‹ Répertoire de la Comédie-Française (volume 5)Chapitre 4 sur 11 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

nos interprètes actuels, pas un ne fait t pas un ne donne une note discordant Pai constaté aux différentes matinées j'ai suivies et dont j'ai rapporté ces c ques impressions :

M. M au ban t, le doyen de la tragéc^ le respect des saines traditions. Son ^ est noble, sa voix sonore, son att^ pleine de dignité; de plus, son physiq>^ prédestinait aux premiers emplois qi tient avec une incontestable autorité.

La différence des tempéraments MM. Mounet-SuUy et Laroche s'acc d'une manière frappante dans les p mières scènes du deuxième acte d''Horû où ils jouent à peu près seuls. M. Laroi y est grave, naturel, un peu froid m doute, mais très correct et très fidèle genre classique. M. Mounet-Sully, au a traire, qui me remet en mémoire le b< <^ifftfËiU*-Dufresne, cherche ses «ffets.

toix test d'br, mais il ne la ménage -] «tee%. Bon 'giestetst ^légatit, Àttis 11 Te^l faille 4vec itne complaisahce emphatît|' £n«n \\ m «ôm^aft \tbp «âatis réblicaili ment de son sourire et dans le f^tfmii «tient Mnoufeuk de son regatid.

M. Silvaîft joiift tl'Qn talem sétiCfCtt d*iïn bel opgatie. "G'^t à fdste tfrre '^

Tient d'être nommé sociétaire. M. Boucher «e tire A son honneur dû rôle ingrat de Britannicus; il a été remarquable dans la scène avec Néron, qui lui a valu de chaleureux applaudissements. Constatons' au sujet de M. Dupont-Vemon que, chargé du personnage peu sympathique de Maxime, il a trouvé des accents vrais de douleur, d'amour et de repentir. M*^ Rosamond s'acquitte oonsciencieusement de son rôle de Junie, mais le personnage s'efiàce devant Agrippine, que M'*« Lerou remplit avec énergie et Térité. Elle y a été belle de dédain, d^mportement et de noblesse hau* taine.

M^ Fayolle est une actrice pleine de distinction et une artiste laborieuse dont on utilise souvent les talents. Ce n'est certes pas moi qui m'en plaindrai... ni le public non plus, car il lui a manifesté ses sympathies particulières en rappelant Sabine à deux reprises différentes.

C'est à dessein que je termine par M''* Dudlay, sur laquelle je ne saurais trop retenir l'attention du lecteur. M''® Dudlay a véritablement une nature de tragédienne, et je crois lui devoir les sensations les plus fortes que j'aie ressenties depuis Rachel.

La place me manque pour analyser son

jeu dans Cinna et dans Horace; ma déclare n^y avoir remarqué aucune faillance.

Chez M^® Dudlay l'impression est jours juste, le sentiment finement expr Même elle a ce trait de ressemblance son illustre devancière qu^elie rend les sions telles que l'amour, la haine, etc., une vigueur entraînante. Elle est ac rable dans sa scène avec Maxime, au < trième acte de Cinna; elle est superb> quatrième acte d^Horace. Soit qu'el!

écoute le récit ou les encouragement; son père, soit qu'elle profère ses impr tions, la physionomie, le geste, Tattit tout vibre en elle et porte le frisson la salle entière.

4 mars.

Le Roi s'amuse. — MM. Got, Fcbyrc, Mounet- Sully; MB«« Bartet, Samary.

Analyser aujourd'hui la pièce du Roi s'amuse serait un lieu commun; la critiquer, une audace. On ne s'attaque pas à un demi-dieu, surtout quand on est, comme moi, Pun de ses fervents. Je confesse néanmoins que les belles tirades de Saint-Vallier au roi et de Triboulet aux courtisans, tirades qui excitent mon enthousiasme à la lecture, me choquent terriblement sur la scène. On se figure mal un roi-chevalier souffrant, devant toute sa cour, qu'un sujet qualifie sa couche de c tombeau de la vertu des femmes » et lui jette à la face c ses plaisirs de vieillard; ses baisers infâmes et sa luxure royale, qui se vautre triste, et louche, et sanglante, et souillée », etc. , etc.

Le cas de Triboulet est encore plus impossible à admettre. Comment? Cette créature chétive et infirme traite sans façon les

grands seigneurs de c démons, de band de scélérats, d'assassins, de tourmenteun femmes: Vous êtes tous bâtards ! i» hurle* enfin, au paroxysme de la rage, et pas de ces gentilshommes ne l'expédie pai fenêtre ?

