‹ Répertoire de la Comédie-Française (volume 4)Chapitre 5 sur 11 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Œdipe roi, — MM. Mounet-Sully, Maubant.

SiWain , Laroche , Dupont-Vernon, Villain ; Mme* Lerou, Martin, Frémaux.

Qui osera vanter les progrès de l*art dramatique en sortant d'une représentation (VŒdipe roi? Il y a deux mille trois cents ans que Sophocle a conçu cette œuvre vraiment épique, et nos générations actuelles l'écoutent frémissantes d'émotion, comme si l'action, vécue par des héros modernes, se fût passée de nos jours.

Sophocle est né quatre cent quatre-vingtquinze ans avant Jésus-Christ, et telle est sa connaissance du cœur humain, telle se montre sa science du théâtre, avec ses gradations et ses nuances infinies, qu'il a édifié des chefs-d'œuvre éternellement jeunes, et parmi eux Œdipe roi, le plus parfoit de tous, selon Aristote.

Au commencement de la pièce, on le sait, le héros thébain est assis sur le trône de

Laïus, comblé d'autant de prospérités qu'un mortel peut en rêver ici-bas. Jocaste, son épouse, le chérit ; ses enfants font sa gloire et son orgueil; le peuple, qu'il a sauvé jadis, l'adore, et un fléau s'étant abattu sur l'antique cité, c'est lui-même que les Thebains implorent à genoux. Taat de grao* deur éblouit nos yeux, et pour lui servir de cadre, la ville superbe dresae devant nous ses temples et ses palais gigantesques.

Mais si Sophocle, dans son génie^ a imaginé toutes ces gloires et cette majesté rayonnante de sérénité, c'est qu'il veut rendre plus terrible le contraste du dernier tableau ; car le demi-dieu est marqué d*un signe fatal. Victime d'une horribU destinée, il roulera d'abîme en abîme }us* qu'au fond du gouffre qui l'engloutira.

Ce prodige de misères et d'infortunes sur« humaines, le cinquième, acte nous le découvrira dans Œdipe assassin de son père, époux de sa mère et frère de ses propres enfants. Et, devant le tableau déchirant de ce criminel inconscient qui s'exile du rojraume dont il est devenu l'opprobre et la honte, de cet époux dont la femme vient de se frapper de mort en sa présence, de ce père ravi aux caresses de ses enfanta^ de cet homme, enfin, qui a« prive

volont«lremeat des divines clartés du soleil, on est saisi de stupeur, et la pitié arrache des pleurs aux plus insensibles.

En face d'un chef-d'œuvre de cette puis^^ sance, et quand on se retrace par la pen* sée la mise en scène grandiose du théâtre antique, il semble [qix^Œdipe, transporté à la Comédie^Française, doive perdre de son caractère. 11 n'en est rien> grâce à un habile agencement des décors ; grâce â la traduction de M. Jules Lacroix qui, pour être littérale, n'en a pas < moins la limpidité, le tour facile d'une œuvre originale; grâce, enân, à la musique de M. Membrée, qui s'adapte bien aux paroles dont elle rend l'impression avec une suprême )ustesae.

Quant à l'interprétation, elle est la même que Tan passé, à l'exception de M. Villain, qui remplace M. Richard dans le messager de Corinthe, et de M"^ Frémaux qui supplée M^^^ Rosamond dans l'emploi d'une jeune fille thébaine.

MM. Maubant, Silvain, Laroche et Dupont-Vernon tiennent leur rôle avec la même autorité, le même talent qu'à la dernière reprise.

M"® Lerou, toujours nerveuse, presque fatale, rend le personnage de Jocaste avec

une passion véritablement tragique.

M^^^ Martin possède une voix harnaonieuse et chaude qui donne une saveur toute particulière aux strophes qu'elle récite; M^c Frémaux s'est montrée seule inférieure à son emploi.

Je ne serai pas accusé de partialité en faisant de M. Mounet-Sully un éloge absolu. Maintes fois j'ai regretté, chez cet artiste, la solennité un peu emphatique du geste et de la diction. Mais ce défaut se transforme ici en qualité réelle. M. Mounet-Sully a été superbe, et c'est de tout cœur que je me suis associé aux ovations qu'on lui a faites.

En un mot, j'ai suivi la représentation à^Œdipe roi, avec une admiration enthousiaste, que n'a point amoindrie le jeu de ses interprètes modernes.

23 juillet.

Les Demoiselles de Saint-Cyr. ^ MM. Coquelin, Worms, Le Bargy; M"" Reichemberg, Barretta.

Les plus brillants artistes de la Comédie- Française ont figuré dans les Demoiselles de Saint'Cyr, tant à la première apparition de la pièce, qui eut lieu le 25 juillet 1843, que dans ses nombreuses reprises.

Ce fut d'abord, à la création, l'incomparable Régnier qui mit au service de Dubouloy les qualités exceptionnelles de son jeu franc et incisif. Il tint l'emploi durant les cinq premières séries de représentations, et, disons-le en passant, il contribua, pour sa part d'auteur, au succès de l'ouvrage. La pièce, en effet, avait semblé longue à l'origine. M. Régnier engagea Alexandre Dumas à supprimer un acte et lui soumit des remaniements que l'écrivain exécuta de bonne grâce.

Ce fut aussi la jolie Anals Aubert dont les yeux de gazelle enflamment encore, de souvenir, les vieux abonnés de l'orchestre. M^^^ Ânaîs n'était plus jeune quand elle mit à la scène la sémillante Louise; mais, créée pour les rôles d'ingénue, elle devait les remplir jusqu'à la fin avec un même charme et un même en* jouement.

Je n'oublie pas M"* Plessy-Arnould qui, à cette époque, s'appelait M^^« Plessy tout court. Plus voisine de nous que la précédente, la délicieuse artiste n'avait pas vingt-quatre ans lors de c la première i des Demoiselles de Saint^Cyr, On se rappelle encore son regard caressant, ses façons un peu minaudières, sa voix qui tirait de certaines notes aiguës je ne sais quelle saveur spéciale et mordante, enfin sa bouche mignonne qui, suivant l'e^prea* sion de Jouvin, c avait si peur de paraîtra grande, qu'elle se mangeait elle-même aux extrémités >.

Ce fut enfin Tacteur Firmin, danalerôie de Roger, et Ton ne pouvait faire un meilleur choix, personne n'ayant plus d'élégance et ne portant mieux que lui l'habit de cour.

Vinrent ensuite M. Ddaunay, auquel

P|mplot secoodâire du duc d'AnJpu fut redevable d'un éclat tout particulier; ,\(Uei Augustine et Madeleine Broban,.qui^ d'après les journaux du temps, furent applaudies c à tout- rompre i.

Mais à quoi bon poursuivre cette revue rétrospective? Elle n'aboutirait qu'à établir l'infériorité des représentations actuelles sur l'ancienne interprétation! Mieux vaut déclarer sans retard que, malgré le jeu spirituel et fin de M"' Reichemberg, malgré les charmes sympathiques de M"« Barretta, le présent n'est point à la hauteur du passé.

M. Le Bargy est un gentil duc d'Anjou, mais il manque d'initiative.

M. Worms, dont la distinction est parfaite et la tenue d'une correction irréprochable, n'est point du tout l'aimable libertin que nous nous figurons dans Roger.

Il est froid, grave, paternel et d'un sérieux qui frise l'austérité.

Enfin, M. Coquelin, avec son incontestable génie de la scène, force la note comique et ne saurait faire oublier M. Régnier, dans le personnage de Dubouloy.

Ces diverses critiques me conduisentelles à répudier comme mauvaise la reprise des Demoiselles de Saint-Cyr en

i883 1 Nullement. Telle qu^elle est, je U trouve acceptable ; mais il ne fiiut pas regarder en arrière.

29 juillet.

L'Épreuve, — MM. Prudhon, Truffier, Coquelin cadet; M^ei Muller, Thénard, Kalb.

L'Épreuve compose, avec le Jeu de l'amour et du hasard, les Fausses Confidences ' et le Legs, la presque totalité des pièces de Marivaux inscrites au répertoire : de c Monsieur i Marivaux, porte le Programme, comme si l'auteur était notre contemporain.

Tu retardes d'un siècle et demi, mon pauvre Programme, et l'Épreuve, que tu crois d'hier, fit son apparition sur le Théâtre-Italien, le 9 novembre 1740, avec la fameuse Sylvia comme principale interprète. Ce renseignement pour toi, ami Programme, et sans doute pour quelquesuns de tes lecteurs ; car on connaît peu nos classiques aujourd'hui, et leurs chefsd'œuvre touchent beaucoup moins le public que les cascades de M^* Niniche ou de M"« Nitouche. C'est un tort, et, sans vouloir dénigrer les nouveaux venus, il est

permis d'affirmer que Marivaux a bien sa valeur, lui qui créa un genre au théâtre et dont l'esprit n'a pas vieilli.

J'ai vu V Épreuve dix fois, je la reverrais vingt fois encore avec le même plaisir, tant le sentiment en est juste, le dialogue divertissant, l'originalité piquante. Et cependant, à l'exemple des autres comédies de Marivaux, la pièce ne renferme ni intrigue, ni aventures; elle est toute dans la guerre d'escarmouche que se font les amants, « dans ce manège, dit Sainte-Beuve, ce tatillonnage bien mené et semé d^accidents gracieux qui plaît aux esprits délicats ».

Lucidor-Prudhon aime Angélique-Muiier et il a dessein de l'épouser. Mais, avant le mariage et pour s'assurer de son amour, il la fait éprouver par Frontin-Truffier, son valet, qu'il habille en grand seigneur pour la circonstance. Reste un certain Blaise- Coquelin, fort épris des écus d'Angélique.

Bah ! ce soupirant-là n'est pas à craindre, et Lucidor le désintéressera moyennant douze mille livres qui lui seront payées à la seule condition de se faire refuser par sa belle. Une mère marieuse, M»« Argante-Thfnard, et une gentille soubrette, Lisette-Kaib, complètent la liste des personnages.

Les artistes de la Comédle-FVançaîae oftt

très galamment enlevé ce petit acte, et, sauf M. Prudhon, que son air grave et sa mise sérieuse font ressembler au précepteur plutôt qu'à Pâmant d'Angélique, tous sont dans le ton de l'ouvrage.

M"» Thénard est tout à fait nature dans les querelles qu'elle cherche à sa fille.

M"« Kalb et M. Truffier jouent avec beaucoup d^humour la scène où Frontin se défend de connaître Lisette.

M. Goquelin K. D. (pardon, le mot est <i« lui) «st amusant au possible sous les traits de Biaise. Il a des élans, des étonnements, des réticences amoureuses qu'expriment avec un rare bonheur ses jeux de physionomie.

Je ne puis voir M"« Muller sans songer à un pastel de La tour. De plus, M^** Muller a toutes les candeurs et toutes les grâces mignonnes de Tingénue. C'est une jolie actrice, et,»ce qui vaut mieux, une artiste de talent 1

Maimtenant, cher Lecteur, excuse-moi si j'ai consacré cet article à un t lever de rideau 1. Je suis de l'avis de Boileau en ceci comme tn beaucoup de choses :

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème. 5 août.

1* Le Village» MM. Barré, Dupont-Vernoo; ^mes Graager, Amel. — a® Le Bougeoir.

MM. Prudhon, Boucher ; Mii« Broisat.

Je rendais compte, Pautre jour, de la première représentation de Mademoiselle du Vigean ; il importe, cette fois, de dire quelques mots des deux pièces qui lui servaient de cadre : le Village, de M. Octave Feuillet, en lever de rideau, et le Bougeoir, de Clément Caraguel, en fin de spectacle.

Tout le monde connaît cette une étude de mœurs intitulée le Village. Un vieux garçon s^égare dans un intérieur bourgeois dont le tranquille bonheur lui fait pitié d'abord ; il y vient pour enlever son ami à la vie conjugale, à la monotonie du coin du feu, et c'est lui, finalement, qui demeure ; séduit par la famille et subjugué par les vertus d'une obscure provinciale. Ce chef-d'œuvre d'observation étant généralement apprécié du public, il me

suffit de parler de l'interprétation que j'eusse souhaitée sans défaut, comme la pièce. M. Barré y est délicieux de rondeur et de bonhomie. Attendrissant dans les scènes émues, comique dans les autres, son naturel ne se dément pas un instant.

