée sociétaire; le 8 février 1888 elle obtenait une augmentation d'un sixième de part. C'était légitime, et, en accordant à leur camarade ces deux réçompeoses successives, 1^ 4¥(embres du ^
Comité ne faisaient que répoi vœux du public.
Je voudrais détacher quelques la liste ci-dessus afin de les signa façon spéciale à votre attention mon embarras! A mesure que le souvenir de la gentille actrice ou tel personnage, je l'y trouve lièrement séduisante !
C'est une ingénue bijou, a quelque part, et je ne saura:
dire.
Délicieusement candide avec s fantine, son expression virgina jolis yeux, tout empreints de ignorante, la mignonne coi exerce sur les spectateurs une fa à laquelle ils s'abandonnent ave tement.
Sa voix est caressante et do attitude modeste, son geste pie serve et de pudeur; enfin son vii et rose, qu'encadre une auréol veux blonds, défie les plus grac tels de Latour.
Vous la rappelez-vous dans 1 ou dans Rosette, aussi printa les fleurs dont elle a composé s et son ajustement? Vous souvi d'Agnès et de ses étonnements
DE LA
(année 1888)
Mercadet (reprise). — MM. Got, Barré, ▼re, Baillet, Joliet, Leloir, Clerh ; Mme maux, C. Montaland, Kalb, Âmel.
Je ne veux point laisser passer, sa moins la signaler au lecteur, la re de Mercadet, qui s*est donnée le 2 cembre dernier, et qui, par suite < indisposition de M. Got, n'a pas 1 lendemain.
La comédie de Balzac n'a vraimen de chance; plusieurs fois, depuis c ans, elle avait été remise à rétu( abandonnée. M. Claretie la monte i tour; elle revoit le feu de la rampe, voici interrompue après une repr( tation unique! Ajoutez à cela qu abonnés du mardi ont eu seuls le l fice de cette résurrection éphémère e l'ensemble du public a partagé la i vaise fortune de la pièce... Dieu sait combien de temps!
Quoi qu'il en soit, disons que 1 présentation de Mercadet a été fort
lante. M. Got, déjà malade cependant, a prêté une couleur merveilleuse au personnage principal. M, Barré a joué Verdelin avec sa rondeur habituelle, et M. Febvre s*est acquitté de son Delabrive en artiste expérimenté. Je complète l'interprétation masculine par les noms autorisés de MM. Baillet, Joliet, Leloîr et Clerh.
Du côté des comédiennes, je trouve ^iio Frémaux, une très charmante et mignonne Julie; M"" Amel, Kalb, toutes deux remplies d'aisance et de naturel; enfin, M™^ C. Montaland, qui, sous les traits de M™* Mercadet, a prouvé combien elle mérite le titre de sociétaire que le Comité lui destine.
M. le président de la République assistait à la pièce avec M">® Carnot, le colonel Fayet et le capitaine Moinier. Il a plu» sieurs fois donné le signal des applaudissements et vivement félicité M. Claretie, qui est resté dans la loge présidentielle jusqu*à la fin de la soirée.
8 janvier.
266® Anniversaire de la naissance DE Molière.
Le Rire de Molière, — M. Dupont- Vcrnon ;
M»« Samary.
(MM. Maubant, Febvre, Mounet-Sully, de Fé-
raudy, Coquelin cadel, Clerh; Mi^m Mûller,
Reichemberg, Dudlay, Barretta, la petite
Walter.)
Durant toute la journée du dimanche i5 janvier a été célébré l'anniversaire de notre grand auteur comique.
En matinée, l'Avare et Tartuffe; le soir, Amphitryon; le Rire de Molière, àpropos en vers de M. Louis Tiercelin, et le Malade imaginaire, suivi de la cérémonie. Je ne parle que pour mémoire du banquet des Moliéristes, qui réunissait chez Corazza une cinquantaine de convives sous la présidence de M. Edouard Thierry, l'éminent ex-administrateur de la Comédie-Française.
A citer, parmi les plus applaudis de la matinée : M''" Mûller, dans le rôle de Marianne; MM. Maubant (Cléante), Febvre (Tartuffe) ; M™~ Reichemberg et Samary.
J'insisterai davantage sur la soirée, qui était véritablement la solennité d'anniversaire et que marquait l'imposant et invariable couronnement du buste. Cette année, les palmes trop pressées sur le socle ont dégringolé comme un château de cartes; mais passons! — on les a tant bien que mal ramassées dans la poussière, et elles resserviront l'an prochain.
Amphitryon a été donné avec un ensemble remarquable, et M^^* Dudlay s'y est montrée une toute charmante Âlcmène. M. Mou net-Sully n'a pas marchandé ses efforts au succès de la représentation.
A-t-il réussi pleinement ? Non ! Pas plus que le rôle de Chavigny dans Un Cû" price, celui de Jupiter d'Amphitryon ne lui convient. Qu'il s'en tienne à la tragédie, où il demeure hors de pair ; tel est l'humble conseil que je lui donne!
Nous nous faisions une fête de voir M. Maubant dans le Presses de la cérémonie du Malade imaginaire; il paraît qu'il y a quelque vingt ans, le grave tragédien avait très gaiement tenu le personnage, et on ne doutait pas qu'il ne s'en
tirât aajeurd'hut avec un ^gal bonheur.
Malheureusement M. Maubant s'était enroué le matin à jouer Tartuffe, et le soir il était incapable de paraître en scène :
c'est du moins ce qu'est venu annoncer M. Worms, le semainier, en priant le public d'accepter M. de Féraudy à la place de l'artiste empêché. Pauvre M. de Féraudy! Quel mal il s'est donné... pour battre la mesure, afin de mettre un peu d'ordre dans les chœurs! Il avait beau faire I jamais « l'assemblée » n'entonnait de concert le fameux Bene^ hene respoH" dere. C'était la plus drôle des cacophonies!