A cela vous me répondrez que M. C n'étant ni inârme ni chétif, serait de fc à se défendre, c'est exact; mais M. C avec tout son talent, n'est point dans ; rôle et ne nous donne aucune idée de 1 boulet. J'ai cherché vainement sur sa p!

sionomie le sarcasme et Tironie mécha qui distinguaient ce fou de cour. Quant physique, une légère claudication et soupçon de bosse ne suffisent pas à le r dre l'être abject qu'il se dit : tout ren de dégoût de sa difformité.

Notons, au contraire, le personnage Saltabadil, que M. Febvre remplit avec crânerie voulue. Taille, organe, attitu tout concourt chez lui à la fidélité de 1' terprétation.'

Même remarque au sujet de M. Moun Sully, dont les défauts deviennent ici • qualités et qui est, ma foi, irrésistible di les scènes d'amour.

M™« Samary a le regard trop limp pour donner l'idée d'une Magueloane.

puis! son rire éternel ne £era jamais songer à l'enfer.

Blanche, sous les traits de M'^^ Bartet, est adorable de sérénité, de distinction, et je n'imagine pas que M. Victor Hugo ait rêvé un autre idéal. M^^^ Bartet a senti toutes les délicatesse» du rôle, elle en a itisi toutes les nuances et rendu les moindres e£fets. On sait, du reste, les soins intelligents que la charmante artiste apporte à ses chères études de théâtre.

Simple question en manière de post* teriptmn : Pourquoi, au cinquième acte, les maisons du Tieux Paris continuent-elles à être éclairées trois heures après le coudrefeu?

II mars.

Le Monde oU Von s'ennuie, — MM. Prudhon Tniffier; Mm«« Madeleine Brohan, BroiMt Reichemberg.

Je n'ai ni la prétention, ni la possibilité dans ces chroniques minuscules, de raconte les pièces par le menu, ni de passer e:

revue tous les acteurs. Donner, à la volée deux ou trois impressions sur un ouvrage mentionner ce qui m'a le plus frappé che tel ou tel artiste en évidence, là doit s borner ma mission.

Dans le Monde où Von s'ennuie, pa exemple, où la finesse d'observation, l'a propos et l'esprit pétillent à chaque scène je critique le caractère du général et celu du poète qui sont de véritables caricature et j'estime que, si le troisième acte est u bijou, le second, celui de la conférence domicile, est trop long et pas assez nourri

M°"« Madeleine Brohan tient à ravir 1 joli rôle de la duchesse de Réville. Certes elle ne possède pas, comme M^*® Favart, 1

science quintessenciée du théâtre; mais sa distinction native et ses façons aristocratiques la dispensent d'études préliminaires.

Elle parle et elle agit en grande dame qui sait d'intuition son faubourg Saint-Germain.

M^^^ Lloyd n'a pas non plus à corriger la nature pour s'incarner dans la grave, digne et austère comtesse de Céran. Je n'en dirai pas autant de M^" Broisat, dont la physionomie mobile s'accorde mal avec la raideur compassée d'une Anglaise esprit fort.

M. Prudhon fait, de Bellac, un pédagogue lourd et fastidieux. Ce n'est point là ce conférencier à la mode, ce charmeur que se disputent toutes les femmes.

Un gentil couple est le ménage Raymond.

M. Truffier s'acquitte du sous -préfet avec une verve et un entrain dignes de la vivacité piquante, de l'étourderie enjouée de M"c Reichemberg. Celle-ci prend un plaisir infini à son rôle. On prétend que M"* Sarah Bernhardt répand de vraies larmes dans Fœdora, M"« Reichemberg, dans le Monde où l'on s'ennuie, rit au naturel et de bon cœur. — J'aime mieux cela.

i«' avril.

I» OhfT i'dMMktf. — MM. Trufiov»

MU* FvroUt. — 3« VÉHncelie. -* M.

nay; M»»» Broisat, Samary.

Deux levers de rideau pour cette foi mais deux charmants levers de rideau q font partie du répertoire courant.