I^me Granger est bien l'excellente femme dont M. Octave Feuillet nous a décrit le caractère, et M**® Âmel a enlevé son rôle de Marianne avec un entrain fort divertissant. MaisM. Dupont- Vernon, dans le personnage de Rouvière, le vieux garçon, a détruit l'harmonie de l'ensemble et, pour continuer la métaphore, il a détonné d'un bout à l'autre de la pièce. Il crie, tempête, gesticule, comme s'il jouait un mélodrame, et le spectateur comprend d'autant moins ce tapage qu'il s'agit ici de scènes tout intimes que l'acteur doit rendre dans une gamme très modérée.

Ensemble absolu, au contraire, dans ce badinage mondain, dans cette agréable bluette que Caraguel a intitulée le Bougeoir. M. Prudhon, assez froid d'ordinaire, a joué son Lucenay avec une gaieté et une distinction parfaites; W^* Broisat a été exquise de tenue, d'esprit et d'élégance.

Mais, des trois interprètes de l'ouvrage, celui qu'il convient de louer le plus est

M. Boucher, cet amoureux transi qui compromet la femme aimée, et ne sait ni lui répondre, ni la tirer du mauvais pas où il Ta jetée. M. Boucher a rempli le rôle avec une telle finesse qu'il a pu échapper au ridicule et, sans sortir de son emploi, rester aux yeux du public, ce qu'il est toujours :

un charmant artiste.

13 août.

Le Demi-Monde, — MM. Delaunay, Thiron, Fcb- ▼rc, Laroche; M»»w Tholcr, Kalb, Riquer, Durand.

Quand, jadis, il s'est agi de transporter le Demi'Monde sur notre première scène, les purs de l'époque firent la grimace, prétendant que la pièce n'y serait pas du tout à sa place. Aujourd'hui on se montre plus accommodant. Est-ce la faute de MM. de Courcy, Meilhac et autres profanateurs du temple? Peut-être bien. En tout cas, le public de la Comédie-Française s'est peu à peu départi de son respect pour la tradi* tion ; son goût s'est tout doucement habitué aux mets pimentés, et je ne m'étonnerais pas de voir, un de ces soirs, M. Zola prendre droit de cité dans la maison de Corneille et de Racine.

Ce serait certes aller loin, et, pour mon compte, j'estime que l'accès de notre grand théâtre national doit être impi-

toyablement interdit au trottoir, voire même au quart de monde :• c'est déjà trop d'y admettre le demi !

En ce qui touche la pièce de M. Dumas, il y a bien des circonstances atténuantes.

La forme en est légère, indépendante, mais c'est une étude de mœurs très /puillée. Un coin de notre vie sociale y éclate en pleine lumière ; enfin le cœur humain, ou plutôt l'absence de cœur, s'y montre dans sa décevante réalité. Le rôle d'Olivier de Jalin manque de vraisemblance^ c'est incontestable, et les impertinences de ce frondeur U feraient jeter à la porte du dernier salon interlope. Mais ses reparties sont si vive^, ses mots si spirituels, qu'il charme l'atten* tion et désarme la critique. C'est du moins mon impression personnelle. A la vérité, M> Delaunay tient le personnage, parfai<* tement secondé par la jolie M^^« Tboler.

Et puisque, sans y penser, j'en suis venu à Tinterprétation de l'ouvrage, j'ajoute que W^^ Kalb brûle les planches et que M^^® Durand joue Marcelle avec autant d'âme que de naturel.

Faire l'éloge de M. Thiron est presque un lieu commun ; je dois pourtant avouer qu'en tant que marquis il manque de prestige. M. Febvre est un Ntajac cassant

et passablement impérieux. Le rôle le veut ainsi ! D'accord ! Mais pourquoi forcer la note ?

M. Laroche noys récite les malheurs conjugaux de Richond sur un petit ton endormi qui nous laisse assez indifférents.

Et puis 1 Et puis ! ! que de lacunes dans les mémoires! Je signale de fréquentes défaillances chez M^^o Riquer, chez M. Thiron et chez M. Laroche. Dame, il fait si chaud ! c'est une excuse.

19 août.

L'Àveniurière, ^ MM. Febvre, SilTain, Le Barfy» Martel, Leloir ; M»" BarwtU, Tholer.

La dernière représentation de l'Aventurière a été U soirée au^L accidents.

Premier acte : M. Fehvre manque son entrée.

Second acte : la toile refuse de tomber.

Troisième acte : une lourde dague et un fauteuil, par esprit de contradiction sans doute, tombent avec un fracas formidable.

Au demeurant, la meilleure représentation du monde.

Les vers de M. Emile Augier sont heureusement sortis sains et saufs du désarroi général, et MM. les artistes de la Comédie- Française leur ont conservé à la fois tout leur esprit et tout leur sentiment. M. Silvain qui, entre parenthèses, a le talent du bien dire, s^est tiré à son honneur du petit emploi de Dario, un rôle si petit, en effet,

que je le mentionne en premier , dans la crainte de l'oublier.

M"^* Barretta nous a montré une Célie charmante dans ses expansions amoureuses, énergique dans ses indignations d'honnête fille. Je ne regrette que son costume qui l'avantage beaucoup moins que son rôle. Je passe à son gentil soupirant, M. Le Bargy, dont la candeur et les étonnements ingénus sont bien faits pour toucher son cœur, et j'arrive à M^^® Tholer, l'étoile de la pièce, l'aventurière aux séductions irrésistibles, dont les coquetteries et les charmes n'ont point de peine à triompher des scrupules, voire même des instincts aristocratiques du pauvre Monte- Prade (M. Martel). Dame, mettez-vous à la place du barbon !

Je ne me figure pas du tout Fabrice tel que le présente M. Febvre. Je veux bien que la vertu ou plutôt la satiété aient calmé l'ancien viveur, mais il doit lui rester quelque chose de son caractère insouciant, impétueux et railleur. Or, M. Febvre fait de Fabrice un personnage froid, sérieux, doctoral, presque grognon.

Au contraire, M. Leloir est un Don Annibal parfait de la tête aux pieds, des chausses à la coiffure ; il s'est composé

ua personnage auquel la plus minutieuse critique ne trouverait rien à reprendre. On sait d^aiileurs avec quel respect M. Leloir traite son art. Aucun détail n'échappe à son étude. Aussi devons-nous, en toute circonstance, rendre hommage à son zèle et signaler ses succès.

2 septembre.

ht CkamdelUr.— MM, Thiroa, Le Bargy, Truffier, de F^audy, Dupont- Veraon ; Mmes Tho- 1er, Martin.

Qu'est-ce qu'un chandelier ? Vous le savez comme moi et il me suffira de rappeler que, dans la comédie d'Alfred de Musset, le rôle de cet objet allégorique, qui éclaire les amours de Clavaroche et de Jacqueline, est tenu par le doux Fortunio, crédule enfant, que la flamme éblouit d'abord, et qui finit par se brûler les doigts à sa propre chandelle.

M. Le Bargy a rendu le personnage avec beaucoup de charme et de sentiment. Il a été attendrissant dans la scène d'amour du premier acte ; pathétique dans son monologue du troisième acte ; irrésistible, alors que, humble et soumis aux pieds de celle qui lui a brisé le coeur, il lui murmure d'une voix plaintive : c A quoi suis-je bon, grand Dieu ! sinon à vous donner ma vie?... Depuis hier je suis assis à terre

et je me frappe la tête et le front... Que vous ai-je fait, Jacqueline ? i

Il faut avouer aussi que M"« Tholer, belle à ravir en grande coquette, a tout pour Pinspirer. Elle aussi rend avec une émotion communicative les nuances de son emploi. Impatiente et boudeuse avec son mari, nerveuse avec son amant, elle se laisse peu à peu toucher par la passion de Fortunio, et c'est de toute son âme qu'elle se donne à lui dans ces paroles : c Sais-tu que je t'aime, enfant que tu es ; qu'il faut que tu me pardonnes ou que je meure, et que je te le demande à genoux ! >

Clavaroche, galant à bonnes fortunes, qui enlève les cœurs à la pointe de son épée et de sa moustache, est joué avec trop de sécheresse et de raideur par M. Du pont- Ver non.

M"« Martin, MM. Truffier et de Féraudy, paraissent à peine dans l'ouvrage ; les mentionner me semble donc suffisant.

Quant à M. Thiron, c'est un maître André désopilant, et la scène où il chante:

c Amis, buvons, buvons sans cesse », est tout bonnement un chef-d'œuvre de haut comique.

9 septembre.

Les Précieuses ridicules, — MM. Coquclin aîné, Coquelin cadet, Garraud, Boucher, Davrigny, Villain, Roger; Mm«* Samary, Kalb, Frein aux.

Ne croyez pas que les Pyrénées et ces pics grandioses parmi lesquels je voyage depuis huit jours me fassent oublier mes devoirs de chroniqueur et mon amour pour ma chère Comédie-Française. Je suis resté ce que vous me connaissez, c'est-àdire un admirateur passionné de nos classiques et un critique très modeste mais très convaincu de leurs interprètes.

Voilà pourquoi le souvenir de la dernière soirée à laquelle il m'a été permis d'assister m'accompagne dans mes excursions lointaines, et pourquoi aussi j'en retrace à la hâte quelques impressions.

Il s'agit des Précieuses ridicules, un chef-d'oeuvre de Molière, que, ma foi, les artistes français (comme on les désignait jadis) ont merveilleusement rendu.

De taille avantageuse, de tournure élégante et de physionomie expressive, la débutante possède toutes les qualités d'une femme charmante. Peut-être on m'objectera que son genre de beauté ne la prédisposait point à un rôle d'Allemande. Car, il ne faut pas l'oublier, dona Maria est fille de rélecteur de Neubourg. Ce n'est point moi, en tout cas, qui réclamerai, préférant de beaucoup le teint mat et les yeux noirs des Espagnoles aux formes exubérantes des fades Bavaroises. Mais le physique est ici la question secondaire, j'arrive à Ruy-Blas où W^^ Jeanne Brindeau, chargée du personnage important de la reine, a témoigné d'une réelle valeur.

Je cite d'abord, dans la scène du prie- Dieu, l'instant où, se détournant de la madone, elle saisit la lettre de Ruy-Blas et s'écrie, suppliante : c Oui ! je vais la relire une dernière fois ! Après, je la déchire ! s La débutante a trouvé pour ces paroles des accents si émus, si pénétrants, que la salle a éclaté en bravos.

Une autre situation du même acte mérite d'être notée parce qu'elle appartient à un genre tout difiTérenr. C'est la scène où la reine expédie don Gu ri tan à Neubourg, afin d'empêcher son duel avec Ruy-Blas.

Le dialogue, coupé de monosyllabes, y est d'une di£Bculté particulière, que M"* Brindeau a su trancher en le disant avec autant de verre que de finesse. Néanmoins, la note dramatique domine d'une façon incontestable chez la débutante. Sa voix est grave et mordante aux instants pathétiques, et sa prononciation acquiert une saveur spéciale dans les scènes d'amour. Impossible de rendre l'impression ressentie alors qu'au troisième acte elle murmure à Ruy-Blas : « Ah ! parle ! ravis-moi ! jamais on ne m'a dit ces choses- là! » Ce troisième acte a, du reste, été un succès pour la nouvelle artiste que le public n'a pas manqué de rappeler.

Le cinquième acte de Ruy-Blas est d'un romantisme tel qu*il est difficile d'en ramener l'interprétation aux règles ordinaires du théâtre. Pourtant je dois constater que W^^ Brindeau, par crainte sans doute de tomber dans la déclamation, a manqué ses effets. Les cris : « Juste ciel!... Que dit-il!! Jamais!!! » ont sonné absolument £eiux. Ces exclamations, qui sont Vut de poitrine 'du tragédien, et qu'excelle à f pousser M. Mounet- Sully, trouvent M'^^ Jeanne Brindeau peureuse et inhabile. Faible imperfection, après

tout ! Que M^*^ Brind^u prenne conânaoe et travaille son ut au milieu de nous. Point n'est besoin pour le conquérir de s'enfermer dans la retraite. Il viendra, )e le lui affirme, et les qualités de la débutante sont assez nombreuses pour donner au public la patience de l'attendre.

25 novembre.

Mademoiselk de Belle^hîei"^ Seconds débuts de Mli« Brladeau.

Je n'ai rempli que la moitié de ma tâche en vous parlant de la représentation de Ruy'Bîas. M}^^ Brindeau s'est montrée successivement dans le drame en vers et dans la haute comédie; dans un rôle passionné et dans un rôle sentimental: c'est donc sous ces deux aspects qu'il convient de la juger.

