‹ Répertoire de la Comédie-Française (volume 4)Chapitre 4 sur 11 · MARS 1 883 — DÉCEMBRE I · texte numérisé non relu

MARS 1 883 — DÉCEMBRE I

Matinées dramatiques. — Britannicus, Horace.

Cinna. — - MM. Maubant, Mounet-Sully, Laroche , SilTain , Boucher, Dupont-Vernon ; MiBM Dudlay, Lerou, Fayolle, Rosamond.

M. Emile Perrin a fait à la tragédie les honneurs de ses dernières matinées, et il a sagement agi pour les écoliers, pour les pères de famille et pour lui-même, car il a eu salle comble avec Britannicus, Horace et Cinna,

De nos jours, il n'y a plus d'étoile de tragédie. Mais si ie génie est absent, la moyenne du talent s'est élevée, et, parmi

nos interprètes actuels, pas un ne fait tache, pas un ne donne une note discordante. Je l'ai constaté aux différentes matinées que l'ai suivies et dont j'ai ra|>porté ces quelques impressions :

M. Maubant, le doyen de la tragédie, a le respect des saines traditions. Son geste est noble, sa Toix sonore, son attitude pleine de dignité; de plus, son physique le prédestinait aux premiers emplois qu'il tient avec une incontestable autorité.

La différence des tempéraments de MM. Mounet-SuUy et Laroche s'accuse d'une manière frappante dans les premières scènes du deuxième acte ài'Horace, où ils jouent à peu près seuls. M. Laroche y est grave, naturel, un peu froid sans doute, mais très correct et très fidèle au genre classique. M. Mou&et-Sully, au contraire, qui me remet en mémoire le beau Quinault-Dufresne, cherche ses effets. Sa voix est d'or, mais il ne la ménage pas assez. Son geste est élégant, âiais il le détaille avec une complaisance emphatique.

Enfin il se complaît trop dans l'éblouissement de son sourire et dans le rayônnerment amoureux de son regard.

M. Siivain jouit d'an talent sérieux et d'un bel organe. C'est à juste titre qu'il

vient d'être nommé «ociétftire. M. Boucker «e tire à son lK>nneur du rôle ingrat de Britannicus ; il a été remarquable dans la scène avec Néron, qui lui a valu de chaleureux applaudissements. Constatons au sujet de M. Dupont-Vernon que, chargé, du personnage peu sympathique de Maxime, il a trouvé des accents vrais de douleur, d'amour et de repentir. M^ Rosamond s'acquitteeonsciencieusement de son rôle de Junie, mais le personnage s'efface devant Agrippine, que M'^ Lerou remplit avec énergie et vérité. Elle y a été belle de dédain, d'emportement et de noblesse hau« taine.

M''* Fayolle est une actrice pleine de distinction et une artiste laborieuse do^t on utilise souvent les talents. Ce n'est certes pas moi qui m'en plaindrai... ni le public non plus, car il lui a manifesté ses sympathies particulières en rappelant Sabine à deux reprises différentes.

C'est à dessein que je termine par um» Dudlay, sur laquelle je ne saurais trop retenir l'attention du lecteur. M"* Dudlay a véritablement une nature de tragédienne, et je crois lui devoir les sensations les plus fortes que j'aie ressenties depuis Rachel. La place me manque pour analyser son

jeu dans Cinna et dans Horace; mais je déclare n'y avoir remarqué aucune défaillance.

Chez M^^® Dudlay l'impression est toujours juste, le sentiment finement exprimé.

Même elle a ce trait de ressemblance avec son illustre devancière qu'elle rend les passions telles que l'amour, la haine, etc., avec une vigueur entraînante. Elle est admirable dans sa scène avec Maxime, au quatrième acte de Cinna; elle est superbe au quatrième acte d* Horace. Soit qu'elle y écoute le récit ou les encouragements de son père^ soit qu'elle profère ses imprécations, la physionomie, le geste, Tattitude, tout vibre en elle et porte le frisson dans la salle entière.

4 mars.

Le Roi s'amuse. — MM. Got, Febyre, Mounet- Sully; M"M« Bartet, Samary.

Analyser aujourd'hui la pièce du jRoi s'amuse serait un lieu commun; la critiquer, une audace. On ne s'attaque pas à un demi-dieu, surtout quand on est, comme moi, l'un de ses fervents. Je confesse néanmoins que les belles tirades de Saint- Vallier au roi et de Triboulet aux courtisans, tirades qui excitent mon enthousiasme à la lecture, me choquent terriblement sur la scène. On se figure mal un roi-chevalier souffrant, devant toute sa cour, qu'un sujet qualifie sa couche de c tombeau de la vertu des femmes i et lui jette à la face c ses plaisirs de vieillard ; ses baisers infâmes et sa luxure royale, qui se vautre triste, et louche, et sangltfnte, et souillée i, etc. , etc.

Le cas de Triboulet est encore plus impossible à admettre. Comment? Cette créature chétive et infirme traite sans façon les

grands seigneurs de c démons, de bandits»

de scélérats, d'assassins, de tourmenteurs de femmes: Vous êtes tous bâtards ! i^ hurle-t-il enfin, au paroxysme de la rage, et pas un de ces gentilshommes ne l'expédie par la fenêtre?

A cela vous me répondrez que M. Got, n'étant ni infirme ni chétif, serait d& force à se défendre, c'est exact; mais M. Got, avec tout son talent, n'est point dans son rôle et ne nous donne aucune idée de Triboulet. J'ai cherché vainement sur sa physionomie le sarcasme et l'ironie méchante qui distinguaient ce fou de cour. Quant au physique, une légère claudication et un soupçon de bosse ne suffisent pas à le rendre l'être abject qu'il se dit : tout rempli de dégoût de sa difformités

Notons, au contraire, le personnage de Saltabadil, que M. Febvre remplit avec la crânerie voulue. Taille, organe, attitude, tout concourt chez lui à la fidélité de l'interprétation.',

Même remarque au sujet de M. Mounet- Sully, dont les défauts deviennent ici des qualités et qui est, ma foi,, irrésistible dans les scènes d'amour,

M"'^ Samary a le regard trop limpide pour donner l'idée d'une Magueloiuie. Et

puis! son rire éternel ne fiera jamais songer à l'enfer.