Le premier, c^est un petit acte en vers Che^ç^ V avocat t une amusante bluette. I Jeune ménage qui plaide en séparation i qui se rencontre chez le même avocat t'k joué, et fort bien joué, je vous assure» pa M. Truffier et M'i« FayoUe. M. Trufl&e possède un entrain tout à fait de circon stance» et M^*® Fayolle, dont le défeiut habi tuel est de trop précipiter le dialo^e, en lève son personnage de femme nerveus avec une volubilité de langage qui deviec ici une qualité. Je n'oublie pas le rôle mu( de M. JoUet, qui n^est pas le plus facile remplir. Placé entre les deux époux, i tâche en vain de les calmer, et, toujour sur le point de parler ,t il ne peut articule un mot. La pantomime est tout dans ce emploi, et M. Joliet reproduit à souhait 1 rondeur affectée de Phomme de robe, se

gestes prétentieux et son complaisant sourire.

11 vient d'être question de séparation de corps. Dans l'Étincelle de M. Pailleron, au contraire, il s'agira d'accordailles et, de l'austère cabinet d'un avocat, nous serons transportés dans la coquette propriété de M»« de Rénat.

M"»* de Rénat est une jeune veuve qui aime un bel officier du nom de Raoul, sans s'en douter peut-être, et dont la passion s'allumera au contact de la fameuse étincelle que celui-ci fera jaillir par hasard.

J'ai vu plusieurs fois M"' Croizette dans ce joli rôle, et, je dois l'avouer, l'ampleur qu'elle y déployait, sa verve railleuse de femme du monde, sont loin d'être égalées par M"* Broisat. M. Delaunay, dans V Étincelle comme ailleurs, est pétillant de jeunesse. Pour M"** Samary, autrement nommée l'Éclat de rire, son rôle d'Antoinette est un triomphe. Figurez-vous une pluie de perles dont les sons frais et argentins réjouissent l'oreille comme les charmes printaniers de sa personne attirent tous les yeur.

8 STril.

Mademoiselle de la Seiglière. — MM. ThiroD, Coquelin, "Worms, Boucher; M»w BrohaD^ Baretta.

Mademoiselle de la Seîglière for ever!

Quelle que soit Tannée où le chroniqueur s'occupe du répertoire, il y rencontre invariablement Mademoiselle de la Seiglière.

Tous les directeurs l'affectionnent, et M. Perrin, avec son expérience du théâtre, conserve à la pièce de M. Sandeau une fidélité particulière.

Indépendamment, en effet, de son esprit de bon aloi et de l'intérêt soutenu qui signale l'ouvrage, la lutte des anciens partis contre les nouveaux est un sujet essentiellement agréable au public. J'ajoute à ces éléments de succès que Mademoiselle de la Seiglière a toujours été bien interprétée à la Comédie-Française, et que le présent demeure à la hauteur du passé.

M. Coquelin, dans son rôle d'avocat madré, est au-dessus de tout éloge. Sa physionomie en dit plus que son dia-

logue, et les spectateurs, quand il est en scène, ne le quittent pas un instant du regard. M™« Brohan entre résolument dans le personnage de la baronne, qu'elle détaille en fort grande dame. M. Thiron, qui n'est pas un talon rouge, fait un excellent la Seiglière, ce marquis plein de rondeur et d'insouciance, cet épicurien naif qui ne s'offusque pas de vivre aux crochets de Bernard, le fils de son ancien fermier.

Le baron Raoul, collectionneur d'oiseaux, empailleur de lézards et, dans ses moments perdus, amoureux de la toute gracieuse Hélène, est un personnage un peu sacrifié. M. Boucher le rend néanmoins avec une telle justesse d'impression que non seulement il le sauve du ridicule, mais qu'il lui gagne encore les sympathies émues du public alors que, se dévouant au quatrième acte, il met la main de sa fiancée dans celle de son rival. L'action est généreuse, même pour un homme de science, car Hélène Baretta possède de fort beaux yeux, une taille élégante et un charme exquis. Mais Hélène aime Bernard qui, de son côté, lui a ouvert son cœur; quoi de plus naturel si Raoul, par dignité, s'efface devant cet amour partagé? Je note en passant que le rôle de Bernard est tenu

avec d'autant plus d'autorité que -t^ÊSt II. Worms qui Pinterprète.

C'était en lySo... Pardon, mais il me faut remonter à cette date pour trouver le pendant à mon anecdote finale. Donc, c'était en lySo, et l'acteur Sarrazin créait Callisthènes, dans la tragédie de Piron. ^'J Or y il advint qu*au moment où Lysimaque lui présenta le poignard dont il devait se frapper, l'arme, en piteux état, s'étant dispinte, Callisthènes n'en reçut qu'un tronçon, a Les ricanements, dit la chronique, firent éclore par degrés la risée générale. » De même, en i883, et à l'une des dernières représentations de Mademoiselle de la Seiglière, quand Raoul tendit «u marquis le merle rapporté de sa chasse»

Toiseau empaillé se mit en deux, et M. Thiron n'en prit que la tête, embrochée dans un petit bâton. L'incident, heureusement, a échappé au public, et M. Boucher en a ri presque seul. — C'est égal, si le préposé aux accessoires veut 8*épar^ gner un i&écompte, il fera bien de TCfm* placer son merle.

i5 affil.

