‹ Répertoire de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 3 sur 31 · ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE I · texte numérisé non relu

ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE I

Corneille. — Horace, Le Menteur. Le Sot lier de Corneille, poésie dite par M. Got.

Molière, au début de sa carrière et d)

rant sa vie errante en province, compo;

plusieurs petites comédies , ou mieu:

plusieurs farces : Le Docteur amoureu:

les Trois Docteurs rivaux, le Maître d^

cole, le Médecin volant et la Jalousie c

Barbouillé, dont les deux dernières seul

ont été imprimées; encore ne figuren

elles que dans les plus récentes éditîoi

de ses œuvres ! C'est l'une de celles-c

le Médecin volant, que M. Claretie a c

l'ingénieuse idée de ressusciter le 2 ju:

dernier, — une véritable résurrection, o

depuis Punique soirée où Samson

joua, en représentation extraordinaire,

21 mars 1833, elle n'avait point paru sur l'affiche de la rue Richelieu.

Je lisais dans les Anecdotes dramati^ ques, de Pabbé Delaporte, que cette bouffonnerie servit de thème au Médecin malgré lui. C'est une erreur, et je ne vois de commun entre les médecins de l'une et Tautre pièce que le nom de Sgantrelie ; quant aux deux caractères, ils sont diamétralement opposés, puisque, loin d'être contraint, à coups de bâton, à se dire docteur, le Sganarelle du Médecin volant, ravi de jouer son rôle moyennant dix pistoles, rassure Valère en ces termes : « Eh ! mon Dieu, Monsieur, ne soyez pas en peine, je vous réponds que je ferai aussi bien mourir une personne qu'aucun médecin qui soit dans la ville. •• Venez seulement me faire endosser un habit... et me donner mes licences, qui sont les dix pistoles promises, m

Mais, si des caractères nous passons à l'examen du dialogue ou bien à l'agencement des différentes scènes, nous estimons qu'ici comme là tout rapprochement est impossible. Et, d'ailleurs, comment chercher dans le Médecin volant un plan, une combinaison scénique quelconque? C'est, je le répète, une force, une simple boutade, où six rôles sur sept

sont épisodiques, et dans laquelle le personnage de l'avocat n'a aucune raiion d'exister. MoHire ne voulait que feire rire son public; aussi a-t~il multiplié lei laEzisetlesdrôleriesde toutes sorte*, sans s'ioquifler de l'invention, qui demeure puérile, et du dénouement, qu'il a tronqué.

Le Médecin volant se résume à peu pris dans « Sganarelle », qui mystifie de la ffiçoa la plus amusante du monde te bonhomme Goi^ibus, aux yeux duquel il passe tour â tour fKiur le Docteur et pour Narcisse, frère jumeau de ce dernier. Tantôt sous un travestissement, tantdt sous un autre, il va, vient, se multiplie, change de voix, court â travers ta maison, saute dans la rue, paraît presque en même lemps â la fenêtre ou à la porte : tout cela avec une a^lîté désopilanie et jusqu'au moment où Gros- René, valet de Gorgibus, détrompe son maître en lui faisant voir que « les deux ne sont qu'un » et qu'il a été la dupe d'un fourbe.

De même qu'à proprement parler il n'y a qu'un rfile dans le Médecin volant, il n'y a aussi qu'un comédien , et ce comédien-lA, c'est M. de Féraudy, qui s'est montré, après Samson, le digne inter-

prête de Sganarelle. Je n'ai pas besoin de dire ce qu'il faut de diable au corps pour s'acquitter à souhait du personnage.

M. de Féraudy possède les qualités requises, et il a joué avec un entrain diabolique. Aussi a-t-il obtenu un succès d'enfer.

Horace, le Menteur; le Menteur, Horace : tel est, en y joignant un à-propos de circonstance, le programme à peu près identique des représentations données chaque année en l'honneur de Corneille.

Cette fois, Tà-propos date de i85i et est signé Théophile Gautier. Il a mis du temps à se produire, ce qui appelle lyie explication.

Théophile Gautier, sollicité par M. Arsène Houssaye, alors administrateur de la Comédie-Française, de composer une pièce devers pour l'anniversaire du Grand Tragique, avait, sur le conseil de Victor Hugo, pris pour sujet le Soulier de Corneille, Il s'agissait de présenter le poète vieilli, pauvre, entrant dans une échoppe afin d'y faire raccommoder sa chaussure trouée.

La poésie fut achevée en moins de tr heures. Mais comme, en dénonçant misère de Corneille, elle fustige l'i gratitude du Roi-Soleil , elle ne pouv plaire à une majesté naissante, et la ce sure l'interdit à cause des deux vers si vants qui, par parenthèse, sont les p] médiocres de l'à-propos :

Dans la postérité, perspective inconnue, Le poète grandit et le roi diminue.

Heureusement, à côté de ceux-là, il i des vers d'une verve et d'une élévati saisissantes. Écoutez cette apostrophe Louis XIV :

Sur le rayonnement de tonte ton histoire.

Sur l'or de tes soleils, c'est une tache noire, O roi! d'avoir laissé, toi qu'ils ont peint si beau. Corneille sans souliers, Molière sans tombeau !

Encore cette citation, qui sera la de nière :

Le spectre de Louis, aux jardins de Le Nôtre, Erre seul, et Corneille, étemel comme un dieu. Toujours sur son autel voit reluire le feu Qjie font briller plus vif, à ses fêtes natales. Les générations, immortelles vestales.

Qpand en poudre est tombé le diadème d'or, Son vivace laurier pousse et verdit encor.

On conçoit que ce parallèle entre i roi et un poète eût été, en i85i, peu goî

par le futur empereur, et que la censure, désireuse de plaire au Prince-Président^ ait repoussé avec indignation le Soutier de Corneille,

Ne nous en plaignons pas, puisqu'il nous a été donné d'en avoir la primeur en 1888, et que nous avons eu, pour mettre en lumière les beaux vers de Théophile Gautier, l'incomparable maestria de M. Got.

10 juin.

La Comédie-Française au Salon.

Cette année, comme l'an dernier, Ham-^ let occupe une place importante au Salon^ et M, Mounet-Sully , dont le triompher dans le rôle est aussi jeune et aussi vivace qu'au premier jour, y figure deux fois représenté par d'éminents artistes :

M. Jean-Paul Laurens et M. Clairin, des noms qui se passent de commentaires.

Dans le premier cadre, M. Mounet-Sully se montre de profil et en buste seulement.

Il est saisi à l'instant sans doute où lui apparaît le spectre de son père, car sa physionomie est empreinte d'une indicible terreur. Le tableau, largement brossé, est dans le style austère et quelque peu rude du maître. D'une expression essentiellement dramatique, tout y fascine le spectateur, depuis Tœil égaré d'Hamlet et ses traits contractés par l'épouvante jusqu'à la plume de son cha-

peau que semble agiter un souffle sépulcral.

Le portrait de M. Mounet-Sully, par M. Clairin, est de dimensions plus importantes et se trouve dans le salon d'entrée. Le comédien, de grandeur naturelle, y est représenté debout, faisant face au public et le regard incliné vers la gauche.

Il remet son épée au fourreau; c'est, nous le devinons, la scène où Hamlet voyant le roi en prière, attend, pour le tuer, qu'il soit sûr de l'expédier au diable.

Le tableau de M. Clairin , d'un aspect plus tranquille que celui de M. Laurens, est une gamme de noirs, se détachant sur un fond dégradé^ qui témoigne d'une grande habileté de pinceau. De plus, l'artiste nous donne, de M. Mounet-SuUy, une image fort ressemblante et d'une exécution correcte ; ce sont là des qualités suffisantes pour rendre son œuvre très recommandable.

La composition de M. Rolshoven,/f((imlet, prince de Danemark, n'intéresse que de loin la Comédie-Française ; je veux pourtant la mentionner, à cause de son importance d'abord, et aussi parce qu'elle reproduit à sa façon la scène de Shakespeare qui se passe entre le prince et sa mère. Chez M. Rolshoven, un Américain,

rien de commun avec notre mise en scène française. Un intérieur de monastère, et non de palais. Hamlet , vêtu de noir, est assis à côté de sa mère habillée de rouge, sur une sorte de coffre recouvert d'un coussin jaune. Ni ornements, ni accessoires; autour d'eux, le vide. Le décor est froid et triste; les personnages ne sont dramatiques ni dans leurs attitudes ni dans leurs physionomies. C'est un bon tableau d'histoire, au point de vue de l'harmonie des tons et de la conscience du rendu, mais il manque totalement d'émotion.

Les deux images d'Ophélie qui se trouvent au Salon ont ceci de particulier qu'elles surprennent également l'héroïne du drame au moment où celle-ci, au bord de l'étang, en pleine nature, est près de se noyer. Mais, à part cette coïncidence, elles ne se peuvent comparer.