Blanche, sous les traits de M^^ Bartet, est adorable de sérénité, de distinction, et je n'imagine pas que M. Victor Hugo ait rêvé un autre idéal. M'^^ Bartet a senti toutes les délicateasea du r6le, elle en a saisi toutes les nuances et rendu les moindres effets. On sait, du reste, les soins intelligents que la charmante artiste apporte à ses chères études de théâtre.

Simple question en manière de potê" scriptum : Pourquoi, au cinquième acte, les maisons du vieux Paris continuent-elles à être éclairées trots heures après le couvre** feu?

II mars.

Le Monde ok Von s'ennuie, — MM. Pradhoo, Truffier; Mn» MadeleÎDe Brohan, BroÎMt, Reichemberg.

Je n'ai ni la prétention, ni la possibilité, dans ces chroniques minuscules, de raconter les pièces par le menu, ni de passer en revue tous les acteurs. Donner, à la volée, deux ou trois impressions sur un ouvrage; mentionner ce qui m'a le plus frappé chez tel ou tel artiste en évidence, là doit se borner ma mission.

Dans le Monde où Von s'ennuie, par exemple, où la finesse d'observation, l'àpropos et l'esprit pétillent à chaque scène, je critique le caractère du général et celui du poète qui sont de véritables caricatures et j'estime que, si le troisième acte est un bijou, le second, celui de la conférence à domicile, est trop long et pas assez nourri.

MiB« Madeleine Brohan tient à ravir le joli rôle de la duchesse de Réville. Certes, elle ne possède pas, comme M^^* Favart, la

science quintessenciée du théâtre; mais sa distinction native et ses façons aristocratiques la dispensent d'études préliminaires.

Elle parle et elle agît en grande dame qui sait d'intuition son faubourg Saînt-Ger* main.

M^^^ Lloyd n'a pas non plus à corriger la nature pour s'incarner dans la grave, digne et austère comtesse de Céran. Je n'en dirai pas autant de M^^^ Broisat, dont la physionomie mobile s'accorde mal avec la raideur compassée d'une Anglaise esprit fort.

M. Prudhon fait^ de Bellac, un pédagogue lourd et fastidieux. Ce n'est point là ce conférencier à la mode, ce charmeur que se disputent toutes les femmes. ^

Un gentil couple est le ménage Raymond.

M. Truffier s'acquitte du sous -préfet avec une verve et un entrain dignes de la vivacité piquante^ de l'étourderie enjouée de M"c Reichemberg. Celle-ci prend un plaisir infini à son rôle. On prétend que M"*^ iSarah Bernhardt répand de vraies larmes dans Fœdora. M"» Reichemberg, dans le Monde où Von s'ennuie, rit au naturel et* de bon cœur. — J'aime mieux cela,

i«r avril.

!• au{ VoÊm^. -^ MM. Trufietf, J^UeC; MVe Fayollc -- 20 VÉtineelk. -^M. Deltunay ; Mn«« Broisat, Samary.

Pqux levers de rideau pour cette fois; m^is dçux charmaats levers de rideau qui foi^t partie du répertoire courant.

Le premier, c'est un petit acte en vers :

Che^ l'avocat, une amusante bluette. Le jeune ménage qui plaide en séparation et qui se rencontre chez le même avocat est ioué, et fort bien joué, je voua assure, par M. Truffier et M"» FayoUe. M. Truffier possède un entrain tout à fait de circonstance^ et M^^» FayQlle,dont le déÇeiut habi-^ tuel est de trop précipiter le dialogue, enlève son personnage de femme nerveuse avec une volubilité de langage qui 4evieat ici une qualité. Je n'oublie pas le rôle muet de M. Jgliet, qui n'est pas le plus âicUe à remplir. Placé entre les deux époux, il tâche en vain de les calmer, et, toujours sur le point de parler,^ il ne peut articuler un mot. La pantomime est tout dans cet emploi, et M. Joiiet reproduit à souhait la rondeur affectée de l'homme ()# tobe, ses

gestes prétentieux et son complaisant sourire.

Il vient d'être question de séparation de corps. Dans l'Étincelle de M. Pailleron, au contraire, il s'agira d'accordailles et, de l'austère cabinet d'un avocat, nous serons transportés dans la coquette propriété de M»« de Rénat.

M"»" de Rénat est une jeune veuve qui aime un bel officier du nom de Raoul, sans s'en douter peut*étre, et dont la passion s'allumera au contact de la fameuse étincelle que celui-ci fera jaillir par hajBasd.

J'ai vu plusieurs fois M^^ Croîzette dans ce joli rôle, et, je dois l'avouer, l'ampleur qu'elle y déployait, sa verve railleuse de femme du monde, sont loin d'être égalées par M"4 Broisat. M. Delaunay, dans l'Étincelle comme ailleurs, est pétillant de jei:^* nesse. Pour M"' Samary, autrement nom* mée l'Éclat de rire, son rôle d'Antoinette est un triomphe. Figurez-vous une pluie de perles d4»n^ les sons frais et argentins réjouissent l'oreille comme les channcb printaniers de sa personne attirent tous les yeux.

8 sTril.

Mademoiselle de la Seiglière, — MM. Thiron, Coquclin, Worms, Boucher; M"»«« Brohan, Baretta.

Mademoiselle de la Seiglière for ever!

Quelle que soit l'année où le chroniqueur s'occupe du répertoire, il y rencontre invariablement Mademoiselle de la Seiglière.

Tous les directeurs l'afièctionnent, et M. Perrin, avec son expérience du théâtre, conserve à la pièce de M. Sandeau une fidélité particulière.

Indépendamment, en effet, de son esprit de bon aloi et de rintérét soutenu qui signale Touvrage, la lutte des anciens partis contre les nouveaux est un sujet essentiellement agréable au public. J'ajoute à ces éléments de succès que Mademoiselle de la Seiglière a toujours été bien inter^ prêtée à la Comédie-Française, et que le présent demeure à la hauteur du passé.