L'Étourdi, Us Fourberies de Soâpin, — M, Co^ 4uelin. (MM. Danigny, Tniifier, Onmd:; MMm FiQroile, Samary, Martiii. )

Le théâtre de Molière est une mine o^po*lente, à laquelle j^nurai souvent <iocaMii de puiser, presque toutes «es pièoesmppaf^ teoeot ftti répertoire. Aujourd'hui, jt taiset de côté les comédies de mœurs pour choisir, dans le genre purement bouffon, tes deux œuvres qui, par leur importance et leur tour badin, en o£frent le type paffiiHt. Je veux parler de V Étourdi et des Foairilt»

riei de Scâpin.

La diobnée de ces sortes de facéties, sou*vent empruntées i l'ancien Théfttre-Iaâtefi, eat aasai simple qu'unilbrme : Uffi valcft aide soa maître à duper l'auteuT «le tes jeurs; des filles, jadis enlevées ptr «ttes pirates, sont reconnues au tSéfAueiiiènt pbur leplusffrand bi«n <le Jetm atnaMIs.

lUiest le caneiras ordinaire sur lequel 41 cteMitnt ivmâle d'insister.

Ce quUl importe de remarquer, c^est que, parmi les nombreux personnages qui traversent IMntrigue et participent à l'action, un seul est en relief et jouit d'une importance si considérable que les autres lui servent pour ainsi dire de repoussoirs et qu'il en manie les ficelles à sa guise. Ce personnage : Mascariile ou Scapin, c'est Pàmc de la pièce, le génie de la comédie burlesque, en un mot, c'est le Valet de Molière. Jadis Préville y a conquis une immortelle renommée ; de nos jours, M. Coquelin s'élève à la hauteur de son devancier, et je suis conduit tout naturellement à lui consacrer la présente chronique.

Mais d'abord, je dois signaler en deux mots les mérites de ses excellents partenaires : l'élégance de M^^* Fayolle, la justesse d'impression de M. Dâvrigny, l'entrain de M. Truffier, la gaieté quelque peu tapageuse de M°^^ Samary, la bonhomie de M. Garraud; enfin, le jeu agréable de M^^ Martin qui, dans son rôle de Célie, nous montre une Égyptienne très réussie.

M. Coquelin, auquel je reviens, a ce trait de ressemblance avec Favart que, fils de pâtissier comme lui, c'est en confectionnant des petits pains et des échaudés

qtM lui «it vipiiiie te v^cttidn <iu tMÉtre.

Âvpc PrévilU, auquel jt lo cMBptnîi to^ à rhiUff » il a dç oommoii k t^i^MMi^ nm r i orditi aig» 4u tUê^t Mtk il poMèda, 4e pi«« qiM MU iUuatsa 4ev«iiçiçr, un offiine et ua oiaaqua û bion ai^proprié» à l'emploi que Molière n'aurait certaa pu rêver un type de valet plus acçoinpli. £)e tous nos comiquea modernes» en efifet, M. Coquelin e^t le seul qui échappe au grotesque et à la trivialité. Les autres &'iqfiaginent avoir rempli leur tâche quan^ ils nous ont 400^4 la parade et se çoQt travestis en paillasses.

Qu'il joue Scapin ou Mascarille, M. Coquelin n'a pas une attitude, pas un geste, pas une inflexion de voix qui ne rendent d'une manière exacte l'intention de l'auteur. C'est l'unique inspiration qui le guide ; l'étude ne produirait jamais ce degré de perfection.

Dans V Étourdi^ notre comédien ne quitte point la scène. Toujours sur la brèche, il engage en faveur de Lélie, son maître, une lutte incessante, folle, et de ce rôle écrasant pour tout autre artiste il se tire avec une telle aisance qu'à la fin du cinquième acte il semble aussi dispos qu'au commencement du premier.

Dans les Fourberies de Scapin, mén impétuosité, même crànerie. Il se fait toi à tour insolent et rusé, se transforme c Suisse, en Gascon, en c troupe de spada sins », joue par-dessous jambe Géronte Argante sans qu'aucune de ces métamo:

phoses nous le montre moins -vrai :

moins naturel.

