‹ Répertoire de la Comédie-Française (volume 3)Chapitre 1 sur 24 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Si vous ouvrez, à la page 141 du Mémento, le joli volume de M. Charles Gueullette, vous y trouverez une lettre de M^^« Reichemberg, adressée au poète Henri Lefèvre, et commençant ainsi :

Une pré/ace, dites-yous, cher Monsieur, mais ça ne se lit jamais II! Et ceux qui la lisent n'en croient pas un mot... Alors?

Cette déclaration de la ravissante et spirituelle sociétaire de la Comédie- Française m*a fait hésiter un instant à accepter la très flatteuse proposition de mon confrère Gueullette, me demandant d'écrire une préÊice pour le

septième tome de son excellent ouvrage; mais j'ai poursuivi la lecture du livre, et au découragement a succédé un sentiment de confiance, car je venais de trouver un sujet qui, si je ne m'abuse» me permettra de confondre le pessimisme de M"« Reichemberg en matière de préface.

Oui, Mademoiselle, « ça se lira », et « Ton croira tout ce que ça dit », car je vais parler de la bienfaisance inépuisable des artistes de la Comédie- Française.

En effet, dans le Mémento qui suit ses remarquables articles de critique, M. Gueuliette a noté les représentations dans lesquelles les artistes du Théâtre- Français ont prêté leur concours pour des œuvres de bienfaisance, et j'ai été frappé de la fréquence de ces appels auxquels comédiens et comédiennes ont répondu avec générosité.

Oh 1 je savais de quel esprit de charité sont animés les artistes, mais cette constatation matérielle faite dans le livre de M. Gueuliette, et comme ra-

massée en quelques pages, m'a paru plus saisissante.

C'est d'abord la Société de secours mutuels des Alsaciens-Lorrains, s'adressant à M^^«' Reichemberg et Hadamard, à MM. Mounet-Sully et Falconnier, qui s'empressent de se mettre,

— même par deux fois dans l'année,

— à la disposition de ceux qui, en dépit du droit du plus fort, restent nos compatriotes.

Il faut de Targent pour soigner les enfants tuberculeux, pour les envoyer sur les plages où ils pourront respirer un air vivifiant : on organise une matinée à laquelle prennent part M"« Reichemberg et M. Mounet-Sully, —déjà nommés, comme on dit dans les palmarès, — M"«« Bartet, Brandès, Kalb; MM. Coquelin cadet, Berr, Prudhon.

Si la mer rend la santé à des enfants, elle fait aussi chaque année nombre de veuves et d'orphelins. Pour ces victimes de la Gueuse, on aura l'assistance de M"« Pauline Granger, de M"« Reichemberg, — trois fois nommée, — de M"«« du Minil, Rachel

Boyer, de M- Got, — l'admirable matelot du Flibustier, — de M. Coquelin cadet, — deux fois nommé, — de MM. de Féraudy, Baillet, Leloir.

La Société des gens de lettres et les associations syndicales de la presse ont aussi à secourir des veuves et des orphelins, ~ car les écrivains meurent souvent à la peine et dans la misère : — les comédiens et les comédiennes oublient les griefs qu'ils ont contre ces affreux Journalistes, et ils permettent de composer un de ces programmes éblouissants qui rendent jaloux les plus puissants souverains.

Je renonce, en effet, à reproduire ici la longue liste de ceux et de celles qui ont pris part à ces fêtes artistiques:

le Mémento rappelle leurs noms à notre reconnaissance.

On veut créer des Ambulances urbaines; M. Coquelin cadet, qui se prodigue quand il s'agit d'être bienfaisant, monte à cheval, et dit, dans le Cirque, des monologues, augmentant ainsi, dans une intention charitable, par le spectacle de son habileté d'écuyer,

l'attraction pourtant bien suffisante de son talent original.

La Mutualité commerciale a besoin de grossir les revenus de sa caisse de secours ; voicif pour attirer le public, encore M"« Reichemberg et M"« du Minil, toujours dévouées; M"« Bertiny; MM. Baillet, Truffier, Laugier»

Coquelin cadet.

Le Théâtre-Français donne une matinée au profit des sinistrés de Fort-de- France et de Saint- Etienne, et la troupe tragique joue la Fille de R<h land.