M. Coquelin, dans son rôle d'avocat madré, est au-dessus de tout éloge. Sa physionomie en dit plus que son dia-

Jogue, «t les spectateurs, quand il est en scène, ne le quittent pas un instant du regard. M"** Brohan entre résolument dans le personnage de la baronne, qu'elle détaille en fort grande dame. M. Thiron, qui n'est pas un talon rouge, fait un excellent la Seiglière, ce marquis plein de rondeur et d'insouciance, cet épicurien naïf qui ne s'offusque pas de vivre aux crochets de Bernard, le û\s de son ancien fermier.

Le baron Raoul, collectionneur d'oiseaux, empailleur de lézards et, dans ses moments perdus, amoureux de la toute gracieuse Hélène, est un personnage un peu sacrifié. M. Boucher le rend néanmoins avec une telle j^ustesse d'impression que non seulement il le sauve du ridicule, mais qu'il lui gagne encore les sympathies émues du public alors que, se dévouant au quatrième acte, il met la main de sa fiancée dans celle de son rival. L'action est généreuse, même pour un homme de science, car Hélène Baretta possède de fort beaux yeux, une taille ilégante et un charme exquis. Mais Hélène aime Bernard qui, de son côté, lui a ouvert son cœur; quoi de plus naturel si Raoul, par dignité, t'efface devant cet amour partagé? Je note en passant que le rôle de Bernard est tenu

trec d'autant p]<i« d'«utorité que c^«6t M. Worms qui l^iitet*f>rète.

C'était en 1730... Pardon, mais il me faut remonter à cette iiate pour trouver le pendant à mon anecdote finale. Donc, c'était en lyBo, et l'acteur Sarrazin créait Callisthènes^ dans la tragédie de Piron.

Or, il advint qu*au moment où Lysimaque lui présenta le poignard dont il devait se frapper, Tarme, en piteux état, s'étant disjointe, Callisthènes n'en reçut qu'un tronçon, a Les rrcanements, dit la chronique, firent éclore |>ar degrés la risée générale. > De même, en î883, et à l'une des dernières représentations de Madîpmoiselte de la Seiglière, quand Raotil tendit au marquis le merle rapporté de sa chasse, l'oiseau empaillé se mit ien deux, et M. Thiron n'en prit que la tête, embrochée dans un petit bâton. L'incident- heu»

reusement, a échappé au public, et M. Boucher en a ri presque seul. — C'est égal, si le préposé aux accessoires veut s'épargner un mécompte, il fera bien de remplacer son merle.

î5 avril.

VÉtamrêi, Les Fourberies de Scapin, — M. Co* fuelin, (MM. Danigny, TruAer, Gamud ;; MM** F«yolle, Samary, Mtrtio. )

Le théâtre de Molière est une mine opvilente à laquelle j'aurai souvent occasion de puiaer, presque toutes ses pièces appartenant au répertoire. Aufourd'hui, je laisse de côté les comédies de mœurs pour choisir, dans le genre purement bouffon, lès deux eeuYres qui, par leur importance et leur tour badin, en offrent le type parfait.

le veux parler de l'Étourdi et des Fowrbt*' ries de Scapin.

La donnée de ^cas sortes de facétieft, souvent empruntées à Pancien Théfttre-Italien, eet aussi àimple qu'uniforme : un valet aide son maître à duper l'auteur de se»

jours; des filles, jadis enlevées par des pirates, sont reconnues au dénouement pour le plus grand bien ^e teufH amants.

Tel «it le caneivs ordinaire sur lequel il devient IntKtle d'insister.

Ce qu'il importe de remarquer, c'est que, parmi les nombreux personnages qui traversent l'intrigue et participent à l'action, un seul est en relief et jouit d'une importance si considérable que les autres lui servent pour ainsi dire de repoussoirs et qu'il en manie les ficelles à sa guise. Ce personnage : Mascarille ou Scapin, c'est l'âme de la pièce, le génie de la comédie burlesque, en un mot, c'est le Valet de Molière, Jadis Préville y a conquis une immortelle renommée ; de nos jours, M. Coquelin s'élève à la hauteur de son devancier, et je suis conduit tout naturellement à lui consacrer la présente chronique.

Mais d'abord, je dois signaler en deux mots les mérites de ses excellents partenaires : l'élégance de M^^* FayoUe, la justesse d'impression de M. Davrigny, l'entrain de M. Truffier, la gaieté quelque peu tapageuse de M'"*' Samary, la bonhomie de M. Garraud; enfin, le jeu agréable de M^^^ Afartin qui, dans son rôle de CéliCj nous montre une Égyptienne très réussie.

M. Coquelin, auquel je reviens, a ce trait de ressemblance avec Favart que, fils de pâtissier comme lui, ^'est en confectionnant des petits pains et des échaudés

que lu| ut Tenue k yocation du tltéâtre.

Avec FréWIle, auquel je le comptreiA tout à l'heure, il a de commun la souplesse eiiCraordinaUe du talent. Mats il possède, de plus que son illustre deYançîer, ua organe et un aasque si hien appropriés à l'emploi que Molière n'aurait certes pu rêver un type de valet plus accompli. De tous nos comiques modernes, en effet, M. Coquelin est le seul qui échappe au grotesque et à la trivialité. Les autres s'imaginent avoir rempli leur tâche quand ils nous ont donné la parade et se sont travestis en paillasses.

Qu'il joue Scapin ou Mascarille, M. Coquelin n'a pas une attitude, pas un geste, pas une inflexion de voix qui ne rendent d'une manière exacte l'intention de l'auteur. C'est l'unique inspiration qui le guide ; l'étude ne produirait jamais ce degré de perfection.

Dans l'Étourdi, notre comédien ne quitte pcnnt la scène. Toujours sur la brèche, il engage en faveur de Lélie, son maître, une lutte incessante, folle, et de ce rôle écrasant pour tout autre artiste il se tire avec une telle aisance qu'à la an du cinquième acte il semble aussi dispos qu'au commencement du premier.

Dans les Fourberies de Scapin, même impétuosité, même crânerie. Il se fait tour à tour insolent et rusé, 8& transforme en Suisse, en Gascon, en c troupe de spadassins», joue par'dessous jambe Géronte et Argante sans qu'aucune de ces métamorphoses^ nous le montre moins vrai ni moins naturel.