Le nez au vent, l'œil fripon, le rire na quois, la voix haute et nasillarde, le ges souple, la physionomie d'une incroyab mobilité; tel Molière a créé le valet de i comédie, tel est M. Coquelin !

33 avril.

M. Delaunat.

Le grand événement du jour, celui devant lequel s'efifacent tous les autres, est sans contredit la retraite que demande M. Delaunay, en pleine jeunesse et en plein succès, — succès si manifeste qu'on s'arrache les places pour aller Papplaudir une fois encore; jeunesse si parfaite que pas un nouveau venu n'est trouvé assez jeune pour le remplacer.

J^assistais, la semaine dernière, à une représentation de l'École des maris, où M. Delaunay tenait ce même rôle de Valère qui lui avait servi de début le 25 avril 1848. — t C'est extraordinaire, inoui! » s'écria tout à coup un vieil abonné au comble de l'enthousiasme.

Puis, se tournant vers moi : f II y a trente-cinq ans, Monsieur, que j'ai vu Delaunay dans la pièce. Eh bien! il n'a pas pris un jour depuis! »

En effet, plus je regardais l'élégar artiste, mieux je me pénétrais de la juQ tesse de la remarque. M. Delaunay n< pouvait, à aucune époque, avoir été plui alerte ni plus sémillant qu'il ne l'es aujourd'hui.

Le troisième acte venait de finir. Je tu quittai point ma place et, tandis qu'oi préparait la pièce suivante, ma pensée tout entière au grand comédien que aoui allons perdre, se prit à chercher en In toutes les incarnations de la jeunetsae : jea* nesse rêveuse ou folle, insouciant» oi amoureuse, suivant le rôle qu*il mettait i la scène.

En lui, je retrouvais le sentimental Pecdican de On ne badine pas a»ee Vamour rirrésistible Fortunio du Chandelier; U spirituel duc d'Âléria du Marquis de Viltenter; le poète inspiré de la Nuit d^octo bre; le langoureux Çœlio des Caprices du Marianne; Pécervelé marin de La joie foi peur; Tétourdi et badin Raoul de VÉtin cette,

La jeunesse! C^était toujours la jeu nesse parée des formes les plus diverses ei les plus attrayantes; qu'elle s'appela Georges, dans VHcnneur et V Argent ; OU vier, dans Jean Baudry; le Vicomte, daiu

U Lion amoureux; O. de Jalin, dans le Demi-Monde; Dorante, dans le Menteur; Valent! n, dans // ne faut jurer de rien; Henri, dans les Effrontés. Que sais-je encore? Le Misanthrope, Galathé^^Hemani, FantasiOf les Faux Ménages, Paul Forestier, toutes les pièces enfin où Péminent artiste eut un rôle, c'est-à-dire un triomphe, défilèrent Tune après Tautre dans mon cerveau, et, me rappelant le Valère gracieux et piquant de tout à Pheure, je me demandai comment il se pouvait que M. Delaunay songeât à se soustraire à nos applaudissements.

Je n'ignore pas que nombre de comédiens ont compromis leur réputation en s'éternisant au théâtre. L'illustre Baron tout le premier. Mais Baron était, quand il remonta sur la scène, flétri, usé, fini, tandis que M. Delaunay possède, à l'instant où il l'abandonne, toute la verdeur du talent.

A quoi donc attribuer une résolution hâtive qui prive le public de son idole, si ce n'est à un excès de coquetterie? En tout cas, nous avons le droit de la déplorer; car, si les incontestables mérites de MM. Boucher et Truffier nous donnent confiance en l'avenir, il n'est pas moins

vrai que, pour le moment, la place M. Delaunay reste vide, ce qui est malheur pour la Comédie-Française.

39 avril.

Athalie et Phèdre. — MM. Maubant, Mounet- Sully, Silvain, Dupont-Vernon, Martel, Davrigny; M^et Dudlay, Lloyd, Reichemberg, Lerou, Rosamond.

Nous sommes en plein théâtre classique avec deux tragédies de Racine : Athalie et Phèdre; Tune biblique, l'autre païenne; toutes deux jouées récemment à la Comédie-Française.

Il est de haut goût, paraît-il, d'accabler nos tragédiens actuels ; tout le monde s'en mêle, surtout ceux qui ne les ont point entendus ! Moi qui ai le courage, ou plutôt le plaisir de suivre les représentations classiques, je ne partage point ces préventions et, dusse- je passer pour un original, j'estime que, grâce au talent des uns, au zèle des autres, nous jouissons, dans la tragédie, d'un ensemble très présentable.

