DE LA
(ann^ée 1890)
MU« Blanche Pierson.
L'anecdote suivante n'est point pour vous apprendre qu'au temps de mon adolescence j'ai reçu les leçons d'un maître violoniste de Versailles, mais pour vous raconter qu'à l'un de ses bals intimes j'ai eu le plaisir de me trouver avec M"* Pierson pour la première fois.
A cette époque, la jolie fillette s'essayait dans les rôles d'ingénue, et, en attendant qu'elle devînt la coqueluche de Paris, elle tournait toutes les têtes de la banlieue.
J'ftais déjà un fenatique de théâtre, et le moindre sourire d'une actrice, répondant à mes bravos, m'apportait de la joie pour une semaine. Jugez si je dus être ravi de m'approcher de notre petite idole, de lui parler, et d'enlacer timidement sa taille en esquissant un quadrille que mon trouble embrouillait à chaque figure. L'impreasion de cette bienheureute soirée Fut si profonde que le souvenir en est reaté vivace dans mon esprit, après nombre d'années écoulées.
Je l'évoquais ces jours-ci devant Ml' Pierson, que je n'avais point rencontrée depuis la peiite fête en question.
Eh bien! j'eus le regret de constater qu'elle ne se rappelait pas du tout son danseur d'autrefois. Mon enthousiasme de collégien, elle le mettait en doute; quant à la constance de mon souvenir?...
la tris gracieuse artiite me demanda, d'un air tant soit peu incrédule, quelle robe elle portail ce soir-là. « Une robe blanche, dis-je sans héaiter. — C'est vrai, sourit H"< Pieraon... La «ainte mousseline I et j'avais dans les cheveux un ruban de mfme couleur. ■
Ainsi, chacun de nous ae aourenait à sa manière, et je réfléchia que la toiletta d'un premier bal, étant la grosse préee»
cnptttion d'une jeune fille, devait efFecti- Tement s'être fixée dans sa mémoire avant toute chose.
Mais je suis loin de mon sujet, et mon historiette serait un yéritable hors-d'œu- Tre si je n'y eusse trouvé l'occasion de TOUS dire que M^ Pierson avait appartenu jadis au théâtre de Versailles. Cette particularité semble ignorée de ses bio« graphes, gens fort instruits pourtant sur le passé de la brillante comédienne.
J'ajoute même que mes devanciers ont tant et si bien écrit à sa gloire qu'aller sur leurs brisées serait à la fois inutile et impertinent.
Aussi me bornerai- je aux points lumineux de sa carrière, me réservant d'être plus explicite quand il s'agira de son séjour à la Comédie-Française.
M^ Blanche Pierson est née à Vtlt Bourbon, où son père était régisseur du théâtre. Elle avait pour oncles Numa du Vaudeville et Pierson de la Porte-Saint- Martin, entourage qui contribua pour une part au développement de sa vocation artistique.
Amenée en France dès l'âge le plus tendre, Blanche y tint d'abord l'emploi de petit prodige, comme M** Céline Montaland, et plus tard M*« Samary,
A l'Ambigu, elle joua Gaspardo lePé cheur et débuta au Vaudeville dans i Roman d'un jeune homme pauvre, où ell parut toute gracieuse et toute câline soi les traits d'une petite paysanne, doi Henry Monnier avait dessiné le costum<
Au Gymnase, dont elle fut la pensioi naire de 1864 à iSyS, elle créa les pièce de Sardou et de Gondinet et obtint d vifs succès dans la Princesse George; la Dame aux Camélias, Monsieur A phonse d'Alexandre Dumas, et dans i Comtesse de Sommerive de Théodoi Barrière et de M"« de Prébois.
Artiste jusqu'au bout des onglei ^iie pierson s'appropriait avec une mei veilleuse souplesse d'intelligence tous h caractères qu'elle était appelée à repr< senter. Tour à tour humble ou coquetti provocante ou chaste, tendre ou rai ïeuse, elle exerçait sur son auditoire ui égale fascination, parce qu'elle le tena par les charmes de sa personne, l'< blouissement de ses toilettes et les a traits multiples de son talent.
On a beaucoup admiré la façon dn matique dont M^^^ Croizette agonisa dans le Sphinx, et dont M™> Sarah Ben hardt, qui s'est fait de la mort ui spécialité, expire chaque soir sur 1
planches. M^* Pierton ne meurt ptt «t^c moins de vérité. Rappelez-vous Margu^ rite Gautier!
Pour ma part, j'ai encore présent^ à l'esprit la fin déchirante de la poétique Alix. A leurs yeux rougis et gonflés par les larmes, on reconnaissait à la sortie les spectateurs de la Comtesse de Som^ merive.
Je ne veux pas énumérer toutes les pièces que notre comédienne créa ou reprit au Vaudeville, où elle retourna en 1875. Je cite cependant parmi les prinr cipales : Fromont jeune et Risler aîné.
Dora, le Nabab, et une charmante reprise de la Visite de Noces, qui fut l'occasion de son entrée à la Comédie-Française. Voici de quelle façon. — J'en tiens le récit de M"« Pierson elle-même.
Un jour qu'elle se rendait chez Mayer, afin d'y contracter pour Londres un engagement de quinze jours, elle rencontra Alexandre Dumas sur le boulevard Haussmann. Celui-ci portait sa Visite de Noces à M. Perrin, alors administrateur général, qui la lui avait demandée.
Quand M"« Pierson en apprit la nouvelle, elle témoigna un vif chagrin de ne plus paraître, à l'avenir, dans un chefd'œuvre qu'elle avait interprété plus de
c«ot foia au VouilevUlc avec nn égal bon-
■ Eh bien 1 répliqua spootaniment l'auteur, si cela vous fait tant de peine de vous •éparer de ma pièce, venez la jouer rue de Richelieu.
— J'en aérai ravie I
— Alora voua m'autorisez i en parler à Perrin ?
— De tout mon cœurl >
Le même jour, à cinq heures, Alexandre Dumai sonnait chez la jolie comédienne :
■ L'aflaire est conclue, s'écria-t-il tout heureux, tous voilà pensionnaire de la , Maison, i la grande satisfaction de son , administrateur. »
C'est ainsi que M'^* Pierson quitta le Vaudeville pour la Comédie-Française, où ses mérites exceptionnels lui gagnèrent bien vite le titre de sociétaire.
En septembre 18S4, elle accomplissait son premier début dans l'Étrangère, râle de Mistriss Clsrlcson, créé par M"* Sarah Bembardt. La réussite, il faut l'avouer, fut médiocre, et l'on jugea que le personnage était antipathique à sa nouvelle interprète.
HUa pierson prit sa revanche dans Ut Pattet de moMtu, et surtout dans Déni»
dont elle tira grand honneur, ainsi que le constate l'auteur de la pièce : « Dans sa remarquable création de M"^* Thauxette, elle a prouvé que, si elle n'était que depuis un an de la Maison des grands comédiens, elle était depuis longtemps de leur famille. »
De £ait, l'éminente artiste, après avoir commencé sa carrière par une réputation de jolie femme, avait conquis, depuis nombre d'années, un renom bien autrement sérieux. Or, cette célébrité, aujourd'hui reconnue et sanctionnée par le public de la Comédie-Française, elle la doit à Montigny, qui la força de travailler, alors que, grisée par des succès d'un autre genre, elle songeait plutôt à ses plaisirs qu'à ses études. Convaincu des réelles dispositions de sa jeune pensionnaire, le directeur du Gymnase la traita avec une sévérité rigoureuse et la maintint sous « la férule » jusqu'au complet achèvement de sa tâche.
Quand M^ Pierson entra au Théâtre- Français, elle était donc, suivant la juste appréciation d'Alexandre Dumas, depuis longtemps de la famille des grands comédiens; mais avait-elle droit de cité chez Molière? Non pas! Il lui manquait une condition, feute de laquelle d'exoel-
lents «rtiite* ont échoué et bien det r^ putatioQs seiontbriséesjîl lui manquait la tradition de la Maison. C'est à l'acquérir que la débutante employa toute sa volonté, et c'est à force de persévérance qu'elle 7 est parvenue.
Depuis cinq ans, Ml* Piereon compte autant de succès que de r61ea, et ils sont nonbreui: M"*Clievalier,dans les Honnites Femmes; — la baronne Schmiih, dans Francillon; — Araminte, dam le Cercle, ou la Soirée à la mode; — Fidéline, dans Souvent homme varie; — la princesse de Bouillon, dans Adrienne Lecouvreur; — Madeleine Blanchet, dans François le Champi; — Catherine de Médicisi dans Henri III et sa cour; — Cécile Le Coutellier, dans Maître Guirin; — M*" de Razbel, dans le Premier Baiser; — la marquise de Rumières, dans l'Étrangère (reprise du i5 juin 1889); — Clorinde, dans l'Aventurière, etc., etc.
Dans ces caractères, variés à l'infini, M"* Pierson ne s'est jamais montrée inférieure à elle-même, et, par les progrès accomplis et la perfection acquise, nous avons pu constater l'opiniâtreté de ses travaux. Aujourd'hui, elle est à l'apogée de le réputation, personne ne le conteate, et elle exerce sur l'aréopage de la
Comédie-Française le même prestige que sur ses anciens jugea du Gymnase ou du Vaudeville.
Après avoir rendu pleine justice à la plus séduisante et à la mieux douée .des artistes, parlerai-je de la femme? Je préfère céder la place à Alexandre Dumas, beaucoup plus compétent que moi dans la circonstance.
« Suivez-moi, écrit-il, M^» Pierson vient de quitter la scène ; montons dans sa loge, où elle rentre heureuse, justement fière de son succès, expansive, lumineuse, redevenue elle-même.
« Pendant qu'elle se dégante pour tendre la main à tous ceux qui vont venir la féliciter, regardez cette main, elle est remarquablement petite et du ton laiteux des camélias blancs. Les doigs effilés, pour ne pas dire pointus, les doigts de la chatte métamorphosée en femme, aux ongles en amandes et aux extrémités naturellement teintées de rose, sont non seulement incapables de se recourber en arrière, mais de se dresser tout à fait.
<c Prenez cette main pour la porter à vos lèvres; celle à qui elle appartient ne pense guère à vous. Elle regarde dans sa glace si elle était bien en scène, ce qu'elle devait, ce qu'elle voulait être.
« Profitez de se distraction ; prenez cette main. Vous yoilà tout étonné. Qu'y a-t-il
donc? Cette main d'enfant, la main de cette belle personne si blanche, si blonde, si gaie, est aussi résistante, aussi dure à la pression que douce et soyeuse au toucher. Ce n'est pas tout, elle est froide comme du cristal. M"^* de Terremonde ne vient-elle pas de dire tout à l'heure que ses mains sont toujours glacées?
Mais M"^« de Terremonde et la comédienne qui la représente sont deux femmes différentes. Qui sait?
<c Quant à moi, la première fois que j'ai touché cette main, après avoir éprouvé la même sensation quevous^ j'ai regardé dans le blanc des yeux celle qui me l'abandonnait. Elle a compris mon regard, elle s'est mise à rire et elle m'a dit:
« Eh bien ! oui, c'est comme cela. » De sorte que, quand j'ai écrit le rôle de ]y|me de Terremonde, j'ai su tout de suite où trouver la femme qui jouerait ce rôle, et qui le jouerait, comme je le lui ai dit ensuite, dans la perfection. »
Maintenant, lecteurs, tirez la conclusion, et vous aurez M^ Pierson tout entière.
4 janvier.
268* Annitersairb de la naissance
DE MouàRB.
Tartt^fe, — Le Malade imaginaire. — Toi^ nette à Molière, — MM. Febrre, Coquelin ; M>i* Samary.
Très brillante représentation, dans laquelle M. Febvre a joué Tartuffe avec une perfection idéale; où W^^ Samary, dans le Malade imaginaire, a enlevé le rôle de Toinette avec une crànerie, une verve, un brio, étourdissants!
M. Coquelin, qui remplissait, dans la première pièce, le personnage eflBacé de M. Loyal, et, dans la seconde, celui de Thomas Diafoirus, dont l'importance est également minime, a prouvé qu'un petit rôle peut valoir un grand succès à un artiste accompli.
Pour en revenir à W^^ Samary, la vé-
riuble héroïne de la fi!ie, jamaii je ne l'ai Tue plus pimpante et de plus belle humeur. Si Molière eût été de ce monde, il l'eût proclamée la reine des soubrettes, et je suis sûr que l'ombredu grand homme s'est réjouie de s'entendre, ce soir, décerner des éloges par une Toineite aussi
L'i-propos dont M"* Ssmary a été l'interprète esc de M. Robert de Souza ; quelques vers Bans prétention, mais bien tournés, faciles et pleins d'entrain.