Le nez au vent, l'œil fripon, le rire narquois, la voix haute et nasillarde, le geste souple, la physionomie d'une incroyable mobilité ; tel Molière a créé le valet de sa comédie, tel est M. Coquelin!

a a aTfiL

M. Deladnat.

Le grand événement du four, celui devant lequel s'effacent tous les autres, est sans contredit la retraite que demande M. Delaunay, en pleine jeunesse et en plein succès, — succès si manifeste qu'on a'arrache les places pour aller l'applaudir une fois encore; jeunesse si parfaite que pas un nouveau venu n'est trouvé assez jeune pour le remplacer.

J'assistais, la semaine dernière, à une représentation de VÉcole des maris, où M. Delaunay tenait ce même rôle de Valère qui lui avait servi de début le 25 avril 1848. — c C'est extraordinaire, inouï! 1 s'écria tout à coup un vieil abonné au comble de l'enthousiasme.

Puis, se tournant vers- moi : c II y a trente-cinq ans, Monsieur, que j'ai vu Delaunay dans la pièce. Eh bienï il n'a pas pri» un jour depuis! »

En effet, plus je regardais l'élégant artiste, mieux je me pénétrais de la justesse de la remarque. M. Delaunay ne pouvait, à aucune époque, avoir été plus alerte ni plus sémillant qu'il ne l'est aujourd'hui.

Le troisième acte venait de finir. Je ne quittai point ma place et, tandis qu'on préparait la pièce suivante, ma pensée, tout entière au grand comédien que nous allons perdre, se prit à chercher en l«i toutes les incarnations ds la jeunesse : jeunesse rêveuse ou folle, insouciante ou amoureuse, suivant le rôle qu'il mettait à la scène.

En lui, je retrouvais le sentimental Per« dican de On ne badine pas avec l'amour; rirrésistible Fortunio du Chandelier; le spirituel duc d'Âléria du Marquis de Villemer; le poète Inspiré de la Nuit d*ocU>* bre; le langoureuse Cœlio des Caprices de Marianne; l'écervelé mariQ de La joie fait peur; l'étourdi et badin Raoul de rj^fînçélU.

La jeunesse! C'était toujours la jeunesse parée des formes les plus diverses et les plus attrayantes; qu'elle s'appelât Georges, dans l'Honneur et l'Argent; OU* vier, dans Jean Baudry; 1« VicQin|(«^ dans

k Lion amoureux; O. de Jalin, dan$ le Demi-Monde; Dorante, dans te Menteur; Valentin, dans // ne faut jurer de rien; Henri, dans les Effrontés, Que sais- je encore? Le Misanthrope, Galathé0,4f0mani, Fantasio, les Faux Ménages, Paul Fo»

restier, toutes les pièces enfin où Téminent artiste eut un rôle, c'est-à-dire un triomphe, défilèrent Tune après l'autre dans mon cerveau, et, me rappelant le Valère gracieux et piquant de tout à Pheure, je me demandai comment il se pouvait que M. Delaunay songeât à se soustraire à nos applaudissements.

Je n'ignore pas que nombre de comédiens ont compromis leur réputation en s'éternisant au théâtre. L'illustre Baron tout le premier. Mais Baron était, quand il remonta sur la scène, flétri, usé, fini, tandis que M. Delaunay possède, à l'instant où il l'abandonne, toute la verdeur du talent.

A quoi donc attribuer une résolution hâtive qui prive le public de son idole, si ce n'est à un excès de coquetterie? En tout cas, nous avons le droit de la déplorer; car, si les incontestables mérites de MM. Boucher et Truffier nous donnent confiance en l'avenir, il n'est pas moins

— ii' '—

^«i que, pouf "le moment i» .

«alheur pour „ Comédî-P^^;;^ «* 2>9 «▼ril.

VIIÏ

Athalie et Phèdre. — MM. Maubant , Mounet- Suliy, Silyain, Dupont-Vemon, Martel, Da- ▼rigny; M»"* Dudlay, Lloyd, Reichemberg, Lerou^ Rosamond.

Nous sommes en plein théâtre classique avec deux tragédies de Racine r Athalie et Phèdre; l'une biblique, l'autre païenne; toutes deux jouées récemment à- la Comédie-Française.

Il est de haut goût, paraît-il, d'accabler nos tragédiens actuels ; tout le monde s'en mêle, surtout ceux qui ne les ont point entendus ! Moi qui ai le courage, ou plutôt le plaisir de suivre les représentations classiques, je ne partage point ces préventions- et, dusse- je passer pour un original, j'estime que, grâce aa talent des uns, au zèle des autres, nous jouissons, dans la tragédie, d'un ensemble très présentable,

M. Maubant interprète- Joad avec beaucoup de dignité, et trouve des accents vraiment inspirés pour ses prophéties.

M. Dupont- Vernon nous montre un Mathan très énergique, et M. Davrigny a une tenue excellente dans Âzarias.

Le costume de Juive sied bien à M^^Lloyd, dont le voile blanq encadre à ravir le visage doux et recueilli. La mignonne M^a Reichemberg était prédestinée au rôle de Jpas.

Enfin, M^^<^ Lerou possède l'expression indispensable au caractèrç d^Athalie-, Elle joue avec ses nerfs et exagère le côté farouche du personnage ; cela est vrai ; mais elle détaille avec une grande pureté et se montre particulièrement dramatique dans la tirade du < Songe ».

J'ai déjà dit tout le bien que je pense de M^^* Dudiay. Je suis heureux de me rér péter à l'occasion de Phèdre, çii l'artiste s'est surpassée et dans laquelle le public Ta trois fois rappelée pour la couvrir d*ap« plaudissements. On ae décide enâii à recpniiaître que M^» Dudiay appartient à la famille de nos grandes tragédiennes.

Je comprends la pâmoison de la timide Âricie-Rosamond devanr le cadavre du bel Hippolyte-Sully ; mais ce que jcm'explique moins, c'est la physionomie impaaaible de M. Silvaia qui, seua les ttaitt^de Thésée, écoute le plus ttaaquiUemeot du monde le vieux Théraraène lui retrafaat Ja mort de

son fils. Ce récit qui, vu la circonstance, est d'une longueur désespérante, M. Martel, à force de soins intelligents, parvient à le rendre vraisemblable. Il le débite d'une voix sonore et retentissante, s'arrête aux endroits voulus et, par une savante observation des nuances et de la gradation, il maintient son auditoire palpitant sous l'action du drame.