M. Maubant interprète Joad avec beaucoup de dignité et trouve des accents vraiment inspirés pour ses prophéties.

M. Dupont- Ver non nous montre ur Mathan très énergique, et M. Davrigny c une tenue excellente dans Âzarias.

Le costume de Juive sied bien à M"® Lloyd, dont le vdiie blanc oncadre à ravir le visage doux et recueilli. La mignonne M"® Reichember^ était prédestinée au rôle de J<M9« Elnfin» M^^^ Lerou possède Texpre^aion indispensable au caractère d'Athali^ Elle joue avec ses nerfs et exagère le c6té farouche du personnage ; cela est vrai ; mais •Ue détailltt avec une grande purot^ ^ se montre particulièrement dramatique dMis U Umde du « Songe i.

J'ai déj^ dit tout k bien que '}% pona^de M}ifi Dudlay. Je suis heuraux 4« m^ ré<péW à Tocca^ioA de Phèdre, où Vartiste a'eat surpassée et dan^ l«kqu«Uf \/^ public Ta trois foi^ rappelée pour la couvrir d'applaudissements. On M décide qq&o k re« Cfn^Mître que M^* Dudlay appartknt à la famille de nos grandes tragédiennes.

Je comprends la pèmotaon de la timide Aride-Rosemond devant le cadavre du bel Hippolyte-Sully;maiace queiem'eipUque moins, c'est la physionomie impaaaîble de M. Silvain qui» soua les traita de Thiâsée, écoute le plua tranquillement du monde le vieux Théramène lui retrait la mort de

son fils. Ce récit qui^ vu la circonstance, est d'une longueur désespérante, M. Martel, à force de soins intelligents, parvient à le rendre vraisemblable. Il le débite d'une voix sonore et retentissante, s'arrête aux endroits voulus et, par une savante observation des nuances et de la gradation, il maintient son auditoire palpitant sous l'action du drame.

6 mai.

L* Avare, — MM. Leloir, Le Bargy, Boucher,

Truffier, Joliet, Martel , Coquelin cadet, ViU lain; Vi^^* Reichemberg, Granger, Fayolle.

Un mot sur la représentation de ri4wirtf, que MM. les acteurs de la Comédie-Française viennent de donner sans grand succès.

Je demanderai, par exemple, à M. Coquelin cadet, notre spirituel et sympathique artiste, pourquoi il apporte dans son rôle une indépendance aussi fantaisiste ? Il manque nombre d^effets parce qu'il substitue sa personnalité à celle de maître Jacques, et qu'oublieux de Molière, il ne s'inspire que du public, auquel il adresse mille cajoleries sous forme de saillies, gestes et drôleries de toutes sortes. C'est ainsi qu'il introduit, dans la scène où Maître Jacques se travestit tantôt en cuisinier et tantôt en cocher, une pantomime bouffonne qui divertit sans doute le gros public, mais qui scandalise fort les délicate. De même au quatrième acte, quand Maître Jacques in-

tervient dans la querelle d'Harpagon et 4« son fils Cléante, M. Coquelin cadet ae fait emphatique à plaisir et traite assez cava^ lièrement le texte, qu'il agrémente de laî(î(i très irrévérencieux pour Molière.

Je passe sur les rôles effacés de MM. Joliet et Martel. M. Villain, qui a la spécialité des gens de robe, est lugubre dans son personnage de commissaire. MM. Boucher et Le Bargy sont de gentils amoureux auxquels M"" Reichemberg et Fayolle donnent agréablement la réplique : quant à M"® Granger, elle joue sa « femme d'intrigue » avec une rondeur tout à fait en situation.

M. Truffier est, dans l'Avare comme ailleurs, fin, spirituel, alerte, avec une nuance de malice.

J'ai gardé M. Leloir pour la fin, parce qu'il est chargé du rôle principal, celui d'Harpagon, dont il s'acquitte, disons-le, avec une louable conscience. L'œil perçant et inquiet, le visage rude, les mouvements brusques et nerveux, sous le velours râpé de son pourpoint, tout réalise en lui un type d'Harpagon très acceptable. M. Leloir s'est particulièrement distingué dans la scène de la bague et dans le grand monologue qui termine le quatrième acte, où il

exhale avec une vérité saisissante la fureui et le désespoir de l'avare auquel on vieni d'arracher les entrailles en lui volant st cassette.

20 mai.