Et d'abord, avouons que si, dans l'une et l'autre pièce, la mission de remplacer l'exiquise M^*^' Bartet semblait délicate, la débutante avait particulièrement à redouter, dans Mademoiselle de Belle-Isle, le voisinage de M. Delaunay, un charmeur qui captive presque exclusivement le public, et de M^^* Tholer, une capiteuse marquise dont lé dialogue est un feu d'artifice d'esprit et dont les épaules constellées de diamants ne laissent pas que d'impressionner le spectateur.

J'ajoute que le Va victis des anciens trouve son application au théâtre comme dans la vie réelle. Or, M"« de Belle-Isle est une vaincue de la destinée, à laquelle il ne manque aucune épreuve.

Exposée, sans défense, aux intrigues d'une cour dissolue oiï elle vient^ implorer la grâce de son père, elle y est outragée par Richelieu, trompée par une coquette, flétrie et répudiée par le chevalier d'Aubigny, son fiancé, qui se fait son plus terrible accusateur.

Enfin, détail important à la scène, le vêtement de M^^ de Belle-Isie éteint la pauvre artiste condamnée à le subir. Il est noir, ingrat, et fait tache au milieu des élégances raffinées des autres costumes.

Pour M^^^ Jeanne Brindeau, cependant, ce costume maussade s'est trouvé presque un avantage, en ce que, loin d'en être amoindrie, la gracieuse comédienne a su le rehausser par sa distinction native et les charmes d'une physionomie en par&ite concordance avec son emploi.

J'ai lu qu'on reprochait à la débutante de ne pas avoir assez accentué le rôle. La critique me semble d'un à-propos fort discutable. M^* de Belle-Isle est une jeune fille douce, résignée, un peu craintive

même, que son amour pour son père a pu seul déterminer à une démarche hardie.

C'est précisément ce qu'a bien compris M^^* Jeanne Brindeau qui^ dans les scènes les plus dramatiques, a évité toute exagération, et ne s'est pas départie de la résenre et de la dignité calme qui sont vertus inhérentes à son personnage. Deux fois l'indignation soulève son âme, mais elle l'exprime par un regard, une attitude plutôt que par des gestes violents ou des éclats tapageurs.

Même tact et même justesse d'impression dans les autres parties du rôle dont la débutante observe toutes les nuances.

J'aurai enfin donné le fond de ma pensée quand j'aurai dit, en dépit de la critique, que M^^° Jeanne Brindeau s'est absolument identifiée avec son modèle, et qu'il serait difficile de peindre M^^® de Belle-Isle sous des traits plus fidèles et plus émouvants.

9 décembre.

Le rôle de Dorante est, en efiet, l'un des plus épineux du répertoire. M. Samary, qui ne l'ignorait pas, l'a travaillé avec toutes les ardeurs d'un néophyte , et le succès a pleinement couronné ses e£Forts. Le débutant n'a pas eu de défaillance. Son jeu a été vif, varié, spirituel, et, ce dont il faut surtout le féliciter, sa verve ne s'est point égarée dans ces élans intempestifs qu'on pouvait craindre chez un novice. J'ajoute que M. Henri Samary possède une tournure élégante, et qu'il a, dans les traits, beaucoup de ressemblance avec sa sœur.

Une raison de plus pour compter sur les sympathies du public. ^

i6 décembre.

Le Misanthrope, — Pébuts de MU« M«r»y.

J'ai lu dans plusieurs comptes rendus que, depuis M^^^ Mars, pas une actrice n'avait joué le rôle de Céiimène avec la perfection qu'y apporte la débutante. Cela ferait croire aux noms prédestinés. Mars, Marsy, n'est-ce pas tout un? Dans rimpos** sibilité où je suis d'établir la comparaison, n'ayant point vu M^*^ Mars, j'estime qu'il est impossible de tenir le personnage avec plus d'autorité que W^^ Marsy.

En songeant, d'une part, aux dix-huit ans de la débutante, et, de l'autre, à son récent prix au Conservatoire, je redoutais pour elle les influences de l'école, de cette implacable routine, qui tue souvent l'originalité ou, tout au moins, la paralyse pour un temps dies les jeunes artistes. Je me trompait ! M^'^ Marsy a' essuyé le feu de la rampe et abordé pour la première fois

— go —

la scène avec une crânerie et une indépendance d'allures dignes des plus aguerries.

C'était là une hardiesse capable de compromettre bien des débuts. Pour M"» Marsy, que la confiance en ses talents dispense sans doute d'être modeste^ l'entreprise obtint un succès qui ne tarda pas à se transformer en triomphe.

Étonnés tout d'abord de cette originalité singulière, gênés par cette imperturbable assurance qui leur faisait craindre à chaque instant une chute, les spectateurs suivaient avec une curiosité inquiète les moindres gestes, les plus petites intonations de la nouvelle Célimène. Mais ils s'aperçurent bientôt qu'elle possède d'instinct la juste appréciation des nuances, et que, partant, elle devait rendre les divers traits de son caractère avec autant de sincérité que de sûreté d'exécution. Ses accents n'étaient point notés d'avance, ils étaient trouvés.

Et, comme la nature l'emporte toujours sur une imitation, si parfaite que soit celleci, chacune de ses trouvailles pénétra d*enthousiasme le public, qui ne cessa plui d'applaudir.

Parmi les répliques les mieux goûtées je citerai au hasard les trois c Je le veux > de Célimène à Alceste, dans la quatrièmi

scène du second acte, alors que celui-ci menace de quitter la place; le vers :

Eh bien ! allez, sortez ; il vous est tout loisible.

scandé avec l'incrédulité ironique d'une femme sûre de son empire ; enfin les mots : a Vous vous moquez, je pense » , que M*i* Marsy souligne d'un regard délicieusement impertinent.

Parmi les scènes enlevées avec le plus de brio y j'indiquerai celle « des fauteuils » ; la querelle entre Célixpène et Arsinoë, qui valut le premier prix à M^^® Marsy lors du dernier concours au Conservatoire; puis, et surtout, la situation du cinquième acte, où la coquette démasquée essuie les reproches de ses quatre soupirants.

Cette dernière scène est délicate en ce qu'elle doit se lire tout entière dans la physionomie de l'actrice, qui écoute presque sans répondre, et notre jeune comédienne y déploie une vérité, un tact surprenants.

Pour comparer M"« Marsy à M"« Brindeau, dont nous suivons également les débuts en ce moment, confessons que la première ne possède ni le charme poétique, ni le regard doux et caressant de la seconde. Mais M^^ Marsy a une physionomie essentiellement piquante et mobile; ses

dents, d'une blancheur éclatante, font étinceler son sourire ; enfin, et pour nous servir de la langue de Molière, ses yeux sont les plus beaux et les plus expressifs du monde.

i3 janvier 1884.

lO Maître et Valets {i^ reprësenUtion). — MM. Coquelin cadet, Truffier, de Féraudy.

20 Un mot sur le Malade imaginaire.

Je n'af&rme jpa» que 1' « i-propos t en vers de M. Bertol-Oraivil sott d'une pureté de rythme et d'une puissance de concep* tion à faire oublier Lamartine ou Victor Hugo. Telle n'était point d'ailleurs la prétention de l'auteur, ce qui noua met à l'aise avec lui.

M. Bertol-Graivil a tout simplement cherché une idée ingénieuse pour fêter Tanniversaire de Molière, et comme c'est le deux-œnt-soixante-deuxième depuis la naissance du grand écrivain, il n'était point facile de trouver du nouveau. Cependant notre auteur y a presque réussi, et, si Ja forme de son agréable fitntaisie n'est pas étonnante, elle est du moins acceptable, personnelle et quelquefois élevée.

M. fiertol*Graivil imagine la rencontre de Mascarille, de Crispin et de Figaro (les

trois valets de comédie), devant le buste de Molière. Chacun vient lui rendre hommage! Mais Mascarille ne l'entend pas ainsi. En qualité de valet du maître, il tient à garder pour lui seul le droit de le célébrer, et veut chasser les importuns.

Pourtant Crispin et Figaro, Tun valet de Regnard, l'autre valet de Beaumarchais, ont des titrés. Les trois écrivains ne sont-ils pas de la même famille? c L*empereur des fourbes » finit par le confesser, et, la paix faite entre nos compères, chacun, à son tour, présente son compliment. Celui de Crispin surtout, débité avec beaucoup de verve et de sentiment par M. de Féraudy, m'a frappé par la noblesse du style et l'élévation des idées.

Le petit couplet de Figaro est galamment tourné, mais il eût gagné à être dit plutôt que chanté par M. Truffier, dont les talents de musicien laissent à désirer. Et puis, fitutil rappeler au charmant et spirituel artiste qu'une guitare résonne à la seule condition d'en toucher les cordes? Des accords retentissent, et les doigts de M. Truffier demeurent immobiles, ce qui eût fort réjoui le public, s'il s'en fût aperçu.

M^*« Lecouvreur eut moins de bonheur en pareille circonstance. Elle aussi devait

pincer de la guitare et ignorait tout à fait l'instrument. C'était il y a bientôt deux siècles, dans les Folies amoureuses, où elle remplissait le rôle d'Agathe. Afin de parer à l'inconvénient, on enfouit le musicien Chambrun dans le trou du souffleur et on lui fit jouer l'air italien. Mais la grande comédienne ne se prêta pas à l'illusion, et, tandis que les sons partaient en cadence, ses doigts pinçaient bravement le vide à contre-mesure. Les spectateurs éventèrent la ruse, et, sans respect pour leur idole, ils se mirent à la gouailler fort impertinemment.

Si le public d'aujourd'hui laissa passer l'incident de la guitare merveilleuse, il souligna, par contre, avec beaucoup de gaieté la réplique de Mascarille à Figaro :

c Quelque sot monologue?» L'hémistiche, dans la bouche de M. Coquelin cadet, ne manquait pas, en effet, d'une certaine saveur.

Maître et Valets suivait le Malade imaginaire admirablement interprété par MM. Barré, Got et M»« Samary; il précédait la fameuse cérémonie où M. Delaunay s'est au moins autant amusé que le public.

Demandez-le plutôt à ses voisins. Mais, tandis que nous en sommes à la cérémonie,

pourquoi l'administration ne réforme-t-elle pas les couronnes eu papier dont elle gratifie annuellement le buste de Molière^ Cette camelotte, indigne du maître, serait tout au plus convenable pour une distribution de salle d'asile.

27 janTier.

Smilis (ire représentation). — MM. Got, Febvre, Laroche, Worms; xMiic Reichemberg.

c Monsieur Febvre ! vos qualités et emploi dans la pièce, s. v. p.

— Amiral de Kerguen, préfet maritime de Toulon,

— Et vous, monsieur Laroche îf

— Commandant Richard. ^

— Parfait. Au tour de M. Worms.

— Lieutenant de vaisseau Georges Richard, aide de camp de l'amiral.

— De mieux en mieux, à vous maintenant, monsieur Hamel !

— Oh! moi, ce n'est pas la peine.

Comme je n'ai que vingt mots à dire dans le drame, on ne m'a pas donné de nom sur l'affiche.

— C'est égal, vous avez de belles cdtelettes blondes et un uniforme d'officier sur le dos.

— De capitaine de vaisseau , s'il vous plaît.

— A la bonne heure! M. Got maintenant. •

— Moi ! quartier-maître, simple quartiermaître Martin.

— Trop modeste, monsieur Got I Votre talent n'a pas besoin d'aiguillettes. Passons à la charmante Sucette ReidM^mberg. De plus en pltis jeune sous son costume de mariée et dans son peignoir bleu de ciel !

Vo«s ïi'S^es |>a8 dans la mâtine, je pense ?

— Pardonnez-moi ! Sauvée ées Ôammes pM* IVimiral de Kerguen, aloi« capitaine , je ne me connais point d'autre mère. Le brave matelot Martin a été ma nourrice étales marins du boini fiit^nt mtt seules compagnes.

^i— IMabèe ! votte «ducution ti dû être joliment corsée !

-^ C'est ce qui voas trompe. Il n^ '^ P^ comme le marin français pour «entretenir Tingénutté <les demoiselles. Ainti tenez!

à dix*«Bept ans, le jour <de mon mwiiage, quand mon éposûc, l'amiral, est ven« me parler de son bonheur, de la vie à deux, de rivresse de me posséder et d'une fbnie d'autres choses^ e^ibien, je n'y%i nen compris et, au lieu de l'accompagner.. < où il Yowlait, )e M ai dit : c Bcmscnr, papa », et je suis allée me coucher.