6 mai.

L'Avare, — MM. Leloir, Le Btrgy, Boucher, Truffier, Joliet, Martel , Coquelia cadet, ViU lain; M°*®« Reichemberg, Granger, Fayolle.

Un mot sur la représentation de V Avare , que MM. les acteurs de la Comédie-Française viennent de donner sans grand succès.

Je demanderai, par exemple, à M. Coquelin cadet, notre spirituel et sympathique artiste, pourquoi il apporte dans son rôle une indépendance aussi fantaisiste? Il manque nombre d*e£fets parce qu'il substitue sa personnalité à celle de maître Jacques, et qu'oublieux de Molière, il ne s'inspire que du public, auquel il adresse mille cajoleries ^ous forme de saillies, gestes et drôleries de toutes sortes. C'est ainsi qu'il introduit, dans la scène où Maître Jacques se travestit tantôt en cuisinier et tantôt en cocher, une pantomime bouffonne qui divertit sans doute le gros public, mais qui scandalise fort les délicats. De même au quatrième acte, quand Maître Jacques in-

teryieot dans la querelle d'Harpagon at à% son fils Cléante^ M. Coquelin cadet te lait emphatique à plaisir et traite assez cava* lièrement le texte, qu'il agrémente de /«tff t très irrévérencieux pour Molière.

Je passe sur les rôles effacés de MM. Joliet et Martel. M. Villain, qui a la spécialité des gens de robe, est lugubre dans son personnage de commissaire. MM. Boucher et Le Bargy sont de gentils amoureux auxquels M"«» Reichemberg et Fayolle donnent agréablement la réplique : quant à ^me Oranger, elle joue sa « femme d'intrigue » avec une rondeur tout à fait en situation.

M. TrufSer est, dans V Avare comme ailleurs, fin, spirituel, alerte, avec une nuance de malice.

J'ai gardé M. Leloir pour la fin, parce qu'il est chargé du rôle principal, celui d'Harpagon, dont il s'acquitte, disons-le, avec une louable conscience. L'œil perçant et inquiet, le visage rude, les mouvements brusques et nerveux, sous le velours râpé de son pourpoint , tout réalise en lui un type d'Harpagon très acceptable. M. Leloir s'est particulièrement distingué dans la scène de la bague et dans le grand monologue qui termine le quatrième acte, où il

exhale avec une vérité saisissante la fureur et le désespoir de l'avare auquel on vient d'arracher les entrailles en lui volant sa cassette.

30 mai.

Le Testament de César Girodot, ^- MM. Barré, Truffier, Prudhon, Coquelin cadet, Joliet, Martel, Vilain; M»m Jouassain, Martin, FayoUe.

En assistant Ptutre soir à la représentation du Testament de César Girodot, je me figurais voir une pièce du Gymnase interprétée par les acteurs du Palais- Royal. Cette observation est pour trois ou quatre artistes qui nous eussent tout autant divertis en s^abstenant de charger leur rôle.

M. Joliet, par exemple, se donne une peine infinie pour imiter le paysan, et, presque toujours, il cherche le comique en dehors du naturel.

A M. Coquelin cadet, qui représente à souhait l'Isidore quinteux, hargneux et rageur de la pièce, je reprocherai la surabondance des gestes et les éclats de voix intempestifs. De plus, l'amusant artiste a le tort de multiplier ses points d'interrogation au public, (c Hein ! est-ce assez

réussi? » semble-t-il lui dire. « Vous ne riez pas? Faut-il souligner davantage? »

Cette habitude de prendre la salle à partie est excellente, nécessaire même, dans le monologue, où excelle M. Coquelin cadet.

Elle devient une erreur dans la comédie, où l'illusion n'est possible qu'à la condition, pour l'acteur, de s'isoler de son auditoire.

« Très joli ! oh, très joli ! > le gommeux Célestln. M. Truffîer y est un peu fantaisiste ; mais si original !

Je n'insiste pas sur Lehuchoir, qui manque totalement d'intérêt. Je note que, pour figurer Massias, personnage dont il s'aoquitte fort bien, d'ailleurs, M. Martel n'a pas manqué de se faire la tête de vieux général que vous savez. Enfin, tout en signalant le style correct de M. Prudhon, je regrette de trouver l'artiste aussi froid comme amoureux.

Miracle! M. Villain a presque un rôle dans César Girodot. C'est une libéralité à laquelle oo ne l'a pas habitué.

M. Barré est remarquable de naturel et de bonhomie. Il a sérieusement étudié son personnage, et c'est avec un soin scrupuleux qu'il rend, sans les exagérer, les intentions des auteurs*

Trop femme pour l'emploi d'ingénue, MU* Martin.

Je n'ai que du bien à penser de M"* Fayolle. M"* Jouassain s'incarne à merveille dans la personne de Clémentine.

C'est bien là cette mielleuse et perfide petite bourgeoise dont les griffes se font jour à travers les trous de ses gants.

3 )uin.

Toujours, — MM. Coquelin cadet, Leloir; M"<» Lloyd.

Toujours, la nouvelle pièce de M. de Courcy, n'est point à sa place sur la scène de la rue Richelieu, et les gardiens de Tarche châtient son impertinence par leurs froideurs, leurs dédains, d'aucuns même, par leurs c chut ! > significatifs.

Il est certain que cette spirituelle boutade se fût trouvée chez elle au Palais-Royal.

Mais administrateur et sociétaires nous en ont tant servi, qu'une petite débauche de plus n'est point pour nous étonner de leur part. Et puis, il est, dans la conjoncture, une circonstance atténuante : si Toujours n'est pas fait pour le Théâtre-Français, M. Coquelin cadet est si bien fait pour Toujours, où il remplit le rôle principal ! Grâce à la personnalité piquante de l'artiste, Martonge prend une saveur spéciale, et son caractère quelque peu extravagant ressort dans toute son originalité fantaisiste.

c Puse pour M. Goquelin, me direz* vous ; mais la grave et digne M''* Lloyd, mais le classique M. Leloir, ses partenaires, comment s'acquittent-ils de leur emploi ? > — Du mieux quMls peuvent, et, comme ils ont du talent, la pièce n'en va pas plus mal.