J« signale parmi les interprètes de la pièce : M. Clérh, dont Argan est le meilleur rôle; M. Coquelin cadet, désopilant dans le personnage de Thomas Diafoirus; M"*" Barretta, une très angélique Angélique; M"* Samary, l'incomparable « servante de Molière m ; enfin la petite Walter, qui, sous les traits de Louison, a remporté un triomphe de grande personne.
Dans l'à-propos de M. Louis Tiercelin, Tartuffe entre, une lanterne sourde à la main; il fuit quelques pas, regarde le buste de Molière, et, après avoir vomi contre lui mille injures, il s'apprête à le bH^r, ^uHnd Dorinç l'arrête par «oi^
manteau. Alors s'engage entre les deux personnages une discussion rimée, de laquelle Dorine sort victorieuse, et qui tourne à la confusion du fourbe. C'est par le rire que le maître a triomphé de l'imposture, fouetté les hypocrites et flétri les cuistres :
O les rires aigns qui fustigent les sots !
Les rires infinis et les rires immenses,
Qai tombent dans les cœurs, immortelles semences
De la sagesse et du bon goût et du bon sens !
M. Dupont- Vernon faisait Tartuffe et M"^ Samary, la jolie rieuse, jouait Dorine. Tous deux ont contribué au succès mérité de Và-'propos.
Je demanderai pourtant à M. Tiercelin par quel procédé bizarre il fait rimer « Frappe-le î » avec « Parbleu! » Mystère et prosodie \
22 janvier.
Pendant le bal (reprise). — M"e« Mûller,
Ludwig.
Je ne passerai point sous silence la reprise de Pendant le bal, une jolie bluette de M. Edouard Pailleron, représentée pour la première fois le 5 mars 1881, avec M"" Reichemberg et Samary comme interprètes, et qui est devenue, depuis cette époque, la coqueluche de tous les salons.
Aujourd'hui, c'est M"« Mûller qui remplace M*^« Reichemberg dans le rôle d'Angélique, tandis que M"« Ludwig, la jeune débutante, tient le personnage de Lucie, joué d'original par M™® Samary.
Deux jeunes filles. Tune blonde, vaporeuse, sentimentale et tendre, l'autre brune, étourdie, coquette et mutine, ont quitté le bal sur l'ordre de leurs parents et échangent leurs impressions avant d'aller se mettre au lit. Elles causent mariage, car la fête dont on entend l'or-
chestre à la cantonade est un bal de noce, et, quand même? Quel sujet prêterait mieux que celui-là au babillage de deux
I jouvencelles ?
I « Moi, dit la blonde Angélique, je veux
I être aimée par un brun pâle comme la neige..., par un poète, un coureur d'idéal, qui dans ses vers me parle d*amour et de ciel :
Le soir, par la forêt vaguement entrevue,
Voaa irions, tons denx seuls et rêveurs, à pas lents...
 quoi sa folle compagne réplique en éclatant de rire :
I 6è I 6è ! vous auriez Tair de deux moutons bêlants ;
Ton poète est malade, et ta forêt sinistre... »
La brune Lucie, en effet, qui souhaite un blond pour époux, veut un général, un ministre ou un diplomate, qu'importe?
Elle se passionne pour tout ce qui brille ou fait tapage : les toilettes, les fleurs, la danse, les chapeaux à plumes et les habits brodés !
Rien de piquant comme cette antithèse de caractères et ce gentil caquetage d'enfants, toutes deux charmantes sous leurs robes virginales. Je signale très particulièrement aux délicats la scène où elles s'exercent mutuellement à prononcer le
« oui » devant monsieur le maire et la belle description du mariage relig avec ses cloches sonnant leurs ti marres, ses orgues, ses chants...
Tontes ces grandes voix des grandes cathédrales Jusqu'aux cierges avec leurs clartés sidérales, Dans ce ciel de la nef aux ors éblouissants.
Un ciel d'apothéose où des blancheurs d'encens Montent conune un nuage ou comme la pensée.
Mais je ne me laisserai pas entraîn des citations, trop nombreuses si je tachais de la pièce toutes les jolies ch qui s'y trouvent.
Pendant le bal a été joué, à la rep du 1 6 janvier, avec tout le charme et t( la jeunesse qu'il comporte.
De M"« Mûller je n'ai rien à dire qi ne sache. Mais il convient d'insister le succès de M^^^ Ludwig, qui est nouvelle venue dans la maison de Moli et qui a tenu le rôle de Lucie d'une fa délicieuse. Elle s'y est montrée v pimpante, spirituelle et finement r ieuse; bref, elle a conquis son publi( toutes les manières^ par sa personn par son jeu.
S9 janvier.
La Cigale che\ les fourmis (mort de M. Eugène Labiche). — MM. Barré, Prudhon; MBM Barretta, FayoUe.
Le lundi 23 janvier, jour où la Cigale che^ les fourmis se jouait à la Comédie- Française, M. Eugène Labiche, Tun des auteurs de la pièce, rendait le dernier soupir.
Aimable et gai jusqu^à la fin, il devait s'éteindre en souriant, malgré les cruelles souffrances de sa maladie : « I>onnez-moi votre pouls », avait demandé le médecin au moribond, et lui de répondre : « Vous me le rendrez, n'est-ce pas, docteur? »
Ce fut un de ses derniers mots!
Auteur comique d'une verve étourdissante, moraliste profond sous une forme joviale, Eugène Labiche n'a pas eu de rivaux dans l'art de peindre notre bourgeoisie moderne avec ses ridicules, ses petites intrigues et ses types réjouissants.