Je commence par le cadre de M. Jean- Paul Laurens, qui, pour ne présenter que l'importance d'un tableau de chevalet, n'en est pas moins infiniment supérieur à l'œuvre de M. Bussière, dont il sera parlé tout à l'heure. Je ne prétends pas, néanmoins, que l'envoi de M. Laurens soit sans défaut. II y a manque d'harmonie , par exemple, entre le personnage à peine

esquissé ^'Ûphélie .et la nature brutale qui l'entoure. Au lieu de ce paysage sombre , rocheux , il fallait , ce semble, un cadre printanier à la printanière Ophélie. Le contraste est ici hors de propos, surtout si l'on observe que, pour rendre la figure plus éthérée , le peintre l'a faite vague et nébuleuse. Mais le style large, sérieux, de M. Laurens, l'énergie, la puissance de son talent, s'assouplissent mal au genre poétique.

VOphélie de M. Gaston Bussière est de grandeur naturelle. Debout, comme la précédente et faisant face aux spectateurs, elle se présente sur la racine d'un gros arbre qui s'avance sur Peau. Vêtue de blanc, ses beaux cheveux blonds flottants et le visage empreint d'une douce mélancolie , elle tend le bras gauche vers une guirlande suspendue à une branche, tandis que, de la main droite, elle retient dans sa jupe toute une jonchée de fleurs.

Il y a chez M. Bussière plus de poésie que chez M. Laurens; mais, si le sujet est mieux compris, combien moins il renferme de qualités d'exécution ! Le décor de M. Bussière manque de perspective; ses tons sont plats, sa verdure criarde, sa couleur d'une crudité déplaisante.

Avec M. Auguste Leloir, je vous intro-

duis dans le cabinet même du maître de la maison : Molière Usant ses comédies à sa servante j un sujet qui n'a point le mérite de la nouveauté, mais que le peintre a fort convenablement traité. Le poète-auteur est assis à notre droite : devant lui, à gauche, se tient sa servante, une main sur la hanche et armée de son balai. Ne songez pas cependant aux frais minois de M™« Samary ou de M*^* Boyer.

Non, il s'agit de la vieille Laforêt! Des cheveux blancs, une bouche édentée, la peau jaune et parcheminée, un profil de polichinelle : bref, une très vilaine créature. Quant à Molière, nous le voyons tel que le représentent les portraits du temps, moins la marque du génie que ne lui a pas suffisamment imprimée M. Leloir.

L'image est ressemblante , le visage bien modelé, finement peint et d'un relief irréprochable. Quelque indécision dans les contours, c'est le seul défaut que je constate chez l'artiste, dont le petit tableau est d'une agréable couleur et d'un agencement plein de goût.

Molière m'amène à vous parler de deux compositions inspirées par ses comédies.

En 1886, M. Mazerolle exposait des panneaux décoratifs tirés, l'un du Dépit amoureux, l'autre du Misanthrope ; cette

année, il nous envoie des scènes de Tartuffe et du Bourgeois Gentilhomme.

La première nous montre Orgon passant la tête sous la table, tandis que Tartuffe lutine Elmire, assise en face de lui.

La seconde représente M. Jourdain baisant la main de Dorimène, debout à côté de Dorante.

Les deux tableaux sont peints avec une grande richesse de coloris, et les étoffes, aux nuances chatoyantes, ont un éclat tout à fait réjouissant. De plus , et pour prêter à ses cadres un aspect décoratif, M. MazeroUe a transporté les personnages sur des terrasses ornées de vases fleuris; des parcs se déroulent au loin, offrant à l'œil charmé du spectateur des perspectives de pelouses et de verdure. C'est d'un effet brillant, gai et particulièrement heureux.

Voulez -vous maintenant que je continue la série des portraits par celui de l'administrateur général ? C'est dans l'ordre! Donc, M, Claretie, peint par M. Gabriel Ferrier sur une toile de petites dimensions, se présente assis et travaillant à son bureau, — un bureau chargé, surchargé même d'une foule d'objets. Il y a là des papiers, des manuscrits, des

Statuettes; bref, un fouillis quelque peu encombrant. Ce qui n'empêche, je me hâte de le dire , le personnage, très ressemblant, de se détacher bien en relief et de nous regarder avec la physionomie qui lui est propre.

Le tableau que M. Laissement a intitulé : Une Lecture au comité de la CfH tnédie-Française, n*est qu'un prétexte à portraits. Il appartient au musée du théâtre et trouvera sa place à côté des cadres où M. Geffroy a représenté les artistes de la Maison de Molière à deux époques différentes.

M. Laissement met en scène les membres du comité actuel, écoutant une lecture de M. Alexandre Dumas. Auprès de l'auteur se tient M. Claretie très attentif.

Les comédiens, assis pour la plupart autour d'une grande table, affectent des poses diverses. M. Coquelin cadet, debout en face de nous, est d*une illusion saisissante. Je ferai la même réflexion à propos de M. Worms, de M. Got, de M. Barré surtout, que le peintre a vraiment photographié. J'aime moins MM. Maubant, Mounet-SuUy etThiron.Quant àM. Febvre adossé à la cheminée de droite, on le reconnaît difficilement, et M. Laroche point du tout. Malgré ces impeilections^ l'œuvre

de M. Laissement renferme des qualités réelles; la disposition en est bonne, les physionomies sont rendues avec exactitude, et, à défaut de se classer parmi les toiles de premier ordre, elle offre du moins l'avantage d'être une curiosité historique dont le temps doublera le prix.

Je retrouve M. Alexandre Dumas dans un petit portrait, dû au pinceau délicat de M. Emile Saintin. Le personnage est à mi-corps, assis, les bras et les jambes croisés. La figure se détache sur un fond rouge violacé qui la fait convenablement saillir; les traits en sont fins, les contours bien accusés, les tons harmonieux et doux. Ce que Ton peut reprocher à M. Saintin, c'est une certaine mollesse dans la touche qui nuit au caractère du visage. D'où je tire la conclusion que, si l'artiste imprime à toutes ses œuvres le cachet d'un talent très personnel, il demeure, par excellence^ le portraitiste des dames.

Je termine la revue des salles de peinture par un brelan de jolies femmes.

Voici d'abord M^^' Dudlay, un portrait déjà exposé au « Cercle de l'Union artistique », et que nous retrouvons au Salon toujours aussi pâle, et aussi mal venu. On le croirait derrière un voile ou sous une

glace dépolie 1 La ligne est juste, le proûl ressemblant, mais cela ne suffit point, et, pour être voulu, l'effet produit par M. Boutet de Monvel ne m'en plaît pas davantage. Ce n'est point un portrait que Tartiste nous donne là, c'est Tombre d'un portrait.

Pauvre M^' Barretta, si fraîche et si rose, si pimpante et si vive! E^t-elle assez vieillie, assez terreuse? Et c'est dans M^^^ de la Seiglière que M. Edouard Fournier prétend nous la montrer l Mais rien, ni dans la âgure, ni dans cet intérieur absolument nu et glacial, ne donne l'impression vraie. Modèle et décor ont été dépoétisés à plaisir, et les traits de la toute charmante comédienne n'ont rien de commun avec ceux de ce personnage disgracieux, qui se dessine en longueur entre une table et un canapé.

JV/^^LaiW, de grandeur naturelle comme sa voisine, est représentée par M. Amand Laroche jusqu'aux genoux seulement. Elle porte une robe blanche décolletée que rehaussent de simples nœuds de ruban.

Le cadre est d^un agréable aspect et d'une sobriété de détails qui n'exclut ni le charme ni l'élégance. Ce serait parfait si M. Laroche n'avait oublié le siège de sa jolie cliente. J'ai beau chercher, en

effet, il me faut convenir que M^^* Laine est assise... dans le vide.

Les Dumas se rencontrent un peu partout. Je note, d'abord^ deux aquarelles dans le même cadre, par M. Louis Halle.

D'une exécution correcte, mais d'une couleur trop sombre pour être plaisante, les deux Alexandre sont ressemblants; je fais pourtant mes réserves au sujet de Dumas père, qui, avec son visage hirsute et ses cheveux en broussailles, me rappelle le Brésilien du Palais-Royal.

Parmi les gravures sur bois se trouvent :

i^ Un Dumas fils, d'après le portrait de M. Bonnat, — cadre que M. Baude a exécuté avec beaucoup de finesse et de modelé ;

2^ Un Dumas père et un Dumas fils, par M, Dochy : le premier d'après M. Vieusseux, le second diaprés M. Bonnat; tous deux convenablement rendus.

Voici un Victor Hugo, gravé à l'eauforte par M. A. Gilbert, qui me frappe par l'énergie du trait et la vigueur de l'expression.

Victor Hugo a également inspiré mademoiselle Constance Simon, qui nous soumet l'image du Maître en miniature et peinte sur porcelaine. Le grand poète est

en buste, avec des palmes croisées que rattache un ruban tricolore. Il est suffisamment vrai, et M^ Simon a su conserver à Victor Hugo sa physionomie songeuse et son regard perçant; mais je lui conseille de donner à ses tons plus de consistance et de modifier la couleur des chairs, qui tirent sur le jaune.

Puisque je suis avec les miniaturistes, j*en profite pour signaler le portrait de JlfW« Brandès par M"« Léontine Le Née.