A propos de la pièce, j'oubliais de vous en donner l'analyse. Voici la chose en deux mots : Martonge et M** de Nizier s'adorent et se sont promis le mariage dès qu'un vieil époux les aura débarrassés de sa personne. Car M™« de Nizier, qui a horreur de Tadultère, professe un goût très prononcé pour le veuvage. Donc, ils s'attendront... toujours s'il le faut, et pour rester chastes, ils mettront l'océan Atlantique entre eux.

Mais si toujourSy en poésie, rime avec amours^ il n'en est pas de même dans la vie réelle. L'heure bénie de la délivrance ayant sonné, c'est-à-dire, le mari étant trépassé, chacun des amants s'est marié à Tinsu de l'autre, espérant ne plus oncques se retrouver.

Ils ont compté sans le hasard qui les réunit dans un cottage de Ville-d'Âvray, oii se passe la petite scène de M. de Courcy. Le lecteur la devine par avance :

&tupifaction d'abord» pah expUc^on où nos infidèles veulent toxu deux avoir raison ; enfin, raccommodement général » à la grande surprise de Pintendant, qui ne comprend rien à l'afiaire.

Vous le voyez, comme donnée^ ce n'est pas neuf. Quant à la forme, imaginez un feu d'artifice de mots drôles, d'idées plaisantes, de paradoxes cocasses, et vous aurez la pochade de M. de Courcy.

Conclusion : puisque le rire désarme, avouons-nous désarmés. Mais que l'auteur porte sa prochaine bouffonnerie au Palais- Royal, et que Toujours devienne jamais à la Comédie-Française.

10 juin.

^77* Annivemaihe de ComnaLLs.

Horace, Le Menteur, Corneille et Richelieu.

— MM. Delaunay, Got, Laroche, SiWain; MUe Dudlay.

Le 6 juin derni&r, on fêtait^ à la Cooiiédie-Française, le 277® anniversaire de Corneille.

Aucune innovation dans cette représe'ntation, qui était calquée sur celles des années précédentes. On y a joué, suivant l'ordinaire, une tragédie et une comédie de l'illustre poète , puis un à^propos de circonstance , composé par un auteur moderne.

La tragédie, c'était Horace ; la comédie, le Menteur; la petite pièce en vers, Cor" neUle et Riehelieuy par M. Emile Moreau.

Je n'insisterai pas sur la partie classique du spectacle dont |^ai dé^à eu l'occasion de parler dans mes chroniques. Mais je veux dénoncer un cliché que nos feuilles pério-

-Sadiques reproduisent invariablement depuis dix années, et qui est aussi mal venu que peu nouveau : « La tragédie est morte, bien morte t, disent ces radoteuses; c la comédie seule jouit d'un certain éclat au Théâtre-Français t.

Eh bien! non, Messieurs les critiques, la tragédie n*est pas morte, et si nous avons acclamé comme vous MM. Delaunay et Got dans le Menteur, cela ne nous a point empêchés d'applaudir aussi les vaillants interprètes d^ Horace. Mais ce sont les femmes que visent en particulier certains journaux.

Il faut que les auteurs de pareils articles n'aient point assisté à la représentation dont ils rendent compte. Présents, ils eussent reconnu, avec tout le monde, que W^9 Dudlay a merveilleusement joué Camille et ils eussent entendu, comme moi, les bravos et les trépignements qui ont salué ses c imprécations » , suivies de deux rappels enthousiastes. Mais il y a un parti pris de dénigrement qui semble le mot d'ordre de la presse. Qu'elle y prenne garde 1 Le public» qui, après tout, dispose des réputations, se passera de ses verdicts et, au lieu de diriger l'opinion, la critique se verra bientôt contrainte à lui faire amende honorable.

M. Emile Moreau, l'auteur du petit acte en vers intitulé Corneille et Richelieu, n'est pas inconnu à la Comédie-Française^ où il a donné Parthénice, autre « à-propos »

en un acte. J'esquisse rapidement le sujet de l'œuvre nouvellement éclose.

Richelieu, embarrassé sur le dénouement d'une tragédie de sa composition, a fait demander à Corneille de lui prêter le concours de son talent. Celui-ci arrive au palais, mais il n'est point seul. La fiancée du chevalier de Jars, condamné à mort comme conspirateur, l'accompagne dans le dessein de tomber aux pieds du redoutable cardinal et de lui arracher la grâce du cher coupable. Vain espoir! Richelieu refuse obstinément de voir la jeune fille.

Corneille insiste, nouveaux refus; il prie, il supplie, dans de fort beaux vers, ma foi! Le cardinal se filche et ordonne au poète de s'en tenir au sujet qui l'amène.

C'est de ce sujet même que sortira la grâce tant souhaitée ou, du moins, l'occasion de l'obtenir.

Dans sa tragédie, Richelieu, se comparant à Octave, veut faire une Rome grande, puissante, apaisée, et, pour obtenir ce résultat, il entre dans son plan d'effrayer les mutins et de châtier les conspirateurs.

Les Effrontés, — MM. Delaunay, Got, Thiron, Febrre, Truffier, Barré, Laroche, Villain; Mme» Édile Riquer, Tholer, Durand.

Je ne viens pas vous rendre compte des Effrontés. Ce serait une redite dont vous me sauriez mauvais gré! Je vous apporte tout simplement, en ma qualité de chroni' queur du répertoire, quelques impressions personnelles sur un événement de réelle importance, puisque la pièce, dont l'apparition sur le théâtre remonte à vingt-deux ans, occupe à nouveau l'affiche depuis quatre mois.