Ce ne sont ni Célimène avec ses grands airs, ni Agnès avec son ingénuité, qui viennent brûler l'encens sur l'autel de Molière, non, c'est Toinette avec son gros bon sens, et elle s'écrie ;
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Le très court à-propos de M. de Souia, tour à fait approprié au talent de M^*' Sa-
mary, a été plusieurs fois interrompu par de chaleureux applaudissements, et le public a confondu dans la même ovation l'auteur et la comédienne.
i5 janyier.
core tombée; mais, peut-être, sa chute était proche! Que lui importait, d'ailleurs, puisque Pévénement devait se produire ?
L'enfant mettait dans ses paroles un tel accent d'amertume ou de révolte contre sa destinée; il y avait, au milieu de ses élans de brutale franchise, un tel instinct d'honnêteté; elle était enfin si pétillante et si gentille, que le viveur prit pitié de son innocence en péril, et que, loin de l'ébranler, il résolut de l'affermir par les bons principes et l'instruction.
Le voilà donc envoyant Margot dans l'une de ses terres, sous la surveillance d'une brave femme, nommée M^* Monnin, qui est à son service; sans autre société que celle de vieux professeurs et de François, son garde-chasse.
Quand la toile se lève sur le second acte, quatre mois se sont écoulés. Boisvillette, qui n'a point revu sa protégée, se rend auprès d'elle afin de constater ses progrès par lui-même, car il s'y intéresse... très tendrement, comme vous avez pu le prévoir.
Après lui vont arriver Georges, la fiancée de Georges avec sa mère la marquise d'Arsy, puis Léridan, l'ami dont nous avons fait connaissance au premier acte.
Les situations s'accusent maintenant, prêtes à se dérouler devant le public.
Autour de Margot, devenue M^^* Marguerite, s'empressent trois amoureux :
Boisvillette d'abord, Léridan ensuite, puis François le garde-chasse. Son cœur à elle se prononcera-t-il pour l'un d'eux?
Nullement 1 Margot aime de son côté, et celui qu'elle aime est précisément le seul qui ne puisse lui appartenir : c'est Georges, le fiancé deValentine d'Ârsy; Georges, qu'à peine elle a entrevu chez Boisvillette, et qui, sans le vouloir, a fait jaillir « l'étincelle »!
Pauvre petite ! Quand elle connaît l'obstacle infranchissable qui la sépare de celui auquel son âme s'est donnée tout entière, elle s'abandonne au désespoir avec l'impétuosité de sa nature ardente et volontaire; elle reproche cruellement à son bienfaiteur de l'avoir arrachée au sort qui l'attendait, pour lui tracer une route correcte dans la vie, pour lui apprendre l'amour, en Tinitiant à la poésie capiteuse de Musset.
Et, folle de douleur, elle s'enfuit à toutes jambes, et elle se fût tuée, si une pierre ne l'eût renversée sur le chemin et clouée au château jusqu'à sa convalescence.
Au troisième acte, Margot a réfléchi.
Du.bonlienr, il n'eit plus question : ses illusions sont i jamaii brisfes; mais, au moins, elle restera hoanfte femme, et pour cela, d'après les sages conseils de BoisTiUette, elle prendra mari. Or, ce mari, ce ne sera point son bienfaiteur; il n'est plus assez jeune, et, t&t ou tard, elle le tromperait. Léridan, ce viyeur ridicule et imbécile? Pas davantage! Reste François le garde-chasse, qut lui a offert ■a main avec la rudesse et la gaucherie d'un pajseo passionnément épris, mais résolu, les noces faites, à gouverner sa femme. Oui! en vérité, c'est celui-là que Margot choisit, par la double raison qu'il l'aime et qu'il saura la tenir.
Eh bien! je le confesse avec d'autant plus de franchise que j'ai beaucoup de bien à dire de la pièce, ce dénouement ne me plaît pas du tout. Outre que les caractères réciproques des futurs époux amèneront tôt ou tard la désunion du ménage, il me choque de voir celte gentille Margot, faite de (ouïes les élégances capricieuses de la Parisienne, se donner i ce garde en livrée, qui appartient i la domesticité de Boisvillette.
Quelques critiques reprochent à l'auteur l'explosion trop facile de certains sentiments chez ses personnages. Par ezem-
pie l'amour qui envahit le cœur de Margot la première fois où elle se trouve en £Ace de Georges, et aussi la tendresse excessive que se témoignent Marguerite et Valentine au premier instant où elles se rencontrent.
Au sujet de l'amour, je répondrai que les anciens avaient leurs raisons pour armer Cupidon de flèches, et que, depuis lors, les traits décochés par le petit dieu ne sont ni moins sûrs ni moins rapides.
Quant à la spontanéité de cette commune tendresse, quoi de plus expansif que deux jeunes filles, surtout deux jeunes filles amoureuses?
Sans doute, la comédie de M. Meilhac n'est point sans défauts. Les personnages ne se posent pas du premier coup dans l'esprit des spectateurs; quelques transitions sont incomplètes; plusieurs scènes demanderaient à être mieux ménagées ou à s*expliquer davantage. Ce sont là de justes griefs^ auxquels on peut objecter, cependant, que le public, jaloux de sa propre perspicacité, n'est pas fâché qu'un auteur lui laisse quelque chose à deviner; qu'enfin, dans un siècle où tout se fait à la vapeur, on ne dédaigne pas, au théâtre, une intrigue prestement conduite, voire même brusquée.
A côté des points discutables, il en est d'autres sur lesquels les éloges sont unanimes. Je signale Tesprit étincelant du dialogue, où tous les mots portent; la finesse des reparties, l'obsenration très ingénieuse des caractères, l'originalité des situations, dont deux ou trois sont des trouvailles.
Notez, parmi les scènes les mieux réussies, celles qui se passent entre l'oncle et le neveu; parmi les plus amusantes, la scène où Boisvillette, se transformant en examinateur, interroge Margot sur Charlemagne et lui enseigne à lire les vers de Musset.
Avec ses incontestables qualités, la pièce de M. Meilhac devait réussir, et je suis heureux d'enregistrer son succès, auquel il convient d'associer celui d'une excellente interprétation.
M"« Reichemberg, l'ingénue d'hier, émancipée aujourd'hui sous les traits mutins de Margot, a été portée aux étoiles dans sa nouvelle incarnation.
M. Worms, qui de braconnier est devenu garde-chasse, n'a été ni moins vrai ni moins applaudi dans Margot que dans, la Bûcheronne,
M. Febvre s'est approprié le caractère de Boisvillette avec une sûreté d'exprès-
sion parfaite, et M. Le Bargy a rendu le personnage de Georges avec un talent et une intelligence justement appréciés.
M. Coquelin cadet a été désopilant dans son rôle de gommeuz, et M™« Montaland a joué avec beaucoup de verve et de naturel la marquise d'Arsy, un personnage qui a plus d'un trait de ressemblance avec celui de la baronne qu'elle remplit dans 77 ne faut jurer de rien.
Un compliment, avantde finir, à M. GravoUet (Pilar), à M^m Fayolle (M«« Monnin), Rachel Boyer (Adèle), Nancy-Martel (Carline), Bertiny (Valentine), qui ont tenu leurs bouts de rôle à la satisfaction générale.
i8 janvier.
i« Gabrielle (reprise). — MM. Coquelin, de
Féraudy, Albert Lambert; Mme* Barretta^
Pierson.
2» U Étincelle (reprise). — M. Le Bargy;
Mme* Bartet, Samary. — Une réparation à
M. Delaunay.
Depuis le i3 décembre 1849, ^^^^ ^^ la première représentation de Gabrielle, Emile Âugier a écrit beaucoup de pièces d'une trame serrée, d'une intrigue savante, d'une émotion puissante et dramatique; il n'en a jamais composé qui fût d'un sentiment plus sincère et d'une moralité plus touchante.
La thèse est fort simple : réhabiliter le mari aux dépens de l'amant, que, trop de fois, on a posé en héros sur le théâtre; prouver que le vrai bonheur réside dans les joies dq la famille, que la véritable
poésie se doit chercher au foyer domestique, dans cette tendresse profonde et respectueuse dont Pépoux entoure sa compagne, et qui s'appelle l*amour conjugal.
Julien est un avocat célèbre ; il travaille nuit et jour pour conquérir une brillante position à Gabrielie, l'épouse adorée, à la petite Camille, son enfant chérie, les délices de son ménage.
Mais Gabrielle, une nature à la fois frivole et romanesque, ne comprend pas Julien, qu'elle accuse de s'absorber dans le code et de ne point savoir aimer sa femme.
Elle s'ennuie! Elle s^ennuie mortellement, et elle en arrive à cet état psychologique où un consolateur se présentant sera bien accueilli. Ce consolateur, ce sera Stéphane, le secrétaire et l'ami de l'avocat. C'était prévu!
D'abord l'épouse résiste, car elle ne manque ni de vertu ni de dignité. Elle mesure la profondeur du gouffre qui l'attire. Mais sa passion devient la plus forte ; c'est de la folie, du délire! Bref, après avoir jeté cet aveu à Stéphane :
Ne yoQS mariez pas, et que Dieu me pardonne I
elle consent à le suivre.
. Les futurs amants s'enfuiront la nuit,
comme des malfaiteurs. Gabrielle est demeurée sourde aux cris de sa conscience, aux supplications d'Âdrienne, sa tante et son amie, qui jadis a commis une faute, et qui lui dépeint Tadultère sous les couleurs les plus noires.
Elle partira, cela est décidé... Elle va partir, quand, soudain, le mari se dresse devant les deux complices. Il a surpris leur secret, il est en droit de se venger, et il le ferait s'il était un homme ordinaire. Mais Julien a le cœur si noble qu'à peine on peut en concevoir la générosité. Imposant silence à sa colère, il accable de bontés Stéphane, son indigne ami, et, comme ce dernier lui avoue sa passion pour « une femme mariée », Julien feint d'ignorer le nom de celle-ci.
Il plaide alors avec une éloquence si persuasive la cause de la pauvre égarée qu'il force son rival à quitter la place, tandis que Gabrielle, pénétrée d'amour et d'admiration pour l'époux dont elle apprécie maintenant la grandeur d'âme, s'écrie repentante :
O père de famille ! O poète I Je t'aime !
Toute la pièce est dans ce vers, et, bien que le premier hémistiche m'en paraifte quelque peu bourgeois, la pensée
n^en subsiste pas moins, noble, consolante et belle.
GabrieUe, une de mes préférences de jeunesse, m'a jadis profondément remué, et son souvenir s'est gravé ineffaçable dans ma mémoire. Le public, en partageant aujourd'hui mon émotion vieille de trente ans et toujours vivace, me prouve que Pinstinct ne m'avait pas trompé sur la haute valeur de l'ouvrage.
L'ensemble de l'interprétation a été merveilleux. M. Albert Lambert, dans son rôle d'amoureux; M. de Féraudy, sous les traits de Tampon net, le mari jaloux; la toute charmante M™" Barretta (Gabrielle); la gracieuse M"« Pierson (Adrienne), ont provoqué bien des bravos. Quant à M. Coquelin, c'est un triomphe que lui a valu le personnage de Julien, et, il faut l'avouer, les ovations étaient grandement justifiées.
En même temps que Gabrielle, la Comédie-Française reprenait l'Étincelle, la plus délicieuse petite pièce que je sache.
M»» Samary, qui en fut l'inspiratrice, y conserve son rôle d'Antoinette : — un
éclat de rire mouillé d'une larme, — dont elle tire un > étincelsnt > succis.
Lu deux autres înterprèteg sont nouveaux.
H»* Bartet joue M» de RinM, créje jadis par M"* Croizeite. Si elle y apports moins d'ampleur que sa deTancière, elle lui prête la finesse de nuances, le charme délicat, la sincéritf d'émotion, qui sont les marques distinctives de son talent.
A M. Le Bargy est échue la tâche périlleuse de représenter le tendre et sémillant Raoul, que M. Delaunaj mit à la scène d'une façon éblouissante et inoubliable. M. Le Bargy, il fout. bien l'avouer, n'est pas, avec toute sa jeunesse, aussi jeune que son prédécesseur; néanmoins, il déploie dans l'Étincelle une verve, une chaleur et une crflnerie dont je dois le féliciter.