Le Testament de César Girodot. — MM. Barré, Truffier, Prudhon, Coquelin cadet, Joliet, Martel, Vilain; M^um Jouassain', Martin, Fayolie.

En assistant l'autre soir à la représentation du Testament de César Girodot, je me figurais voir une pièce du Gymnase interprétée par les acteurs du Palais- Royal. Cette observation est pour trois ou quatre artistes qui nous eussent tout autant divertis en s'abstenant de charger leur rôle.

M. Joliet, par exemple, se donne une peine infinie pour imiter le paysan, et, presque toujours, il cherche le comique en dehors du naturel.

A M. Coquelin cadet, qui représente à souhait risidore quinteux, hargneux et rageur de la pièce, je reprocherai la surabondance des gestes et les éclats de voix intempestifs. De plus, Tamusant artiste a le tort de multiplier ses points d'interrogation au public, u Hein ! est-ce assez

réussi? » semble-t-il lui dire. « Voue riez pas? Faut-il souligner davantagiB Cette habitude de prendre la salle à p« est excellente, nécessaire même, daa monologue, où excelle M. Coquelin ca Elle devient une erreur dans la corné où l'illusion n'est possible qu'à la cor tion, pour l'acteur, de s'isoler de son ditoire.

ce Très joli ! oh, très joli ! » le gomm Célestin. M. Truffier y est un peu fan siste ; mais si original !

Je n'insiste pas sur Lehuchoir, manque totalement d'intérêt. Je note q pour figurer Massias, personnage don s'acquitte fort bien, d'ailleurs, M. Ma n'a pas manqué de se faire la tête de Yi( général que vous savez. Enfin, tout en gnalant le style correct de M. Prudhon regrette de trouver l'artiste aussi fi comme amoureux.

Miracle! M. Villain a presque un i dans César Girodot, C*est une libéral ii laquelle on ne l'a pas habitué.

M. Barré est remarquable de nature de bonhomie. 11 a sérieusement étudié personnage, et c'est avec un soin sera leux qu'il rend, sans les exagérer, les tentions des auteurs.

Trop femme pour l'emploi d'ingénue, M"» Martin.

Je n'ai que du bien à penser de M^'* Fayolle. M"^* Jouassain s'incarne à merveille dans la personne de Clémentine.

C'est bien là cette mielleuse et perfide petite bourgeoise dont les griffes se font jour à travers les trous de ses gants.

3 juin.

Toujours, — xMM. Coquelin cadet, Lelolr; MU« Lloyd.

Toujours^ la nouvelle pièce de M. • Courcy, n*est point à sa place sur la scè:

de la rue Richelieu, et les gardiens ( Tarche châtient son impertinence par leu froideurs, leurs dédains, d'aucuns mém par leurs < chut ! » significatifs.

Il est certain que cette spirituelle bouta* se fût trouvée chez elle au Palais-Royi Mais administrateur et sociétaires no en ont tant servi, qu'une petite débauche plus n'est point pour nous étonner de le part. Et puis, il est, dans la conjoncture, u circonstance atténuante : si Toujours n\ pas fait pour le Théâtre-Français, M. C quelin cadet est si bien fait pour Toujow •ù il remplit le rôle principal ! Grâce à personnalité piquante de l'artiste. Ma tonge prend une saveur spéciale, et s caractère quelque peu extravagant ress< dans toute son originalité fantaisiste.

c Passe pour M. Coquelin, me direzvous ; mais la grave et digne M'^'* Lloyd»

mais le classique M. Leloir, ses partenaires, comment s'acquittent-ils de leur emploi ?» — Du mieux qu'ils peuvent, et, comme ils ont du talent, la pièce n'en va pas plus mal.

A propos de la pièce, j'oubliais de vous en donner l'analyse. Voici la chose en deux mots : Martonge et M"^® de Nizier s'adorent et se sont promis le mariage dès qu'un vieil époux les aura débarrassés de sa personne. Car M™" de Nizier, qui a horreur de Tadultère, professe un goût très prononcé pour le veuvage. Donc, ils s'attendront... toujours s'il le faut, et pour rester chastes, ils mettront l'océan Atlantique entre eux.

Mais si toujours, en poésie, rime avec amours, il n'en est pas de même dans la vie réelle. Uheure bénie de la délivrance ayant sonné, « c'est-à-dire, le mari étant trépassé, chacun des amants s'est marié à Tinsu de l'autre, espérant ne plus oncques se retrouver.