La nouvelle pensionnaire de la Comédie- Française est de profil, à mi-corps et vêtue de brun. Ses beaux cheveux châtains pendent sur le cou; la figure, d*une expression douce et poétique , se détache agréablement sur un fond d'azur.

Je me retrouve, aux dessins, avec les douze sujets tirés par M. Hédouin des comédies de Molière : Mélicerte, l'École des femmes, Pastorale comique, M, de Pourceaugnac, Psyché, etc., etc., dessins qui, pour la plupart, se reproduisent sous le numéro 525 1, gravés par le même artiste. Je crois inutile de faire réloge de ces illustrations connues de tout le monde, et qui se recommandent par le talent et Poriginalité de l'exécution.

A citer, comme derniers portraits in«

téressant la Comédie-Française : M, André Theuriet, l'auteur de Ray monde, grave par M. Burney; AT. Camille Doucet, Pauteur du Fruit défendu, camée-onyx par M. Henri Lemaire; enfin, M, Coquelin cadet, médaille par M. Michel Cazin, et M, Edouard Pailleron, médaillon bronze par M. David d'Angers.

A la sculpture, comme dans toutes les autres parties du Salon, la Maison de Molière et ses dépendances sont largement exploitées par les exposants.

Je parlerai seulement pour mémoire d'une assez jolie statue d'Ophélie par M, Teixera Lopez; de Gringoire, ce poète du XVI» siècle, que M. Théodore de Banville mit à la scène et dont le buste est de M. Bouchesèche; de Corneille cherchant, dit le catalogue, des insectes sur un cochon verrat , un groupe de cire dont M. Chemin est Tau teur.

Il me faut arriver aux œuvres qui se rattachent plus directement à mon sujet.

Une statue sur laquelle j'arrête votre attention est celle de Molière tapissier, par M. Gaudez. Mais, ne vous y trompez point, dans Tapprenti il y a déjà le poète, car l'enfant s'est studieusement assis dans le fauteuil qu'il est chargé de réparer et dont les franges pendent déclouées. Armé

de son marteau^ un livre sur la jambe droite, il lit de Tair le plus tranquille du monde. Le minois du gamin est amusant, sa posture naturelle ; bref, le sculpteur a mis dans son œuvre autant de grâce que d'élégance.

M. Allouard nous montre également un personnage assis : c'est Racine méditant, un crayon à la main et des feuillets sur les genoux. La pose est réussie et la physionomie vraiment inspirée, bien que les yeux se portent vers le ciel d'une façon quelque peu forcée. Je note le bel agencement du costume, les plis du jabot et de la cravate flottante qui forment avec la chevelure du poète, tombant en boucles sur ses épaules, un ensemble harmonieux.

Je retrouve Victor Hugo à la sculpture.

Mais, dans le buste en terre cuite de M . Antonini, je ne saurais louer que le haut du visage, dont les qualités sont incontestables. Le reste manque de caractère.

Après l'image de Victor Hugo, celle de M. Sardou, un marbre vivant de M. Franceschi, que je vous recommande.

Je ne pouvais mieux faire, ce semble, que de garder pour la fin les bustes de Af^ Pierson et de Af, Leloir» deux artistes de la Comédie-Française.

M. Doublemard, auteur du premier, possède un talent indiscutable, et, au point de vue de la forme, — j'allais écrire des formes, — il a fait un portrait estimable. Malheureusement la physionomie de M"* Pierson est manquée : ce n'est ni son regard, ni son sourire à la fois ironique et charmeur.

Bien que d'un style plus sobre, je préfère le buste que M. Perrey nous donne de M. Leioir, un comédien qui a la spécialité des vieillards au théâtre, et que je ne suis pas fâché de retrouver ici dans son enveloppe naturelle.

17 juin.

Une Famille au temps de Luther (reprise).

— MM. Mounet-Sully, SilTain, Clerh; MBM Lloyd, Mûlier.

Le public de la Comédie-Française s'est franchement ennuyé, lundi dernier, à la reprise d^Une Famille au temps de Lu-ther.

Outre que le fanatisme religieux me semble démodé, la donnée du drame est absurde, le dénouement odieux et invraisemblable. Comment l'auteur a-t-il gaspillé autant de beaux vers pour une pièce qui eût dû mourir le 19 avril i836, jour de sa première représentation?

M. Claretie, me dit-on. Ta remontée à l'instigation de M. Mounet-SuUy, qui tenait à jouer le rôle de Paolo. Il doit le regretter aujourd'hui, et le comédien ne peut en être qu'à demi satisfait, car son succès, sauf dans les dernières scènes, a été médiocre.

Quelle famille est celle dont Casimir

Delavigne nous donne le spectacle ! Thécla, une vieille luthérienne aussi fanatique dans sa religion quMmpossible dans son amour maternel ; Luigi et Paolo ses fils, le premier un illuminé, le second un fou furieux; Elci, sa petite fille, une naïve enfant qui embrasse tout le monde et n'est bonne à rien ; enfin Marco, un vieux domestique dont Tunique fonction est d'être tiède en matière de foi. On pourrait ressusciter, à son propos, le mot de Désiré dans Fleur de Thé : « Bête, mais bien dévoué ! » Cependant c'est à lui que revient l'honneur d'avoir un instant galvanisé la salle, et cela, au moyen d'un simple vers :

Soyez donc modéré, ponr ne plaire à personne !

Uallusion se saisissait trop facilement pour ne pas avoir été joyeusement accueillie; mais un éclat de rire ne constitue pas le succès, et Une Famille au temps de Luther, qui se déroule au milieu de Ténerveraent général pour finir par une explosion d'horreur, ne devait pas être sauvée par cette minute d'hilarité.

On avait peu compris l'indignation de Luigi, chassant son frère de la maison maternelle parce que celui-ci manque de respect envers Luther ; mais ce qui a ré-

volté tout le inonde, c^est le crime de Paolo, ce catholique forcené, tuant Luigi, qu'il adore, afin de se conserver un frère... dans l'éternité. Un pareil meurtre était déjà suffisamment noir, et c'était trop de nous faire entendre le râle du moribond, tombé à la cantonade sous les coups d'un vulgaire couteau de table. Casimir Delavigne ne s'en est pas tenu là ; il a ramassé rinfortuné Luigi dans la chambre où il agonisait, et il Ta traîné tout sanglant sur la scène, pour le faire expirer aux yeux de sa famille et du public écœuré, qui a bien juré qu'on ne l'y prendrait plus.

Pauvres artistes chargés de combattre pour une cause perdue d'avance ! Je ne plains pas M. Mounet-Sully puisqu'il paraît l'auteur de la déconvenue. Mais M. Silvain (Luigi), M. Clerh (Marco); M"e Lloyd (Thécla), M"» Mûller (Elci) !

Offrons-leur, s'il vous plaît, nos compliments de condoléance.

34 juin.

Seconds débuts de M^e Legault et de M. Leitner dans le Misanthrope, — Premier début de Mii> Laine dans le Malade imaginaire,

Alceste et Célimène, du Misanthrope, qui servaient de seconds débuts à M. Leitner et à M"« Legault, sont deux rôles écrasants, et, si la comédienne s'en est tirée à son honneur, son partenaire a été moins heureux qu^elle.

Le 3i août i885, M. Leîtner paraissait pour la première fois sur la scène du Théâtre-Français, dans don Carlos d^Hernani, où il ne réussissait qu'à moitié ; mardi dernier, il a tenté une nouvelle épreuve dans Alceste du Misanthrope, et il n'a point réussi du tout. Sans mettre aucune nuance dans son jeu, sans s^occuper de la tradition, il a crié son rôle d'un bout à l'autre, mangeant la moitié des mots, et, dans la scène du sonnet, s'emportant contre Oronte jusqu'à la fureur.

Quand il lui a dît :

Antre part que chez moi cherchez qui vous encense,

j'ai cru que le pauvre homme était perdu.

Pourtant, M. Leitner est un artiste intelligent, son organe est superbe, sa tournure distinguée; avec ces qualités-là, quand on a vingt-cinq ans, il y a de la ressource. Attendons le troisième début.

Si le jeune comédien borne ses prétentions au répertoire moderne et qu'il laisse de côté la perruque Louis XIV, qui lui va fort mal, peut-être obtiendra- 1- il un succès capable d'effacer l'impression fâcheuse de ses deux premières épreuves.

A côté du débutant, M^^^ Legault s'est brillamment tirée du personnage de Célimène, le plus compliqué, le plus difficile à rendre qui soit au répertoire classique. L'artiste en était si bien convaincue qu'elle paraissait toute troublée au commencement de la pièce. Émotion passagère d'ailleurs, et dont je la félicite en ce qu'elle témoigne de la façon très nette dont elle appréciait la difficulté de sa tâche. Je me hâte d'ajouter que, bientôt remise de cet accès de timidité, M^^^ Legault a joué avec une justesse de sentiment et un tact parfaits.

Tour à tour gracieuse, spirituelle ,

agressive ou émue, elle a varié ses effets avec une mobilité d'expression qui prouve la connaissance approfondie qu'elle a de son art et de Molière. Aussi a-t-on soutenu ses efforts en l'applaudissant à maintes reprises et en la rappelant à la fin de la pièce.