Par la tournure de son esprit et son
originalité particulière, il se sentait presque exclusivement attiré vers les scènes de genre, vers le Palais-Royal surtout, son théâtre de prédilection! Dans les chefs-d'œuvre qu'il y fit jouer, la gaieté, ainsi que l'écrit M. Emile Augier, coule de son urne comme un fleuve charriant pêle-mêle la fantaisie la plus cocasse et le bon sens le plus solide, les coq-à-Pftne les plus fous et les observations les plus fines.
Deux fois, pourtant, Labiche travailla pour la Comédie-Française, où il donna sans succès, il faut l'avouer, une pièce en trois actes, Moi, dont M. Got tenait le principal rôle, et la Cigale che:( les four' mis, très amusante étude de mœurs qu'il composa en collaboration avec M. Ernest Legouvé et dont la réussite fut si complète qu'elle est demeurée au répertoire depuis le 23 mai 1876, jour de sa première représentation.
— Les Chameroy ont trois millions de fortune, mais ils semblent créés pour justifier cet aphorisme, à savoir qu'il est plus difficile pour certaines personnes de dépenser l'argent que de le gagner. En un mot, ils sont économes par habitude plutôt que par réflexion; c'est un nid de fourmis. Et dans ce nid va s'introduire
une cigaU aous ia figure 4e Vérac, ua élégant jeune homme qui recherche la main d'Henriette, la toute gracieuse fille de la maison. Mais cette vie bourgeoise, cet intérieur un peu mesquin, pourraient l'effrayer; c'est du moins ce que redoute M>M de Torcy, sa cousine, puis aussi Paul de Vineuil, son ami, qui, entré par hasard chez les Chameroy, achève une visite d'affaires par une leçon de prodigalité. 11 fait si bien, cet étourdi de Paul, qu'en voulant plaider la cause de l'amitié il plaide la sienne propre, et que, sans le vouloir, il supplante de Vérac dans le cœur de sa prétendue.
La pièce abonde en mots heureux dont Chameroy, en sa qualité de bourgeois, a sa large part. Il faut l'entendre s'écrier avec une emphase comique : «D'ailleurs, je ne connais qu'une noblesse! celle du cœur... Nous avons cent cinquante mille livres de rente ! » Ou bien, d'un ton indigné : « On nous traite de fourmis?
Fourmis! J'ai acheté trente obligations Nord, soixante Midi!... On ne se figure pas comme l'argent file ! »
La note sentimentale, c'est Henriette qui la donne, et, comme M'"^ Barretta est chargée du rôle, elle la donne d'une manière adorable. M. Barré ne saurait être
— ao —
remplacé dans le personnage de Chame* roy dont il représente le type accompli Il l'a créé, il le joue encore aujourd'hui et Ton se demande qui pourra l'inter prêter après lui.
M. Prudhon, dans Paul de Vineuil, suc cède à M. Delaunaysans le faire oublier même remarque au sujet de M"® Fayollc qui n'a point le naturel de M"» Jouas sain, sa devancière, dans le rôle d M"»« Chameroy.
5 féTrier.
M, de PovrceaK^'fuic( reprise). — MM. Coquelin cadet, de Féraudy, TruflSer, H. Samary, GravoUet; M^w J. Samary, Kalb.
Diderot exagère évidemment quand il écrit : « On se trompe si l'on croit qu'il y ait beaucoup plus d'hommes capables de faire Pourceaugnac que le Misart" thrope », et je dis plutôt avec Voltaire :
« Pourceaugnac est une farce, mais il y a dans toutes les farces de Molière des scènes dignes de la haute comédie. »
Bien qu'il ne se trouve, en effet, ni étude de caractères, ni enseignement philosophique dans M, de Pourceaugnac, que la nature humaine n'y soit pas mise à nu, ni le cœur humain scalpé de main de maître, comme dans le Misanthrope, il n'en est pas moins vrai que Molière n'a pu se départir de son génie quand il a composé la désopilante bouffonnerie qui nous occupe, et que, même au milieu
des scènes les plus grotesques, des lazzi
les plus cocasses, la lucidité du philosophe et la verve du poète satirique se révèlent à chaque instant.
Cela exposé, disons que, si les joyeusetés du carnaval et sa gaieté bruyante étaient exilées de la terre, on les retrouverait à la Comédie-Franïaise. La preuve eD est dans les représentations de M. de Pourceaugnae, données les dimanche et mardi gras, sans parler des suivantes!...
Ce que MM. Samary et Gravollet ont été drâles dans leur râle de médecins chantants! Ce que M°"' Kalb et J. Samaty ont amusé avec leur jargon picard st languedocien!... Et M. de Féraudy en apothicaire! Et M. Truffier dans la peau de ce fouibe Sbrîgani! Mais le plus étonnant, te plus désopilant, le plus étourdissant de tous, c'est M. Coquelin cadet ( Pourceaugnae j, avec ses gestes, ses frayeurs grotesques, ses airs ahuris et la surprenanie mobilité de sa physionomie.
On en riait aux larmes, et quand, poursuivi par les apothicaires, il a commencé sa course folte à travers la scène, les fauteuils d'orchestre et jusque dans le trou du souffleur, l'hilarité générale a tenu du délire.
Je laisse à penser si les collégiens, qui
ëtatônt en nombre -dstis la salle, ont pris leur part du plaisir. Leur enthousiasme était à ce point surexcité qu'après le spectacle ils ont attendu les comédiens à la sortie pour leur feîre une ovation.
Résultat palpable... et palpé: 25,ooo fr.
de recette pour les seules représentations des jours gras.
M. de Pourceaugnac avait eu pour derniers interprètes, il est bon de le rappeler : MM. Got (Pourceaugnac), Delaunay (Éraste), Coquelin aîné (Sbrigani), Thiron (l'apothicaire), M™"Barretta (Julie), J. Samary (Lucette).
