PRÉFACE
Si quelque chose pouvait compromettre notre foi dans les destinées d*un pays qui a surtout vécu d'épreuves traversées et de réveils glorieux, ce serait peut-être la manie de bilans dont la France est actuellement possédée. La statuaire n'y est plus occupée, depuis dix ans, que du relevé des renommées départementales. Le grand homme de province sévit; la statistique foisonne ; l'histoire anecdotique se multiplie.
Il n'est pas jusqu'au roman, cette forme essentiellement imaginative de la pensée, qui ne se pique d'être avant tout documentaire. Le procès-
verbal devient un idéal littéraire; le passeport devient le nec plus ultra du portrait. Ce n'est que dans les temps où Faction languit que Tobservation peut se faire outrancière à ce point.
Les époques qui ont produit n*ont pas eu de tels loisirs pour décrire, et les gens sont bien malades quand le médecin ne trouve plus rien à faire qu'à leur tâter perpétuellement le pouls.
Voyez plutôt ce qui se passe pour le théâtre. Jamais il n'a inspiré tant de livres, tant de mémoires et coûté de tels flots d'encre à la critique. Jamais cependant non plus il n'a semblé plus près de disparaître de nos mœurs. Il n'y a pas d'illusions à garder à ce point de vue. Le goût des nobles jeux de la scène tient une place de plus en plus petite dans l'ensemble des goûts du public. La foule grossière va aux exhibitions et aux acrobaties, n'ayant plus qu'à crier le Panem et circenses antique.
Les raffinés se précipitent aux audi-
tions musicales, qui sont devenues le grand attrait des dimanches parisiens.
Mais le drame, qui s'y intéresse encore?
mais qui acclame la comédie sérieuse ?
Les ouvrages gais ont conservé un succès de digestion dont Fart a autant de raison de s'enorgueillir que le christianisme des qualités médicales de la chartreuse. Je vous dis que ce plaisir, qui fut un des plus grands de l'esprit, s'en va.
Il suffit de parcourir les volumes de critique de Jules Janin et de Théophile Gautier pour s'en convaincre. Pas de semaine, en leur temps, où une dizaine de pièces ne fussent représentées dans différents théâtres. C'est à peu près autant que pendant une année tout entière aujourd'hui.
Est-ce la faute des auteurs qui n'ont plus les dons inventifs de leurs devanciers ? Leur tâche est devenue plus difficile, la terre ayant été largement moissonnée devant eux. M. Régnier me prouva
un jour, documents en main, qu'il n'é tait guère de combinaison dramatique j'entends de chocs de sentiments mis ei présence, qu'on ne trouvât dans Toeuvri immense de Scribe.
La terreur d'être inconsciemmen plagiaire n'est pas faite pour encourage les débutants. D'ailleurs, il y a ici cercl vicieux: les auteurs manquent parc que les débouchés se ferment devan eux, par l'habitude qu'ont prise les di recteurs de ne plus jouer qu'un ouvrag ou deux par saison.
Est-ce donc ceux-ci qu'il faut accuser Je n'ai jamais bien compris comment en faisant rentrer violemment dans se frais une pièce^ en la maintenant su l'affiche longtemps après qu'elle ne fai plus ses frais, on s'enrichissait fatale ment. Ce raisonnement à la Gribouille qui est celui de la plupart de ces mei sieurs, me dépasse absolument. Poui quoi Pierre serait*il condamné à paye ses dettes quand il n'a plus d'argent c
— vn —
que Paul est là, qui a peut*étre un million dans sa bourse?
Il se faut entr'tider; c'est U loi de ntture.
Mais ce sont choses d'administration intérieure qui ne nous regardent pas, et les directeurs sont avant tout des commerçants que nous n'avons pas le droit de transformer en Mécènes.
Je ne rendrai pas davantage les comédiens responsables de ce triste état du théâtre. Ce ne sont pas eux-mêmes qui se sacrent étoiles, et ce n'est pas leur faute si le public, quand il se passionne pour Tun d*eux, ne voit plus que lui dans les ouvrages qu'il interprète. Il est certain que c'est M'"^ Judic seule qu'on allait voir aux Variétés, et que c'est M** Sarah Bcrnhardt seule qu'on va voir à la Porte-Saint-Martin, non pas les œuvres de M. Hennequin ou de M. Sardou. Ces dames auraient bien tort de ne pas profiter d'un engouement
— Tin —
aussi honorable pour le talent qu'elles ont tout lieu de se croire.
Mais que prouve cet engouement même ? Précisément que ce n^est ni à ceci ni à cela qu'est due la décadence indéniable de la scène, mais à ce fait, bien autrement grave et irrémédiable, que la foule, la lettrée et Tautre, ne s'intéresse plus à cette formule littéraire de la pensée.