Mais, puisque )'ai nomm£ M. Delaunay, j'en profite pour confesser l'erreur dont je me suis rendu coupable en imprimant, il y a trois mois, que M. Mounei- Sully est le premier artiste dramatique décoré comme comédien.
A M. Delaunay revient cet honnmir; c'est lui qui triompha le premier de* acrupulet et des résistances officiels. Conquête d'autant plua glorieuse qu'il la doit
à la dignité de sa vie privée, à l'honorabilité de sa personne. Les brevets de MM. Samson, Régnier» Got... portaient la désignation : « Professeur au Conseil vatoire »; celui de M. Delaunay mentionne : « Sociétaire de la Comédie-Française, trente-six ans de services. »
Il est intéressant de noter quelques détails relatifs à cette décoration.
C'était à la représentation du 4 maii883, qui devait être l'une des dernières de M. Delaunay. On jouait ce soir-là le Mariage forcé, la Nuit d'octobre, et // ne faut jurer de rien.
Après la Nuit d'octobre, le très sympathique artiste fut appelé dans le cabinet de l'administrateur général, où se trou* valent M. Jules Ferry, alors président du Conseil, le général Pittié et Emile Perrin.
Ce fut M. Jules Ferry qui annonça à M. Delaunay que « le gouvernement de la République, désireux de consacrer toutes les supériorités dans les arts, l'avait nommé chevalier de la Légion d'honneur ». Et il ajouta : « Oest le comédien en activité auquel est décernée cette récompense, aussi espérons-nous qu*il continuera son service le plus longtemps possible. »
Je rappelle, pour mémoire, les ovations sans fin qui accueillirent le nouveau) légionnaire quand il reparut dans II ni\ faut jurer de rien.
Le lendemain, 5 mai, M. Delaunay, accompagné du général Pittié et d'Emile Perrin, était présenté au Président de la République, à TÉlysée. « J'ai justement dans ma poche, lui dit M. Grévy, une croix de chevalier; je ne puis mieux la placer que sur la poitrine d'un homme qui a toujours sacrifié ses intérêts personnels à ceux de sa Société. »
Tels sont les faits dans leur rigoureuse exactitude; je suis heureux que la reprise de VÉtincelîe, en évoquant le souvenir de M. Delaunay, m'ait permis d'offrir à réminent artiste la réparation que je lui devais.
i6 février.
Ipkigénie (reprise). — Deuxième début de M»* Tessandier. — MM. Mounet-Sully, SilTaio, J.-Paul Mounet; M^m Bartet, Brandès, Tessandier.
On devait jouer Britannicus, à cette matinée classique. Ipkigénie s'étant trouvée prête, c'est elle qui a été donnée, pour le second début de M''^^ Tessandier.
J'ai rarement vu autant de monde à la Comédie-Française. Tout était bondé, du parterre au paradis, et c'est à grand'peine qu'on m'a permis de me tenir debout derrière les strapontins du balcon, où six spectateurs s'entassaient déjà. Il est vrai que j'avais pour voisine la très charmante M^^ Samary, ce qui a singulièrement embelli ma vilaine place et m'a fourni l'occasion de constater combien la rieuse servante de Molière est
accessible aux émotions de la tragédie.
Captivée, fascinée par le beau drame de Racine, elle en suivait les péripéties avec une conviction et une sensibilité qui, toutes, se reflétaient sur sa physionomie franche et mobile.
Disons, à ce propos, qu^Iphigénie a été fort bien rendue, et remercions M. Claretie, qui a restitué à la tragédie la place qu'elle mérite et dont voulait la bannir une coterie un instant triomphante.
M"* Tessandier trouve dans Clytemnestre l'emploi de ses qualités dramatiques, — j'allais écrire mélodramatiques.
Douée du masque tragique, possédant une voix chaude et sonore, elle est superbe dans ses emportements contre Agamemnon , dans ses élans de tendresse pour Iphigénie.
Quand, avec un geste farouche, elle a pressé sa fille sur son sein, pour la protéger contre d'invisibles bourreaux, l'effet a été irrésistible, et le public, par deux salves d'applaudissements, a témoigné son enthousiasme.
Le succès de la débutante s'est encore affirmé dans les « imprécations de Clytemnestre », qui ont avec les « imprécations de Camille » une analogie frappante.
M*« Teisandier a prêté un accent terrible aux vers suivants :
Qpol I pour noyer les Grecs et lenrs mille vaîssmi»,
Mer, ta n'ouvriras pas des abîmes nonveatixl
QpcÀ I lorsque, les chassant du port qui les recèle,
L'Aolide aura vomi leur flotte criminelle.
Les vents, les mêmes vents, si longtemps accnaèi.
Ne te couvriront pas de ses vaisseaux brisés!
Et toi, soleil, et toi...
Aussi les bravos ont-ils redoublé, et la nouvelle pensionnaire de M. Claretie s'est-elle vue l'objet de plusieurs rappels à la fin du cinquième acte.
Je viens d'évoquer le souvenir de Corneille au sujet de Racine; j'en profite pour dire combien les héroïnes de ce dernier sont plus humaines que celles de Tauteur du Cid, qui poussent le sentiment du devoir jusqu'à la cruauté.
Voyez Iphigénie, soumise cependant aux ordres paternels, mais qui ne peut <c tendre au fer de Calchas une tête innocente » sans un murmure contre l'injuste destinée, sans une larme sur sa vie toute pleine d'amour, de bonheur, et dont le cours va être tranché dès son aurore !
Cette douce et plaintive victime prend, sous les traits de M^^^ Bar te t, je ne sais quel charme mélancolique, quelle grâce
virginale qui ^idéalisent aux yeux des spectateurs.
M"« Brandès, chargée du rôle pénible d'Ériphile, s'en acquitte à son honneur.
Elle aussi possède le masque tragique, auquel s'ajoute le tempérament d'une tragédienne.
M. J. -Paul Mounet, dont Torgane se rapproche sensiblement de celui de M. Maubant, est un Agamemnon très majestueux et très sobre de gestes. Il tient à merveille son personnage de roi et se montre surtout remarquable dans la scène avec le bouillant Achille, représenté par M. Mounet-Sully.
Pour être un petit rôle, le rôle d'Ulysse n'en a pas été des moins applaudis, grâce à M. Silvain, passé maître dans l'art de bien dire. Le récit du dernier acte, qu'on peut mettre en parallèle avec celui de Théramène, a valu à son interprète une chaleureuse ovation.
27 février.
lo Les Originaux (reprise). — M. Coquelin ; Mae* Bartet, Samary, C. Montaland.
20 Camille (i'^ représentation). — MM. Coquelin cadet, de Féraudy, Leloir ; M^e M aller.
Je commence par une rectification qui m'intéresse directement.
Plusieurs journaux du matin imprimaient ces jours-ci que Fagan, l'auteur des Originaux, avait aussi composé un certain nombre de parades dont la meilleure est Isabelle grosse par vertu. Je dois rappeler à mes confrères que la farce dont il s'agit est d*un mien ancêtre, Thomas Gueullette, qui écrivit presque toutes les parades imprimées dans le Théâtre des boulevards, ce qui ne l'empêcha pas d'être, dans son temps, un profond érudit et l'un des magistrats les plus distingués du Châtelet de Paris.
Maintenant, la pièce que nous offre aujourd'hui la Comédie-Française appar-
tient-elle à Fagan en toute propriété? Il en donna, certes, le premier état (comme diraient MM. les graveurs); mais, déjà en 1802, époque de leur reprise, les Origt" naux avaient subi des modifications considérables, et voici la note que je trouve en tête de la brochure : « Le public ayant désiré revoir les Originaux, avec les scènes que le citoyen Dugazon y a ajoutées, nous avons, de son aveu, imprimé la pièce telle qu'elle se joue à présent sur le Théâtre -Français de la République.
Des coupures heureusement faites, trois scènes d'invention, rangent cette comédie parmi les pièces nouvelles, et assurent au citoyen Dugazon son droit de propriété, qu'il fera valoir aux termes du décret. »
Voilà qui est clair! L'acteur Dugazon avait si bien remanié et augmenté la pièce de Fagan qu'il en était sorti une comédie nouvelle.
M. Coquelin vint à son tour, et les Originaux d'être retouchés, corrigés, et gratifiés d'un personnage en plus, celui de la petite cousine Hortense.
Eh bien! franchement, l'élucubration de Fagan ne valait pas tant de retouches et de remaniements. Sa seule excuse actuelle est de servir au contentement de M. Co-
quelin, comme elle contribua jadis à la satisfoction de Du gazon. Encore le comédien d*aujourd'hui voulut-il surpasser son prédécesseur en ce quMl se chargea de cinq rôles, alors que Dugazon en tenait quatre et laissait le cinquième, celui du baron ivre, à son camarade Fleury.
Je ne dirai qu'un mot de la pièce, digne, par sa morale enfantine, de figurer dans une distribution de prix d'école congréganiste.
Une mère veut marier son fils, mais d'abord elle doit le guérir de ses défauts ou de ses ridicules. C'est dans ce but qu'elle en fait défiler à ses yeux les vivantes images : Brettenville, un faux brave; le Baron, un ivrogne; le Sénéchal, un ignorant; Bambini, un professeur bavard ; enfin Petitpas, un danseur toqué. Tous ces personnages, M. Coquelin les joue avec un humour, une verve, une souplesse de talent merveilleux; cela est fort bien pour son succès personnel, qui a été très grand, surtout dans Bambini et Petitpas ; mais les autres ? ses pauvres partenaires ! M*^® Bartet remplit un bout de rôle insignifiant; M"*« Samary ne fait que paraître en soubrette médisante, et MP^ C. Montaland n'a pour tout avantage que son brillant costume
de marquise et la poudre qui lui sied à ravir.
Vous figurez- vous M. Coquelin cadet dans l'emploi d'amoureux, et d'amoureux timide ? C'est la surprise que nous réservait la comédie de M. Philippe Gille.
Amoureux! M. Coquelin, ou plutôt Camille Prélard, l'est passionnément de la gentille Edith, que M^^® Mûller personnifie d'une façon délicieuse. Mais pourquoi est- il timide, embarrassé? C'est qu'il n'ose demander une main qu'on brûle pourtant de lui accorder. La raison, la voici : le commis de la mairie s'est trompé de sexe sur le registre des naissances; le nom de Camille en est la cause. Or, depuis cette époque, les efibrts de Prélard se sont brisés contre l'inertie administrative. En dépit d'incessantes démarches l'état civil n'a pas été rectifié :
Camille;, qui pour tout le monde est un monsieur, demeure une demoiselle, de par la loi.
Ce secret que notre amoureux n'a révélé à personne empoisonne son existence et amène les complications les plus dtettreuses. Edith, irritée d'un silence
dont elle ignore le motif, retire son cœur à son fiancé, et Murphy (M. de Féraudy), le père de la jeune fille, qui est accouru d'Amérique, sa patrie, pour assister au mariage, se fâche tout rouge.
La situation serait inextricable si un certain Pigatt (M. Leloir), pasteur mormon et mentor de la jeune miss, ne se chargeait de la dénouer à l'aide d'un singulier stratagème. La loi de sa religion à la main, il change à son tour le sexe d'Edith, qui devient le fiancé de M^^* Camille. Ainsi sUntervertissent les rôles, que Tamour saura bien rétablir après la noce.
La pièce de M. Philippe Gilie ne s'analyse pas; elle est amusante; c'est tout ce que Tauteur se proposait, je pense, et il a rempli son but.
12 mars.
Lt Demi-UoHde (repriie). — Reoiréc de MU« Mar«y. — MM, FcbTrc, Warma, de Finadj, LatocLie-, M"" BarrclU, C. ModtaLind, Kïlb, Mttaj.
Lt Demi-Monde est une de ces pièces qui font époque dans les annales du théâtre. M. Alexandre Dumas a, depuU, donné des œuvres aussi fortes, mais non de plus dramatiques, de plu* mouve' mentées, et, surtout, de plu» intéres-
Le titre même en est passé dans la langue usuelle, et, quand on veut parler de cette société inlerlope où les femmes galantes ont avant tout la nostalgie de la considération, et, comme Suzanne d'Ange, veulent se refaire une virginité en épousant un naïf affolé d'amour, on dit aujourd'hui, comme il y a trente-cinq aoi :
■ Voilà le demi-monde 1 ■
C'est en effet le ao mars t855 que la
comédie de M. Dumas fit son apparition triomphale sur la scène du Gymnase, avec Rose Chéri; Adolphe Dupuis et Berton comme interprètes. Le ministre, M. Fould, la réclamait pour le Théâtre-Français, mais Tauteur tint bon, et, dans le but d^échapper aux instances officielles, il choisit, pour livrer sa pièce, l'instant où elle entrait en concurrence avec la Ci^arine, de Scribe, dont le principal rôle appartenait à Rachel. L'Administration savait l'illustre tragédienne assez chatouilleuse en matière de préséance; elle n'insista donc point pour retenir le Demi-Monde,
La Maison de Molière devait, au reste, prendre sa revanche en montant, à son tour, l'œuvre de M. Dumas, qui fut jouée en octobre 1874 et en janvier 1882.