Bien que M"« Laine ait facilement triomphé dans le rôle d'Angélique du Malade imaginaire, je dois lui tenir compte de sa victoire. Pensionnaire de rOdéon, elle s'était d'abord signalée au Gymnase dans Désirée Delobellc de Fromont jeune et Risler aîné, et, plus récemment, au Chàtelet, dans Catherine de Germinal, où elle était charmante de grâce et de douceur résignée ; la voilà au Théâtre-Français où on lui fait bon accueil. Grande, de physionomie expressive, d'attitude modeste, avec une diction très pure et un certain charme mélancolique, elle s'est vite gagné les sympathies de la presse, qui paraît dès aujourd'hui favorable à son entrée définitive dans la Maison de Molière.

8 juillet.

Œdipe roi (reprise). — MM. Mounet-Sul]y, Maubant. Laroche, Silvain, Martel, Dupont- Vernon, Villain, Hamel; M"»©» Lloyd, Hadamard, du Minil.

Je ne reviendrai pas sur la pièce, ce drame roi, comme la nommaient les Grecs, il y a plus de deux mille ans, et comme nous pourrions encore Pappeler aujourd'hui. J'ai dit, dans cette publication même, l'enthousiasme que je professe pour ce chef-d'œuvre des chefsd'œuvre; maintenant, il ne me reste plus à parler que de son interprétation merveilleuse à la Comédie-Française.

Œdipe, traduit par Jules Lacroix, fit son apparition dans la Maison de Molière le 7 décembre i858, avec M. Geffroy dans le rôle principal. L'artiste était admirablement doué, d'un talent consommé, d'une correction irréprochable, mais il ne possédait qu'imparfaitement

cette souplesse de moyens, cette puissance extraordinaire d'émotion, qui caractérisent M. Mounet-Sully. Ce furent, à cette époque. M"" Favart et Stella-Colas qui personnifièrent les jeunes filles thébaines.

Depuis, Œdipe roi fut remis à la scène, sous la direction de M. Edouard Thierry; puis, le 9 avril 1881, par Emile Perrin. La réapparition du 18 juillet 1888 ne diffère pas sensiblement de cette dernière reprise. M"** Lloyd remplace W^^ Lerou dans Jocaste ; M^^*» Hadamard et du Minil tiennent les rôles des jeunes Thébaines, que remplissaient alors ^ue» Martin et Frémaux. Ce sont les seuls changements à consigner.

Au sujet des jeunes Thébaines, analogie notable dans l'interprétation. M^'^ Hadamard a, comme W^^ Martin, une voix chaude et harmonieuse ; M"« du Minil, à l'exemple de M"® Frémaux, s'acquitte bien de sa tâche secondaire, et la musique de M. Edmond Membrée, qui accompagne la scène saisissante de la « triple invocation », obtient, comme jadis, les applaudissements de la salle entière.

Quant au personnage de Jocaste, passant de M"® Lerou à M"*® Lloyd, il change absolument de caractère. Certes,

M"^* Llojd ne possède point ia nature nerveuse et vibrante de M"» Lerou, elle nuance les vers avec moins de perfection, mais elle a un physique majestueux ot sculptural , dont sa devancière était dépourvue. J'ajoute qu'elle a su nous émouvoir à diverses reprises, et principalement à sa sortie tragique, quand elle va se donner la mort.

J'ai dit qu'à l'exception de ces quelques personnages, rien n'était changé dans la distribution des rôles , depuis la reprise de 1881 ; je ne puis donc que rééditer mes éloges à M. Maubant, plein d'une austère gravité sous le blanc costume de grand prêtre; à M. Laroche, si touchant et si pathétique dans son récit du pâtre; à M. Silvain, cet impeccable diseur, qui a fait couler bien des larmes en révélant le suicide de Jocaste et la cécité d'Œdipe; enfin, à MM. Martel, Dupont-Vernon, Villain et Hamel , les dignes émules des principaux acteurs du drame.

De M. Mounet-Sully, admirablement beau dans le rôle d'Œdipe, je ne saurais rien dire de mieux que ce qu'en écrit M. L. Bernard-Derosne dans son feuilleton du Gil Blas : « Fait pour réaliser le type d'un héros grec ; la beauté régulière

de ses traits, le timbre si harmonieux de sa voix éclatante et profonde, l'expression tour à tour douce et farouche de son regard, ce qu'il y a de heurté, d'égaré et parfois d'incohérent dans son jeu, tout cela se réunit ici pour rendre, avec une vérité plus complète, la bonté, la majesté, la confiance, l'infatuation naïve, les douleurs sans nombre de ce roi terrassé, affolé, écrasé par une adversité implacable et sereine, v

Par le fait, M. Mounet-Sully , sur lequel repose presque constamment l'intérêt de ce drame grandiose, s'est élevé jusqu'au sublime. Aucun autre artiste n'y avait déployé de pareils moyens avant lui. Aussi l'enthousiasme des spectateurs tenait-il du délire quand, à la fin de la pièce, on Ta rappelé, acclamé et salué par d'interminables bravos.

29 juillet.

Second début de M^io Laine. — Premier début de Mii« Nancy-Martel. — M. Leitner.

M"° Laine; qui avait accompli son premier début dans le Malade imaginaire, rôle d'Angélique, vient de paraître, pour son second début, dans l'Aventurière, rôle de Célie, et elle s'en est tirée d'une façon toute charmante. Je dis charmante, parce que le charme est la caractéristique de sa nature. Je me la rappelle dans ses anciennes créations : Néère de Cynthia et Joë des Jacobites; dans ses rôles plus récents aussi. Elle ne manque jamais de captiver son public par l'expression très douce de ses beaux yeux, par la bienséance de son maintien et les grâces de sa personne. Moins habile à rendre les passions violentes que les chastes sentiments du cœur, M^^^ Laine, assez pâle dans sa grande scène avec Clorinde, s'est montrée délicieusement expansive dans

ses tendres entretiens avec Horace , d'où je conclus que la débutante a sa place marquée parmi les plus sympathiques amoureuses de la Comédie-Française.

Non moins jolie que M"« Laine , M"« Nancy-Martel, qui faisait son premier début sous les traits de Sylvia du Jeu de l'amour et du hasard, possède des qualités d'un tout autre ordre. Sa physionomie est piquante et mobile ; ses yeux sont plutôt vifs que caressants. Je dois ajouter que ses traits ont une grande finesse et que la poudre lui sied à ravir.

Quant à son jeu? J'avais vu précédemment la débutante dans le même personnage à rOdéon, et je n'ai point constaté de différence sensible. M^^" Nancy-Martel a de l'entrain et de la justesse dans l'expression ; sa scène de dépit a été nuancée avec beaucoup de verve et d'intelligence; elle a mis un sentiment très réel dans l'explosion de son amour pour Dorante. Mais, à côté de ces mérites incontestés, il est quelques imperfections qu'il me faut signaler à la jeune artiste.

M^e Martel dit avec trop de précipitation et elle n'élève pas assez la voix. De plus, elle casse ses mots d'une façon déplaisante et traîne ses dernières syllabes sur une même note monotone et chantante.

Ce sont là péchés véniels dont j*hésite d'autant moins à parler que la débutante s'en corrigera facilement, si elle veut s'en donner la peine.

Je n'ai pas à m'étendre sur le rôle de Fabrice, que M. Leitner remplit dans V Aventurière, puisqu'il ne compte point pour ses débuts. Je remarque néanmoins, en passant, que le personnage ne lui est pas favorable; non que M. Leitner n'y apporte toute la chaleur et tout le pathétique désirables, mais la petite taille de l'artiste amoindrit tous ses effets.

Quand on compare le Fabrice qu'était M. Febvre à celui que représente M. Leitner, on ne trouve plus à ce dernier ni autorité ni prestige.

5 août.

I» Le Médecin malgré lui (reprise). — MM. d« Féraudy, Garraud, Samary, Roger; M"w Kalb, Rachel Boyer.

20 Les Folies amoureuses (reprise). Deuxième début de M"« Ludwig. — MM. fruffier, Boucher, Laugier; M"»» Kalb, Ludwig.

Riccoboni , dans ses Observations sur la comédie, écrivait à propos du Médecin malgré lui : « Si Tesprit humain est borné et si un écrivain semble n^être destiné, par la nature, qu'à réussir dans un seul genre, combien est-il surprenant de voir un même génie exceller en tous et faire rire le connaisseur et Tignorant dans la farce du Médecin malgré lui, après avoir si pleinement satisfait l'homme d'esprit dans la coméditdu Misanthrope! » Je crois qu'après cette appréciation si profondément juste de Molière et de son génie, je

puis me dispenser de vous donner mon opinion, et que vous me saurez gré de passer tout de suite aux interprètes de l'ouvrage.

C'est M. de Féraudy auquel est échue, le lo août, la tâche de remplacer M. Got dans Sganarelle. Succès complet ; rappels après les deux derniers actes! — M. de Féraudy, qui est en passe d'occuper une des premières places de la Msiison, a joué son rôle suivant les vrais principes. De l'esprit, de la rondeur et une gaieté dont les manifestations n'avaient rien de forcé !