La grande prospérité de la Comédie- Française, pendant quelques années, a pu donner le change sur ce point. On a vu, par l'abaissement des recettes de l'an passé, ce qu'il en fallait penser et si ceux-là avaient raison qui, dans leur optimisme, tiraient de là un favorable augure pour le goût public s'épurant et n'allant plus qu'aux choses vraiment belles. 11 y aurait d'ailleurs eu beaucoup à répondre à cela. Il ne me paraît pas prouvé qu'en laissant a TOdéon Thonneur de représenter les Érinnyes de Leconte de Lisle, le dernier ouvrage de
querie et le Sefero Torelli de Fran-
5 Coppée, la maison de Molière ait
aussi bien inspirée par Tamour du
ind art que par la bonne confrater-
Cé.
La façon dont sont reçus les ouvrages
la Comédie -Française , par un jury iniquement composé de comédiens néme fort distingués, en fait plutôt un conservatoire des grandes traditions d'interprétation qu'un conservatoire des grandes traditions littéraires. Que ces Messieurs ne s'y trompent pas ! L'autorité de leurs arrêts gagnerait beaucoup i l'adjonction de quelques lettrés, et j'imagine que Coquelin lui-même ne se trouverait pas déshonoré pour être assis au même tribunal,— comme juge s'entend,. — à côté d'Emile Augier, par exemple.
Ces réserves faites, par l'excellence des artistes qui y figurent plutôt que par le discernement avec lequel son répertoire est pourvu, ce noble théâtre
tient encore certainement la première place, et aucune autre scène ne saurait être justement comparée a cette grande scène.
Aussi, tout ce qui la touche est-il une source puissante d'intérêt. Il n'est donc pas étonnant que son histoire de chaque jour, ou plutôt de chaque soir, soit scrupuleusement notée par les derniers fervents d'un art qu'elle semble destinée à défendre jusque dans ses derniers retranchements. Après Arsène Houssaye, qui nous a laissé les mémoires anecdotiques de sa direction; après M. Georges d*Heylli, dont les savantes recherches feront éternellement autorité; après M. René Delorme, dont le nom a été justement remarqué, voici M. Charles Gueullette qui apporte sa pierre à Pédifice, une pierre finement taillée et d'un grain solide.
Je n'ai pas à me défendre de Tamitié fraternelle que je porte à l'auteur pour recommander un volume qui se recom-
mande deux fois par lui-même, étant donnée la nature attachante du sujet qu'il traite et étant donnée aussi la conscience avec laquelle il est traité.
Je dirais volontiers de la critique de Charles GueuUette ce que Montaigne disait de ses Essais immortels, qu'elle est avant tout « de bonne foi ». Non pas que cette qualité manque, en général* à la critique contemporaine, mais parce que ceux qui la pratiquent quotidiennement ne me paraissent pas tous aussi parfEiitement dégagés des camaraderies inconscientes et légitimes que Fauteur de ces pages sans prétention.
Les choses y sont jugées avec infiniment de bonhomie et de sagacité à la (ois, un peu comme le public juge quand aucune passion ne vient à rencontre de ses instincts de justice. Ce sont les impressions d'un esprit vraiment sain et vraiment fin, qu'aucune coterie littéraire n'a enrégimenté, parfaitement indépendant par conséquent, sincèrement
dévoué, d'ailleurs» non pas à telle telle école, mais aux lettres en génét; dans ce qu'elles ont d'éclectique, sa| ment.
Je crois que le lecteur, pris comi moi à ce grand charme d'impartiali goûtera ce livre comme je Pai goûté. C c'est dans ce temps surtout que l'honi teté vraie, la probité intellectuelle intelligente sont une monnaie si rare q ceux qui la rencontrent n'ont garde passer sans l'admirer un peu.
L'une et l'autre comportent des sat factions qui reposent de ce grand coi bat darwinien pour la vie dont les crus tés lassent les plus intrépides.
Mais j'excéderais ma très humble che'de préfacier en m'étendant dava tage.
Tel qu'il est, ce petit livre aura place et une place de choix dans la bliothèque de tous les vrais lettrés et tous ceux qui pensent, comme je le pei moi-même, que le théâtre, dont les n
nés nous menacent, fut une des gloires de l'esprit humain, et que, s'il disparaît un jour, il emportera avec lui une partie de rame des poètes et de l'âme des philosophes, un peu de ce qui faisait le légitime orgueil de notre pensée.
Il renaîtra, d'ailleurs, chez des races plus jeunes, gonflé d'un sang rajeuni, plein d'une sève nouvelle. Car aussi longtemps que vivra l'humanité, les grandes actions des héros et les ridicules de la sottise seront un thème à spectacle, à tableaux vivants et à lyriques ou comiques discours.
* Armand Silvestre.