M*^* Marsy profite de la troisième reprise pour opérer sa rentrée à la Comédie-Française , qu'elle avait un peu inconsidérément quittée après son heure de succès dans Célimène. Je dois constater que la jeune artiste n'a pas moins triomphé qu'au premier soir de ses débuts. Les habitués de la rue de Richelieu ont des bontés ineffables pour les enfimts prodigues !
Autti jolie qu'au jour où elle se dé-
roba, M"« Marsy nous revient avec toute la distinction, toute Félégance, toutes les qualités intellectuelles et physiques qui permettent de reconnattre en elle une étoile de Tavenir. Je ne dirai pas que son séjour à la Porte-Saint-Martin, où elle se fourvoya, ait contribué à ses progrès; mais il ne les a pas trop retardés; je ne veux point en demander davantage.
Moins habile que M"« Croizette — la baronne d'Ange de 1874 — à mettre en relief le côté odieux du personnage, M^^* Marsy est, autant que M"« Tholer en 1882, coquette, enveloppante et hypocritement passionnée. C'est décidément une artiste de marque, et la Comédie-Française doit se féliciter de son retour.
Vous vous souvenez de Marcelle, cette honnête fille qu'Olivier de Jalin tire du monde interlope où elle s'est égarée, pour en faire sa femme, cette pêche immaculée, par lui découverte dans le pa* nier des pêches à i5 sous? M™^ Barretta joue le rôle à ravir. Sa nature le lui attribuait d'avance, et M. Alexandre Dumas avoue qu'il ne l'aurait pas écrit autrement pour elle... si elle eût vécu de ce temps-là.
M"^ Céline Montaland tient avec sa . bonne grâce accoutumée le personnage
effacé de vicomtesse de Vernière, et M^^^ Kalb joue Valentine de Santis avec le piquant; Pentrain et la belle humeur d*une soubrette.
Du côté masculin, M. Laroche, sous la perruque blanche du marquis de Tonne ri ns, se montre d'une correction glaciale, qui est dans son rôle et dans son tempérament.
M. de Féraudy, excellent partout, me semble pourtant mal à son aise dans le personnage sérieux de Richond^ le mari trompé.
M. Worms peut classer la représentation d'aujourd'hui parmi ses grands succès. Il a enlevé son Raymond de Nanjac avec une énergie et une sincérité superbes.
Passant du rôle de Nanjac à celui d^Olivier de Jalin, que M. Delaunay interprétait avant lui, M. Febvrè a remanié le caractère suivant ses propres idées, et il Ta fiiit en artiste consommé. Parisien exquis, spirituel jusqu'au bout des ongles, frondeur avec la finesse et la légèreté de rhomme du monde, il a, comme M. Worms, remporté un triomphe qui marquera dans sa brillante carrière.
3i mars.
La Vraie Farce de Maître Pathelin (reprise).
— MM. de Féraudy, Truffier, Le loir, Laugicr; M»« Amel.
Brueys et Palaprat furent les premiers arrangeurs de la Farce de Pathelin, qui amusa au temps jadis les contemporains de Charles VII et de Louis XL Depuis, Ferdinand Langlé se servit de cette imitation pour écrire un livret d'opéra-comique dont Bazin composa la musique.
Tout cela était bien, mais l'œuvre originale méritait mieux, et Edouard Fournier^ convaincu de sa valeur, résolut d'en rétablir le texte primitif, se bornant à moderniser quelques locutions, sans rien changer au r3rthme ni à la structure du vers.
C'est ce tour de force d'érudition qui fut présenté au public de la Comédie - Française le 26 novembre 1872, par MM. Got, Pathelin; Kime, le Juge; Barré, le Drapier; Coquelin cadet, le Berger, et M"» Jouassain, Guillemette.
« Le succès^ écrit M. Vitu dans les Mille et une Nuits du théâtre, couronna la tentative du poète. La Farce de Pathelin, âgée de quatre cent douze ans, au dire des experts, a été applaudie comme une pièce nouvelle; le plaisir un peu savant qui se mêle aux résurrections de ce genre n'a pas empêché la joie du public de s'épanouir à rate que veux-tu. »
J'oubliais de mentionner qu'Edouard Fournier fait précéder son Vrai Pathelin d'un prologue à deux personnages dans lequel la Farce répond aux dédains de la Comédie en affirmant sa propre supériorité. Loin d'être, comme sa rivale, tributaire de la Grèce et de l'Italie, de Rome ou de l'Espagne, elle a pris naissance sur le sol gaulois, et le sang de la France coule dans ses veines.
Ce dialogue, en vers ingénieux et fort bien tournés, fut mis à la scène par M"® Lloyd et M^i» Royer, que remplaça plus tard M^^ Bianca sous les traits de la Farce.
L'interprétation actuelle a fait bonne figure devant le public des matinées classiques, et les « princes » de la critique, dispersés çà et là dans la salle, ne se sont pas moins amusés que la jeunesse des écoles.-
MM. de Féraudy (Pathelin), Truffier (le Berger), Leloir (le Juge), Laugier (le Drapier); M"^« Âmel (Guillemette) , se sont montrés dignes de leurs devanciers par leur gaieté communicative. Mais pourquoi avoir supprimé le prologue? Je le regrette pour la mémoire d'Edouard Fournier et pour les spectateurs de cette représentation.
Avant de terminer ma chronique sur le Pathelin ressuscité par Fournier, et dont tout le monde connaît les fourberies, JQ veux évoquer le souvenir d'un autre Pathelin, presque ignoré celui-là, dont Thomas Gueuliette, l'auteur badin des Parades, mais aussi l'éditeur érudit de Jehan de Saintré, de Gérard de Nevers, de Rabelais, de Montaigne, etc., donna une édition en 1748, avec préface et notes explicatives. La farce dont il s'agit a trois personnages, et met en action un pelletier, un prêtre et notre maître fripon.
Ce dernier choisit quelques pièces de fourrure, soi-disant pour le curé de la paroisse; puis, les paquets chargés sur son épaule, il conduit le marchand à Téglise, où le prêtre, qui s'occupe à « dépescher » ses pénitents, doit le payer en t)6l çt bon argent. Mais, tandis que sa
victime approche sans défiance, Pathelin insinue tout bas au prêtre que « voici un fils qui se veut à lui confesser », et dont le cerveau est dérangé.
Le quiproquo se devine : le pelletier réclame le prix de sa marchandise, le curé exhorte son client à rappeler ses esprits et pieusement « à dire Confiteor ».
Bref, les affaires se gâtent, et, tandis que nos compères se disputent, Pathelin s'esquive avec le fruit de son larcin.
Cette dernière bouffonnerie est très allègrement troussée, très divertissante, et ferait, à la Comédie-Française, un agréable pendant à la Vraie Farce de Maître Pathelin,
J'ajoute qu'à l'inverse de celle-ci, dont Tauteur est inconnu, la pièce éditée en 1748 a des origines à peu près certaines, et Thomas GueuUette, qui l'attribue à Villon, appuie son témoignage d'excellentes raisons : « L'édition gothique sur laquelle j'ai copié cette farce, écrit-il, était jointe aux Œuvres de Villon. Même papier, même gravure en bois, même style, même impression, et conformité d'une des friponneries de cet auteur avec la pièce de Pathelin et du pelletier. »
10 ITlU.
La Comédie-Franfaise au Salon des Champs-Elysées.
Avant d^entrer au Salon, j^évoque, comme l'an dernier, le souvenir du cercle de l'Union artistique, où j'ai trouvé trois portraits de comédiens du Théâtre- Français.
D^abord, celui de l'inimitable soubrette de Molière, que M. Ferdinand Humbert a peinte à mi-corps et de grandeur naturelle. Coiffée d'un chapeau noir à larges bords, revêtue d'un manteau de même couleur, M™« Samary est prise sur le vif.
J'ajoute que Tauteur du tableau a su mettre les charmes de sa palette au service de son très gracieux modèle.
L'image de M. Coquelin cadet, par M. Emile Friant, a tout l'air d'une photographie coloriée. C'est exact, mais cela
manque d'intérêt. Devant ce personnage sans relief qui nous regarde, les deux mains dans ses poches, nous restons absolument froids.
M. Crauk expose un buste ressemblant de M"<^ Brandès. Afin de conserver sa valeur au visage, dont la ligne est d'une précision et d'une fidélité rigoureuses, l'éminent sculpteur a répudié les accessoires et réduit les draperies à leur plus simple expression.
Au Salon des Champs-Elysées, où j'arrive à présent, je remarque encore un buste de M'^^ Brandès qui , lui , se distingue du précédent par le luxe des ornements. Flots de draperies par derrière et sur la poitrine; guirlande de fleurs à la ceinture! Quant à l'artiste elle-même, ce sont les attributs de . la tragédie : torche, masque, etc., dont M. Henri Nelson l'agrémente, qui la font reconnaître mieux que la figure.
M"«Tessandier, que M"« Beaury-Saurel a dessinée au fusain, grandeur naturelle, se présente dans une pose bien étudiée, bien comprise. La ressemblance est parfaite, et la physionomie quelque peu fatale de la comédienne trouve son encadrement voulu dans l'opulente chevelure que M*» Beaury-Saurel a ébou-
riffée autour de la tête et sur les épaules.
Le dessin de M. Fournery renferme de jolis détails. La robe, la coiffure poudrée, le pouf qui la surmonte, sont d'un rendu délicat et fin. Mais le personnage?...
Le catalogue insinue que c'est M^^ Bartet. Je ne m'y oppose pas.
M^^^ Amel a sa miniature dans le rôle de Guillemette, de Maître Pathelin, Cornette blanche, robe rouge échancrée par devant ; l'ensemble est agréable, et l'envoi de M^^* Isabelle Viteau serait sans défaut, si les tons en étaient mieux fondus et les ombres adoucies.
J'aperçois dans les galeries de tableaux un portrait auquel le catalogue n'attribue point de nom, et qu'il m'est facile de reconnaître. C'est la vivante image de M. Guilloire, le sympathique secrétaire général du Théâtre-Français. J'en félicite l'auteur, M. Henry Pinta.
Avant de descendre à la sculpture, afin d'y continuer mon inspection, je cite, parmi les gravures, un François Cùppée, de M. Mongin, qui nous soumet en même temps trois eaux -fortes pour l'édition nationale de Victor Hugo, et un Mounet'Sully, de M. Boilot, qui reproduit d'une ÙLÇon satisfaisante le sentiment du cadre original.
Me voici au rez-de-chaussée, où me sollicite une statue de M. Roufosse : la Tragédie, sous les traits de M^^^ Dudlay.
Le sculpteur ne pouvait souhaiter un modèle plus accompli. Il est fâcheux qu'au point de vue de la ressemblance il soit resté bien au-dessous de sa tâche.
Le bas du visage rappelle seul la jolie sociétaire. La tête manque de caractère.
Et les bras! Combien la forme en serait admirable si seulement ils étaient moulés sur nature. J'oubliais de dire que la Tragédie, prise au moment où elle va se percer le cœur avec un poignard, est dans une belle attitude, et que la draperie qui l'enveloppe de ses plis harmonieux dessine les lignes du corps sans faillir à l'austère chasteté que le sujet exige.
M, Briden expose l'image très ûdèle de M. Baillet.
A côté des comédiens, il importe de grouper les personnalités appartenant à la Maison de Molière, soit par leurs fonctions, soit par leurs œuvres.
Je commence par Emile Perrin, l'ancien administrateur général, dont le buste en marbre est un présent de M. Perrin fils à la Comédie- Française. Ce remarquable portrait, signé Guillaume, de l'In-
stitut, a Ml place désignée dans la talle des délibérations du Comité.
Des auteurs qui nous intéressent, le plus ancien est Regnard, représenté dans sa jeunesse, par M. Doublemard; puis Tiennent Sedaine, par M. Deloye, et Beaumarchais^ par M. Georges Loiseau. A ce dernier buste, plus grand que nature, il manque l'étincelle, mais le style en est châtié et résolument classique.