En un mot, l'artiste a su être plaisant et point bouffon, ce qui est plus malaisé qu'on ne le pense. — Une petite critique de détail : Sganarelle avait oublié le bâton dont il frappe Martine au premier acte, et force lui a été de la fustiger du revers de sa main. Aussi tout le monde de sourire quand la pauvrette s'est écriée :

« Ces coups de bâton me remontent au cœur! »

M"« Frémaux et M. Roger nous ont présenté Lucinde et Lucas, comme dans la dernière reprise (juillet 1884); j^ ^^i^ loin de m^en plaindre.

M. H. Samary est un gentil Léandre; M. Garraud-Géronte mime son personnage de la façon la plus drôle du monde.

Que l'on comprend bien les transports amoureux de Sganarelle pour Jacqueline !

M"« Rachel Boyer est une très belle personne, aux formes plantureuses, au teint d'une blancheur éblouissante, au rire largement épanoui ; elle possède tous les charmes et toutes les séductions de la femme. Comme artiste, il lui reste à se perfectionner. Si elle m'en croit, elle surveillera son débit et assouplira ses mouvements. Et puis, je la voudrais plus en scène. D*une désinvolture passablement cavalière. M*** Boyer se préoccupe plutôt de ses camarades que des spectateurs.

A la reprise des Folies amoureuses, le II juillet i885, M. Clerh jouait Albert, M. Coquelin cadet Crispin,M. Boucher Éraste; M"« Marsy remplissait le rôle d'Agathe, et M"« Kalb celui de Lisette.

A la reprise du ii août 1888, la distribution était modifiée, ce qui n'a point empêché la pièce de mieux réussir dans son ensemble qu'il y a trois ans. M. Laugier se démène moins que son prédécesseur

dans le personnage d'Albert, et M. Truffier, 60U8 les traits de Crispin, garde une mesure dont M. Coquelin cadet s'écartait trop volontiers.

M. Boucher et M"® Kalb avaient conservé leurs rôles; tant mieux pour le public, car ils étaient bien les meilleurs interprètes des Folies amoureuses à leur précédente résurrection. M. Boucher demeure, par excellence, l'amoureux de Regnard ou de Molière. Quant à M^*^ Kalb, dont je signalais en i885 la verve et le « diable au corps », elle s* est surpassée cette fois-ci. Jamais je ne l'avais vue aussi piquante, aussi crâne, aussi étourdissante d*entrain et de belle humeur.

C'est M^^o Ludwig qui succédait à ^ue Mars}' dans le personnage d'Agathe, rôle très difficile, très compliqué, que la jeune artiste avait choisi pour son second début. Elle s*en est tirée infiniment mieux que sa devancière , dont le calme et l'impassibilité avaient glacé l'auditoire.

En dehors de son premier début, qu'elle fit avec succès, le 24 octobre 1887, dans Lisette du Jeu de Vamour et du hasard, M"® Ludwig a paru maintes fois sur la scène. Pendant le bal, la Princesse Geor-^ ges, Chamillac, le Flibustier, etc., etc.,

ont été pour elle autant d'occasions de conquérir des bravos.

Aujourd'hui, la voilà bien de la Maison, sûre d'elle-même et de son public.

L'unique reproche qu'on puisse formuler contre Agathe, c'est son extrême jeunesse. Son jeu manque encore d'équilibre, ce qui se conçoit chez une comédienne à peine sortie du Conservatoire ; mais, à part ce défaut d'expérience, il n'y a que des éloges à décerner à M^^^ Ludwig, qui, avec son joli minois et son air futé, a prêté au caractère beaucoup de mordant et d'esprit.

Une preuve de tact à l'actif de la débutante, pour finir. Quand elle paraît en Espagnole, M^^^ Ludwig se garde bien de toucher à sa guitare, dont elle ne sait pas jouer. Moins bien avisée, jadis, dans le même rôle, l'illustre M"« Lecouvreur s'imagina de pincer le vide à contre mesure, tandis que le musicien Chambrun exécutait le morceau dans le trou du souffleur. Et le public, qui s'en aperçut, de rire à gorge déployée !

19 août.

Hernani (reprise). — MM. Le Bargy, Albert Lambert; Mllo Dudlay.

D'abord, était-ce une reprise que la représentation du i" septembre ? Pas tout à fait, puisque, depuis nombre d'années, Hernani se donne assez couramment.

Disons plutôt que c'était une curiosité, MM. Albert Lambert et Le Bargy y tenant pour la première fois les rôles d'Hernani et de don Carlos. — A ce titre, il est intéressant de formuler un avis.

Sans s'inspirer en rien de M. Mounet- Sully, son éminent devancier, M. Albert Lambert nous a présenté un Hernani magnifique d'énergie, d'entraînement et de tendresse passionnée. L'artiste, qui appartient à la nouvelle école par ses aspirations, son tempérament et son style, se surpasse dans les drames de Victor Hugo. Les scènes de violence et d'amour ont été traduites par lui avec une incom-

parable maestria, et M. Albert Lambert, au dénouement, a partagé le triomphe de M^* Dudlay, chargée du personnage de dona Sol. Sans contorsions, sans cris ni emphase, tous deux ont rendu la crise de l'agonie avec une émotion dont la salle entière a été remuée.

Puisque j'ai nommé M"« Dudlay, je veux noter les trois salves d'applaudissements qui Tont accueillie, quand, au troisième acte, elle s'est écriée avec une puissance d'expression sublime :

Yoas êtes mon lion superbe et généreux.

Je voudrais décerner les mêmes éloges à M. Le Bargy, un jeune artiste très intelligent, très délicat et d'une érudition peu commune. Je dois pourtant constater, en dépit des bravos dont il a été l'objet, que le rôle de don Carlos n'est point du tout son fait. Sa voix est mal assise, son débit, ses gestes, manquent d'ampleur, et, dans son pourpoint de jeune premier, il me paraît difficile de trouver l'étofifed'un manteau impérial.

9 septembre.

Mithridate ( reprise ). — MM. Maubant , Martel , Dupont -Vernon , Albert Lambert; M"e Dudlay.

Deuxième début de M^'o Nancy-Martel.

Dans ma dernière chronique, je signalais la puissance d'expression avec laquelle M"® Dudlay rend le côté passionné et vibrant du rôle de dona Sol. J'ai dit précédemment sa furie amoureuse dans Phèdre et ses éclats de foudre dans les « imprécations de Camille ». Voici que, sous les traits de la tendre Monime, elle est aujourd'hui douce, gracieuse, pleine d'une seasibilité exquise et d*une touchante résignation. Quelle conclusion tirer de cela, sinon que M^^« Dudlay, maîtresse consommée de son art, sait assouplir son talent aux exigences multiples de tous les caractères? Grâce à sa vocation, grâce à ses études persévérantes^ grâce surtout au courage héroïque qu'elle a déployé dans la lutte, M"® Dudlay est

parvenue à maintenir la tragédie florissante au Théâtre-Français. Bref, on peut affirmer que Corneille et Racine lui doivent une superbe chandelle, en dépit des malveillants efforts de M. Coquelin à la vouloir souffler.

A côté de notre vaillante tragédienne, tous les interprètes de Mithridate ont brillamment combattu.

M. Maubant, très majestueux en roi de Pont, a été admirable dans la tirade de cent dix vers qui commence le troisième acte.

Impétueux quand il s'écrie :

Sans recaler plus loin l'effet de ma parole,

Je vous rends dans trois mois au pied du Gtpitole.

Pathétique au possible, alors qu'il soupire :

Et la triste Italie encor toute fumante Des feux qu'a rallumés sa liberté mourante.

Le doyen de nos tragédiens a souverainement conquis son public.

Puisqu'il est question de tirades, disons que M. Martel obtient, dans son récit des derniers combats et de la mort de Mithridate, un triomphe égal à celui quUl remporte dans le récit de Théramène,

M. Albert Lambert est un Xipharès à la fois très élégant et très sympathique.

Enfin M. Dupont-Vernon, à part quelques tendances au mélodrame, a prêté au traître Pharnace une physionomie originale et saisissante.

// faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, qui précédait Mithridate, dans la représentation du 12 septembre, servait de second début à M^^*' Nancy-Martel.

La jeune comédienne ne m'a semblé ni moins jolie ni moins distinguée que dans son rôle de Sylvia du Jeu de Vamour et du hasard. Mais, par contre, elle ne m'a point paru avoir beaucoup corrigé son débit. La première syllabe de chaque mot se précipite comme un jet de vapeur, tandis que la dernière s'éteint uniformément sur la même note. C'est grand dommage !

33 septembre.

François le Champi (i^^ représentation à la Comédie-Française). MM. de Féraudy, Cocheris; M^i*" Barretta, Plerson, Montaland, FayoUe, Laine. — Premier début de M. Cocheris.

« Un Champi^ nous dit Manette, est un enfant trouvé dans les champs, un enfant abandonné de père et de mère. » Or, François a été recueilli et élevé par Madeleine Blanchet, la meunière, qui Taime presque autant que Jeannie, son propre fils.