La pièce, on le sait, fut jouée d'original à Chambord le 6 octobre 1669, puis représentée sur le théâtre du Palais-Royal le i5 i)ovembre suivant. LuIIî, l'auteur de la musique et en même temps un mime excellent, remplissait alors le rôle de Pourceaugnac.
La chronique raconte à ce propos qu'ayant eu le malheur de déplaire au Roy-Soleil, il profita de l'occasion pour rentrer en grâce par une bonne plaisanterie. Au moment où les apothicaires, armés de leurs seringues, poursuivent M. de Pourceaugnac, Lulli, après avoir couru longtemps sur le théâtre pour les éviter, vint sauter au beau milieu du
clavecin de l'orchestre e éclats.
Il paraît que la gravit ne put tenir contre cette monarque, désarmé, pard
36 février.
La Princesse Georges (i** représentation à fa Comédie-Française). Deuiième début de Miio Brandès. — MM. Laroche, Coquelin cadet, Baillet, Trufficr, Samary; M»««Montaland, Kalb, du Minil, Brandès, Ludwig^ Rachel Boyer, Maria Legault.
Du théâtre du Gymnase, où elle fui jouée pour la première fois le 2 décembre 1871, la pièce de M. Alexandre Dumas est passée au VaudeTille, le i5 mars idSt, pour venir échouer à là Comédie-*Fran« çaîae le 27 février dernier.
J'ai dit échouer, et, pour être exagérée»
l'expression n'en demeure pas moins confirmée, jusqu'à un certain point, par l'accueil assez terne dont le public de la rue Richelieu a salué sa dernière reprise.
Peut-être ce manque d'enthousiasme fenait*il à la pièce elle-même, qui n'est point une des meilleures de M. Dumas; à coup sûr, ses interpràtes d'aujourd'hui ont été insuffisants à la relever, et, pour ne parler que. de ta débutante, fliatgré
son sens dramatique incontestable et qualités personnelles très vigoureusem accentuées, elle ne nous a fait oubliei M"o Desclée, ni M*^^ Talandiera, ses vancières. Pourtant M"® Brandès a dans le rôle de Séverine, des scènes ont vivement impressionné son au toire. L'énergie de son jeu, le mord de sa diction, le feu de son regard, • exercé leur fascination naturelle, et quai après le coup de pistolet tiré dans la ce lisse, elle a balbutié: «Maman! marna maman!!! » elle a donné à ce mot un accent d'épouvante que la salle entier* frissonné.
Ce qui manque encore à M^^^ Brand c'est la complète possession d'elle-mên et cette imperfection, qui s'est fait sen au premier acte surtout, est bien co] préhensible à un second début. Quand jeune artiste aura l'habitude de la mi sonj elle perdra la timidité que nous i avons vue, et nous pourrons jouir aie de la plénitude de ses moyens.
^me Montaland accepte avec une rés gnation bien méritoire les rôles ingn qu'on lui distribue. Le personnage M"** de Périgny, mère de la princes Georges, est tout aussi sacrifié que cel de M"*' de Moisand dans la Souris,
l'excellente comédienne s^en tire avec un tact et une conscience dignes d'un meilleur sort.
Pourquoi donc avoir donné à M"® Legault le personnage de Sylvanie de Terremonde? Quand , au Vaudeville, elle a joué la princesse Georges, on prétendait que ce rôle était antipathique à sa nature, toute de grâces piquantes et d'aimable enjouement; il me semble, à ce compte, que le type odieux de comtesse de Terre* monde lui répugne encore davantage.
M^^o Kalb, elle aussi, faisait partie de la reprise du Vaudeville, où elle interprétait (c la baronne ». Je la préfère sous les traits de Rosalie. Les soubrettes lui conviennent; elle s'y montre à la fois friponne et bonne fille.
M. Baillet ne corse pas assez son prince de Birac en fureur. Là où il faudrait du trombone, il joue de la clarinette.
M. Coquelin cadet, malgré son fauxcol, manque de prestige en notaire, et M. Laroche, le farouche Terremonde, est bien vilain avec sa barbe et ses cheveux rouges; je ne les lui reproche pas, c'est en situation, et il jouerait bien son personnage, s'il pouvait se corriger de ce petit balancement de tête qui lui est habituel.
- aS —
Je n'oublie nî M. Tnilffier, ur spirituel, ni M. Samary, un gentil téressantde Fondette, et je termine salon du second acte où je trouv plus comme au Gymnase, des g dames /TOfin^m/ sur leurs maris res] mais des écolières s'efForçant de p des airs conquérants ou pervers pc biter de fort laides choses. De ce de dames pour rire, M^^«» Rachel du Minil et Ludwig, je détache h nière en dépit de son rôle, et je % signale d'une façon spéciale. M^^> L est tout simplement une ravissante dienne.
4 mars.
Chamillac (reprise). — Deuxième début de M™» Sccond-Weber dan» Andromaque, — Troisième début de M^^^ Rachei Boyer dans le Malade imaginaire, (M. Worms ; M »«• Ludwig, Broisat, Frémaux, Weber, R. Boyer.)
Depuis tantôt un mois mon métier de chroniqueur est une sinécure. Une reprise de Chamillac avec quelques modifications dans la distribution des rôles, la suite des débuts de deux pensionnaires, voilà tout pour les amateurs de nouveautés ! Encore est-il bon de dire que les abonnés ont eu la primeur et le plus gros profit de Chamillac, puisque les premières représentations de la reprise se sont données les mardi et jeudi i3 et i5 mars, et que mardi et jeudi derniers on leur en faisait également hommage.