L'image de Victor Hugo est trois fois reproduite : buste en marbre, par M. Antonin Mercié ; buste en plfttre, par M. Balloni ; médaillon de marbre, par M. Rozet.
Je n'ai pas besoin de constater que l'œuvre de M. Mercié l'emporte sur les deux autres par la puissance du rendu ; cependant l'envoi de M. Balloni est d'une réalité saisissante, et la marque du génie se trouve en quelque sorte imprimée sur chaque trait du grand poète.
M. Colle expose le buste très réussi de M. de Bornier, auquel trois volumes servent de piédestal : la Fille de Roland, les Noces d'Attila et Mahomet, — Le bagage de trois académiciens 1
Le buste en marbre de M. Eugène Labiche, par M. Boisseau, est destiné à rinstitut, et l'auteur de la Cigale cA«f Iti Jburmii y paraîtra dans une tenue s^
vère : col droit et redingote boutonnée.
Non loin de M. de Borrelli, par M. de Saint-Seine, se trouve la statue d'Alain Chartier. Le héros rajeuni du vicomteauteur est debout, le bras droit en avant, la main gauche appuyée sur le ceinturon de son poignard. Sa physionomie, spirituelle et franche, est sympathique, en dépit de sa laideur. L'envoi est signé Moncel.
Deux statuettes maintenant : l'une, en bronze, par M. Picault, qui met en scène le Bourgeois gentilhomme marchant le jarret tendu, sa longue canne à la main et le bras gauche arrondi sur la hanche ; l'autre, en plâtre, de M. Loiseau-Rousseau, nous montrant Crispin dans son costume traditionnel.
Toujours Ophélie ! D'abord une statue en plâtre par M. Colle (déjà nommé), représentant la vierge de Shakespeare sollicitée par des voix mystérieuses. Son regard est extatique, sa chevelure en désordre, et ses doigts raidis se crispent sur l'oreille.
Dans le pastel de M^^^ Jehanne Sailly, Ophélie se dessine toute blanche parmi les verts roseaux. C'est une douce et mélancolique apparition.
Comment soupçonner l'héroïne d'Hdm-
let dans cette jeuae femme aux noirs cheveux qui flotte sur Peau bleuâtre d'un marais? M. Zacharie la nomme, et je yeux l'en croire. Pour moi, je n'aurais vu dans son tableau qu'une étude consdencieuse de la nature.
Au contraire, sous le titre assez vague de Désespérance, c*est bien à une Ophélie que hi^^ de Challié a prêté les séductions de sa couleur et les grâces de son pinceau. Avec ses mousselines transparentes, ses guirlandes fleuries et les blondes gerbes de sa chevelure, le personnage semble la muse de la poésie.
Le Malade imaginaire de M. Vibert est l'une des perles du Salon. A gauche, le médecin, coiffé de son bonnet pointu, consulte sa montre en inspectant le pouls de son client. A droite survient une fort belle personne, M™« Lloyd- Vibert, ce me semble, tout de velours habillée, qui apporte un plateau chargé de mets délicats. Évidemment le maître a traité la scène de Molière suivant sa propre fantaisie. J*ajoute que son malade n'a rien de commun avec « le malpropre et dégoûtant Argan >*. Celui-là est un bon vivant dont la mine est réjouie et l'œil émerillonné. Vêtu de rouge, douillettement pelotonné dans son fauteuil, il se
prélasse sous un parasol rouge. Imaginez un éblouissement, un feu d'artifice de couleurs.
« Ah çàl disait près de moi un visiteur à sa voisine, pourquoi diable M. Vibert a-t-il gratifié son malade d'une soutane de cardinal? — Parce que, répondit celle-ci^ il en a tout un stock dont il cherche le placement. »
II mai.
Une Famille (im repréaentation). — MM. Laroche, Le Bargy, de Féraudy, Albert Lambert ; Mmes Bartet, Barrettai Pierson, Marsy.
M. Henri Lavedan a eu, pour ses débuts, un double bonheur. Il a été joué à la Comédie-Française et il y est entré avec une pièce en quatre actes. Maintenant, la valeur intrinsèque de Tœuvre est-elle en rapport avec la bonne fortune du jeune auteur? Je n'en suis pas convaincu. M. Lavedan possède une imagination brillante et beaucoup d'esprit.
Plusieurs scènes de Une Famille sont traitées de main de maître, mais la comédie manque d'équilibre, les caractères renferment des contradictions fâcheuses; enfin, il y a dans l'ensemble un défaut de pondération, de logique, dont se plaignent tous ceux qui ont souci des saines traditions.
J'ai dit que M. Lavedan a beaucoup d'esprit; j'ajoute qu'il le montre avec
trop de complaisance, en, surchargeant sa pièce de scènes épisodiques où les mots abondent au détriment de l'action et de l'intérêt.
Une dernière critique : l'auteur, qui, par l'indépendance de ses moyens dramatiques, pactise avec la nouvelle école, n'en est pas moins « vieux jeu » quand il s'agit de dénouer une situation. Ses personnages ont, comme leurs anciens, l'art d'écouter aux portes ou de lancer à propos une lettre anonyme.
En résumé, M. Lavedan, dont le talent et les qualités personnelles sont indiscutables, a besoin d'acquérir de Texpérience et de la mesure pour devenir un auteur sans reproche.
Je retrace la pièce en deux coups de crayon :
Le commandant Chalus, explorateur distingué, membre de l'Institut, qui possède une ûlle d'un premier mariage, a convolé en secondes noces avec M°*^ Ferai, une veuve non moins charmante qu'exotique, qui a mis également dans la corbeille un enfant du sexe féminin.
Jeanne, la fille du commandant, s'est mariée avec le baron André Le Brissard, un libertin qui l'a négligée d'abord pourM'^Jauzelle, épouse divorcée, veuv^
laïque, — comme l'appelle M. Lavedan, — et qui porte maintenant ses vues coupables sur M.^* ChaluSy sa demi-bellemère.
Délaissée par son époux, Jeanne se concentre dans un double sentiment d'amour pour la mémoire de sa mère, d'aversion contre l'étrangère et sa fille Marie, sentiments passionnés qui s'alimentent et s'exaltent l'un par l'autre.
Cependant Marie, bien que justement irritée de la haine dont elle est victime, fera des avances à sa belle-sœur. Sur les conseils du vieux Gaspard, domestique au cœur tendre et à l'oreille dure, elle va droit à Jeanne et lui ofFre son amitié.
Les choses s'arrangeront sans doute. Mais tout à coup Jeanne aperçoit les dentelles de sa mère sur la robe de M^*« Ferai.
Alors sa fureur éclate, et l'entretien, commencé d'une façon touchante, se termine avec une brutalité presque révoltante.
J'en reviens à Le Brissard et à son caprice pour la commandante. M'** Jauzelle, cachée dans une serre, a surpris une déclaration et un baiser de son infidèle à l'adresse de M™« Chalus, qui accepte de lui un rendez-vous pour le lendemain.
Quelle belle occasion de revanche!
Notre vewe laïque ne la manque pas.
Vite, elle prévient le commandant par un billet anonyme qu'elle s'apprête à glisser dans une petite boîte placée sur le bureau de ce dernier, quand arrive Jeanne Le Brissard. Alors, et par un raffinement de perfidie toute féminine, M™* Jauzelle remet la lettre à sa rivale, en l'informant de ce qu'elle contient.
Ma belle-mère a un amant! Je pourrai donc me venger, pense Jeanne, et^ obéissant à son premier mouvement, qui est tout de rancune, elle introduit le billet dénonciateur dans la boîte paternelle. Mais, à peine cette mauvaise action e6t commise, que la jeune femme se repent, et qu'elle s'emploie de toutes ses forces à conjurer un dénouement fatal. Elle se jette au cou de Marie, que naguère elle accablait d'injures, et elle la supplie de l'aider à sauver sa mère.
L'heure du rendez-vous a sonné ; elle y court, et, tout d'abord, en chasse M™* Jauzelle, qui est venue au contraire pour jouir d'un drame de famille.
Que va-t-il se passer? Je veux vous l'apprendre. M"« Chalus, qui pour être coquette n'en demeure pas moins la plus honnête femme du monde, n'a consenti
au tête-à-tête que pour morigéner son demi-gendre à son aise. Elle le raille donc agréablement, et le renvoie à l'école et à ses devoirs conjugaux.
Le commandant sort d'un couloir où il s'est caché pour surveiller le rendezvous; il est ravi de sa femme, et ne témoigne aucune colère contre son gendre.
Comment en voudrait-il à cette ombre d'homme? Mais, comme il faut une punition pour la forme, il expédie Le Brissard à Tunis, ainsi qu'on mettrait un gamin au pain sec. Jeanne pardonne à son tour, car elle ne saurait avoir rien au cœur pour un être vulgaire, et, quand son mari s'écrie repentant : « Ah ! je suis un grand coupable! », elle répond très calme : « Dites un grand innocent. »
Ainsi se termine la comédie de M. Henri Lavedan.
Je n'enregistre que pour mémoire le personnage inutile d'Egrigènt, ami de Le Brissard, soupirant de Marie Ferai, explorateur comme le commandant Chalus.
M. Albert Lambert, qui le représente, en a tiré un parti convenable.
Pour être aussi un rôle épisodique, celui du vieux domestique sourd est un joli rôle que M. de Féraudy a supérieurement joué.
M"<» Pieraon a déployé dans MJ^^ Chalu8 une science et une souplesse de talent merveilleuses. Même remarque pour M^^ Bartet (Jeanne Le Brissard), dont la tâche était passablement ardue.
M"^* Barretta s'est montrée fort touchante sous les traits de Marie Ferai, et M. Laroche a paru le grave et imposant personnage que doit être le commandant Chalus*
M. Le Bargy a rendu avec un tact et une intelligence extrêmes l'antipathique André Le Brissard.
Au sujet de M"<* Marsy, disons qu'il hUtât toutes ses grâces et tout son charme pour faire supporter le vilain caractère de M"^* Jauzelle.
17 mai.
La Comédie-FraDçaise à l'Exposition du Champ-de-Mars.
La Société dite nationale des Beaux- Arts s'est merveilleusement installée au Champ-de-Mars, où elle possède un salon de conversation digne d'un palais. Je regrette, pour ma part, une scission qui a eu pour effet de décapiter l'exposition des Champs-Elysées, dont la moyenne, par parenthèse, demeure infiniment supérieure à celle de sa rivale. Mais je conçois le mobile de certains maîtres qui, en usant à la façon de nos grandes coquettes, se sont entourés de médiocrités notoires afin de briller d'un plus vif éclat.
Cela dit, j'entre dans mon sujet, car je TOUS entends m'accuser de faire de la critique, alors que je suis uniquement Id pour vous parler de la Comédie-Franfdse.
Sachez donc qu'à la sculpture je rencontre le seul buste de M. Edmond de Concourt, par M. Alfred Lenoir. L'auteur de Henriette Maréchal est rendu avec une puissance de talent remarquable, et le jury a bien fait de lui désigner une place d'honneur dans la galerie principale.
 la gravure, également, un unique échantillon : le cadre de M. Morse, contenant douze sujets, d'après M. Guillaume Dubufe (pour le Théâtre d'Emile Âugier).
J'en détache le portrait- médaillon de l'auteur; M"*« Plessy, dans le rôle de Clorinde ; M^^ Barretta , dans Célie ; M"^* Madeleine Brohan, dans Lais ; M^^^ Augustine Brohan, dans Rose; M. Got, dans Clinias : toutes figures pour lesquelles M. Morse s'est montré plutôt un habile graveur qu'un physionomiste fidèle.
Parmi les portraits à l'huile, il en est un hors de pair, et que je veux placer en vedette : c'est celui de M. Jean -Paul - Mounet (rôle de don Salluste), par M. Paul Robert. Il est admirable d'expression, de vigueur et de solidité. J'avais précisément vu le comédien la veille, dsnis Ruy Bios ; c'était à croire qu'il avait quitté la scène, tout costumé, pour venir s'enfermer, en chair et en os, dans son
grand cadre de bois. Je le retrouvais avec son chapeau à larges bords, son long manteau jeté sur l'épaule gauche, le poing fièrement campé sur la hanche, le regard froid impératif, haineux.
M. Roll se trompe d'âge, évidemment, quand il nous présente M. Coquelin cadet, ganté de blanc, vêtu de noir, qui nous sourit du haut de sa toile. « II vient nous dire un monologue », affirme le peintre, et le public de répondre : « Je le prenais pour un premier communiant! »
Citons, pour mémoire, l'image un peu pâle, mais très ressemblante, de M. Le Bargy, par M. Gustave Courtois. Ce petit tableau figurait l'an dernier au Cercle de l'Union artistique, et j'en ai parlé à propos du Salon de 1889.