Mais voilà qu'un jour le meunier, prêtant Poreille aux calomnies de la Sévère, une langue perfide et le mauvais génie du village, chasse le Champi de la maison, et que celui-ci s'en va se placer chez les autres afin de gagner sa vie.

A quelques années de là, le mari étant mort et les affaires allant mal au moulin, François revient se dévouer à sa mère adoptive à laquelle il paye sa dette de reconnaissance en ramenant la prospé-

rité au logis et ea combattant la Sévère, qui s*est juré la ruine de Madeleine et persécute la pauvre veuve de mille façons. Le but de la Sévère est d'exciter contre Madeleine Blanchet la haine de Mariette Blanchet, sa belle-sœur, qui est riche, et qu'elle prétend faire épouser à Jean Bonnin, son neveu.

Jean Bonnin est un paysan lourdaud et madré, qu-elle croit son instrumentdocile et dont elle espère tirer cent pistoles pour pot-de-vin de la noce. Mais, si le neveu est épais et intéressé, il est honnête aussi et ne veut point devoir aux petites infamies de sa tante la main de celle dont il est épris. Alors il se révolte et s'avise de tout conter à Mariette qu'il ne trouve pas rebelle à ses projets.

Cependant Mariette éprouve pour le Champi un tendre sentiment, mais, n'étant point payée de retour, elle se contentera d'un mariage de raison.

Quant à François, et c'est ici la partie délicate de la pièce, il épouse Madeleine, sa mère adoptive, pour laquelle sa tendresse filiale s'est transformée en un véritable amour.

Le dénouement est étrange et la métamorphose quasi invraisemblable. George Sand Ta si bien compris qu'elle l'entoure

de toutes sortes de ménagements : « Mon Dieu, s'écrie Madeleine, c'est comme un rêve... Allons! puisque tout le monde le veut ici, il faudra peut-être bien que je finisse par le vouloir moi-même ! »

Mais, à part cette hardiesse d'imagination, la comédie est délicieuse de poésie champêtre. Cela repose des paysans de M. Zola, et nul ne s'en plaint! Les personnages y parlent une langue adorable de naïveté et se meuvent dans un milieu qui rassérène Tâmeparson honnête simplicité.

Les trois actes de François le Champi se passent dans le même décor. Une porte ouverte sur la campagne au deuxième acte , quelques bottes de paille au troisième :

telles sont les seules modifications apportées à la mise en scène. J^ajoute que la musique exécutée dans la coulisse prête à la comédie une couleur pleine de charme ; je voudrais pourtant cette musique moins discrète, et que M. Claretie, docile à une première inspiration, eût rétabli, pour la circonstance, l'orchestre dans la salle. Il en a décidé autrement; aussi le public perd-il une partie des notes qui viennent mourir à son oreille.

Joué pour la première fois, à TOdéon, le 25 novembre 1849, François le Champi

eut alors pour principaux interprètes :

MM. Dcshayes et Clarence; M»" Deshayes, Marie-Laurent et Moreau-Sainti.

Il n'a pas été moins bien rendu le 32 septembre 1888 à la Comédie-Française.

M. de Féraudy, dans le rôle de Jean Bonnin, est superbe de naturel; applaudi à chaque scène, il a été, au troisième acte , Tobjet d'une interminable ovation.

M™c Barretta (Mariette Blanchet) s'est montrée « l'actrice si admirablement intelligente » que disait George Sand è propos du Mariage de Victor ine.

M"o Pierson, très sympathique dans Madeleine, justifie l'amour qu'elle inspire à François le Champi. A la voir si jeune^ elle passerait plutôt pour une fiancée que pour la mère adoptive.

M"o Fayolle a la voix bien fraîche poui la vieille servante qui a nom Catherine

M™® Montaland joue la Sévère ave< beaucoup de verve. C'est une éblouissante paysanne, et je partage le sentiment de François quand il soupire : « C'est que vous êtes diantrement belle femme, dà Vous n'avez point empiré... Vous êtes encore fraîche comme une guigne. »

Bien gentille, M"" Laine (Jeannie), qu« nous avons eu la satisfaction d'applaudii

l'autre soir dans Annette de RiveroUes de Francillon,

Le personnage de François a servi de début à M. Cocheris, premier prix aux derniers concours du Conservatoire.

Organe excellent, débit parfait, style élégant qui rappelle celui de M. Delaunay, son éminent professeur; rien à redire, sinon que M. Cocheris est trop distingué pour son rôle de paysan.

3o septembre.

Les Brebis de Panurge (i" représentation à la Comédie-Française).—- MM. Febyre, Roger; Mme* Bartet, Ludwig.

Voici une charmante fantaisie de Messieurs Meilhac et Halévy,que M. Claretie a eu l*heureuse idée de faire jouer dimanche dernier en matinée et qui a obtenu droit de cité à la Comédie-Française.

Il y a vingt-six ans (24 novembre 1862), les Brebis de Panurge firent leur apparition sur la scène du Vaudeville avec MM. F, Febvre, Ricquier ; M^*«» Fargueil et B. Pîerson, pour interprètes.

M. Febvre a conservé son rôle de Jacques Durand; quant aux autres, M. Roger remplace M. Ricquier sous les traits d'Antoine, le domestique; M**® Bartet joue Marthe Nervil présentée d'original par M"« Fargueil , et M"® Ludwig tient le personnage de Gabrielle Darcey créé par M"e Pierson.

— lOI —

Je dois à M. Febvre et à W^^ Bartet une mention spéciale; ils ont nuancé le dialogue avec une finesse et une perfec* tion qu'on ne trouve réellement qu'au Théâtre-Français. A côté d'eux, la gentille M*^^ Ludwig pâlissait quelque peu, et l'on sentait encore en elle l'écolière; pourtant M^^*' Ludwig a des grâces très personnelles et son talent ne demande qu'à se développer. Laissez venir l'expérience, et la comédienne se fera toute seule. Une observation de détail : je n'aime guère la couleur bleue de son grand tablier, qui de loin ressemble à un tablier de cuisine.

Pour finir, un mot de la pièce :

On a lu l'épisode des moutons de Panurge, dans Rabelais. Eh bien! ce qui est vrai pour les moutons est plus vrai encore pour les brebis : où l'une d'elles a sauté, toutes les autres sauteront.

Gabrielie Darcey, une jeune veuve passablement romanesque, ne peut concevoir un mariage prosaïque; elle voudrait, pour second époux, un homme qui eût été aimé, adoré! Si même une femme se fût tuée pour lui , elle ne trouverait plus rien à désirer. Voilà pourquoi Gabrielie n'éprouve aucun goût pour Jacques Durand, le plus épris des amou-

reux, mais en même temps le plus banal.

Que fsLÏt alors Marthe Nervil, son amie?

Elle imagine de poser le bon Durand en héros d'aventures galantes : Sans parler des femmes du monde qu'il a conquises, la célèbre cantatrice Brambilla se meurt pour lui! — Faut-il le lui avouer? Ellemême n'a point su résister à ses charmes vainqueurs ; elle prétend que sa tête est perdue, et vient supplier Gabrielle de la sauver en éloignant celui qui possède toute son âme. Mais le seul moyen d'éloigner Jacques Durand est de l'épouser. Or Gabrielle, qui d'abord n'avait trouvé chez son soupirant qu'insignifiance et banalité, l'aime à présent, par esprit d'imitation, et, ma foi, elle saute comme elle croît qu'ont sauté les autres. . .

7 octobre.

Pepa (i" représentation). — MM. Febvre, de Féraudy, Le Bargy; Mn^e» Bartet, Reichenaberg, Ludwig.

La pièce qu'on nous a donnée le 3 1 octobre est-elle à sa place au Théâtre-Français? — Non, car elle est d'allure trop légère et de forme trop fantaisiste. — Appartient - elle au Palais - Royal ? — Pas davantage , car elle n'est ni assez drôle , ni assez corsée. — Est-ce une étude de mœurs? — Nullement! — Les personnages sont-ils dans la vie réelle?

— Point! — Alors c'est une pièce à incidents, où l'intrigue est originale, curieuse et imprévue? — Rien de tout cela. — Qu'est-ce donc? — Ma foi, vous me voyez très embarrassé, et, plutôt que de risquer une définition, je préfère vous exposer brièvement la chose.

