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verbal devient un idéal littéraire; le passeport devient le nec plus ultra du portrait. Ce n'est que dans les temps où Faction languit que l'observation peut se faire outrancière à ce point.
Les époques qui ont produit n'ont pas eu de tels loisirs pour décrire, et les gens sont bien malades quand le médecin ne trouve plus rien à faire qu'à leur tâter perpétuellement le pouls.
Voyez plutôt ce qui se passe pour le théâtre. Jamais il n'a inspiré tant de livres, tant de mémoires et coûté de tels flots d'encre à la critique. Jamais cependant non plus il n'a semblé plus près de disparaître de nos mœurs. Il n'y a pas d'illusions à garder à ce point de vue. Le goût des nobles jeux de la scène tient une place de plus en plus petite dans l'ensemble des goûts du public. La foule grossière va aux exhibitions et aux acrobaties, n'ayant plus qu'à crier le Panent et circenses antique.
Les raffinés se précipitent aux audi-
^ions musicales^ qui sont devenues le grand attrait des dimanches parisiens.
Maisle drame, qui s'y intéresse encore?
niais qui acclame la comédie sérieuse ?
Les ouvrages gais ont conservé un succès de digestion dont l'art a autant de raison de s'enorgueillir que le chris^ tianisme des qualités médicales de la chartreuse. Je vous dis que ce plaisir, qui fut un des plus grands de l'esprit, s'en va.
Il suffit de parcourir les volumes de critique de Jules Janin et de Théophile Gautier pour s'en convaincre. Pas de semaine, en leur temps, où une dizaine de pièces ne fussent représentées dans différents théâtres. C'est à peu près autant que pendant une année tout entière aujourd'hui.
Est-ce la faute des auteurs qui n'ont plus les dons inventifs de leurs devanciers ? Leur tâche est devenue plus difficile, la terre ayant été largement moissonnée devant eux. M. Régnier me prouva
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un )Ottr, documents «n main, qu'il n'é* tait guère de combinaison dramatique, j'entends de chocs de sentiments mis en présence, qu'on ne trouvât dans l'œuvre immense de Scribe.
La terreur d'être inconsciemment plagiaire n'est pas faite pour encourager les dcbutants-^D'ailleurs, il y a ici cercle vicieux: les auteurs manquent parce que les débouchés se ferment devant eux, par l'habitude qu'ont prise les directeurs de ne plus jouer qu'un ouvrage ou deux par saison.
£st-*ce donc ceux-ci qu'il faut accuser?
Je n*ai jamais bien compris comment, en faisant rentrer violemment dans ses frais une pièce/ en la maintenant sur Taffîcbe longtemps après qu'elle ne fait plus ses frais, on s'enrichissait fatalement. Ce raisonnement à la Gribouille, qui est celui de la plupart de ces messieurs, me dépasse absolument. Pourquoi Pierre serait-il condamné à payer ses dettes quand il n'a plus d'argent et
que Paul e$t là^quia pwt-étre un million dans sa baurse ? /
Il se faut entr'aijder; c'est la Ipi de nature.
Mais ce sont choses d'administration intérieure qui ne nous regardent pas, et les directeurs sont avant tout des commerçants que nous n'avons pas le droit de transformer en Mécènes.
Je ne rendrai pas davantage les comédiens responsables de ce triste état du théâtre. Ce ne sont pas eux-mêmes qui se sacrent étoiles, et ce n'est pas leur faute si le public, quand il se passionne pour l'un d'eux, ne voit plus que lui dans les ouvrages qu'il interprète. Il est certain que c'est M'"^ Judic seule qu'on allait voir aux Variétés, et que c'est M** Sarah Bernhardt seule qu'on va voir à la Porte-Saint^Martin, non pas les œuvres de M. Hennequin ou de M. Sardou. Ces dames auraient bien tort de ne pas profiter d'un engouement
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aussi honorable pour le talent qu'elles ont tout lieu de se croire.
Mais que prouve cet engouement même ? Précisément que ce n*est ni à ceci ni à cela qu'est due la décadence indéniable de la scène, mais à ce fait, bien autrement grave et irrémédiable, que la foule, la lettrée et Tautre, ne s'intéresse plus ù cette formule littéraire de la pensée.