La Lisette du Légataire universel, par le même artiste, est, au contraire, une nouveauté, et, bien que destinée au foyer de rOdéon, la mutine soubrette appartient de plein droit à la Comédie-Française. Celle de M. Courtois est gentille à croquer. Appuyée sur le battant d'une armoire de chêne, elle nous regarde d'un petit air éveillé qui fait bien des conquêtes. Sa jupe courte découvre une )ftmbe fine et un pied mignon; sous son
corsage rose se dessine une taille souple et gracieuse. Bref, le cadre n'appellerait que des éloges, si le peintre avait donné plus de consistance à sa couleur, et s'il s'était moins préoccupé de la serrure de Tarmoire, dont les ciselures, trop en valeur, accrochent forcément notre regard au détriment du personnage.
L'esquisse pour le foyer du Théâtre- Français, exposée par M. Guillaume Dubufe, n'est pas encore une œuvre, mais c'en est la promesse intéressante. La Comédie, planant dans la nue, sa coupe à la main, deux amours enrubannés de vert et de rose à ses cotés ; la Tragédie, voilée de crêpes noirs, emportée par un aigle aux ailes gigantesques; enfin, cette brillante réunion de femmes appuyées sur une balustrade, au-dessous des deux apothéoses, tout cela, se détachant bien en relief sur un ciel vigoureusement brossé, compose déjà un ensemble du plus heureux effet.
J'ai parlé d'antithèse ; il n*en est pas de mieux accusée que dans Lady Macbeth et Ophélie. Les figures de M. Alfred Stevens sont grandes comme nature. La première, qu'enferment de sombres murailles et de lourds piliers, porte un regard farouche sur la tache de sang qui souille sa
main criminelle, tandis qu'une lampe sépulcrale éclaire la scène de ses lueurs sinistres. C'est le mélodrame dans toute son horreur! La seconde, enveloppée de cheveux blonds qui descendent en flots d'or sur les épaules et sur la poitrine, encadrée de fleurs et de feuillage, lève ses beaux yeux vers le ciel. C'est la sereine poésie des champs; une idylle printanière 1
Que dire de VOphélie de M™« Madeleine Lemaire, sinon que ses iris embaument, qu'on cueillerait ses narcisses et ses bluets, tant ils sont nature. La robe de satin blanc dont est revêtue la vierge de Shakespeare fait également illusion par le moelleux de ses plis et les reflets chatoyants de Pétofife; mais le ton général du cadre est mièvre. Ophélie semble trop jeune, ses cheveux sont d'un blond fade, la pose est maniérée, le geste prétentieux, le regard incolore.
Encore un tableau, et j'aurai terminé !
M. Rixens met sous nos yeux Un Jour de vernissage au palais des Champs-Elysées, Dans un décor éblouissant de verdure, peuplé d^un monde de statues, est rassemblé le Tout- Paris, artiste ou élégant.
Parmi les célébrités actuelles, je cueille à TOtre intention M™* Samary, s'avançant
de face, le sourire aux lèvres, et dans toute la réalité de son charme bon enfant; puis^ à gauche, au premier plan, M"® Bartet dont je constate moins facilement l'identité. L'étoile du Théâtre - Français n'est ressemblante sur aucun de ses portraits; on la soupçonne dans celui-ci, c'est quelque chose.
8 juin.
La Fille de Roland (reprise). — MM. Mounet- Sully, Laroche, SilTaio, Martel, Villain, J.-P. Mounet; M^e Dudlay.
Je ne crois pas que, depuis quinze années, il se soit produit à la scène une œuvre aussi forte, aussi généreuse que la Fille de Roland.
Le public l'a acclamée le 1 5 février iSyS, date de sa première représentation; depuis cette époque, la brochure en est à sa cinquante-quatrième édition, et elle en aura bien d'autres. L'Académie seule fait la mine à l'auteur de ce drame éminemment noble, littéraire et patriotique!
Tandis qu'elle ouvre ses portes toutes grandes à des écrivains médiocres ou inconnus, elle laisse M. de Bornier dans l'antichambre. Caprice de vieille fille, ou iplutôt manque d'équilibre dans le recrutament de cet aréopage, qui compte, en
majorité, des historiens et des professeurs; gens fort respectables sans doute, mais d'une incompétence absolue quand il s'agit des choses du théâtre.
Une déception à laquelle M. de Bornier se montre, j'imagine, bien autrement sensible qu'aux lenteurs de ces messieurs à lui octroyer les palmes vertes, c'est l'interdiction de son Mahomet, frappé au moment même où cet admirable drame allait donner à la Fille de Roland un pendant digne d'elle.
De cette disgrâce, on doit chercher la première cause dans les scrupules mesquins du sultan et dans la prudence timorée de nos diplomates; mais il faut aussi en accuser certaine coterie qui, jalouse de la réputation de l'écrivain, se promit de ne point laisser jouer MahO' met. Elle s'est tenu parole, et, grâce à de sourdes intrigues, à des menées hypocrites, les efforts des avocats de la pièce ont été paralysés.
f La douleur de M. de Bornier en voyant s'évanouir ses plus chères espérances, nous la concevons, et M. l'administrateur général s'en est, comme nous, rendu compte. C'est ainsi que, ne pouvant rien contre le veto officiel, il a du moins offert à Tauteur, indignement dépouillé de
son bien, la seule réparation possible <;lans la circonstance : une brillante reprise de la Fille de Roland!
Je sors de la représentation, enthousiasmé de Pœuvre d'abord, daus laquelle M. de Bornier a mis toute son âme de patriote et de poète, puis aussi du jeu des artistes, profondément pénétrés des sentiments qu'ils avaient à exprimer. La salle est demeurée, durant les quatre actes, frémissante d'émotion, et les bravos se sont transformés à chaque instant en trépignements, en rappels et en ovations de toutes sortes. MM. Mounet-Sully, Laroche, Martel,Villain, dans leurs rôles de la création, ont été à la hauteur de leurs premiers succès. Mais je veux enregistrer le triomphe de M}^^ Dudlay, de MM. Silvain et J.-P. Mounet.
M^^ Dudlay, qui a prêté au personnage de Berthe les ressources de son merveilleux tempérament, a trouvé pour ce cri d'allégresse : « Âhi Gérald est vainqueur ! » une intonation qui est un trait de génie.
M« Silvain a rendu le caractère du comte Amaury avec une vérité terrible.
M. J.-P. Mouneti enfin» nous a préitaté un Charlemagne souverainement H Ml i t| lW iU X % n s'est surpassé dans sa
grande scène du troisième acte, et c'est avec l'autorité d'un tragédien de race qu'il a dit :
Qpand on m'an» couché sons le fonèbre ddme,
L'Empire sera-t-il oa colosse oa fimtAme?
Ma race vivra-t-elle nn siècle seulement?
— Je le saurai bientôt ! — Bientôt, en m*endormant
Du sommeil de la mort, m*enfnyant de la terre,
Je Ternd l'avenir sans voile et sans mystère...
Je laisse mon lecteur sous l'impression de ces beaux vers.
i8 juin.
Les Petits Oiseaux (i'« représentation à la Comédie-Française). — MM. Coquelin cadet, TrufSer, Leloir, Garraud, Cierh, H. Samary; M^^ Bertiny.
C'est le i" avril 1862 que la pièce de MM. Eugène Labiche et Delacour fut jouée pour la première fois au théâtre du Vaudeville, et c'est ce soir qu'elle a eu l'honneur de faire son apparition sur notre grande scène nationale.
Les acteurs de la création étaient Numa, Parade, Saint- Germain, Boisselot, etc., tous noms connus, dont les deux premiers, hélas! sont aujourd'hui rayés de la liste des vivants. Ceux de la reprise s'appellent Coquelin cadet, Truffier, Leloir, Garraud, etc., etc., dignes émules de leurs devanciers, et, comme eux, capables de soutenir le succès d'une œuvre farorablement accueillie dès le début.
J'ajoute aux interprètes de la dernière heure le^millant M. Samary, l'amusant M. Clerh et la jolie M^» Bertiny : un ensemble qui se passe de commentaires.
Au sujet de la pièce, je serai plus réservé. Eugène Labiche a composé des comédies infiniment meilleures.
Les Petits Oiseaux appartiennent à ce genre d'ouvrages faits pour séduire messieurs de l'Académie, qui s'attachent aux convenances et à la moralité plutôt qu'à l'initiative du talent. Mais la critique se montre moins exclusive, et, tout en rendant justice aux auteurs, qui ont répandu dans leur dialogue quantité de mots plaisants et de fines observations, elle eût souhaité une intrigue mieux nourrie, plus corsée; en un mot, une pièce pour les hommes, et non pour les jeunes personnes de nos écoles congréganistes. Il est vrai que nous sommes à l'époque des distributions de prix, c'est sans doute là ce qui a guidé le choix de M. Claretie.
31 juillet.
Attende\-moi sous Vormt (reprise). — MM. H.
Samary, Berr; MUet Ludwig, R. Boyer, Bertiny.
En ouvrant les Anecdotes dramatiques de l*abbé Delaporte, au paragraphe consacré à la charmante petite comédie Atten»
de^-moi sous l'orme, je lis : « Cette pièce a toujours été attribuée à Regnard et se trouve imprimée dans ses œuvres» quoiqu'elle soit réellement de Du Fresny, de qui Regnard l'avait achetée 3oo livres un jour qu'il avait besoin d'argent. Il est étonnant que Regnard ait souffert qu'on eût fait imprimer sous son nom l'ouvrage d'un autre, et plus étonnant encore qu'il ait lui-même contribué à cette erreur en •^appropriant cette pièce. »
L'allégation de Pabbé Delaporte est • Ce qui a pu la motiver, c'est que Du Fresny a âdt représenter effective-
ment au Théâtre -Italien une comédie dont le titre est conforme à celui de Regnard. Mais la pièce qui nous occupe appartient sans conteste à notre auteur; elle a figuré dans toutes ses éditions, et Du Fresny, qui a survécu à Regnard, ne Ta jamais revendiquée publiquement.
Il en est d'une œuvre littéraire comme d'un tableau ou d'une partition d'opéra, point n'est besoin de signature pour en deviner l'auteur, parce que la marque indélébile de son génie y est invariablement gravée.
Dès la première scène de Aitende^'tnoi sous Vorme, impossible de ne point reconnaître cet écrivain à la fois joyeux, spirituel et profond, que Voltaire glorifiait, et à propos duquel il disait judicieusement : « Qui ne se plaît pas avec Regnard n'est pas digne d'admirer Molière. »
Je n'insisterai point sur une pièce dont la trame légère et les aimables badinages vous sont familiers comme à moi; mais je veux y cueillir trois réflexions d'une grande vérité.
Voici la première : « On vient à bout de tout en ce monde, affirme Lisette ^ quand on sait prendre chacun par son
faible : les hommes par les femmes, et les femmes par les habits. »
C'est maintenant Pasquin, préparant Dorante, son maître, à une entrevue :
« Il faut que vous vous promeniez sans faire semblant de rien ; elle va venir sans faire semblant de rien ; pour lors, vous l'aborderez, vous, en faisant semblant de rien. Voilà comment se font les mariages des Tuileries »... et de partout, aujourd'hui comme jadis.
Encore notre valet raisonneur : « Sur la fin de ce siècle-ci les amants et les saisons se sont bien déréglés; le chaud et le froid n'y dominent plus que par caprice. »
Que pensez -vous de cette remarque datée de 1694? On la croirait de 1890!
L'interprétation de Attendez-moi sous Vorme ne présente aucune difficulté ; aussi rac semble-t-il superflu de décerner de grands éloges aux artistes qui Pont joué...
fort agréablement, cela va de soi. Peut-être W^ Bertiny est-elle un peu jeune pour le rôle d^Agathe. C'étaient au reste tous les jeunes qui donnaient ce soir : MM. H.
Samary, Berr ; M"«» R. Boyer et Ludwig, adorable, cette dernière, dans son travesti de Colin.
x5 août.
Ls Duc Job (reprise). — MM. Got, de Féraudy, Boucher, Garraud, Samary, Clerh ; M»** Rei.
chemberg et Montaland.
Encore une reprise perdue !
La Comédie-Française n*a décidément pas de chance depuis quelque temps. Ses nouveautés laissent le public indifférent, quand elles ne tombent pas à plat, comme la Bûcheronne , et les reprises qu'on lui sert, en attendant le chef-d'œuvre introuvable, ne le dérident pas du tout. Exemples : les doucereux Petits Oiseaux et le Duc Job, deux pièces passablement démodées.