-* Toute seule?... Ah! pardon. Mais aujourd'hui, après huit mois de mariage, vous derez être initiée.

— Initiée k quoi ?

— Mais... aux devoirs des époux?... à cette union étroite... intime... Enfin à ce que TOUS disait l'amiral le soir de vos noces.

— Pas du tout, du tout, du tout !

— Allons donc, c'est impossible!

— Dame ! la pièce le veut ainsi.

— Étrange ! inou! ! Eh bien, l'amiral qu'est-ce qu'il a fait ? Il n'était pas content, l'amiral ?

— Oh! non. Quand je Tai appelé papa, après la noce, il a pâli, et depuis ce soir-là il a toujours été malade, si bien qu'il vient de mourir sans que je sache trop pourquoi.

— Enfin, c'est un mystère? Je puis, du moins, l'éclaircir en interrogeant le commandant Richard, un ami de Kerguen et, de plus, un vieux loup de mer, il doit en savoir long et ne bronchera pas dans ses réponses... Pardon, mon commandant, vous plaît-ii de me donner quelques détails sur l'héroïne de M. Jean Aicard et sur la triste fin de ce pauvre amiral ?

— Vous ne pouvez mieux tomber. Je ne

quitte pas la scène où je figure en qualité de confident inutile mais convaincu.

-— Parlez donc, mon cher commandant, je brûle de connaître le mot de l'énigme.

— Rien de plus simple : dans un de ses voyages en Grèce, mon ami Kerguen a miraculeusement sauvé une enfant qu'il a nommée Smilis et qu'il a ramenée en France à bord de son vaisseau. Comme, à son retour, il n'a plus trouvé ni Tépouse ni la fille qu'il y avait laissées, le pauvre garçon s'est dit en pleurant : « Puisque la « mort m'a pris tout ce que j'aimais, je ce veux que Smilis remplace à elle seule les « deux amours disparus ; qu'elle soit dans « mon cœur et l'épouse et la fille! t La fille, c'était bien, et mon ami a rempli son rôle de père en conscience. Mais quand il s'est agi d'entrer dans l'autre emploi, Smilis a opposé aux vœux de l'amiral la barrière d'une ignorance aussi idéalement pure qu'invraisemblable, et le mari a reculé.

— Depuis cette tentative malheureuse il a donc cargué ses voiles ?

— Absolument !

— Mais alors il est vieux, laid, rhumatisant, gftteux, votre amiral Kerguen ?

— Au contraire, c'est un homme su-

lOI

perbe , portant gaillardement ses cinquante-deux ans, un héros qui a gagné ses trois étoiles à la pointe de son épée; un officier général que tout le monde respecte, admire, et sur lequel la patrie fondait les plus hautes espérances !

— Tant de qualités et si peu de confiance en sa propre valeur!

— Ne m'en parlez pas. Plus j'y songe, moins je trouve en lui le personnage qu'il doit être. C'est à croire qu'on a fourré un troubadour dans la culotte d'un amiral et qu'on lui abonné une guitare en guise d'épée. Il ne parlait plus que d'aubépine en fleur, et quand je lui demandais un ordre d'embarquement, il me racontait l'histoire d'un rouge-gorge.

— Et c'est Smilis, une simple fillette, qui a ainsi empigeonné le héros?

— Elle en a fait bien d'autres. Elle l'a tué à force de pudeur et d'innocence.

— > Pour cela, c'est stupéfiant.

— Je suis de votre avis. Néanmoins cela est. Quand Kerguen s'est aperçu que Smilis ne voyait en lui qu'un père, il lui a cherché un époux afin que le bonheur de la fillette fût complet sur la terre. Ce futur époux, il l'a trouvé dans la personne de mon neveu Georges, un brave et loyal ma-

rin, et le >our où il a été certain que l*amour des jeunes gêna était réciproque, il s'est supprimé à la façon de M^*^ Croizette dans le Sphinx, en suçant le contenu d'une bague empoisonnée.

— Par exemple, je ne m'attendais pas du tout au dénouement !

— Ni vous ni le public. Je voua avouerai même que je ne m'y suia pas encore habitué, bien que je joue la pièce trois ou quatre fois par semaine.

— Tant que cela ! Elle marche donc malgré ses invraisemblances? ^

— Oui ! on aime la marine en France et son uniforme exerce un prestige auquel personne n'échappe. Je suis aussi trop bon camarade pour ne pas déclarer que Pin* terprétation de M^^*^ Reichemberg, de Febvre, de Got et de Worms aide singu* lièrement au succès. Enfin le atyle de M. Jean Aicard est ai vibrant, ai chaud, si passionné que le public oublie Pimpoasibilité des situations pour s'envoler dans les sphères de Pidéal, à la suite du poète-auteur.

3 février.

Sec<Mi44 4él?uts de M^*^ Marsy.

Les seconds débuts de M^^* Marsy ont été très heureux. Plusieurs critiques STancent que la charmante artiste est moins remarquable dans le Mariage de Figaro que dans le Misanthrope, Ceux-là n'ont point réfléchi que toute la différence réside dans le rôle et non dans le jeu de son inter»

pvàte.

CéUmène, en effet, Qst une grande dame habituée aux intrigues de cour et dont les coquetteries, faites de ruses et de duplicité, affectent mille formes difSârentes. I^tant, l'artiste chargée du personnage doit se coni^ poser è chaque instant une physionomie nouvelle et prétef à sa voix des inflexions sans cesse opposée» Iqs unes aux autres.

Suzanne, au contraire, est, en style de coulisse, un piractère tout d'une pièce.

fUeuse, mutine, spirituelle et piqus^nte»

8ft nature n'est point multiple et elle oHi qu'à lui obéir. Voilà pourquoi M^^ Marsy

a semblé moins brillante, alors qu^elle était correcte et qu'elle jouait le rôle en comédienne intelligente.

J'ai^ pour ma part, étudié la débutante sans aucun parti pris et je ne puis formuler sur elle qu'un avis favorable. L'organe est chaud, flexible, pénétrant; le rire, franc et sonore ; enfin un léger clignement des yeux donne à la physionomie un charme capiteux auquel on ne saurait échapper.

Parmi les passages les plus applaudis, il faut citer la septième scène du premier acte, qui commence par un aimable badinage entre Chérubin et Suzanne et qui se termine par l'effarement de celle-ci, quand le page la poursuit pour Tembrasser.

Puis encore, les scènes quatre et six dusecond acte, entre la comtesse. Chérubin et Suzanne, où M}^^ Marsy, délicieusement espiègle, lutine tour à tour les deux amou* reux et dit avec un accent adorable de malice : « Ah ! qu'il a le bras blanc ! C'est comme une femme! Plus blanc que le mien ! regardez donc, Madame ! »

Enfin la huitième scène du cinquième acte, où Suzanne bat Figaro, qu'elle croit infidjèle : f Voilà pour tes soupçons ; voilà pour tes vengeances et pour tes trahûont,

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tes expédients, tes injures et tes projets!

C^est-il cela de Tamour? » Et M"<» Marsy frappe à chaque mot, elle frappe avec une ardeur, un entrain... Bref, elle y va de tout cœur et elle s'amuse autant que le public. Car notre jolie Suzon, qui ignore a le trouble inséparable d'un premier dé* but », est absolument chez elle au théâtre, et le soir où elle y a fait son entrée, je suis sûr qu'elle n'a éprouvé d*autre émotion que le plaisir un peu fou d'une jeune fille à son premier bal.

34 février.

V École des Femmes, — MM. Got, TrufiSer:

H. Samary (débuts] ; M™«« Samary^ Muller.

Je ne crois pas, avec certains biographes, que VÉcole des Femmes soit la fidèle peinture du ménage de Molière, ni que le grand poète ait voulu se crayonner sous les traits d'Arnolphe. Non ! Et la chaste et candide Agnès ne pouvait, même dans l'esprit d'un amant, offrir aucun trait de ressemblance avec la coquette et rusée Ârmande Béjart. Il demeure néanmoins certain pour moi, qu'en écrivant son admirable pièce, Molière a plus d'une fois songé à lui-même et à sa nouvelle situation d'époux. Il se rendait parfaitement compte de sa nature sérieuse, sombre et quelquefois jalouse, et quand il prête à Agnès les paroles suivantes adressées à Arnolphe, c'est une sorte de confession qu'il nous fiiit :

Chez vous le mariage est fâcheux et pénible, Et vos diacoors en font une image terrible.

C'est aussi pour se familiariser ayec certaines infortunes conjugales^ dont il redoutait fort le dommage, qu'il met dans la bouche de Chrysale une foule de conso* iations à l'usage des maris... trompés.

A bien ie prendre» aa food, pourquoi ▼oalez-vont Que de ce cas formit dépende notre gloire, [croire

Et qn'on t'aille former un monstre plein d'effiroi De l'affront que nous fait un maaqnement de foi?

Cela dit à propos de l'ouvrage, ajoutons que son interprétation n'a rien laissé à désirer.

M"® Muller, une Agnès si menue qu'il faut la détailler à la lorgnette^ n*a jamais apporté dans ses rôles plus de charme ingénu, et Taccent particulier que M"« Samary imprime à sa voix, par un léger froncement des narines, est une véritable trouvaille. M. Got nous offre un Arnolphe de la bonne école^ et M. Truffier est un valet-paysan très spirituellement niais.

Arrivons à M. Henri Samary, le débutant, 'qui n'est pas pour détruire un ensemble aussi harmonieux. Bien au contraire, il lui prête l'appoint de sa jeunesse et de son très précoce talent. Aussi le rôle d'Horace a-t-il été la sanction de ses

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premiers succès. Élégant de tournure et de manières aisées, il dit le vers avec autant de goût que de correction et met dans ses tirades amoureuses tout le feu de ses dix-huit ans. Parmi les meilleurs passages, je signale le billet d'Agnès : c Je veux vous écrire, et je suis bien en peine par où je m'y prendrai,,, » un bijou de grâce que M. Samary dit avec une émotion qui a gagné Pauditoire.

9 mars.

Le Mariage de Figaro, ~> MM. Coqudin, De- Uunay, Thiron, de Féraudy; Mme* Many (débuts), Tholer, Frémaux.

En rendant compte des seconds débuts de M^^ Marsy, je n'ai rempli que la moitié de ma tâche. Il me reste à vous parier de la reprise du Mariage de Figaro ^ ou, du moins, à dire quelques mots de son inter* prétation actuelle.

M. Coquelin, sans avoir conservé au principal rôle le côté incisif et mordant que lui prétait M. Régnier, le joue de la façon originale que vous lui connaissez. Je n'aime point sa scène de reconnaissance avec Marceline, ni le passage où il verse bourgeoisement des larmes de jalousie.

La faute en est à l'auteur, qui, d'ordinaire, se montre malhabile au genre tragique.

J'ajoute que le Figaro sémillant, frondeur et rusé du Barbier de Séville, en se rapprochant des valets de Molière, est plus dans le tempérament de M. Coquelin

— IIO

que le Figaro philosophe et quelque peu vieilli du Mariage, Â tout prendre, cependant, le comédien n'a pas eu de défoillance, et il a détaillé le fameux monologue du cinquième acte à la satisfaction du public.

Ce qui €st juste pour Figaro, ne l'est pfifi iBoins pour Al ma vi va qui, d'amant irrésistible et vainqueur, devient, dans le Mariage^ époux libertin, soupçonneux et dupé. Assurément le comte du Barbiersemble cnéé tout exprès pour M. Delau<* nay, dont les qualités brillantes répugnent au pers^Muiage ingrat de Tautre pièce.

Pourtant lui aussi s^est tiré du rôle à son honneur^ ce qui a témoigné une fois de plus d« ses ressources de grand artiste.

Deux emplois, au contraire, parfaiteméat appropriés à leurs interprètes , sont Brid'Oison et Grippe-SoleU que MM. Thiron et de Féraudy rentient avec un naturel impayable. Décidément, M. de Féraudy s^est fait, du gamin, une spécialité. Son TÔlt de Jean, dans Bertrand et Raton, était une révélation que nous confirme «uioup»

d'hui Gdppe-Soleii.

Je ne reviendrai point but M^^* Matsy, dont j'ai loué déjà le jeu piquant et fin.

Mais je veux noter, 4 dtrie ^e simple o^

servation, que la jeune artiste possède cette faculté si rare d'intuition qui fait deviner la pensée d'un auteur et saisir une situation dans ses moindres nuances.