La grande prospérité de la Comédie- Française, pendant quelques années, a pu donner le change sur ce point. On a vu, par rabaissement des recettes de l'an passé, ce qu'il en fallait penser et si ceux-là avaient raison qui, dansileur optimisme, tiraient de là un favorable augure pour le goût public s'épurant et n'allant plus qu'aux choses vraiment belles. 11 y aurait d'ailleurs eu beaucoup à répondre à cela. Il ne me paraît pas prouvé qu'en laissant à l'Odéon l'honneur de représenter les Érimtyes de Leconte de Lisle, le dernier ouvrage de
Vacquerie et le Severo Torelli de François Coppée, la maison de Molière ait été aussi bien inspirée par Tamour du grand art que par la bonne confraternité.
La façon dont sont reçus les ouvrages à la Comédie -Française , par un jury uniquement composé de comédiens même fort distingués, en fait plutôt un conservatoire des grandes traditions d'interprétation qu'un conservatoire des grandes traditions littéraires. Que ces Messieurs ne s*y trompent pas ! L'autorité de leurs arrêts gagnerait beaucoup à l'adjonction de quelques lettrés , et j'imagine que Coquelin lui-^même ne se trouverait pas déshonoré pour être assis au même tribunal, -— comme juge s'entend, — à côté d'Emile Augier, par exemple.
Ces réserves faites, par rexcellence des artistes qui y figurent plutôt que par le discernement avec lequel son répertoire est pourvu, ce noble théâtre
lïmt encore certaiaenient la première place, et aucune autre scène ne saurait être justement comparée à cette grande scène«
Aussi, tout ce qui la touche est-il une source puissante d'intérêt. Il n'est donc pas étonnant que son histoire de chaque jour, ou plutôt de chaque soir, soit scrupuleusement notée par les derniers fervents d'un art qu'elle semble destinée à défendre jusque dans ses derniers retranchements. Après Arsène Houssaye, qui nous a laissé les mémoires anecdotiques de sa direction; après M. Georges d'Heylli, dont les savantes recherches feront éternellement autorité; après M. René Delorme, dont le nom a été justement remarqué, voici M. Charles Gueullette qui apporte sa pierre à Tédi»
fîce, une pierre finement taillée et d'un grain solide.
Je n'ai pas à me défendre de Tamitié fraternelle que je porte à l'auteur pour recommander un volume qui se recom-
mande deux fois pajr lui-mêine, étant donnée la nature attachante du sujet qu'il traite et étant donnée aussi la con^ science avec laquelle il est traité.
Je dirais volontiers de la critique de Charles Gueullette ce que Montaigne disait de ses Essais immortels, qu'elle est avant tout « de 'bonne foi ». Non pas que cette qualité manque, en général* à la critique contemporaine, mais parce que ceux qui la pratiquent quotidiennement ne me paraissent pas tous aussi parâiitement dégagés des camaraderies inconscientes et légitimes que Tauteur de ces pages sans prétention.
Les choses y sont jugées avec infini»
ment de bonhomie et de sagacité à la fois, un peu comme le public juge quand aucune passion ne vient à rencontre de ses instincts de justice. Ce sont les impressions d'un esprit vraiment sain et vraiment fin, qu'aucune coterie litté* raire n'a enrégimenté, parfaitement in* dépendant par conséquent, sincèrement
dévoué, d'ailleurs, non pas à telle ou telle école, mais aux lettres en général, dans ce qu'elles ont d'éclectique, sage* ment.
Je crois que le lecteur, pris comme moi à ce grand charme d'impartialité, goûtera ce livre comme je l'ai goûté. Car c'est dans ce temps surtout que l'honnêteté vraie, la probité intellectuelle et intelligente sont une monnaie si rare que ceux qui la rencontrent n'ont garde de passer sans Tadmirer un peu.
L'une et l'autre comportent des satisfactions qui reposent de ce grand combat darwinien pour la vie dont les cruautés lassent les plus intrépides.
Mais j'excéderais ma très humble tâche de préfacier en m'étendant davantage.
Tel qu'il est, ce petit livre aura sa place et une place de choix dans la bibliothèque de tous les vrais lettrés et de tous ceux qui pensent, comme je le pense moi*même, que le théâtre, dont les rui-
nés nous menacent, fut une des gloires de l'esprit humain, et que, s'il disparaît un jour, il emportera avec lui une partie de l'âme des poètes et de l'âme des philosophes, un peu de ce qui faisait le légitime orgueil de notre pensée.
Il renaîtra, d'ailleurs, chez des races plus jeunes, gonflé dun sang rajeuni, plein d'une sève nouvelle. Car aussi longtemps que vivra l'humanité, les grandes actions des héros et les ridicules de la sottise seront un thème à spectacle, à tableaux vivants et à lyriques ou comiques discours.
AlUIAND SiLVESTRE.
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