Les Effrontés, qui pouvaient passer pour une témérité d'auteur, alors qu'ils se produisirent, n'ont soulevé aucune tempête à leur reprise. Signe que les temps ont bien changé depuis 1861 . Si , en effet, les journalistes ne sont pas devenus plus vicieux, le théâtre a du moins fourni une terrible course dans le domaine des hardiesses et des licences de plume. Ce que Ton traitait

jadis de diatribe eat auiourd'hui considéré comme une satire anodine, et l'attaque^ alors taxée d'odieuse calomnie, s'accepte maintenant comme chose tout ordinaire. De là, étonnement du public qui, fort de •es souvenirs, sUmaginait savourer dans la reprise de l'ouvrage les émotions violentes de la première représentation. «Ce n'est que cela, murmurait-il déçu, je croyais la pièce plus 'corsée! t L'œuvre étant restée la même, c'est notre goût qui a changé sous l'influence inévitable d'une littérature agressive et pimentée.

Si j'analysais les Effrontés, je reproche* riis à leur auteur d'avoir flétri le journalisme «u lieu d'en flageller un inrdigne représentant. De Sergine, le ^ubliciste honnête que M. Emile Augier oppose aux € faiseurs » Vernouillet et Giboyèr, li^est point un Adversaire sérieux. C'est un amoureux \ Aussi soutient-il mal la cause qu'il représente et sert^il tout uniment de repoussoir aux deux compères dont la mission consiste à nous montrer une presse abominable... Mais, encore un coup, je ne fais point de critique, et puisque Tintérêt capital ne réaide pas dans la pièce, je vais le chercher du cdté de l'interprétation.

Il est particulièrement curieux de voir

— 4îï —

trois des principaux artistes tenir leur rôle de la création et le tenir avec la même verve et la même perfection qu'autrefois.

M. Delaunay a enlevé son Henri Charrier avec la chaleur de sentiment, l'expansion et Pimpétuosité de ses éternels vingt ans. Il faut bien le dire encore et toujours le répéter, pas un artiste de la Comédie-Fr ançaise n'est capable de lutter de jeunesse avec lui!

M^^ Édile Riquer, dont le rôle est assez efifacé, n'en joue pas moins avec autant de verdeur que d'attrait le personnage de vicomtesse d'Isigny.

M. Got, lui aussi, a conservé intact le type dans lequel il s^était incarné. Une excellente idée, Giboyer ne pouvant que perdre au changement.

Parmi les nouveaux venus, je nomme M. Truffier, une apparition, et le général Villain, qui n'a point l'air troupier du tout.

M. Thiron ne manque ni de finesse ni de dignité dans le marquis d'Auberive; M. Barré interprète Charrier père avec rondeur et naturel; enfin MM. Febvre et Laroche sont bien : l'un, le Vernouillet fat et impertinent; l'autre, l'aimable amoureux-journaliste que vous vous* représentez.

« M^^* Tholer, marquise d'Auberive, est une jolie femme, dites-vous, mais elle le sait trop. — Eh! comment voulez-vous qu'elle l'ignore ? Lui ferez-vous un crime d'être de votre avis? — Elle n'étudie pas; elle joue d'inspiration ! — Qu'importe, si l'inspiration est bonne ? » J'ai observé M*'* Tholer dans toutes les parties de son rôle, et, jalouse ou froide, altière ou repentante, triomphante ou humiliée, je l'ai sans cesse trouvée en situation.

M^^* Durand fait, de jour en jour, des progrès que je tiens à constater. Elle donne dans le rôle de Clémence une note juste et vraie. Aussi l'émotion de la charmante ingénue se communique-t-elle aisément à son auditoire.

34 juin.

UAmi Frit^,-^ MM.Got, Febvre, Barré, Coquelin cadet ; MM^" Reichemberg, Jouassain.

A l'inverse des pièces à tentatives malsaines qu'on nous inflige de toutes parts et qui bouleversent notre conscience artistique^ le théâtre de MM. Erckmann-Chatrian rassérène Pâme et entretient notre esprit dans un milieu honnête, dans un courant de sentiments élevés.

C'est ainsi que VAmi Frit^ a obtenu, sur notre première scène, un éclatant succès; car, il ne faudrait pas s'y tromper, le goût du public peut bien s'égarer sous une fi&tale et passagère influence, mais il revient quand même à la juste appréciation du vrai.

Or, la vérité ne se trouve ni chez les romantiques, ni dans Técole dite faussement naturaliste et qui, sous prétexte de peindre la nature, ne nous en montre que

les pkies et les scories. Elle est dans ta réalité de l'impression, telle que MM. Erckmann-Chatrian l'entendent en littérature, telle que MM. Jules Breton et Millet la fixent sur leurs toiles.

L'Ami Fritj( n'est pas une pièce, à proprement parler, puisqu'il ne renferme ni intrigue ni coups de théâtre. C'est une série de scènes intimes, mais de scènes vécues tant elles sont exactes. Ses personnages n'ont rien d'héroïque ; mais ils sont si humains qu'ils existent nécessairement quelque part ; que nous les sentons penser et agir, que nous nous asseyons à leur table et qu'ils deviennent tout de suite nos amis. Et maintenant, pour être intimia, les tableaux de MM. Erckmann<*Chatri*n manquent-ils de noblesse ? Pas plus que ta nature elle-même d'où rayonnent toutes les poésies : pioésie du foyer, poésie de la famille... poésie du drapeau ! Car nous sortons d'une représentation de VAmi Frit^ plus « Alsaciens » encore que nous n'y étions entrés.

Ajoutons que, pour interpréter l'ouvrage des deux auteurs, les artistes de la Comédie* Francise forment un ensemble excellent.

La blonde M^i« Reichemberg paraît créée tout exprès pour le rôle poétique de SuaeU

C'est une apparition printanière dans le printanier décor du second acte. J'ai vu souvent M. Got aussi bon, mais je ne Pai jamais trouvé meilleur que dans le personnage de David Sichel où il est d'une finesse et d'une bonhomie à rendre des points à son modèle. M. Febvre suit avec une merveilleuse précision toutes les gradations de son rôle. Insouciant ou rêveur, sombre ou jovial, amoureux ou sceptique, il ne cesse pas un instant d'être le Fritz-Kobus de la pièce.

MM. Coquelin cadet et Barré figurent d^amusants compères, bons vivants, vieux garçons endurcis et qui se chargent agréablement de la note comique. Ils se sont fait, pour la circonstance, une tête si drôle, si expressive, qu'on ne les peut regarder sans rire.