Pepa est une ingénue excentrique et exotique qui a pour oncle et tuteur un

certain Ramiro Vasquez, ex-président d'une république américaine imaginaire, à la fois ministre plénipotentiaire et rastaquouère... Et ici encore l'embarras est grand pour vous peindre mon homme, qui tient des deux caractères sans en avoir franchement aucun : assez influent, comme personnage politique, pour obtenir du pape un divorce inadmissible à Rome, et en même temps assez roublard pour répondre à une jeune fille qui vient de réussir... une réussite aux cartes: «Tu as gagné et tu n'as pas triché? Alors où est le mérite? »

Drôle de corps que ce Vasquez , et pas convenable avec sa nièce, quand il lui propose pour époux un homme de quarante ans, un viveur en rupture de mariage, et qu'il lui dit : « Il est juste à point! C'est, veux-tu me permettre une image?... c'est une voiture. Rien n'est préférable à une voiture qui a roulé, pourvu , bien entendu , qu'elle ait de bons ressorts. Eh bienl justement Chambreuil a roulé... il a roulé, et il a de bons ressorts. »

Mais je m'aperçois que, si la pièce et ses caractères sont incohérents, mon compte rendu l'est bien davantage, et j'en reviens à Pepa, que son oncle veut

marier à M. de Chambreuii, le viveur en question. Ce dernier va divorcer avec Yvonne, sa femme, qu'il a indignement trompée, après une seule année de fidélité conjugale. Or Pepa aime Jacques de Guerche qui, de son côté, va convoler avec M°^ de Chambreuil, aussitôt le divorce prononcé à Rome. Yvonne, en effet, tient à la cérémonie religieuse, malgré la réflexion incongrue de son époux :

« Pas moderne, l'église! » — Pepa est Pamie d'Yvonne; de Guerche est l'ami de Raymond de Chambreuil.

Vous voyez d'ici la situation !

Cependant de Chambreuil chérit toujours sa femme, et, dès le premier acte, le public sait qu'il la reprendra au dénouement ! Que font nos deux amoureux? Ils unissent leur dépit, et Pepa se jette au cou de Raymond , lui proposant de l'épouser, avec Tarrière-pens^ que de Guerche lui reviendra et que M. de Chambreuil sollicitera son pardon d'Yvonne. Le plan réussit, et, au moment où Vasquez reçoit de Rome l'assurance que le divorce sera octroyé, les époux se réconcilient, et Jacques, encouragé par M. de Chambreuil, met sa main dans celle de Pepa. — Est-il heureux? — Sans doute. Pourtant ce n'est pas très sûr. Il

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soupire... il sourit; et Raymond de lui dire : « Ne soupire pas, ce n'est point aimable pour Pepa... Ne souris point maintenant, ce n'est pas poli pour ma femme ! » Ces mots sont la meilleure critique à faire de ce personnage faible, indécis, dépourvu de tout intérêt. M. Le Bargy, qui est chargé du rôle, a fait preuve d'un réel mérite en s'en acquittant avec l'intelligence et la correction qu'il y a mises.

Puisque j'ai nommé un artiste, je veux rendre à tous un hommage légitime. La comédie de MM. Henri Meilhac et Louis Ganderax a été fort bien rendue. M. Febvre a joué Raymond de Chambreuil avec une finesse et une humour inimitables.

M. de Féraudy (Ramiro Vasquez) a déployé une verve étincelante; M**« Bartet a été... M"® Bartet; je ne puis faire d'elle un plus grand éloge, et M"« Reichemberg, suivant une expression que j'emprunte à la pièce, a montré, dans Pepa, « la gaieté d'un oiseau-mouche qui aurait de l'esprit ». Il n'est pas jusqu'à M^^« Ludwig, peinturlurée en mulâtresse, dans le rôle inutile de camériste-tireuse de cartes, qui n'ait été gentille à croquer avec son menton fripon et ses yeux éveillés.

Comment résumer à présent l'impression de la soirée? Certes, cette comédie a été vivement critiquée. Les spectateurs cependant s'y sont beaucoup divertis et le dialogue y a paru^ d'un bout à l'autre, vif, original, et tout émaiiié de mots piquants et spirituels.

« Le vice de la pièce, écrit avec infiniment de raison M. de Lapommeraye dans son feuilleton du Paris, c'est que rien dans l'action n'a l'apparence de la logique et de la vérité. Le caprice des auteurs est le seul mobile qui guide les personnages ; et tout ce que font ceux-ci semble condamnable. »

II noYembre.

Le Mercure galant (reprise). — - M. Coquelin cadet; M»e« Samary, Kalb, Laine.

Après une superbe représentation de Ztffre^dans laquelle M"« Dudlay, MM.Maubant et Mounet-Sullyont été aux étoiles, la Comédie-Française a donné le Mercure galant, comédie de Boursault, qui n^avait point reparu sur la scène de la rue Richelieu depuis quarante-six ans.

C'est à M. Coquelin cadet qu'est échue la tâche amusante de succéder directement à Samson dans les cinq rôles principaux^ — car il faut vous dire que le même acteur joue à la fois les personnages de Boniface, de M. de la Motte, de M^ Sangsue, de la Rissole et de Beaugénie.

Mais d'abord quelle est cette pièce, ou mieux cette pochade de Boursaultr Une succession de scènes qui n'ont entre elles aucun lien et qu'on pourrait intervertir sans nuire pour cela au sujet ni à son intelligence.

Voici la donnée; elle n'a point coûté à son auteur de gros frais d'imagination :

Oronte, pour gagner les bonnes grâces de M. de Boisluisant, père de Cécile, et grand lecteur du Mercure galant, se substitue au directeur de cette gazette, et, à ce titre, il reçoit toute une suite de solliciteurs que Molière eût appelés des « fô-* cheux » et que, dans notre langage imagé, nous nommons plus cavalièrement des « raseurs ».

Donc, il y a quatre séries de raseurs se succédant sans ordre ni préparation, dans le salon d^Oronte. Ces quatre séries constituent les quatre actes de Pouvrage qui, pas plus que les différents tableaux, ne s'enchaînent entre eux. « Si nous passions dans la chambre à côté? » propose invariablement un des personnages.

La compagnie se retire, le théâtre reste vide, et voilà un acte terminé!

Mais il serait puéril d'insister sur l'analyse et d'exiger d'un auteur plus qu'il n'a prétendu nous donner. Boursault n'a eu qu'une intention, celle de peindre les soucis d'un journaliste, et, dans ce but, il expose à nos yeux quelques échantillons de ces quêteurs- de réclame ou de ces mécontents qui encombrent les bureaux des gazettes.

Parmi les types soumis à notre examen, il s'en trouve de réjouissants et de spirituellement crayonnés, mais il en est aussi d'ennuyeux et quelquefois de grossiers.

La Rissole, par exemple^ qui menace Merlin, le valet-secrétaire d*Oronte, de lui casser la g...; cela, au milieu d'une interminable leçon de grammaire, où Merlin s'efiPorce d'enseigner à son ignorant partenaire que

Al est un singulier dont le pluriel fait aux.

Et le public de bâiller, et mon voisin de murmurer à mon oreille : « La pièce aussi fait eau ». Calembour détestable au reste et fort peu justifié.

Beaugénie, poète rabelaisien, apporte au journal une énigme de sa façon dont le mot « souffle » change de sexe et de caractère suivant ses manifestations d'outre-reins. — Renvoyé à mon frère et ami Armand Silvestre!

Mais, à côté de ces gauloiseries ou de ces longueurs, je dois signaler d'excellentes scènes de comédie : celle où Boisluisant rompt son mariage avec la belle et vertueuse Claire, sous prétexte qu'un colimaçon lui a montré les cornes et qu'il sera.... trompé; celle aussi dans laquelle M^^ de Calville, un nom de

circonstance, demande qu'on annonce son quatrième veuvage, ajoutant que, malgré sa douleur^ elle préfère aller jusqu'à neuf maris plutôt que de faire un seul veuf; la scène, surtout, des deux bavardeSj un chef-d'œuvre devenu classique aujourd'hui.

A tout prendre, et malgré ses inégalités, la pièce de Boursault, reprise en matinée, dimanche dernier 25 novembre, méritait de sortir de l'oubli où elle languissait depuis 1842.

M. Coquelin cadet, auquel je reprocherai pourtant trop de grimaces dans le rôle de M^ Sangsue, s'est acquitté de ses diverses transformations en véritable Protée; M"*«» Samary et Kalb ont été étourdissantes d'entrain sous les traits d'Élise et d'Oriane, les deux bavardes.

M"® Laine a manqué son entrée au quatrième acte; mais bah! on peut bien passer quelque chose à une jolie femme!

Bref, le Mercure galant, très gaillardement enlevé, a eu beaucoup de succès, et les spectateurs y ont ri d'autant mieux qu'ils avaient pleuré davantage pendant le cinquième acte de Zaïre.

3 décembre.

i» Le Passant {i^ représentation à la Comédie-Française). •— Mii«« Brandès et Ludwig.

30 Premier début de M^i* Bertiny dans // ne faut jurer de rien. — MM. Barré, Le Bargy, de Féraudy j M^i» Bertiny.

Voici enfin le Passant au Théâtre- Français ! On se demande, en lisant cette adorable comédie, que M. Coppée a toute parfumée de sa jeunesse, comment elle a mis tant de lenteur à se produire pour la première fois devant le public ; comment aussi elle a vingt ans attendu sa place sur notre grande scène nationale !