Que voulez-vous? Ce n'est pas la faute de M. Claretie si le théâtre subit un temps d'arrêt, si les nouveaux sont impuissants à se frayer une route, et si les vieilles traditions, qui servaient jadis de règles aux anciens auteurs dramatiques,
font sourire les spectateurs quand ils ne les font point bâiller.
Dans le Duc Job, le procédé, la routine, le convenu, se rencontreift à chaque instant, et, sauf trois ou quatre scènes où rintensité de l'action énrieut pour tout de bon, l'ouvrage se traîne péniblement à travers des lieux communs vulgaires et des tirades fastidieuses.
JeandeRieux adore Emma, sa gentille parente, qui est riche et s'accommoderait d'autant moins des 6,000 livres de rente de son cousin qu'elle professe pour les chevaux, les équipages et les diamants, un culte particulier. Cependant l'amour fait tout doucement son chemin dans le cœur de la jeune fille, et la cause de Jean est gagnée. Mais un mariage purement sentimental serait peu dans les goûts d'Emma. M. Léon Laya l'a compris sans doute, et, en digne émule de M. d'Ennery, il octroie un héritage de 4 millions à son héros, afin d'assurer dans l'avenir l'union parfaite des époux...
ce qu'exige la sempiternelle convention !
A son origine, le Duc Job obtint un succès fou et compta trois cents représentations. Peut-être le talent de ses premiers interprètes : MM. Got, Provost, Talbot, Monrose; M»«* Nathalie, j^milie
Dubois, 7 contribua-t-il pour une large part. M. Got, qui a cédé son rôle de Jean à M. de Féraudy, figure encore au programme, et M. de Féraudy tient, luimême, d'une façon remarquable le personnage de son illustre maître. M"^ Reichembergest une Emma non moins blonde et non moins idéale que M'^* Dubois; enfin M"« Montaland, MM. Boucher, Garraud, Samary, Clerh, etc., s'acquittent de leur tâche à la satisfaction de tous.
Je serais bien surpris, pourtant, si la reprise du Duc Job dépassait douze représentations.
i6 septembre.
Mort de M>* Stmary-Ltgarde.
Le jeudi i8 septembre , dans Taprèsmidi, et à l'heure des répétitions, une nouvelle funèbre portait la désolation au foyer de la Comédie-Française : M"* Samary - Lagarde venait de succomber à une fièvre typhoïde qui s'était déclarée à Trouville, — une dernière crise, un flux de sang... puis, plus rien !
Tout le monde sanglotait, les vétérans du théâtre comme les plus jeunes; on se disait tout bas sa douleur, ainsi que dans une chambre mortuaire, et les choses elles-mêmes, s'enveloppant d'un crêpe mystérieux, paraissaient obéir à la grande ombre de Molière, qui pleurait la plus adorable soubrette de sa Maison.
Le I*' septembre, Jeanne avait reparu dans le Monde où l'on s'ennuie, une pièce qui lui valait d'ordinaire un succès de
larmes. Ce soir- là, cependant, elle se montrait inquiète, troublée : le public lui faisait peur! Malaise secret, indéfinissable, qui est trop souvent le présage d'une fin prochaine.
Le lendemain, elle demandait à M. Claretie la permission d'aller à Trouville avec ses deux poupées y et de leur chercher la santé dans cet air où , suivant la belle expression de M. PAdministrateur général, sans le savoir, elle buvait la mort.
Quand M™« Samary, sur l'ordre du médecin, fut ramenée à Paris, elle était perdue. Un mal terrible envahit tout son être, flétrissant l'un après l'autre les charmes et les grâces infinis de sa personne; et, lorsque la fièvre eut accompli son œuvre sacrilège, la victime expira en murmurant le nom de son mari et de ses enfants, qui occupaient la première place dans son cœur.
Ne me le disait-elle pas un jour? «Si je suis amoureuse du théâtre, je suis folle de mes fillettes et de leur père. »
C'est à cette folie-là que M"^^ Lagarde doit les plus beaux hommages rendus à sa mémoire. Les mères de famille sont venues spontanément apporter des cou« rennes sur sa tombe, et » dans les foyers
b o' jrgc ois C3m3e au farer de la Comédie- Frarçaise, on a pleuré sur cette femme d'éiîie dont les Ternis domestiques ^laieot mssurémemt les tmlenti de comédienne.
Ces talents étûent pourtant à ce point remarquables qu'ils lui aTaient conquis une éclatante renommée. Soubrette par vocation, elle trourait au besoin, dans Antoinette de VÉtimcdle et dans Suzanne du Monde où l'on s'ennuie, des accents pathétiques qui attendrissaient la salle entière.
Telle se montrait Tartiste et telle était la femme, dont la sensibilité demeurait exquise sous les dehors d*une gaieté radieuse et expansive jusqu^à Pexubérance.
Je me rappelle M** Samary sous les traits de Martine, de Dorine, de Madelon :
c'était un éblouissement d'esprit et de fraîcheur; le rire étincelait joyeux sur ses lèvres; sa physionomie, adorablement épanouie, s'illuminait d'un bonheur idéal.
Heureuse! elle l'était et le confessait arec franchise.
Enfant gâtée du public, entourée d'une famille dont elle était l'idole, pas un nuage n'avait terni l'éclat de son ciel.
Hélaal la loi fatale qui préside aux des-
tinées humaines et qui fait nos misères moins rares que nos joies ne perdait pas ses droits.
Plus Jeanne avait été comblée par la fortune, et plus lourde devenait sa dette.
Aussi la mort, la surprenant à l'apogée de sa gloire et de son bonheur, la toucha-t-elle du bout de son aile pour Tétendre toute froide sur sa couche funèbre.
Alors s'évanouirent les trésors dont la nature l'avait comblée. Les feux de son regard s'éteignirent à jamais; l'incarnat de son visage disparut sous de livides pâleurs, et sa rieuse bouche se ferma pour l'éternité.
Les fleurs elles-mêmes, ces fleurs qu'elle aimait tant jadis et qui tiraient de sa luxuriante jeunesse une partie de leur éclat»
déposées maintenant sur la morte, se fanent au contact glacé de son corps.
Mais écartons de notre pensée cette lugubre image, et que Jeanne Samary demeure^ dans notre souvenir, telle que nous l'avons connue et admirée, telle aussi que les annales de la Comédie-Française la transmettront vivante à la postérité.
30 septembre.
Premier début de M^^* Moreno dans Ruy Blas,
M"* Moreno est à la fois Penfant privilégiée de Melpomène et de Thalie, si l'on s'en rapporte au jury du Conservatoire, qui lui a décerné les seconds prix de tragédie et de comédie au concours du 24 juillet 1889 et qui a placé sur son front, le 23 juillet i8go, les couronnes des deux premiers prix.
C'est là un brevet d'intelligence et d*aptitude dont je suis loin de contester la valeur, et je veux admettre qu'au point de vue de l'instruction, l'élève de M. Worms sait tout ce qu'on peut apprendre.
Mais la pratique ne compte-t-elle pour rien, et un succès remporté cette année-ci au Théâtre d'Application, dans V Infidèle de M. Porto-Riche, a-t-il donné l'expérience des planches à la très jeune M^^* Moreno?
Personne ne le pense, et je demeure persuadé que la Comédie-Française se charge fort mal à propos du noviciat des élus du Conservatoire.
Il arrive, en effet, à presque tous des mésaventures analogues à celle dont la débutante vient d'être victime dans Ruy Bios.
M^* Moreno, sous les traits de la reine, succédait à M™*" Sarah Bernhardt et Bartet; comparaison impossible à soutenir.
De plus, elle paraissait à côté de M. Mounet-Sully, le passionné, le fougueux, l'illuminé Ruy Blas! Quelle figure pouvait faire la petite écolière de la veille? Son jeu a manqué d'émotion, son attitude de moelleux, sa voix de charme attendri, et, si quelques bravos ont marqué la fin du second acte, ils étaient uniquement provoqués par la façon irréprochable dont M^* Moreno dit les vers.
« Insuffisant! très insuffisant! » murmurait-on autour de moi, quand le rideau fut tombé sur le dénouement. — Eh! Messieurs, suspendez votre jugement, je vous prie. On a eu le tort de vous présenter un fruit vert, laissez-le mûrir, et peut-être il deviendra savoureux.
36 septtmbrt.
La Maison de campagne (reprise). —MM. Truffier, Samary, Clerh, Laugier, G. Berr; Mlle* Ludwig, Bertiny.
Comme le dit M. Sarcey, « rien de plus simple et de plus nu que les scénarios habituels de Dancourt. Il ne se donnait guère la peine de nouer une intrigue, et pourtant, dans ces scénarios bâtis à la diable, que de trouvailles scéniques qui révèlent l'homme de théâtre! »
Et, en effet, Dancourt était excellent comédien, en même temps qu'auteur dramatique.
Le Théâtre -Français pouvait choisir entre un assez grand nombre de pièces :
le Chevalier à la mode, la Folle Enchère, le Tuteur, les Trois Cousines y etc., etc.; il a repris la Maison de campagne; je ne vois pas de mal à cela. Toutes les comédies de Dancourt se ressemblent. Elles sont coulées dans le même moule : lé-
gères, badines, mais d'une invention naïve et d'un intérêt médiocre.
Ce sont de petites études de caractères, des tableautins de mœurs sans grande portée que viennent égayer, de temps à autre, un mot spirituel ou une situation originale.
Si la Maison de campagne ne comprend qu'un seul acte, en revanche elle ne renferme pas moins de dix-huit personnages.
Vous me demanderez comment tant de gens tiennent dans un cadre aussi exigu.
Très à leur aise, je vous assure, d'autant que, pour la plupart, ils ne font que traverser la scène.
\|me Bernard adore la compagnie et elle attire dans sa villa toute une nuée d'amis ou d'indifférents. M. Bernard, au contraire, recherche la solitude par goût et par économie. Il enrage de la manie de sa frivole épouse, et, pour en avoir raison, il imagine un expédient assez drôle.
Au-dessus de sa porte, il suspend un bouchon de lierre avec cette enseigne :
A Vépée royale.
Voilà sa maison transformée en hôtellerie, et le propriétaire, habillé en aubergiste, qui offre, moyennant finance, bon gîte et table appétissante.
Cependant, le stratagème ne laisse pas de tourner à la confusion de son inventeur. On se fâche ; M'"^ Bernard est furieuse contre son mari, et Éraste, un amoureux éconduit, rentre dans la place en feignant de prendre la villa pour un cabaret ouvert à tout client.
Le petit bout d'intrigue est dans ce dernier incident. Éraste aime Marianne, fille de Bernard, qui se refuse d'abord à la marier, et finalement la donne à son soupirant, à condition qu'il achètera sa maison de campagne, dont, à l'avenir, il fera les honneurs et la dépense.
Je ne puis insister sur chaque personnage de cette lanterne magique. Je citerai pourtant la spirituelle et piquante M^^° Ludwig en Lisette, la jolie M"« Bertiny sous les traits ingénus de Marianne.
Puis MM. Trufiier, Samary, Clerh, Laugier, G. Berr, qui font assaut de verve et de belle humeur.
12 octobre.
Premier début de M. Marais dans le Misanthrope.
M. Marais a trente-sept ans, et déjà sa réputation est des plus brillantes.
Deux fois couronné au Conservatoire^ où il obtint, en iSyS, le second prix de comédie (rôle d'Alceste), et le second prix de tragédie (rôle de Néron), il compte autant de succès que de créations dans les quatre théâtres où il est allé jusqu'ici cueillir des lauriers.
Pour ne rappeler que les principales :
les Danicheff, à POdéon ; Michel Strogqf, au Chfttelet; Serge Panine, au Gymnase; Théodora, à la Porte-Saint-Martin.
Bref, M. Marais, l'élu de la fortune et du public, eût savouré un bonheur parfait si une idée fixe ne se fût emparée de
lui , si une ambition , très louable du reste, ne l'eût absorbé tout entier.
Depuis plusieurs années, il ne formulait qu'un désir : entrer à la Comédie-Française; et, pour en arriver à sa réalisation, il s'était imaginé d'offrir à M. Claretie de le prendre à l'essai, sans engagement préalable, se résignant à partir après ses débuts, s'il ne réussissait pas.