M*** Tholer, dans te rôle de ht comtesse, est tendre, émue, avec le grain de coquetterie que comporte le personnage.

Je réserve MM* Rosa Bruck, le nouvetfi Chérabin, pour ma prochaine -chronique, voulant parler de la débutante avec détail.

Aujourd'hui, je me contemtede »ommer MUo Frémauz, ie Chérubin de la reprin, qui est un fbi% gentil page. Sa taille est mignonne, ses yeux sont do«x et ^avessants; enân sa bouche, grosse comme uoe oerise, a de petites moues tout à fait engageantes. Je la vola encore blottie dans son grand fauteuil et portant vers le comte un regard moitié contrit, moitié fripon 1 Je rentends aussi soupirer va romance :

« J'avais une marraine i avec de si amo«reuses mines qu*à moins d'être de bronxe, la noble comtesse "ne peut manquer de compatir aux « peines de son coeur ».

i6 mars.

Amphitryon, — Débuts de MU» Rosa Bruck.

« Brelan de jolies femmes», disait l'autre soir un spectateur, en sortant du Mariage de Figaro. Et certes il serait malaisé de réunir un trio d'actrices plus charmantes et mieux en situation que Su^anne-lAwsy, la comtesse-Tholtr et Chérubin-Bruck : un séduisant petit page, celui-là, avec son regard profond et doux, son élégante tournure, sa bouche une et délicate,

a Une gtacieuse et mélancolique Romaine », se répétait le public, après la représentation de Britannicus, où M}^^ Bruck tient le personnage idéalement chaste de Junie.

Je n'insisterai point sur une appréciatlon, à laquelle je m'associe d'ailleurs, mais qui sort de mon cadre, puisque ni Britannicus ni le Mariage de Figaro ne sont, pour la nouvelle artiste, des pièces de début et que ses débuts me doivent seuls préoccuper aujourd'hui.

Il m'a paru bon, néanmoins, de consigner le fait avant de retourner en arrière poui: vous parler d'Amphitryon , comédie

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ou MU« Rofl« Bnick a subi sa pr^oiUrç épreuve, en attencfunt la ^eçQPde qu; doit avoir lieu dans h B^rbkr, qù «lia jouer»

Roaine.

Je l'ai noié tout à l'heura, la jeune ^ç»

trice pQfiède un charme particulieri une physionomie à la fols douce et rêveuse qui U désignaient à remploi d'Alcmène ; aussi ra.t^elle tenu de manière à se concilier de prime abord les sympathies de ses juges.

Le rdie est court, assurément, puisqu'il ne comprend que trois scènes; mais je n'en vois pas de plus sympathique, ni de mieux étudié sous le rapport du cciur fé»

minim

Ce caractère, M»» Rose Bruck Tinter* prête à souhait, et, si le débit, qui sent «n peu son école, laisse encore à désirer, la note est juste et ne manque pas son effet sur l'auditoire.

' A la troisième scène du premier acte, elle rend bien l'impression de la chasteté dans l'amour conjugal et de la soUict* tude inquiète de l'épouse que son mari va quitter pour s'exposer aux dangers de la guerre : f Les lauriers val^t'^ls tant d'alarmes? » soupire-t-elle avec l'accent d'une tristesse profonde.

La deuxième scène du second acte est la

plus* longue et aussi la plus propre à faire Juger d'un début, car Alcmène y déploie , des sentiments multiples. C'est d'abord la joie causée par un retour imprévu, puis vient le charme d'une confidence intime :

ff Tous ces transports, toute cette tendresse... mon cœur. Amphitryon, y trouvait mille appas. » Ensuite éclate une indignation violente qui se fond en désespoir, alors que, s'adressant à Cléanthis, sa suivante, Alcmène s'écrie douloureusement : « Laisse-moi seule et ne suis point mes pas >, toutes situations saisies et rendues avec une justesse d'impression très réelle. Mais c'est surtout dans la dernière scène que le succès de M^^^ Bruck s'est affirmé. Sous les œillades assassines de M. Mounet- Sully, du moins de Jupiter, le courroux d' Alcmène s'est peu à peu apaisé et l'amour a repris place dans son cœur. La jeune artiste a observé la gradation des sentiments de façon à soulever par deux fois les bravos de là salle.

En somme, heureux début à la Comédie- Française, où les premiers pas de M^i* Bruck lui ont déjà conquis droit de cité.

90 avril.

MU« Bruck (Uns le Mariage de Figaro,

Il n'est rien de plus attrayant qu'un début à la Comédie-Française, quand il s*agit de tout jeunes artistes comme M. Samary, M"« Marsy ou M"« Bruck, c'est-à-dire d'écoliers qui sautent du Conservatoire sur notre première scène, et passent de Tœil du professeur sous le regard bien autrement vigilant du public. A la sympathie qu'inspire naturellement l'adolescence, se joint la saveur spéciale d'une énigme à déchiffrer. Devant soi le papillon sort de sa chrysalide ; on le voit secouer la poudre de ses ailes, en essayer les premiers battements, et, curieux, on se demande où le portera son vol.

J'ai suivi avec le plus vif intérêt les débuts de M^^^ Marsy, dont je vous ai parlé et dont je vous parlerai chaque fois qu'elle paraîtra dans une nouvelle pièce; j'en agirai de même avec M"« Bruck, que je

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vous ai déjà présentée dans Amphitrym et que je tiens à vous montrer aussi dans Chérubin, en attendant Rosine, personnage désigné pour ses seconds débuts.

JLe rôle de Chérubin, en effet, est l'une des plus délicieuses créations de Beaumar* chais. Tout de charme et d'enjouement, il appelle les qualités inhérentes à la jeunesse et se désignait de lui-même à Tune des jolies recrues de M. Perrin.

Lors de l'apparition du Mariage de Figaro^ il y a juste un siècle. Chérubin fut joué par M^« Olivier, une poétique et blonde enfant, dont le teint était si blanc que le chevalier de Grammont le comparait à du lait sur lequel on aurait effeuillé des roses. La créatrice du rôle y déploya une telle séduction, qu'au dire des chroniques, elle fit tourner la tête, non seulement aux hommes, mais encore aux femmes. En est-il ainsi de M^^^ Rosa Bruck, son arrière-petite-fille i Je ne saurais me prononcer que pour mon sexe. Ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que notre contemporaine a, sur sa devancière, deux supériorités : l'expression, d'abord, qui, chez M"<^ Olivier, était à peu près nulle, puis, la note tragique que M"* Bruck fait vibrer avec tant d'émotion, dans cette même Junie de Britanuicta, où

sombra M^i** Olivier, « malgré ses grâces et son éclatante beauté ».

Et maintenant, si mon lecteur a quelque envie de savoir en quoi les deux Chérubins se ressemblent, à cent ans de distance, je lui signalerai la finesse des traits, l'élégance de la taille et la fraîcheur du sourire. J4gnore, par exemple, si M"<> Olivier était timide; quant à M^^^ Bruck, elle est à la scène comme chez elle ; y va, vient, tout à Taise, et, entre deux répliques, elle n« se prive pas de faire un bout de conversation avec sa petite camarade, Fanchette Mullor.

37 avril.

La Duchesse Martin (l'e représentation). — MM. Barré, Worms, Truffier; M»«i Saœary, Kalb, Muller.

Faut-il louer la pièce ou son interprétation ? Ma foi toutes les deux, car auteur et acteurs se sont partagé le succès. On me dit que M. Meilhac a longtemps travaillé, poll| ciselé sa petite comédie avant de l'exposer au feu de la rampe. Je n^en sais rien. J'ajoute même qu'il est impossible de l'affirmer, tant l'intrigue se déroule naturellement, tant les situations sont faciles et les saillies primesautières. En tout cas, peu importe la durée de l'éclosion si la fleur a donné un fruit savoureux.

Peut-être le titre ne répond-il point au sujet ? Je ne chercherai pas noise à l'auteur pour si peu de chose, et je laisse au lecteur le soin de trancher la question après analyse, — une analyse bien focile, comme vous allez voir : Le comte Jacques de Meuse, qui a semé son cœur et son argent aux quatre vents de PariS| s'est retiré dans

- iig —

une bourgade du Midi, où il vivote des restes de son patrimoine. Avec lui demeure Saturnin, son domestique, que la campagne ennuie, mais ennuie à périr ! Le comte Jacques ne s'amuserait pas davantage sans la petite Simonne, une ravissante enfant dont il crayonne le portrait.

Le viveur blasé a cela de commun avec l'adolescent , qu'il partage ses enthousiasmes pour l'innocence et les amours candides. Donc, Jacques de Meuse aime la naïve Simonne qui, elle-même, subit le charme du beau Parisien. Comment finira cette idylle ? Par un mariage. Il ne peut être question d'autre chose. Mais le docteur Larivière , père de la jeune fille, n'entend pas de cette oreille. Le passé du viveur l'effraye à juste titre. 11 ne veut pas compromettre le bonheur de Simonne, et, pour couper court à une inclination dangereuse, il se résout à exiler la pauvre enfant jusqu'à complète guérison. Protestations de Jacques, qui fait serment d'être sage à tout jamais et supplie le père trop scrupuleux de lui accorder la main de sa fille, c Non! non! riposte celui-ci, Paris vous reprendra tôt ou tard, et vous ne résisterez pas à ses avances capiteuses! »

Vives et inutiles dénégations ; — il faut à

Ltrivière une preuve irrécusable, SI délicate que soit la condition, elle aéra pourtant remplie grâce à Tintervention aussi originale qu'imprévue de la duchesse d'Âpre^ mont, une très piquante et toute charmante veuve, avec laquelle Jacquea a jadis ébauché un roman dans les salons parisiens et qui, pour être un peu coquette, n'en est pas moins fort honnête femme.

La duchesse d'Âpremont, née Martin, poussée dans la bourgade où habite Texviveur, et où elle-même est née, par ledésir de revoir son' ancien soupirant, et, sans doute, de Tépouser, lui fait^ une visite de bon voisinage. Elle a entrepris ce long voyage, allègue-t-elle, pour tirer de la gêne certains parents de son père que le bonhomme a trop longtemps négligés, et dont la position est cependant digne d'intérêt. Jacques se laisse d'autant moins prendre au prétexte qu'une lettre de M« de Cambry, un camarade d'autrefois»

l'a informé des intentions vraies de la duchesse. Il peut donc se déclarer en toute assurance. Peut-être le fera-t-il, car il faudrait être fou pour refuser l'une des plus adorables femmes de Paris.

Déjà l'entretien a pris un tour sentimental, et des mille riens qui alimentent

— lai —

use conversation momlaine, on en est venu à évoque|[ ensemble le passé. Jacques est sous le channe; il va céder, et la >olie duchesse ne demande qu'un aveu pour devenir comtesse de Meuse : « Vous m'avez fait entendre autrefois que. vous m'aimiez, ditelle; qui vous empêche de me le répéter à haute voix aujourd'hui ? » Ce qui empêchera Jacques, c'est l'image de Simonne qui se place tout à coup devant lui : « Eh bien, non! s'écrie-t-tl dans un élan de franchise brutale; non, c?est impossible 1 d

La preuve est acquise. Aussi le docteur n'hésitera«^t-it plus à souscrire au mariage quand la duchesse d'Apremont lui apprendra que, pour Simonne, le comte a refusé aes millions et sa personne !

Et Saturnin ? m'allez-vous demander. — Eh bien 1 Saturnin, lui aussi, a son idylle.

Une petite gardeuse de dindons Vest éprise de ses belles manières, et il ne refusera pas de £sire son bonheur.

Ainsi finit la pièce, qui est. pleine de belle humeur et renferme, toUt au*: moins, une situation neuve. Répétons qu'elle est fort bien montée.

M. Barré enlève son rôle de docteur avec la rondeur que vous lui connaissez.

M. Truffier est si amusant sous les traits

dft tetomin que toutes ses paroles, tous tes gestes ^oet salués par de» rires francs et unanimes. Même xemarque au sujet de l^u* Ktlb qui s'est fiût une tête étonnante [de gardeuse de dindons. Dire que Simonne a seize ans à peine, c'est sous-entendre que M^ huiler était chaînée du personnage.

M^* Samary joue la duchesse Martin avec finesse* Enfin M. Worms, que nous sommes habitué à vcûr soudeux, austère même, a trouvé dans le rôle de Jacques de Meuse des élans de jeunesse et de gaieté qui nou» ont agréableinent surpris.