Il me paraît superflu de rappeler les obstacles rencontrés par Pauteur, quand il s'est agi de faire jouer le Passant à POdéon. Sans Pénergique intervention de M"® Agar peut-être n'eût-il jamais vu le feu de la rampe. M. François Coppée le confesse lui-même alors que, dans la dédicace à sa vaillante protectrice, il écrit :

« Je veux que tous ceux qui s'intéresseront à cette œuvre légère sachent avec quelle bonté vous Pavez accueillie, avec quel dévouement vous avez aplani la route qui la séparait de la scène, avec quelle ardeur de grande et généreuse artiste, enfin, vous avez étudié, réalisé, créé cette figure de Silvia... u

Pourquoi, maintenant, la Comédie- Française â-t-elle tardé si longtemps à nous montrer un chef-d'œuvre universellement apprécié? Voilà ce qui est incompréhensible. Si quelques empêchements peuvent être excusés, une lacune qui se prolonge du 14 janvier 1869 ^^ 29 novembre 1888 ne s'explique aucune* ment.

Quoi qu'il en soit, M. Claretie a réparé l'omission regrettable de son prédécesseur et nous devons l'en remercier.

Je ne dirai pas que l'interprétation actuelle vaille celle de l'Odéon. M™" Agar et Sarah Bernhardt demeurent sans rivales; mais, bien que je reproche à M}^^ Brandès, dans le rôle de Silvia, des allures trop dramatiques ; à M^^^ Ludwig, sous les traits de Zanetto, une désinvolture exclusivement légère et badine, je dois enregistrec-Ieur succès, confirmé par deux rappels à la fin de la pièce..

M"« Bertiny, premier prix de comédie aux derniers concours du Conservatoire, fait honneur à M. Worms, son éminent professeur. A peine âgée de seize ans, elle s'acquitte d'une manière agréable du rôle de Cécile dans // ne faut jurer de rien.

Sans doute, elle manque d'expérience et ne nuance pas encore son « caractère »

d'une façon suffisante; mais elle a de la tenue, du charme, de l'intelligence, un organe frais et bien timbré. J'ajoute qu'elle a parfaitement rendu la scène du bois, au troisième acte.

Ce qui ne gâte .rien, M^^** Bertiny est une jolie petite personne aux yeux vifs et au sourire éblouissant. — Je ne suis pas grand prophète en lui prédisant de nombreux succès et une foule d'adorateurs.

M. Barré, qui a traduit avec son naturel et sa rondeur ordinaires le personnage de Van-Buck, a été l'objet d'une longue ovation. Le public voulait témoigner à l'artiste, dont la retraite, hélas ! est prochaine, combien ses sympathies pour lui sont enthousiastes et profondes.

Félicitations, pour terminer, à MM. Le

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Bargy (Valentin) et de Féraudy (Pabbé).

Leur tâche était rude à succéder, le premier à M. Delaunay, le second à M. Got.

Peut- être trouverait -on chez eux une imitation trop marquée de leurs modèles; tous deux pourtant possèdent un talent et des aptitudes personnels qui nous garantissent Pavenir.

9 décembre.

Monsieur Scapin (diminué d'un acte).

MM. de Féraudy, Clcrh.

En me rendant à la « matinée » de dimanche, je me demandais comment M. Richepin s'y était pris pour raccourcir d'un tiers sa comédie de Monsieur Scapin.

Le procédé est très simple. L'auteur a tout uniment coupé son troisième acte et ajouté au second la dernière tirade du dénouement.

La pièce gagne-t-elie à l'amputation?

Au point de vue littéraire, oui, car la scène d'amour entre Suzette et Florisel, un bijou de sentiment et de poésie, tire de là une importance capitale. Elle y perd sous le rapport de l'intérêt, en ce que « l'action » qui reposait sur le spadassin Esplandias et sur Rafa, l'aventurière, est supprimée.

En effet, dans la nouvelle combinaison, Esplandias n'existe plus; c'est Tristan qui simule ce matamore pour effrayer

M. Scapin,^ renouvelant, à son intention^ la ruse éventée des Fourberies et la renouvelant, il faut le reconnaître, sans aucune chance de succès. Rafa aussi a disparu, et, comme M"*° Samary était chargée du rôle, je le regrette vivement.

Mais, à bien considérer, je ne pense pas qu'il faille blâmer M. Richepin d'avoir sacrifié une intrigue assez médiocre d'ailleurs. Le côté artistique de son œuvre brille maintenant de tout son éclat et rien ne vient plus distraire notre attention de ses beaux vers si harmonieux et si faciles, de ses caractères tracés avec tant d'esprit^ de piquant et d^originalité.

En vrai poète, l'auteur chante le printemps et la beauté ; aussi est-ce avec raison qu'il termine sa comédie remaniée par ces mêmes paroles de Scapin à Tristan, son imitateur et son adversaire :

Nos bons tours, mon génie et ma gloire, des contes ! Les vrais triomphateurs, mon ami, les voici :

{Il montre Sujette et Florîsel.) Et tant que durera le monde, c'est ainsi ; Car on perd À coup sûr, si bien qu'on s'y connaisse, Quand on a contre soi l'amour et la jeunesse...

Je ne reviendrai pas sur les interprètes de l'ouvrage, la plupart étant les mêmes qu'en 1886. Deux seulement me restent à signaler : M. de Féraudy, qui succède

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à M. Coquelin, dont Monsieur Scapin fut la dernière création à la Comédie^Française,et M. Clerh, qui remplace M. Truffier dans le rôle de Maître Barnabe.' L'un et l'autre ont bien mérité du public :

M. de Féraudy, en adoucissant les regrets laissés par son prédécesseur; M. Clerh, en jouant son personnage avec sa verve et son naturel impayables.

i6 décembre.

249^ Anniversaire de la naissance DE Raune.

Baja\et. — M'i»» du Minil, Frémaux. — Les Plaideurs, — MM. Cicrh, Leloir, Coquelin cadet. — A Racine, — M. Silvain.

Comme le dit fort bien M. Léopoid Lacour, dans Tà-propos en vers qui vient d'être lu à la représentation d'anniversaire :

... Larmes et sang, suavités, splendeurs, Ta gloire est-elle U, Radne, toute entière?

Non. Et ce n'est pas nous, la Maison de Molière, Q^ii pouvons oublier que tu fis Us Plaideurs.

Assurément, la Maison de Molière n^oublie pas les Plaideurs, et la preuve, c'est que chaque année, le 21 décembre, elle nous donne invariablement cette comédie.

Ne croyez pas au moins que je m'en plaigne! La pièce est un chef-d'œuvre dont tous les mots portent et dont cha-

que vers est devenu proverbe. J'approuve en constatant!

Ces trois petits actes railleurs, spirituels et finement gaulois, servent admirablement d'antithèse à la majestueuse et sombre tragédie qui les précède. Ils nous montrent Racine excellant dans un genre comme dans Tautre, et, puisque le Théâtre-Français n'a point d'autre échantillon de 1^ verve comique du poète, il ne doit pas craindre la satiété du public en l'inscrivant tous les ans sur l'af&che. On ne s'en lassera jamais.

Je note, en passant, que M. Clerh, chargé cette fois du personnage de Dandin, y a été parfait; que M. Leloir, succédant à M. Barré dans le rôle de Chicaneau, s'est montré correct sans faire oublier son prédécesseur; qu'enfin, M. Coquelin cadet, bien amusant sous les traits de l'Intimé, a, néanmoins, dépassé la mesure dans son plaidoyer du troisième acte. Ce n'est plus de la charge, c'est de la farce de tréteau.

Rien à signaler au sujet de Bajcu^et^ dont la distribution est la même que le 2 avril 1887, date de sa dernière reprise.

Seules les confidentes ont changé d'interprètes. M"o du Minil succède à M"® Martin dans Zaïre, et M'*'' Frémaux joue

Fatime à la place de M"« Lerou. Ce n'est point suffisant pour appeler une analyse.

J^arrive donc, sans plus tarder, à Pàpropos de M. Lacour, admirablement dit

par M. Silvain.

La pièce est fort courte, -^ soixantequatre vers seulement, — ce qui ne Tem pêche pas de renfermer de réelles qualités de style jointes à une grande noblesse de sentiment. Voici la première strophe :

Poète des fiertés, poète des langueurs De l'âme de U femme, ô noble et doux génie Qui YÎs pleurer Monime, Ândromaque, Junie, Et sentis battre en toi ces adorables cœurs.

Le panégyriste passe en revue les héros et les héroïnes de Racine : Bajazet, assassiné dans l'ombre du sérail; Phèdre, agonisant sous un amour fatal ; Mithridate, forcé par son indigne fils, comme un cerf aux abois, etc., etc.. Puis, après avoir célébré la muse du poète, qui sait, quand il le faut, « sur sa blanche poitrine poser virilement la cuirasse d'acier », après avoir chanté la science du philosophe à sonder les mystères de rame qu'il nous « raconte en un style de flamme », M. Léopold Lacour, heureuse-

ment inspiré jusqu'au bout, termine par cette apostrophe à l'auteur comique :

L'entrain^ l'éclat gaulois de la libre satire Donne au tragique, en toi, plus de relief encor... Et c'est pourquoi, ceignant ton front de laurier d*or. Je salue, à la fois, ta grandeur et ton rire.

Alors le personnel de la Comédie- Française d^agiter autour du buste vénérable les longues palmes de papier vert que vous connaissez bien.

3i décembre.

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