Aujourd'hui, le vœu de l'artiste est satisfait, M. Marais a franchi le seuil de la Maison, oii il débute dans le Misanthrope,
Pourquoi a-t-il choisi cette pièce? Sans doute en souvenir du rôle qui, jadis, lui valut un prix au Conservatoire. En tout cas, c'était acte de haute vaillance^ car bien des talents éprouvés s'y sont perdus.
Lui-même mesurait toutes les difficultés de la tâche entreprise, et le public s'en est vite aperçu au trouble qui agitait le comédien durant le premier acte.
Je me demandais, pour ma part, comment il irait jusqu'au bout.
Crainte exagérée; M. Marais me Ta prouvé en reprenant peu à peu son sangfroid et en donnant ensuite tous ses moyens.
Maintenant, de quelle façon le débutant a-t-il rendu le personnage? Plutôt
en romantique qu'en classique; avec une fougue et des emportements qui ne sont point dans le caractère d'Alceste.
Il ne faut pas Toublier, en effet. Pour être un brutal, un ours mal léché, comme on Pa souvent appelé, Alceste n'en demeure pas moins un grand seigneur, et, même dans ses boutades de misanthropie, dans ses accès de colère, il garde une mesure dont M. Marais s'est trop souvent écarté.
Cela dit, je constate que le débutant s*est gagné les sympathies de ses juges.
L'organe est chaud, pénétrant; la physionomie franche et mobile, le geste aisé, la démarche facile ; et, si l'on doit adresser un reproche à l'artiste, c'est une exubérance que l'habitude de la Maison corrigera, j'espère.
Au demeurant, M. Marais a interprété son rôle en comédien habile, et il a su donner aux vers de Molière une énergie singulière.
Le couplet J'aime mieux ma mie, 6 gué! a été détaillé avec une émotion communicative, et, quand de sa voix mordante il s'est écrié, au dénouement :
Je vais sortir d'an gooffre où triomphent les vices Et chercher sur là terre on endroit écârté Où d'être honme dlioaiwiir on ait U liberté,
on ne lui a pas marchandé les applaudissements. C'est là un premier début honorable. A bientôt le second, dans Thermidor de M. Sardou.
3 5 octobre.
La Parisienne {f représentation à la Comédie-Française). — MM. de Féraudy, Prudhon, Le Bargy; W^— Reichemberg, Lynnès.
Quand M. Gondinet fit représenter la pièce qui valut à M. Coquelin un si légitime succès, il adopta le titre de Un Parisien, dans la crainte qu'on ne prît pour la personnification de Tespèce ce qui, en somme, ne devait en être qu'un type particulier.
M. Henry Becque eût bien fait d'en agir de la sorte et de nommer sa comédie Une Parisienne, attendu que Clotilde, son personnage principal, ne résume nullement la Parisienne, c'en est tout au plus une fâcheuse exception.
Nos charmantes mondaines peuvent être frivoles, coquettes, quelquefois légères, mais elles ne sont pas froidement
perfides, et ne se font point de Tadultère une innocente distraction.
C'est pourtant le cas de M"« du Mesnil, qui trompe un premier amant avec un second, et qui reprend le premier en se disant tout sans façon : « Nous sommes bien faibles, c'est vrai, avec celui qui nous plaît, mais nous revenons toujours à celui qui nous aime. »
Or, notez que cette profession de foi, M. Henri Becque la place dans la bouche d'une femme du meilleur monde, d'une mère de famille absolument heureuse dans 'son ménage, ainsi qu'elle le confesse elle-même : « J'avais un mari, des enfants, un intérieur adorable »^ et elle ajoute, parlant à Lafont, le premier amant : « J'ai rêvé du ciel! vous voua êtes chargé de me démontrer l'impossible. Je ne sais ce qui se serait passé avec un autre... c*est fait, c'est fait, je ne vous en veux pas, mais ça a été la première et la dernière fois. »
Ce qui se serait passé avec un autre?...
Clotilde le savait fort bien, puisque après Lafont elle s'était livrée à Simpson; la première faute n'avait été, par conséquent, que le prélude d'une seconde.
Absence totale de sens moral, telle est k nature intime de M** du Mesnil, qui
trompe et ment avec une égale indifférence, et qui, incapable de remords, aussi bien au dénouement que durant toute la pièce, donne, à l'instant où le rideau va tomber, un rendez-vous à son amant :
« J'irai vous voir quand vous voudrez...
— Tu m'aimes?... — Je t'adore 1 >» Et voilà, selon M. Becque, la Parisienne de nos jours. Dans quel monde interlope a-t-il donc cherché son type?
Il suffît d'un mot pour décrire les deux amants de madame : l'un est un crampon, suivant notre langue fin de siècle, et l'autre un gommeux; le premier assomme tout le monde par les scènes continuelles qu'il fait à sa maîtresse^ le se~ cond, personnage insignifiant, traverse seulement la pièce, et Clotilde est la seule à s'en plaindre.
Quant à du Mesnil? Ah! celui-là n'est pas une exception, c'est bien un vrai mari avec son aveuglement et ses allures peu galantes. Il ne sait qu'inventer pour attirer au logis l'amant de sa femme, et il est, auprès de Clotilde, d'un sans-géne fort désobligeant : « Aujourd'hui, lui dit-il au second acte, je suis de très mauvaise humeur et j'aurais préféré rester avec toi. » Ou encore, devant elle, à Simpson : « J'ai pris cotte habitude, après
mon déjeuner, de me reposer un instant; c'est le seul moment où je me sente bien che:( moi, » Voici enfin une réplique malsaine dont Clotilde a lieu de s'offenser, malgré son manque de scrupule : « La jalousie, explique du Mesnil à Lafont, c^est la privation, pas autre chose. Si tu étais marié tu ne serais pas privé, et tu ne serais pas jaloux. »
Ces quelques citations, qui sont venues d^elles- mêmes au bout de ma plume, donnent une idée sommaire du ton de la pièce, si l'on peut appeler « pièce »
une série d'entretiens qui se déroulent sans intrigue, sans intérêt, sans aucune combinaison scénique.
A côté de mots déplacés dans la bouche d'une femme du monde, tels que :
c< Il est embêtant, l'amour », ou : « La mâtine!», etc., etc.. mots d'un réalisme déplorable, il y a dans la Parisienne une science d'analyse profonde, une vigueur allant parfois jusqu'à la brutalité, enfin de l'esprit, — un esprit sceptique, — à profusion. Personne ne conteste la valeur de M. Henri Becque. Certes il en a, et beaucoup; mais un peu d^action n'eût point nui à son ouvrage, dont le succès se Ittt cecentué davantage.
W^ Reichemberg, qui est sortie pour
la seconde fois de son rôle d'ingénue en jouant Clotilde après Margot, a prouvé que son talent délicat, fin et gracieux, s'assouplit à tous les genres. M. de Féraudy a rendu au naturel le caractère du mari; M. Le Bargy possède Télégance convenable au personnage de Simpson, et M. Prudhon, quoique trop solennel dans Lafont, s'est bien acquitté de sa lourde charge. Il n'était échu à M"« Lynnès que le rôle épisodique d'Adèle, la femme de chambre ; je le regrette vivement.
II novembre.
Premier début de M. Jean Coquelin dans le Dépit amoureux.
C'était aujourd'hui grande et joyeuse fête dans la Maison de Molière : on y accueillait un nouveau venu avec tous les égards dus... à sa famille. La dynastie des Coquelin après celle des Brohan !
Jean , fils de Constant , faisait son premier début dans le Dépit amoureux , à côté de son père : celui-ci en Mascarille, celui-là en Gros-René ; tous deux d'organe et de diction si pareils qu'en fermant les yeux on se fût demandé lequel parlait, du valet d'Éraste ou de celui de Valère.
Je disais tout à l'heure que c'était grande fête à la Comédie, et, en vérité, )e n'y ai jamais vu plus brillante chambrée. La salle et les couloirs étaient combles. Au foyer du public, au foyer des
artistes, se pressaient des notabilités de tous les mondes : acadéaaiciens, ministres, financiers, écrivains, députés; il semblait que le Paris de haute marque se fût donné rendez-vous pour encourager, par sa présence, les premiers pas du fils sur la scène illustrée par le père.
Le débutant s'est montré, d'ailleurs, digne de la sympathie exceptionnelle qu'il inspirait.
On Ta applaudi dès sa première réplique, et la réussite est allée grandissant jusqu'à la fin de la pièce.
A la chute du rideau , Jean Coquelîn a été rappelé trois fois, et il a dû reparaître d'abord avec ses camarades, puis avec son père, — plus ému que lui du triomphe de Gros -René, — enfin tout seul. Les bravos n'en finissaient plus.
Je ne m'arrêterai pas aux détails d'un rôle dont le débutant s'est tiré à son honneur; mais je résumerai mon impression, qui est aussi celle du public, en constatant que Jean Coquelin a plu tout de suite par sa physionomie ouverte, son air de bonne humeur, l'ampleur de son geste et la franchise de son maintien.
Peut-être lui reprochera-t-on quelque emballement dans une ou deux tirades; effervescence bien naturelle et qui témoi-
gne de sa passion pour son art ! C*est que Jean Coquelin est comédien par vocation.
Vainement ëon pire résista tout d'abord k un entraînement qui se manifestait chez son fils dès Page de six ans. Il lui fallut bien reconnaître que la nature était la plus fbrte, et s'incliner devant elle.
Alors il prodigua au jeune enthousiaste ses soins éclairés, il l'aida de son exemple, dirigea ses études, et, plus tard, il le fit jouer auprès de lui , dans ses tournées, afin de le familiariser avec la scène.
Si bien qu'aujourd'hui Télève vient de débuter avec un succès dont le maître a lieu d'être fier, et que la salle a ratifié par de joyeuses et unanimes acclamations.
20 novembre.
îr début de M. Dehelly dans VÉcole fbmmes. — Les Jurons de Cadillac (l'o Sseotation à la Comédie-Française). — «oquelin et MUe pierson.
r a quelques jours, les journaux toisaient part d'une importante inon : le rapport de M. Larroumet, sur des beaux-arts, était déposé, dii; il n'y manquait plus que la sire du ministre.
('agissait d'exiger des lauréats du rvatoire deux années de stage avant dmission à la Comédie -Française, aiesure était excellente : elle devait journée, — ce qui eut lieu, tout jeunes gens continueront donc »roduire, comme par le passé, sur grande scène nationale avec nos liens d'élite pour partenaires.
Eh bien! je l'ai constaté à propos de M"« Moreno, et je le répète au sujet de M. Dehelly, Tusage est funeste à tout le monde, et en particulier aux débutants.
Voyez celui-ci, disciple préféré de M. Delaunay, qui s'écriait, dans son enthousiasme : « C'est moi à vingt ans! »
— un très jeune homme que sa nature, son intelligence spéciale, ses qualités physiques et les attraits multiples de son jeu, désignaient au rôle d'amoureux.
On le cueille au Conservatoire, où le premier prix vient de lui être décerné par acclamation, et, sans lui laisser le temps de respirer ni de secouer la poussière de la classe, on le transporte dans la Maison de Molière, où on lui confie le personnage d'Horace, dans l'École des femmes,
La charge est lourde, surtout avec M"« Reichemberg, l'adorable et très parfaite Agnès, pour lui donner la réplique.
Alors, qu'arrive-t-il ? M. Dehelly se trouble; la peur s'empare de lui. Au lieu de s'inspirer de son illustre maître, il le copie servilement ; sa grâce naturelle disparaît et son entrain tourne à l'agitation. Ce n'est plus la flamme de la jeunesse qui brille en sa personne, c'est un incendie qui s'allume. Il va, vient, se
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démène de façon à étourdir les spectateurs en s'étourdissant lui-même.
Cependant M. Dehelly a été applaudi et rappelé! Confiant dans le verdict du Conservatoire et dans l'opinion de M. Delaunay, — un fin connaisseur, — le public a bien voulu voir, dans le débutant, Partiste de demain, et non celui d'aujourd'hui.
Le résultat est maigre, et deux années de stage sur une scène secondaire eussent préparé M. Dehelly à mieux qu'un prix d'encouragement !
En même temps que l'École des femmes, la Comédie -Française donnait les Jurons de Cadillac, une amusante bluette qui fit le tour des salons parisiens après avoir obtenu, au Gymnase, un très .vif succès. Avec M.. Coquelin et M^^ Pierson pour interprètes, ce petit acte devient un régal ; mais son entrée au répertoire estelle justifiée?
On me dit que c'est un dédommagement offert à M. Pierre Berton, son auteur, dont une pièce, VHonneur, reçue en 1881, n'a pas été jouée.
Ce n'est point, à mon sens, une raison suffisante.
5 décembre.