Cçttç reprise renferme un attrait par-»
ticulîer en ce que M. Worms y pr^ ^ finitivement possession du perses principal créé le 9 avril 1886 par X< quelin. Eh bien ! n'en déplaise à 7^ nent transfuge de la Comédie-França M. Worms a tenu le rôle de manier ne point faire regretter Pancien titulai Avec plus de distinction que son dev cier, dans l'organe, dans le geste et d.
l'attitude, il a très habilement présenta caractère absolument fantaisiste de C millac, et, quand est venue la scène p pitante de Paveu, il l'a traduite avec t de chaleur et de pathétique que les ] plaudissements ont été jusqu'à l'enth( siasme.
M"û Ludwig, qui remplace M"« Sami dans Sophie Ledieu, est trop jeune p( le personnage. Elle a de l'esprit, de grâce, du mordant, mais le côté ému échappe.
Je ne trouve pas que « Clotildt ait perdu en passant de M"« Tholei M"^« Broisat, qui s'acquitte de sa tâ< avec beaucoup de finesse. Même remarc au sujet de la gentille M^^* Frémaux re plaçant M"« Martin dans « la baror d'Alipers ».
Que dirai-je maintenant des débuts Mme Weber et de M"o- Rachel Boyer q
j'ai suivis avec une grande attention?
Rien de concluant jusqu'ici. Mon avis est qu'il faut attendre encore pour les juger.
^me Weber, après une demi-réussite dans dona Sol (VHernani, devait tenter sa seconde épreuve dans Iphigénie d'abord, puis dans J?5f/rer; mais les pièces attendues n'ont pas été remontées. La voici sous les traits d'Andromaque, accomplissant son deuxième début devant une salle à peine garnie. Le succès a été médiocre ; j'avoue même que la vaillante tragédienne valait mieux que cela : car, si nous pouvons lui reprocher des gestes outrés et de pénibles contractions du visage, il nous faut louer la façon dont elle exprime les douleurs de la mère infortunée d'Astyanax et les accents qu'elle trouve pour exhaler ses tristesses et son désespoir.
Depuis que je vois M^^® Rachel Boyer débuter : une première fois dans le Légataire universel (2 décembre 1887), ^^^ seconde fois dans Tartuffe {18 mars 1888), enfin une troisième fois dans le Malade imaginaire (24 mars), mon sentiment n'a pas changé à son égard. Qu'elle s'appelle Lisette, Dorine ou Toinette, c'est toujours M"« Rachel Boyer, c'est-à-dire une fort jolie personne, fraîche et plaisante au possible, mais pas assez comédienne. De
|»t<*ioft, d« 4a mutittcrte^ du diabU m corps, di$aitVolttire.C'oitfurtoutqi»iid on joue Ici fcmnte» de Molière qu'U «Mit méditer cette parole.
8 tvfil.
Adrienne Lecou»reur (reprise). — MM. Truffier, de Féraudy, Leloir, A. Lambert; MmM Bartet, Pierson^ Maria Legault.
La soirée du i8 avril a été pour j^iie Bartet plus qu'un succès^ plus qu'un triomphe, elle a pris le caractère d'une véritable ovation. Trépignements, acclamations, rappels ; l'enthousiasme était à ce point surexcité que plusieurs tirades du rôle ont été coupées par dUnterminables bravos.
J'ai vu Rachel en Adrienne Lecouvreur, et, quoique bien jeune, j'ai été si profondément impressionné par son jeu que le temps n'en a point amoindri le souvenir. Eh bien! j'aflSrme que M"* Bartet s'est élevée à la hauteur de sa devancière. Si les scènes passionnées, et, no~ tamment l'apostrophe à la princesse de Bouillon, la trouvent moins violente, moins irrésistible que Rachel, combien elle est plus tendrement exquise dans les
manifestations de son amour; combien elle se montre plus délicate, plus charmeresse, plus enveloppante que l'immortelle tragédienne!
M"* Pierson, sous les traits de la princesse, a été fort goûtée du public. Aussi hautaine, aussi ironique, aussi dédaigneuse que le comporte son odieux personnage, elle n'en a pas moins paru belle et attrayante au possible dans ses superbes atours et sous les gerbes étincelantes de ses magnifiques diamants.
^iie Maria Legault, qui remplit le rôle d'Âthénais, n'est pas assez duchesse; elle reste trop Gymnase et ne possède point encore les traditions de la Comédie- Française, ' — simple question de jours !
Je voudrais féliciter sans réserve M. Albert Lambert dont les qualités de tragédien sont hors de pair. Le personnage de Maurice de Saxe ne lui est malheureusement pas favorable. Il y déploie trop de nerfs et point assez d'émotion ni de sentiment.
De Tesprit, de l'originalité, M. Truffier en apporte dans tous ses rôles, et, pour nous présenter l'abbé de Chazeuil, il n'a eu garde de manquer à ses bonnes habitudes.
Sans vouloir établir de parallèle entre
Samson, qui mît à la scène le prince de Bouillon (14 avril 1849), ^^ ^* Leloir, qui l'interprète aujourd'hui, je dirai que ce dernier tient le personnage avec une conscience et une justesse de rendu irréprochables.
J'ai conservé pour la fin M. deFéraudy parce que, de l*avis général, il mérite une mention spéciale. Successeur de M. Régnier dans le rôle sympathique de l'intéressant Michonnet, il en a saisi et détaillé le caractère avec une étonnante vérité. Aussi les spectateurs lui ont-ils décerné presque autant de bravos qu'à M"o Bartet.
Chacun, du reste, a fait son devoir et obtenu sa part de succès dans cette reprise d'Adrienne Lecouvreur, qui comptera bien certainement parmi les plus brillantes de la saison.
22 avril.
i» Le Flibustier (i" représentation }• — MM. Got, Worms, Laroche; Mmei Barrctta, Granger.
2» Le Baiser (i«* représentation). — MM. Coquelin cadet ; M^^^ Reichembei^.
La scène se passe sous Louis XIV, mais les costumes bretons ont si peu varié depuis cette époque qu'on se croirait de nos jours.