Il prête ses artistes pour assister les pauvres de Ville-d'Avray, d'Enghien; enfin, il paye magnifiquement chaque année aux typographes de Lille la dette de gratitude qu'il a contractée en 1871, les imprimeurs de la grande cité ayant envoyé, après le siège, des vivres à Tambulance établie dans le foyer de la Comédie.

Un peintre meurt laissant sa famille dans le besoin, les artistes de la Maison de Molière, dont plusieurs, comme ^ue pierson, tiennent avec habileté le

pinceau, attestent ausâtôt la fraternité des arts en assistant veuve et orphelins.

Pas un comédien, pas une comédienne ne fera en vain appel à ses camarades, et, en 1 890, dix ou douze bénéficiaires pourront acquérir ainsi les ressources nécessaires à rétablissement de leur retraite.

L'Orphelinat des Arts, cette belle création de M™* Marie Laurent, réunira pour ses fêtes de charité sociétaires et pensionnaires du Théâtre- Français.

Faut-il glorifier le génie, par exernpie Lamartine dans sa ville natale; veut-on élever une statue au sculpteur Houdon, honorer la mémoire de Lesage : les comédiens sont tout prêts à faire rayonner de Téclat de leur talent ces solennités patriotiques ; et, si la jeunesse française, — les Étudiants, les Escholiers, — ont quelque généreuse initiative à prendre, soit dans rintérêt de Tart, soit pour affirmer la solidarité de nos grandes écoles d'enseignement supérieur, un maître comme

M. Mounet-SuUy» des jeunes pleins d'avenir comme MM. Laugier et Berr, se hâteront d'assurer le succès de ces nobles entreprises.

Je n'ai pas tout dit. M. Charles Gueullette, lui-même, n'a pas d'ailleurs tout noté. Que de bienÊiisants concours accordés, mais ignorés d'un historien pourtant aussi bien informé et aussi exact que l'auteur de ce répertoire !

Or, tout cela ne se fait pas sans des sacrifices méritoires... plus méritoires que beaucoup ne le supposent.

C'est parfois un repos nécessaire auquel l'artiste renonce, un malaise contre lequel il réagit, non sans effort, pour se présenter devant le public qui l'attend; c'est toujours une contribution volontaire d'argent, surtout pour les femmes, dont les toilettes sont coûteuses.

Lorsqu'on lit dans un journal qu'une personne a versé cinq cents francs au profit des pauvres, on pense que le donateur est bien libéral. D'accord 1 II faut être reconnaissant de ces dons.

Toutefois» l'argent, on s'en sépare encore facilement quand on n'est pas égoïste, ladre, et le budget de la charité n'est que rarement alimenté à l'aide de privations sérieuses.

Les artistes, eux, donnent non seulement, — je le répète, — leur argent^ mais encore leur santé, la chair de leur chair: car, si leur bienfaisance est infatigable, leur corps n'est point infatigué.

Avoir du talent, cela semble ne coûter aucune peine. Pour l'acquérir et le développer il faut pourtant un rude labeur l Et les devoirs de leur profession imposent chaque jour aux comédiens un travail incessant.

Voyez ce que Ton a fait dans la Maison de Molière pendant l'exercice 1890.

a La Comédie, écrit M. Gueullette, a remonté onze pièces de son répertoire et donné cinq pièces nouvelles.

En tout, elle a représenté trente-cinq pièces du répertoire classique, dont onze tragédies, et cinquante-huit pièces du répertoire moderne, soit quatrevingt-treize ouvrages*

Les sociétaires ont joué 2,667 fois, et les pensionnaires 3,490 fois. Ces chiffres ont leur éloquence. »

Oui, ces chiffres ont leur éloquence, et ils deviennent encore plus saisissants, quand on ajoute à ce travail la somme des représentations à bénéfice auxquelles les sociétaires et les pensionnaires ont pris part.

Aussi je suis heureux que la statistique de M. GueuUette me permette de mettre une fois de plus en lumière le dévouement des comédiens.

Et j'aurai ainsi prouvé à M"« Reichemberg qu'une préface peut mériter confiance, car les lecteurs habituels, — et toujours charmés, — de M. Gueullette, voudront bien s'associer à moi pour rendre justice à ceux dont j'ai rappelé les bienfaits.

Henri de Lapommeraye.

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