Excellente Catherine ! C'est bien là cette brave femme de gouvernante qui se dévoue corps et àme à son jeune maître et se jetterait dans le feu pour lui épargner un souci. On en trouve le type accompli chez M>^* Jouassain dont les élans de tendresse vous mettent les larmes aux yeux.

Mais je m'aperçois que j'ai fait l'apologie de tout le monde. C'est bien &de, n'est-ce pas ? et vous allez m'en vouloir d'une cri-

tique qui ne critique rien. Je tâcherai de me rattraper une autre fois, mais, aujourd'hui, pas moyen de trouver la petite bête !

10' juillet.

-J 1KBi

Mademoiselle Du Vigean, — M. Delaunay; Mlle Bartet.

L*ouyrage était primitivement en trois actes. On Ta réduit à un seul, et Ton a bien fait, le sujet n*en comportant pas davantage. Mais on n'a pas diminué le nombre des rôles secondaires, et l'on a eu tort : d'abord parce qu'un seul acte ne justifiait plus un tel déploiement de personnel, ensuite parce que ces allées et venues qui traversent inutilement la pièce éparpillent l'intérêt et nuisent à l'action principale.

Qu'est-ce en effet que l'action telle qu'on nous la présente aujourd'hui? Le jeune prince de Condé, vainqueur à Rocroi, s'en vient, tout plein de sa gloire et de son amour, déposer ses lauriers aux pieds de M^^® du Vigean. Mais à peine il a pénétré dans l'hôtel de Rambouillet, où se trouve son idole, qu'il est averti des intrigues que la cour trame contre lui. A l'instigation de

Beaufort, que sa puissance inquiète, la régente a résolu de lui enlever le commandement des armées et d'en gratifier M. de Turenne. Alors le bouillant Condé s'indigne, et, dans sa colère, il prend la résolution de quitter la France, de passer dans le camp étranger. Mais il ne partira pas seul. M^® du Vigean adore le jeune héros, et celui-ci, sans lui faire part de ses projets coupables, la décide à le suivre. Le soir même, il viendra la prendre, et tous deux iront savourer, loin de toute contrainte, le bonheur de s'appartenir.

Dans l'ivresse de son amour, M"® du Vigean rêve à l'heure bénie de leur réunion, quand Gassion, Pun des officiers du prince, brise d'un seul mot toutes ses espérances.

Condé, apprend-il à la jeune fille, Tenlève pour la conduire en Espagne. Le vainqueur de Rocroi abandonne son pays, il trahit la cour ; et cependant la cour l'appelle ! Beaufort est en disgrâce, et Mazarin, qui lui a succédé auprès de la reine, s'enthousiasme pour le héros, « le traite de sauveur et d'auguste et l'attend au palais pour lui baiser la main ». Ce qu'il importe donc, c'est de rendre Condé à lui-même, d'éteindre son courroux, d'obtenir qu'il vole à la frontière menacée, enfin d'immoler l'amour à

la patrie. Le sacrifice est immense ; cependant W^^ du Vigean l'accomplira. Elle étouffe dans son cœur la passion qui le dévore et, pour être sûre de ne point faillir à sa tâche héroïque, elle se donne à Dieu et se fait carmélite.

Condé revient à Theure du rendez-vous, mais il trouve la |eune fille transformée.

Ce n'est plus d'amour qu'elle lui parle, mais de devoir, et à toutes ses protestations, à ses tendres discours, elle oppose l'image de la patrie. La victoire est à demi gagnée par la sublime enfant. Gassion l'achève en retraçant à l'improviste les dangers auxquels sont exposées les troupes privées de leur chef, et Condé, vaincu à la fin, s'écrie : « Allons prendre Fribourg. » C'est le dernier mot de la pièce.

L'ouvrage est rempli de nobles idées que l'auteur développe dans un langage mâle et inspiré. S<es vers, sauf quelques défaillances, sont vigoureux, énergiques, entraînants ; les tirades patriotiques abondent, et le côté viril domine de beaucoup la note sentimentale. En somme, l'œuvre est dramatique, forte et de nature à nous donner, sur le talent de M^'" Simone Arnaud, de hautes espérances. Joignez à cela que le décor de l'hôtel de -Rambouillet, avec tes bosquets,

— Sites charmilles et ses frais ombrages, prête un mttrait particulier à la poésie de l'auteur.

Pourtant je veux le dire encore : j'aurais souhaité moins de personnages et plus de recueillement dans cette pièce que remplit tout entière une situation. Voiture, Bassompierre, La Moussaye, Montausier, Tré- Tille^ sont des figures au moins inutiles qu'il eût été bien de supprimer.

Un détail de mise en scène que je signale comme puéril. Pourquoi le vestibule de l'hôtel s'illumine-t-il à l'instant-où M"« du Vigean cè^e la place à Gassion ? Cette flamme d'apothéose, qui encadx^ les deux personnages et le bout du nez d'une carmélite, est bonne tout au plus pour les féeries.

L'acte de M}^^ Arnaud ainsi réduit à ses justes proportions, je constate que M. Delaunay et M^^" Bartet l'ont supérieurement joué.

M. Delaunay, avec sa chevelure blonde et sa moustache naissante, a vingt ans, pas un jour de plus. M^® Bartet, sous son costume bleu clair et sa coiffure à la Sévigné, est ravissante de grâce et de distinction.

Comme passion» comme ardeur, comme sincérité d'exécution, les deux grands ar-

listes sont dignes l'un de l'autre et se renvoient la réplique avec un tact par&it.

Nous admirons la souplesse des moyens de ce merveilleux jeune premier que nous trouvons, dans le rôle de Condé, superbe d'emportement et de fougue amoureuse.

Nous sommes à la fois charmés et fascinés par M^^* Bartet, qui rend avec des finesses exquises son double personnage d ^amante et de patriote. Elle a des cris qui vont à l'âme, des gestes d'une autorité irrésistible, et, quand on s'interroge après la pièce, on confesse que M^^* du Vigean, grâce à son interprète, est adorable de sentiment et sublime d'héroïsme.

8 juillet.

Page 1