Bref, succès sur toute la ligne et soirée excellente pour Fauteur, les comédiens et le public.

25 flAsi.

XXXV il

Le Député de Bombignac (i^ représentation). — MM. Coquelin aîné, Coquelin cadet, Prtrdhon, de Féraudy; Mne« Jouassain, Durand, MuUer.

Je ne crois pas que la pièce de M. Alexandre Bisson soit dans les traditions de la Cdmédie-Française. Elle serait beaucoup mieux placée au Vaudeville ou au Palais- Royal. Je n'affirme pas davantage que la fraîcheur de la donnée réjouisse tout d*abord les palais délicats. J'ai vu des situations identiques dans le Mari à la campagne, dans le Voyage d'agrément ^t dans mainte autre comédie. Mais ce qu'il me faut confesser, c'est que le Député de Bombignac est amusant au possible et que, depuis nombre d'années, la maison de Molière n'avait pas retenti d'éclats de rire plus francs, plus joyeux et plus sonores.

. L'ouvrage a pour principaux interprètes les deux Coquelin, soutenus par la verve originale de M. de Féraudy, la distinction un peu froide de M. Prudhon, enfin les

qualités toutes personnelles de Ma« Jouassain. N'oublions pas non plus le jeu expressif de M^*^ Durand et la grâce de M^^^ Muller, un joli bébé dont les mines ingénues conviennent parfaitement au caraaère de son rôle.

8 |uin.

Le Ci^.*«MM.Mounet-Sully, Maubaat,SilTain, MarUl \ M«M DudUy, Fayolle, Bruck.

Vous connaissez le mouton à cinq pattes, la femme à deux têtes et Thomme-poisson :

eh bien! j'ai vu plus fort que cela : le ThéAtre - Français faisant salle comble, par 3o<^ de chaleur, avec une tragédie!

Oui certes, arec le Cid ! Une œuvre de géant, me direz-vous ? J'en tombe d'accord ; pourtant, on y dormait tout comme à un drame antique de M. Ponsard* Écoutez plutôt l'exclamation de mon voisin d'hier : c Miracle! s'est-il écrié, je suis abonné aux Français depuis ving-cinq ans, et c'est la première fois que je ne ronfle pas à une tragédie ! » Cela tient, en effet, du prodige, et, comme pour tout prodige il faut une baguette magique, mettons que la fée s'appelle M"* Dudlay et que les deux magiciens portent les noms de Maubant et de Mounet-SuUy... Mounet-Sully, auquel j'ai souvent reproché

— laC —

ses gestes emphatiques, ses mines complaisantes, ses yeux démesurément arrondis et qui s^est dépouillé de ce bagage pour devenir l'interprète accompli de don Rodrigue! Son jeu s'est fait aussi pathétique que naturel, et il a conservé au caractère toute sa puissance sané tomber dans une exagération dont ii ne se garde pas assez, d'ordinaire. Les stances du premier ade : c Percé jusques au fond du cœur 9... ont été dites avec cette voix chaude et musicale, ce sentiment du lyrisme, qui sont le propre de M. Mouneb-Sully, et le récit du combat contre les Maures a produit un grand effet. Le tragédien y a particulièrement fiiit valoir ces deux beaux vers :

. Les Mwres et la mer montent jvaqoes au port. Le flux les apporta, le reflux les remporte.

Quant aux scènes entre don Diègue et don Rodrigue, elles ont été si chaudement applaudies, que, Témotion de la salle gagnant à la fin M. Maubant, ce derniefi dans aon enthousiasme, a serré la main de M. Mounet-SuUy devant le public.

C'est que tous deux avaient leur part du succès ! M. Maubant, lui aa$si, s'ett mon**

tré comédien de» saiti* timdîtioiit x toujours en situation, il écoute arec la sûreté d'inteiligence d'un Téritable classique, et il met en ifelief toutes les beautés d'un rdle atec une merveilleuse iustesse.

M. Martel est à sa place dans les emplois de guerrier ; aussi nous a-t-il présenté un don Gomès d'après nature.

M. Silvain scande fort bien le vers ; mais il manque d'ac/ton, et son visage rappelle trop Pimpassibilité du masque antique.

Pourquoi M"« Fajolle précipîte-t-elle autant son débit? La note est juste et Timpression rendue; ses tirades gagneraient donc à être dites plus posément.

Toujours charmante, M"« Bruck, même dans le personnage inutile et ingrat de rinfante. Sans doute elle n'a ni dans sa démarche ni dans sa physionomie la gravité de Melpomène. C'est la &ute de sa jeunesse; un défaut dont elle n'est point pressée de se débarrasser, je suis sûr.

M^* Dudlay a été de tout point admirable, et le triomphe de Chimène ne l'a en rien cédé à celui de Rodrigue. 11 serait trop long de souligner tous les passages où les spectateurs l'ont rappelée, acclamée.

Mais je note que, dans l'expression des sentiments les plus opposés, l'éminente tra-

gédiennea soulevé les mêmes bravos enthousiastes.

Que conclure maintenant de cette représentation du Cid? sinon qu'elle est pour réconcilier le public avec la tragédie, et que M. Perrin agira sagement, à l'avenir, s'il ne la donne plus, ni elle ni ses pareilles, en lever de rideau, ce qui me semble d'ailleurs une façon par trop cavalière de traiter Corneille ou Racine.

23 juin.

Le Dernier Quartier,'-' MM. DiYrigny, de Féraudy; Mil* Martin.

En attendant unejpremière ou une reprise intéressante, contentons-nous du vieux neuf, c'est-à-dire des pièces du répertoire qui figurent successivement sur Taf&che.

J'ouvre au hasard mon cahier de notes et je trouve le Dernier Quartier avec cette remarque : La pièce précède souvent sur l'affiche le Monde oii Von s'ennuie.

Est-ce en effet pour attribuer tous les droits d'auteur au même écrivain > Toujours est-il que cette composition de spectacle devient assez commune à la Comédie-Française, c Aimez-vous la muscade? on en a mis partout, i Si, dans l'espèce, quelqu'un s'en plaint, ce ne sera pas, certes, M. Pailleron.

Le Dernier Quartier est une pièce agréable, bien qu'un peu longue. Jugez donc !

Deux actes sur les bâillements d'un mari que fatigue la lune de miel ! Il fallait tout

l'esprit de M. Pailleron pour s'en tirer.

Mais je glisse sur le canevas et ses développements exagérés pour arriver au dénouement, dont ridée me choque quelque peu.

< Comment, Monsieur Raymond, vous possédez une femme adorable, et vous regrettez un passé malsain ? Et c*est parce qu'une ancienne maîtresse s'est, trop vite consolée de votre mariage que vous reprenez goût au foyer conjugal? Cette contrition imparfieiito me semble indigne de Jeanne 1 1

Quoi qu'il en soit de l'ouvrage, ses interprètes le jouent d'une £açon satisfaisante.

M^i* Martin, qui tient avec trop d'ampleur l'emploi de jeune première, s'en acquitte pourtant avec charme et senti»

mànt.

M. Davrigny a beaucoup de naturel sous les traits de Marien> — un jeune avocat que sa réserve et sa gravité disposent au mariage. Quant à ce fou dt Raymond, ce viveur mal converti, M. de Féraudy le rend avec une verve et un entrain qui prêtent aux défauts de son personnage une couleur fort aimable. La morale y perd bien quelque chose, mais l'artiste et le public en proâtent.

i3 juillet.

Un mot sur Mi>« Brindeau dans Mademoiselle de Beite-Isie.^^Le Mariage farci, -^ MM, Leloir, Urufllar, Jotiet, Maital» Dirrigny, L« Bargy» VUtoin ; W^ FayolU..

De Madêmôiêellê de BèUe^Me, en tant que pièce, ye n'ai plus rien à dire. Mais je ferai, en passant, deux obserrations à M^^* Jeanne Brindeau, pour laquelle j'ai le* plus profondes sympathies et que je voudrais voir occuper, sans conteste, un rang honorable à la Comédie'-Française. M^* Brin* deau ne prononce pas distinctement, surtout elle parle trop bas. Je lui conseille donc de soigner son débit et je la supplie d'élever beaucoup la voix. J'étais au balcon, et j'ai perdu la majeure partie de ses effets. J'ajoute que tous mes voisins sont dans le même cas. Or, ce défaut de diction nuit aux nombreuses qualités de M^^ Brindeau, et fatalement il indisposera contre elle.

J'arrive au MaHagê forcé qui, malgré

ses deux siècles d'existence, est aussi jeune que la plus jeune de nos pièces modernes.

Primitivement en trois actes, il fut réduit à un seul, et c'est ainsi qu'il fit son apparition, le i5 février 1664, sur le théâtre du Palais-Royal. Molière y prend à partie les philosophes et leur jax^n pédantesque avec la même verve, le même esprit incisif quMl déploie autre part contre les médecins ou les faux savants. De plus, et c'est Riccoboni qui parle, <r le dénouement du Mariage forcé est regardé comme un des meilleurs de Molière. Le silence de Sganarelle, qui termine Touvrage, me semble un coup de maître, et c'est cette espèce de dé« nouement que j'avais en vue lorsque j'ai dit que le froid d'une situation pouvait quelquefois servir à dénouer une pièce autant que le feu et la vivacité d'une action.» MU« Fayolle, MM. Martel, Villain, Davrigny et Le Bargy se sont bien acquittés des personnages secondaires qui leur étaient confiés. Mais je dois une mention spéciale à M. Joliet qui, dans le rôle de Pancrace, le philosophe aristotélicien, a déployé un entrain étourdissant ; à M. Truffier, le philosophe pyrrhonien, dont la finesse de jeu s'adapte parfaitement au caractère sceptique et railleur du personnage; à M. Leloir,

surtout, qui a représeaté Sganarelle avec une correction et une pureté de style admirables. M. Leloir est un bénédictin de récole classique^ pour lequel Molière est un dieu; aussi ne fait-il pas un geste, ne prononce-t-il pas une parole sans s^être pénétré de son modèle et lui aypir pjisiufi^ment demandé l'inspiration. />

20 juillet.

U hiéiécin matgrê 4uL — MM. 6ot, Leioir, Joliet, DaTrigny^ Rog«r ; !!««« ÀbmI, Gnngw, Frémauz.

En attendant Racine, parlons encore cette fois de Molière/ dont le Théâtre- Français interprète souvent les œuvres et qu'il est sûr d'interpréter sans jamais lasser le public.

Le Mariage forcé raillait les pédants de la philosophie; c'est aujourd'hui le tour de la médecine, avec son insupportable jargon.

Le Médecin malgré lui et le Malade imaginaire sont les | comédies qui se jouent le plus sur les scènes grandes ou petites. La raison en est que, très fines d'observation et très comiques de forme, les spectateurs de toutes les catégories y trouvent leur compte et s'en réjouissent à leur manière.

Pour ne parler que du Médecin, l'auteur se montrait sévère envers lui et le traitait sans façon de bagatelle. Il avait tort» ainsi

qu6 l'ezfyrime en mauvais yera, mais 4ans un ezeellent etprit, le gazetîer de la Muse Vaupàine :

. . . Cftu b«g9telte est à!uik esprit li $Qi

Que, s'il faut que je vous le die, L'estime qu'on en fait est une maladie Qui ftiit que, dtns Paris, tout court au Médecin,

Jç n'^Mrai §ar4e 4^ vous an^lysQr TQUr vrage dont vç^a c^v^ çomça^ moi la parfaite connaissance. Je noterai seulement que Molière en tira l'idée première d'un ancien manuscrit : le Vilain Mire (le villageois médecin) ; que la mise au théâtre du Médecin malgré lui remonte au 9 août 1666, et qu'enfin la pièce fut donnée pour <t soutenir le Misanthrope >. Chose qui, pour être invraisemblable , n'en est pas moins vraie. Le public fit, d'ailleurs, le meilleur accueil du monde à Pouvrage, et Boileau lui-même ne trouva rien à y reprendre, sinon que Molière avait fait parler leur langue aux paysans. Pauvre Boileau 1 que dirait-il donc de nos romans naturalistes ?

Actuellement comme au XVll* siècle, le Médecin malgré lui est salué par les bravos de la salle entière; ce qui prouve, d'abord, qu'il n'a point vieilli ; ensuite, que ses in-

terprètes tiennent bien leur emploi. Mentionnons avec éloge M°>^* Amel, Granger, Frémaux ; MM. Leloir, Joliet, Davirignyet Roger, mais disons que la grande attraction de la soirée a été le rôle de Sganareile rempli par M. Got, l'inimitable artiste, qui le joua, pour ses débuts, le zx juillet 1844, il y a juste quarante ans, et qui s'y montre, aujourd'hui comme alors, plein d'entrain, de yerdeur et de gaieté.