Pour unique décor, une vaste salle ouverte sur la pleine mer; aux murs, des fusils et des sabres suspendus. Une madone sur la grande cheminée, un petit vaisseau accroché au plafond. Nous sommes chez des marins, et des marins de père en fils, qui non seulement ont beaucoup navigué, mais qui encore ont combattu comme flibustiers... maîsflibustiers dans la bonne acception du mot, pour le plus grand intérêt du roi et de la patrie.
Le chef de la famille est actuellement maître Legoëz, un vieux matelot, aussi bon que brave, et qui garde à l'océan un cuite platonique depuis que son grand âge le condamne au repos/
Je veux dire tout de suite la sensation de bien-être qui s'empare du spectateur dès le lever du rideau. De même qu'avec M. Theuriet, dans Raymonde, on respirait la bonne senteur des bois, ainsi avec M. Richepin, le chantre convaincu de la mer, on hume à pleins poumons Pair vivifiant du large et l'âme se dilate à contempler l'infini lumineux qui se déroule à perte de vue.
Rien de doucement reposé comme le tableau que nous avons sous les yeux ; Legoëz d'abord, puis une digne et honnête figure de Bretonne, Marie-Anne, sa bru ; enfin la douce et gentille Janik^ sa petite-fille, un caractère angélique que M. Richepin a tout parfumé de jeunesse et de poésie.
Au début de la pièce, Janik chante en travaillant, — une inspiration que nous retrouvons identique dans Jean^Marie, qui commence également par une chanson de Thérèse : cela à titre de simple remarque : car, pour se rencontrer chez deux auteurs différents, la scène n'en a
pas moins de saveur. — Donc, Janik dule d'une voix très douce des stroplx es à la mer, et, derrière elfe, le flot bleu, se déroule semblable à un manteau virgi ^al pailleté d'argent.
Mais, comme le firmament qu'elle reflète, la mer a ses tempêtes et ses fureurs ! Parfois des poussées de vagues déchirent son azur et des gouffres béants s'entr'ouvrent, qui engloutissent les mortels assez imprudents pour se livrer à ses caresses trompeuses.
C'est ainsi qu'elle a pris au vieux Legoëz ses quatre fils, et peut-être aussi Pierre, son petit-fils, le dernier rejeton mâle de sa lignée : car, celui-ci, embarqué depuis dix ans, n'a point donné de ses nouvelles !
Marie-Anne se désespère, le croyant mort comme les autres, et, dans ses emportements de veuve, dans ses inquiétudes de tante, car Pierre est son neveu, et de plus le fiancé de Janik, sa fille, elle injurie « la tueuse d'enfants, la gueuse !» à quoi Legoëz répond indigné : « Ne parlez jamais mal de Dieu, ni de la mer! »
Pour le vieux marin, en effet, mal parler de Dieu ou de la mer est un égal sacrilège. N'a-t-il pas courbé la tête à chaque nouvelle catastrophe, murmurant
humble et soumis : « Que sa sainte volonté soit faite! » D'ailleurs, cette mer qui Ta si rudement éprouvé lui réserve sûrement la joie de revoir son gars. Elle le lui rendra, et, dans sa foi robuste, Legoêz va tous les jours attendre l'absent sur le port, en compagnie de Janik, qui souhaite ardemment le retour de son fiancé. Sans presque le connaître, elle lui a voué toutes les tendresses de sou cœur; en lui se résument aujourd'hui ses aspirations, ses rêves de jeune fille^ et, naïvement éprise, elle confond l'image de son cousin et son culte pour la mer dans un seul et même amour, car Janik est véritablement de sa race, elle adore l'océan !
Or, tandis qu'un jour l'aïeul et la petite-fille font sur le port, leur promenade accoutumée, un inconnu se présente au logis où Marie-Ânne est demeurée.
C'est Jacquemin le matelot qui arrive des lointaines contrées, et qui vient chercher des nouvelles de Pierre, son compatriote, son ami, son frère d'armes! Ensemble ils ont combattu les Espagnols et accompli des prodiges de valeur. Mais, en certaine bataille, leur équipage, qui luttait seul contre dix, a été presque anéanti.
Lui a pu se sauver sur une épave; mais
Pierre? SMl n'est pas revenu au ptys, c'est qu'il est mort, mort pendu, par un implacable ennemi. Hélai! le doute n'est plus possible, et Jacquemin se désole, et Marie- An ne pleure avec lui f
Soudain on entend Legoëz et Janik!
Que faire î Préparer le pauvre aïeul à l'épouvantable malheur. Marie-Anne se charge de ce soin; mais elle se trouble, elle balbutie, si bien que Legoëz, trompé sur la nature de ces hésitations, s'imagine que sa bru, pour le ménager, ne lui annonce pas tout d'un coup un trop grand bonheur.
L'inconnu qui est là, c'est Pierre ; il le devine, il en est sûr ! Sans donner à Jacquemin, qui veut le détromper, le temps de proférer une parole, 11 se jette dans ses bras et le serre contre son cœur en l'appelant son gars.
Cependant, Marie-Anne, qui redoute la mort pour son beau-père s'il apprend la vérité, a supplié Jacquemin de se taire.
Ne doit-il pas se rembarquer dans cinq jours? II s'agit de gagner du teipps, et tout sera sauvé. Le matelot cède alors aux prières de Marie-Anne pour conserver la vie à «c l'ancien ».
Mais voici que la situation s'aggrave !
Janik, la tendre et douce Janik, qui prend
l'étranger pour son cousin, lui fait de chastes avances. Elle Paime pour tout de bon 1 Jacquemin, de son côté, se sent entraîné vers la jeune fille par un sentiment pareil. Et qui n'aimerait Janik?