. 37 juillet.

Le Malade imaginaire. — MM. Barré, Oot, Goquelin cadet, Prudhon; M»** Samary, Durand, Jouastain, la petite Aumont^

C'était le septième jour après Tapparition du Malade imaginaire sur la scène du Palais -Royal y la quatrième représentatien de l'ourrage et le 17 février 1673^ Molière, qui remplissait le rôle d'Argan, venait de prononcer le juro de la cérémonie quand, une syncope et des convul* siens l'ayant tout à coup terrassé, il rendit rame au milieu d'un flux de sang.

Cherchez la femme! dit-on souvent. Ici comme ailleurs, le conseil est bon à suivre. Si Molière,- moins amoureux d'Ar* mande Béjart, n'eût point abandonné son régime pour des alimenta excitants dont il espérait le retour de ses forces juvéniles, il eût évité la crise qui nous l'enleva dans la plénilude de son génie et qui priva eertai* nementsonpajsde plusieurs chefs-d'œuvre.

Mais je demande pardon au lecteur d'une digression faite pour l'attrister, alors qu'il s'agit de la pièce la plus comique, la plus divertissante du répertoire. On y rit, en e£Fet, depuis la première scène jusqu'à la dernière, et une forme toujours bouffonne y est mise au service des idées les plus vraies et des caractères les plus finement étudiés. Je n'en veux pour exemple que le type de Béline, cette belle-mère rapace et hypocrite qui, pour n'être qu'un personnage secondaire, n'en est pas moins tracé de main de maître.

C'est M. Barré qui a l'honneur de remplir le rôle d'Ârgan, créé jadis par Molière, et il le joue avec cette rondeur, cette liberté d'allure dont il ne se départit jamais. Son monologue du premier acte, où il fait le compte de M. Fleurant, est surtout d'une réalité impayable.

M. Got a conservé l'emploi de Purgon, qu'il inaugura le i6 février 1847, Cest*àdire il y a un peu plus de trente-sept ans^ et qui ne saurait, encore aujourd'hui, trouver de plus parfieiit interprète.

La prédilection de M. Coquelin cadet pour les rôles grotesques le destinait à celui de Thomas Diafoirus; aussi est-ce une explosion de fous rires quand il agré-

mente son discours de mines toutes per»

sonnelles ou qu'il se perche, les genoux au menton, sur son grand tabouret.

Décidément M. Prudhon est trop froid et trop doctoral pour l'emploi d'amoureux.

Ses tendres tête-à-tête me font toujours l'effet d'une visite de fonctionnaire à son supérieur.

Je n'aime jpas beaucoup les en&nts sur la scène. Pourtant je dois dire que la petite Aumont s'acquitte d'une façon ,intelligente du rôle de Louison et qu'elle n'y a pas trop l'air de réciter une fable.

M^*" Durand est une Angélique bien jolie et M">* Jouassain une Béline très consciencieuse et très correcte. Quant à M*^« Samary, c'est, à mon avis, le type accompli de la servante de Molière. Fraîche, rieuse, spirituellement mutine, elle charme autant son public sous lé cotillon de Toinette que dans sa robe de docteur. Certes, si tous nos médecins-femmes lui ressemblaient, personne n'aurait plus envie de se bien porter.

10 août.

U Petit Hâtel.^ MM. ThiroQ, Truffier, Jotiet,

Baillet; MUe Kalb.

C'était en 1745, — je ne remonte pas tou t à fait au déluge, — Linant venait de donner à la Comédie-Françaiae sa tragédie <VAlj(aîde, qui avait remporté la plus jolie veste du mondes Comme, le lendemain de la première, une femme bel esprit s'en étonnait dans un cercle de gens de lettres et prenait l'un d'eux plus particulièrement à partie :

t Sa tragédie est détestable ! répliqua ce dernier.

— Cependant, fit la dame avec aigreur, je ne vous l'ai pas vu siffler !

— Parbleu ! comment voulez-vous qu'on siffle quand on bâille?... »

Cette anecdote m'est revenue en tête à propos d'une querelle que me chercha l'autre joip* un ami, conservateur farouche des saines traditions du Théâtre-Français.

J'avais commis l'impertinence de beaucoup

m'amuser au Petit Hâtel, et meé acoèt d'hilarité lui avaient porté sur les nerfs :

« C'est honteux! me dit ce pur des purs, vous encouragez une proâination de notre grande scène littéraire ! Quand on se permet d'introduire ici une pièce du Palais-Royal, tous les honnêtes gens devraient la siffler l

— Peut-on siffler quand on rit 1 » de* mandai-je par réminiscence.

De fait, pour ne point renier ses liens de parenté avec la Boule, le Brésilien ou le Réveillon, la pièce de MM. Meilhac et Haiévy n'en est pas moins très spirituelle, et l'esprit est une circonstance atténuante dont il faut tenir compte.

Pas plus que mon ami, je n'approuve la bouffonnerie usée du verre d'eau que se repassent La Marsillière, Antoinette et Boismartin. Mais les mésaventures de ce pauvre vieux garçon qui se trouve avoir mis son hôtel en vente pour épouser une drôlesse sont conduites et dialoguées avec infiniment d'humour et d'habileté.

M. Thiron a conservé le rôle de La Marsillière, qu'il avait créé le 21 février 1879, et M. Tru£Ber garde également son personnage de Joseph. Les spectateurs ne sauraient s'en plaindre! Quant aux autres

emplois, M. Joliet remplace M. Coquelin cadet dans le notaire Majorel ; M. Baillet tient le rôle de Boismartin, mis au théâtre par M. Cotiuelin aîné^ et W^* Kalb inter* prête Antoinette de Cernay, que M»« Samary joua d'origine. Cette nouvelle distribution vaut-elle la première? Ce qui est certain, c'est que la reprise du Petit Hôtel a été très goûtée.

24 tout.

Service en campagne, — MM. Boucher, Baillet, Thomts ; M^m Reichemberg, Broisat.

Avant d'aborder \t^ premières ou les reprises importantes dont la Comédie-Française régale ses habitués durant l'hiver, je ne crois pas inutile de donner un mot de souvenir à une petite pièce qui a fait l'agrément de la saison dernière. Je veux parler de Service en campagne par M. Philippe de Massa, une aimable bluette qui, pour n'être point une trouvaille, n'en réalise pas moins, chez son auteur, le phénomène assez rare d'un écrivain-amateur doublé d'un artiste. Les vers sont faciles, les répliques piquantes, et le dialogue en est tracé avec une élégance, une distinction parfaitement conformes au cadre où se passe l'action; je devrais dire l'incident, car il s'agit tout simplement d*un portrait révélateur, auquel deux amoureux doivent de s'épouser.

Pendant la guerre de 1870, la^tite ba-

ronne de Greux a recueilli et soigaé un jeune blessé, dont les traits se sont si bien fixés dans sa mémoire qu'elle les a reproduits sur la toile avec la fidélité du cœur.

Plus tard, et c'est ici la t>lèce de M. de Massa, les grandes manœuvres amèneront le bel officier dans le château qu'habite la jolie baronne. Une sympathie réciproque les poussera l'un vers l'autre , et le portrait leur prouvera, fort à propos^ que l'instinct ne les a pas trompés.

M. Baillet joue le comte des Issards en amoureux et en homme du monde. M^^^ Reî^ chemberg est une fort gentille baronne de Oreux et prête à son personnage la gràcs naïve et quelque peu timide de l'ingénue.

M^^« Broisat tient l'emploi de comtesse d'E^ mont en grande dame, qu'elle sait toujours dtre à la scène; je la voudrait pourtant moins sérieuse ou moins froide. M. Thomas amuse dans son bout de rôle d'ordonnanee. Quant à M. Boucher, il manque de prestige comme général l Pourquoi n'avoir point confié l'emploi à M. Martil, dont la physionomie est mâle et la voix retentissante ?

3i août.

Ln Raut^au. — MM. Got, Maubant, Coquelin, Wbrms, Bkillet ; M"w« Bartet, Granger, Frémaux.

Dan9 la revue très succincte que je passe du répertoire, il m^est impossible d'oublier îes Rant^au, dont je me reproche d'autant plus de n'avoir rien dit encore que j'ai pour le théâtre de MM. Erckmann-Chatrian une double prédilection. Je Taime comme critique^ à cause de son caractère honnête et vrai ; je Paime aussi, comme patriote, parce qu'il met en scène nos chers concitoyens d'Alsace.

L'amour triomphant de la haine, telle est la donnée de l'ouvrage, qui roule tout entier sur la lutte entre, ces deux passions.

Des frères se détestent depuis que l'aîné a hérité de la maison paternelle au détriment du cadet, et ils se font une guerre incessante. Mais leurs enfiints, qui s*aiment â la folie, les mettent dans l'alternative ou de les sacrifier ou de se réconcilier en-

semble. Louise mourra si on ne l'unit pas à son cousin ! C'est devant cette extrémité que recule Jean Rantzau et que se brise, à la fin, son implacable ressentiment.

Cette angélique jeune fille, l'idéal de la résignation et de la pureté, ne pouvait trouver d'interprète plus accomplie que M"« Bartet ! L'émineme, artiste déploie dans le rôle l'exquise sensibilité, la finesse et la destinction natives que nous lui connaissons. Pathétique au second acte, alors qu'elle repousse un mariage répudié par son cœur, elle est adorable de tendresse et de chaste abandon quand, au dénouement, elle peut librement exhaler un amour qui a failli la tuer et dont les rayons vivifiants la rappellent maintenant à l'existence.

M. Got prête au personnage de Jean Rantzau une vigueur d'impression saisissante, et le public assiste réellement aux combats qui se livrent dans son âme entre la haine et l'amour paternel.

Avec tout le monde, je pense beaucoup de bien de M. Maubant. Mais le roi de tragédie se fait trop sentir sous l'enveloppe de Jacques Rantzau. Nous ne sommes pas habitués à rencontrer chez un bourgeois campagnard, fût-il maire de sa communei cette ampleur de geste, cette dignité su*

prême auxquelles se reconnaît la majesté ro3rale.

Même observation au sujet de M. Coquelin, qui détaille pourtant son rôle de Florence avec un incontestable talent. Sa bonhomie est voulue, et certains gestes, certains jeux de physionomie, rappellent plutôt le rusé Mascarille que le naïf magister de village.

M. Worms, au contraire, est de tout point remarquable dans l'emploi de Georges. Il enlève son personnage avec chaleur, et sa scène du contrat, au quatrième acte, est un triomphe.

Je ne terminerai pas sans avoir signalé les artistes qui, pour tenir dans les RanU :^au des rôles secondaires, n'en contribuent pasmoinsau succès de l'ouvrage : M"^*" Pauline Granger et Frémaux; la première dans Marie- Anne, et la seconde dans Juliette; enfin M. Baillet, Pélégant garde général qui chante sa romance du second acte en virtuose accompli.

7 septembre.

L*Êtranfère, — Premiers début» de MU» Picr- 8on. — MM. Coquelin, Febvre, Thiron, Pnidhon, Garraud, Joliet, TrufBer, Davrigny, Le Bargy ; M*MBarte», Brohan, Pierson, Martin, FïïfoVH.

Je ne p*rle quo pour méïnotre' de- MM. Joliet, Truffier et Dayrîgny; de M«" Martin et FayoHe, qui ne paraissent qu'au premier acte> à la fête de charité chez la duchesse.- — M. Côqueltn aîné, dans le duc de Septmonts ; M. F^brre, dans ClarkBonj M. Thiron, dans Mauri* ceau; enfin, M. Prudhon, dans Guy des Haltes, ont conservé leurs rôles de la création (14 février 1876). M; Oarraud, seul, a remplacé M. Got dans Pemploi de Rémonin, qu'il tient, non pas d'une façon aussi brillante, mais du moins fort honorablement.

Du côté des actrices, c'est autre chose.

Il ne reste, des premières interprètes, que Mn« Madeleine Brohan, qui ne saurait,

dVHitMm, être doublée dans le fôle de le fiBârquîee de Ruxaière^ x^u'eUe enlève avec une -autorité incontestable. Tous les «utres emplois ont été changés^-et, pour ne parier qvte -des deux principaux , le personnelle de la duchesse de Septmonts, cr^ jadis par M^ifl Croizette, est actuellement rempli par M^' Bartet^ tandis que celui de Mistress Clarkson» joué dk>rîgine par M>^« Sarah fien^ardt, est icku à W^» Pierson, débutante à la Gomédie-Franfaise. C'est même à ce titre q«e je dois tout d'abord dire k|iielquee atfotsdela charmante artiste qui, je suis forcé de le reconnaître, a été iniélieure à elle*mémedan8 Mtstivss Clarkson.

Pourquoi aussi avcûr «cceplé l'Maploi ?

Saas évoquer les souvenirs écrasants de AC»> Sarah Bernhardt, M^« Pierson , dont le talent est tout de grâce et de finesse, n'est point faite pour ces caractères impériettx, altiers, . presque sauvages, dont la filrottehe Américaine offire le type accomj^i.

La débutante eût dû le comprendre et no^s l'attendons , pour la revanche , dans i€s PéMei de mouche.

M. Coquelin a rendu, comme il l'a com- :pris^et il « saisi avec une admirable perspi* cadté le peteofinage <hi dàc de Septmonts.

Semblable remarque à propos de M. Thlroo,

qui a parfiiitement détaillé le rôle de Mauriceau, ce bourgeois plein à la fois de vanité et de bon sens , brave homme au demeurant.

La voix sympathique, douce et harmonieuse de M. Le Bargy fait, du jeune artiste, un amoureux très persuasif, et, puisque nous en sommes à l'organe, disons que celui de M. Febvre n'est ni assez sec ni assez cassant pour son rôle. M. Febvre est un Clarkson de Paris qui n'a rien de la rudesse américaine. Et puis, un petit accent exotique n'eût point gâté Pafiaire !

A M^^ Bartet les honneurs de la soirée!

Passionnée, passionnante, irrésistible, elle a tenu le public haletant sous la vibrante expression de son amour ou de son indignation. J'ai encore dans l'oreille le «non » énergique qu'elle oppose à mistress Clarkson et les sanglants reproches dont elle flagelle le duc , son indigne époux. Impossible de mettre plus d'àme dans les élans généreux de son chaste amour quand elle s'écrie : c II y aura quelqu'un qui saura que nous nous aimons, comme je suis prête à le dire au monde entier ; » ou bien : « Je ne pense qu'à vous; si je vous perdais maintenant, je me tuerais ; > ou encore :

c Ah! cela, ouil je l'aime, et de toute mon âme! >

L'auditoire fasciné a souvent rappelé M^* Bartety et plusieurs fois interrompu la représentation par des bravos enthousiastes.

31 septembre.

Les Pattes de mouche. ^- Seconds débuts de MUb Pierson. ^ MM. Coquelia aîné, Feb^re, Coquelin cadet, Henri Samary; M™m Piersoo, Granger, Broisat.

Le cadre de mes chroniques est bien étroit, et biea longue est la liste des comédiens qui figurent dans les Pattes de mouche! Voilà ce qui m'embarrasse pour le compte rendu de l'une des jolies pièces de M. Sardou. Enfin, je serai bref malgré moi, et le lecteur me tiendra compte de mes bonnes intentions.

« Ces petites pattes de mouche , quel chemin elles nous font faire ! » est-il dit en forme de conclusion dans l'ouvrage. Et quel chemin elles ont fait depuis vingtquatre ans, pouvons- nous ajouter sans crainte d'être démenti, sans parler de leur tour de France et même d'Europe ! On les a d'abord applaudies au Gymnase, avec M^^^* Rose Chéri, Antonine, MM. Landrol, Lafontaine, Dieudonné, etc., etc. Dix ans

^lu« tAnd, c'0tl4-dire «a i^o« «a Imir m tmaé dt nouvelles goum^ms au Vaudeville, où les présentèrent M"»«» FargHftU, AltixiSt-Ceilier, MM. Parade» Muaié, Brin* 4dau, l'ilite 4e la troupe «nfial Aufourd'hvùy les voici à la ComédiA-FnMçake,-^ elles reçoivent la ocmàécnttioa da Itura-jm»

xîcas «UQcès.

U ^Mit avouer ^q1ie, pour des pattes de Uotiche, elles ont la vie dure.

Mgnez à cela ^ue k maison de Molière s'est mise en irais pour les recevoir, et que ses laniliers kur ont généreusement fiût les-lMliiwurs du k^.

Pour aepatler q«e4c8 prindfkaus i^les, îe ^irai que lé triomp^ke de M. Coqvelin •Iné» AQccddaàti à MM. - Lafontaine -et Brin* dMU« daos le personnage de Prosptr Btoch, a été âonpkt. Il « -déploya une verve, une 4>riginaUté si admirables qu^ob se figurait un Blocèi tout nouveau; un Bloch qui, l>our ne ressembler ni à cel^i àa Gymnase ni à celui du Vaudevâlie, nte était pour- (ani ni moins vrai ni moi«s oatursl.

M. Febvre a Aimnoé le {>ersoaDa§e de Vanhove en artiste consommé. C^est auac ofpositioas q«'il a^ su mettre dans les différents' fisxaaèrss de son r51e qu^est due l'ofAlÉDn dont 11 a été Tobyet alors q«e|

flegmatique d'abord et jaloux ensuite, il en vient à l'explosion d'une joie sans milange.

Très amusant, M. Coquelin cadet, dans la peau du collectionneur d'insectes, et très bonne comédienne , M"^« Pauline Granger, sous les traits de Colomba.

M. H. Samary a été chargé du personnage de Paul , un petit amoureux doux et quelque peu craintif. Je ne suis pas fàdié de connaître l'artiste sous ce nouvel aspect. Les allures cavalières et l'aplomb Imperturbable dont il iBaisait montre dans ses autres rôles ne laissaient pas que de surprendre chez un aussi jeune homme.

Ce n'est ni l'élégance ni la distinction qui manquent à M^* Emilie Broisat; je lui voudrais pourtant une dignité un peu moins froide et des toilettes plus soignées.

La tâche de M^^* Blanche Pierson, succédant à Rose Chéri et à MU« Fargueil, appelait tous ses efforts, et elle s'en est tirée à merveille. Avec sa grâce exquise, les séductions de son regard, le timbre doux et caressant de sa voix, elle a constamment tenu son auditoire sous le charme.

J'ai été, sans qu'elle s'en doutât, l'un des premiers admirateurs de M^* Blanche Pierson, lors de ses jeunes débuts au théâtre

de Versailles ; j'ai, depuis, salué tous ses succès soit au Vaudeville, soit au Gymnase, et c'est avec le plus vif plaisir que je l'applaudis aujourd'hui sur notre première scène dramatique.

9 noTembf e.

Hemani.^ Début» de M. DuflM» «^'Mil. Mounet-SuUy, Maubant, Duflos; MU« Bartet.

Que nous sommes loin de l'époque où les Zolles de Victor Hugo, parodiant Hernani, l'appelaient ironiquement /âconfratTtte par cor. Aujourd'hui que cinquante-quatre années ont passé sur l'ouvrage et que les querelles de partis se sont éteintes, on rend pleine justice à Hemani^ et l'on convient que jamais le génie de l'auteur ne Ta transporté sur des cimes plus élevées. C'est là une vérité absolue, et j'en trouve la preuve éclatante dans le superbe monologue de don Carlos au tombeau de Charlemagne; un morceau capital que M. Raphaël Duflos a nuancé avec un réel talent. Je sais bien que le débutant avait donné de lui l'opinion la plus ^vorable dans son rôle de Henri III à la Gaîté et dans son personnage du tyran de Severo Torelli, à l'Odéon; mais la couleur qu'il a su prêter à son Charles-Quint a dépassé nos espérances.

Sùm> gHUKi monologue-; a^ été supévi«itf«ment dit, e^ pltisteu»' de se» tirades ont soulevé' de ehalevreiix applandtasemente.

Je cite lagradatioa que le jeune -artiste a sanraaimeat rendue dane ce- cri d^me suprême ambition :

EmpowiTi empemir, être emperens^. O ngcl Ne rêtre p«s«..

l'accent de vérité. imprimé à la périede où Charles-Quint fait un juste retour sur les vanités du monde ; enfin et surtout; l'invocation à Chaxlemag;ie qui termine le monologue et la scène de la. clémence^ qui lui succède immédiatement.

Le rideau tombé, on a rappelé deux fois M. DufloSy dont on a vivement encouragé les premiers débuts.

Je n'insisterai ni sur M. Maubant dan& Ruy Gomez^ ni sur M. Mounet-SuHy dans Hernaoi. Ces vétérans des deux rôles yont déployé les mérites que nous ayons déii reconnus.

Je veux arriver tout de suite, à ,M^^' Bartet qui> pour succédera M^vMarsetÀ.M"'' Sarak Bernliardt, daisis Jiç personnage d^ dipâa Soi, n'ei^a pa4.mpin3 été J'lié(<;i2iOe de la soirée. Jamais , au dire des gourmets de style, l'emploi n'avait mis en lumière des

qualités plus multiples. Amour passionné, désespoir, résignation, M^e Bartet a tour à tour exprimé tous les sentiments arec une âme qui a captivé la salle entière.

Ici, c*est une indignation portée jusqu'au déâ:

Si Dieu faisait le rang à la hauteur du cœur, Gerte il serait le roi, prince ! et vous, le voleur.

Au cinquième acte, c'est Tadorable poésie de la scène nocturne, que Partiste nuance avec une touchante sensibilité.

Puis arrive le terrible dénouement. Dona Sol, tantôt menaçante et tantôt suppliante, se débat contre Tarrêt fatal prononcé par Ruy Gomez. Elle boit le poison et ses appels de tendresse succèdent aux angoisses physiques. Le public, attendri, applaudit l'auteur, applaudit son interprète, ou plutôt il les confond tous deux dans la même ovation, car Partiste s'est si bien identifiée avec son personnage qu'elle n'est plus elle-même ; elle est dona Sol, la divine création du poète!

Décidément, M^^* Bartet avait tort d'être émue à son entrée en scène et de douter d'une soirée qui a été pour elle un triomphe.

l6 novembre.

Bataille de Dames, — Débuts de M"* Céline

Moataland.

M^^' Montaland est une excellente recrue pour la Comédie-Françaîse, où elle débuta, toute petite, dans Gahrielle, d'Emile Augier^ et où elle rentre, jeune encore^ après une éclipse de quelque trente ans.

Pas une comédienne ne connut aussitôt qu'elle les joies troublantes du succès, et Ton peut ajouter que pas une n'en tira moins de vanité. Car ses triomphes précoces ne l'empêchèrent pas, jeune fille, de travailler son art avec passion et, grâce à une étude opiniâtre, de parvenir à la place brillante qu'elle occupe aujourd'hui.

Et cependant que de cajoleries pour la petite Camille des Français, pour la fille bien gardée du Palais-Royal, et pour le petit mousse du théâtre de Toulon!

Céline Montaland accomplit son . tour de France, puis alla en Italie, où elle fit la conquête de Victor- Em manuel , comme elle

avait fait, d'ailleurs, celle du maréchal Bosquet , qui la surnommait <c l'Enfant Bonheur i, et aussi celle de Jules Janin, qui n'avait pas craint de lui consacrer les lignes suivantes : c On l'admire, non pas comme un baby précoce, mais comme on admirerait une très grande actrice jouant le rôle d'un baby. »

Grande actrice, M^^^ Montaland l'est de* venue; je n'en veux pour preuve, que ses succès sur nos principales scènes; sur celle de rOdéon notamment, où elle représenta, d'une façon remarquable la mère de Jack, dans la pièce de Daudet. Mais il manquait à sa renommée les palmes de la Comédie- Française ; le rôle épineux de comtesse d'Outreval, dans Bataille de Dames, vient de les lui conquérir ! D'abord un peu troublée, la débutante s'est vite remise, et elle a retrouvé le charme et le mordant qui lui sont propres.

Tendre dans l'expression de son amour, délicieusement sympathique dans Taccomplissement de son sacrifice .k sa jeune rivale; vigilante et rusée, avec le préfet Montrichard, qu'elle dupe pour sauver la vie de Flavigneul, M^<* Monuland a facilement enlevé tous les suffrages, et te public de la Comédie-Française lui a

prouvé, par ses applaudissements d'hier, qu'il avait conservé à la belle et brillante comtesse d'Outreval l'affectueux intérêt donné jadis à la gentille Camille.

21 décembre.

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