Alors il a horreur de lui ! Quoi ! il volerait la place de Pierre, son meilleur ami, dans le cœur de sa fiancée? Oh! jamais cela ! Et comme son silence, sa froideur même, ne suffisent point à détromper la jeune fille, il lui révèle le douloureux mystère. Ce qu'apprenant Janik, elle se met à sangloter. « Heureux les morts qui sont aimés, s'écrie Jacquemin en s'éloignant, heureux les morts, car on les pleure! »
Ce n'est point sur le mort, pourtant, que Janik verse des larmes ; c'est sur le vivant, c'est sur elle-même. Car l'homme qu'elle chérit maintenant, c'est Jacquemin ! A Jacquemin elle s'est donnée tout entière, le croyant son fiancé, et des natures comme la sienne ne se donnent pas deux fois.
Son chagrin, son amour, l'état misérable de son âme, Janik confie tout à sa mère, dans son angéiique ingénuité. Hélas! que peut Marie-Anne, sinon gémir avec elle en détestant son imprudent stratagème? Pourtant, songe la brave
créulttre. quÀ Mît si 4c hon Bieu n'trimoger» pas I0» cImmios? Pierr» e«t mon»., et plut urdl...
Tandis que ld«rie-Anne reprend courage, l'absent est revenu. Il se présente è rimproviste au milieu des siens! C'est luil C'est bien le gars que l'on pleurait et qui a été miraculeusement sauvé 1 Des Anglais l'ont recueilli après la bataille, ils l'ont gardé à leur bord, emmena au Mexique, et là, Pierre a fait fortune en travaillant aux mines. Aujourd'hui, il arrive le cœur joyeux, la bourse pleine d'or, les bras tendus vers le grand- père, vers sa petite fiancée quUl brûle de couvrir de caresses.
Mais, au lieu des transports qu'il attend il trouve un accueil embarrassé, glacial Que s'est-il donc passé? Ah! Pierre Vt bientôt deviné en voyant Jacquemin installé dans sa famille comme le fils de h maison. Ainsi, un traître s'est substitue à lui durant son absence, et ce traître ce scélérat, c*est son ami, son frère d'armes! Sa colère éclate en injures, et U vieux Legoëz, s'y associant, chasse e mAudit l'imposteur dont la conduite s été cependant aussi noble qu'irréprochable dans toute cette affaire.
Qui remettra les choses en ordre
Janik, on le devine. C'est elle qui effacera les traces d'une odieuse calomnie et rendra au pauvre Jacquemin Testime et Tafiection de Pierre. Elle ÙLit plus ! Avec une franchise ingénue elle dévoile le secret de son cœur à son cousin, et celui-ci, dont l'âme est généreuse , courbe la tête devant l'inexorable destinée. Loin de disputer à Jacquemin une femme dont il ne possède plus les tendresses, il la lui abandonne en soupirant, et lui-même place la main de sa fiancée dans la main de l'homme qu'elle lui préfère.
La pièce de M. Richepin est pleine de vivifiante poésie. Les vers en sont beaux, sonores, les caractères en sont honnêtes, et l'on se sent Tâme à l'aise parmi tous ces braves gens qui emportent comme un reflet de la mer dont ils vivent, dont ils meurent aussi , mais qu'ils adorent quand même.
C'est là du bon théâtre, d'un sentiment juste, élevé, d'une forme essentiellement artistique, et qui repose des pièces à thèse ou des feux d'artifice d'esprit dont le public est ébloui plutôt que satisfait.
J'ajoute que jamais interprétation n'a été plus merveilleuse d'ensemble. M. Got, ressuscitant le rôle de vieux matelot qu'il tenait dans Smilis, est marin jusqu'au
bout des ongles; le geste, la démarche, l'accent, tout y est. M. Worms (Jacquemîn), et M"*® Barretta (Janik), ont provoqué chez les spectateurs une émotion qui s'est plus d'une fois traduite par des larmes. Enfin, M™® Pauline Granger dans le personnage de Marie-Anne et M. Laroche dans celui de Pierre ont rendu leurs caractères avec une justesse et une intelligence du sujet qui ne se sont pas une seule fois démenties.
Aussi nos comédiens ont- ils été applaudis, acclamés et rappelés à deux ou trois reprises , après chacun des actes de M. Richepin.
Le Baiser, joué une seule fois sur le Théâtre-Libre, le 23 décembre 1887, y obtint un si éclatant succès que M. Claretie s'empressa de le réclamer à son auteur pour la Comédie-Française. La soirée du 14 mai 1888 lui a donné pleinement raison.
C'est avec ravissement que nous avons suivi M. Théodore de Banville dans le royaume enchanté oii il nous transporte...
sans quitter Iç bois de Ville-d'Avray ; un
bois imaginaire , à la vérité, « où débordent et ruissellent des folies de verdure».
Tout est printanier, lumineux, poétique, dans la délicieuse comédie du maître :
le paysage, le souffle mystérieux qui ranime, et jusqu'au costume éblouissant d'Urgèle, « une robe couleur de lune, brodée d*argent, ruisselante de pierreries, et, comme un ciel, éclaboussée de flammes fleuries ».
En lisant cette description , ne diraiton pas qu'il s'agit de la pièce autant que du vêtement de la fée inspiratrice ? Autre robe d'Urgèle, les vers et les rimes du Baiser en reproduisent merveilleusement les arabesques d'argent, les scintillements d'étoiles, de topazes et de rubis.
Mais l'héroïne de M. de Banville ne nous apparaît point d'abord sous cette forme radieuse. Au lever du rideau, c'est une petite vieille, cassée, hirsute comme un cep, et dont le nez vient taquiner le menton. Un enchanteur dont elle a dédaigné l'amour Ta mise en ce piteux état, et, pour recouvrer grâce et jeunesse, il lui faut le premier baiser d*un jouvenceau. La condition est terriblement dure, ce semble, car, après de longues et vaines attentes, il ne reste plus qu'une heure à Urgèle pour rompre le charme,
A cet iosttat |»ychologîque te montre Pierrot, en qute d'un endroit propice à son goûter. Le sauveur, ce sera lui, la fée le devine...
à U blancheur nette qui le décore,
Je crois que dans son cceur le lys fleurit encore,
se dît-elle, et, sans trop de façons, elle sollicite le baiser libérateur. Pierrot se fait tirer l'oreille. Quoi ! songe-t-il ,
Moi qui, tremblant oiseau, n*ai pas su me poser, Et qui n'ai pas connu la douceur du baiser.
Je commencerais donc par cette dame austère I
mais, comme il a du courage, et qu'au demeurant c'est un bon garçon, il s'exécute I C'est alors qu'Urgèle redevient l'éblouissante petite fée que vous savez. Il faudrait être de marbre pour ne point se pâmer d'amour auprès de cette merveille.
Or Pierrot, qui est bel et bien de chair, en perd la tête; il demeure stupéfait d'admiration, et, quand Urgèle croit s'acquitter en lui proposant de Tembrasser à son tour, il ne trouve pas de termes assez forts pour exhaler sa douloureuse indignation :
Un baiser ! c*est assez pour ma chienne de face ! Et que voulez-vous donc, Madame, que j'en £isse ?
Allez an d^rt ftiny«, et fidus-lai cadeau,
Foor ra£raiclùr son sable en £ea, d'un verre d'eau !
Il dit cela et bien d'autres choses encore ; bref, il se montre si pressant, si passionné, que la fée se laisse fléchir à la fin. Mais elle est vertueuse, et elle aurait honte de perdre sa couronne de rosière.
—Eh bien! marions-nous, objecte Pierrot.
— > Ta femme ! oui , ce serait charmant !
Mais comment dans ce bois procéder à la cérémonie? demande Urgèle. — Baste!
Le notaire sera le merle avec son habit noir. Pour témoins on aura les bouleaux aux fines dentelures. Les musiciens du bal seront la fauvette, la mésange et le rossignol. Enfin, un nuage, avec Parc-enciel pour écharpe, servira de maire. — Il faut donc me résoudre à tout ce que tu veux ! conclut la fée subissant elle-même un entraînement amoureux. Cependant elle ne peut regarder en arrière sans une larme de regret :
Ah I j'aimais à voler, blanche, dans un rayon,
Fille de la lumière et de l'illusion.
Et je baisais la bouche adorable des roses !
Dans les apothéoses
Des grands cienz rayonnants, sur les monts chevelus Je m'enivrais de l'or sacré !
Le péril est extrême pour Urgèle; ses
sœurs l'ont compris, et, des plaines azurées, elles la rappellent, sur la jolie musique de M. Paul Vidal.
Que fait alors l'inconstante petite fée?
Elle rend tout simplement son baiser à Pierrot et s'envole à tire-d'aile.
Pauvre Pierrot! Dans son désespoir, il songe d'abord à se pendre; mais bientôt il se ravise en voyant, parmi son auditoire, quantité de femmes adorables « qui, dans leur petit doigt, valent toutes les fées ».
Finalement, Pierrot se souhaite plus de jours que n'en vécut Mathusalem, et, pour ressusciter un ancien usage, il va dans la coulisse chercher « l'actrice » encore sous le fard, aân qu'elle adresse son compliment au public.
Bien que j'aie ^dû limiter mon analyse et laisser dans l'écrin du poète beaucoup de joyaux que j'eusse été ravi d'étaler aux yeux du lecteur, j'en ai dit assez, je pense, pour donner tout au moins l'idée d'une comédie aussi spirituellement fantaisiste qu'elle est finement ciselée.
M. Coquelin cadet n'est pas, à parler franc, le Pierrot « très jeune et très ingénu » qu'annonce l'auteur, mais il a pour lui sa verve à la fois lyrique et bouffonne.
Quant à M*^* Reichemberg, c'est Tidéal de remploi, et M. Théodore de Banville songeait assurément au rôle d'Urgèle quand il écrivit, en i885, dans la préface du Répertoire de la Comédie^Française :
« Nous avons une Reichemberg toute mignonne, blonde comme le flot du Pactole, qui parle comme une petite fée et qui pourrait habiter dans la corolle d'une fleur. »
27 mai.
Mademoiselle de Belle- Isle (rtpnst), MM. Feb- ▼re, Albert Lambert; M"^« Bartet, Broisat.
Si je parle de la soirée du 29 mai, c'est que mon devoir de chroniqueur m'oblige à signaler toutes les reprises ; mais, en vérité, je n'ai pas grand bien à en dire.
J'ajouterai même que sans M^^' Bartet, qui dans le rôle principal a eu son succès habituel, succès souligné par un rappel au troisième acte, la représentation eût été tout à fait indigne de la Maison de Molière.
M. Febvre, le nouveau duc de Richelieu, n'a eu ni Texquise distinction de Firmin, le créateur du rôle, ni l'esprit, le brio et la légèreté de M. Delaunay, son dernier interprète. Il 6'est montré lourd, presque maussade, et le public l'a imité dans l'accueil qu'il lui a fait.
M"* Broisat, la nouvelle marquise de Prie, ne possède ni la crânerie ni la franchise d'allure qui conviennent au personnage. Elle a été raide, précieuse ou cas-
santé... ce qui explique la réserve de la salle à son endroit.
Reste M. Albert Lambert, en chevalier d'Aubigny. Hélas! M. Albert Lambert n'a pas mieux réussi que les deux artistes précédents; je le constate avec regret.
Conclusion : soirée malheureuse, à laquelle M. Claretie a bien fait de ne point convier la Presse.
3 juin.
1^ Le Médecin volant (reprise). — M. de F< raudy.