Ils ont compté sans le hasard qui les réunit dans un cottage de Ville-d'Avray, où se passe la petite scène de M. de Courcy. Le lecteur la devine par avance :

stupéfaction d'abord, puia explication nos inâdèles Teulent tous deux a?

raison ; enfin, raccommodement généra la grande surprise de l'intendant , qui comprend rien à l'afiRsiire.

Vous le voyez, comme donnée, ce n pas neuf. Quant à la forme, imaginez feu d'artifice de mots drôles, d'idées pi santés, de paradoxes cocasses, et v< aurez la pochade de M. de Courcy.

Conclusion : puisque le rire désan avouons-nous désarmés. Mais que l'aut porte sa prochaine bouffonnerie au Pali Royal, et que Toujours devienne ^mtf] la Comédie-Française.

10 juin.

a77* Anniversaire de Corneille.

Horace. Le Menteur, Corneille et Richelieu, — MM. Delaunay, Got, Laroche, Silyain; MUe Dudiay.

Le 6 juin dernier, on fêtait, à la Comédie-Française, le 277* anniversaire de Corneille.

Aucune innovation dans cette représentation, qui était calquée sur celles des années précédentes. On y a joué, suivant l'ordinaire, une tragédie et une comédie de rillustre poète, puis un à'propos de circonstance, composé par un auteur moderne.

La tragédie, c'était Horace ; la comédie, ie Menteur; la petite pièce en vers. Cor" neille et Richelieu, par M. Emile Moreau.

Je n'insisterai pas sur la partie classique du spectacle dont j'ai déjà eu l'occasion de parler dans mes chroniques. Mais je yeux dénoncer un cliché que nos feuilles pério-

diques reproduisent invariablement depuîi dix années, et qui est aussi mal venu qw peu nouveau : « La tragédie est morte; bien morte >, disent ces radoteuses; c li comédie seule jouit d'un certain éclat ai Théâtre-Français ».

Eh bien! non, Messieurs les critiques, li tragédie n*est pas morte, et si nous avoni acclamé comme vous MM. Delaunay et Go dans le Menteur, cela ne nous a point em péchés d'applaudir aussi les vaillants inter prêtes âi'Horace, Mais ce sont les femmei que visent en particulier certains journaux Il faut que les auteurs de pareils articlei n'aient point assisté à la représentatioi dont ils rendent compte. Présents, ils eussent reconnu, avec tout le monde, qu< M^* Dudlay a merveilleusement joué Camille et ils eussent entendu, comme moi:

les bravos et les trépignements qui ont salue ses c imprécations », suivies de deux rappels enthousiastes. Mais il y a un parti pris de dénigrement qui semble le mot d'ordn de la presse. Qu'elle y prenne garde! L< public, qui, après tout, dispose des réputations, se passera de ses verdicts et, au liei: de diriger l'opinion, la critique se vern bientôt contrainte à lui faire amende honorable.

M. Emile Moreau, Tauteur du petit acte en vers intitulé Corneille et Richelieu, n'est pas inconnu à la Comédie-Française , où il a donné Parthénice, autre a à-propos »

en un acte. J'esquisse rapidement le sujet de l'œuvre nouvellement éclose.

Richelieu, embarrassé sur le dénouement d'une tragédie de sa composition, a fait demander à Corneille de lui prêter le concours de son talent. Celui-ci arrivé au palais, mais il n'est point seul. La fiancée du chevalier de Jars, condamné à mort comme conspirateur, l'accompagne dans le dessein de tomber aux pieds du redoutable cardinal et de lui arracher la grâce du cher coupable. Vain espoir! Richelieu refuse obstinément de voir la jeune fille.

Corneille insiste, nouveaux refus; il prie, il supplie, dans de fort beaux vers» ma foi! Le cardinal se fâche et ordonne au poète de s'en tenir au sujet qui l'amène.

C'est de ce sujet même que sortira la grâce tant souhaitée ou, du moins, l'occasion de l'obtenir.

Dans sa tragédie, Richelieu, se comparant à Octave, veut faire une Rome grande, puissante, apaisée, et, pour obtenir ce résultat, il entre dans son plan d'efiPrayer les mutins et de châtier les conspirateurs.

Alors, un trait de lumière traverse l'esprit de Corneille. Repoussant le dénouement de Richelieu comme antipathique à la scène et au public, il lui en soumet un autre qu'il base sur la clémence. Puis, inspiré par la Muse , il déclame devant le cardinal les sublimes tirades où Octave « accable » de ses bienfeits l'homme armé pour sa mort. Richelieu, vaincu par la puisigance du génie, admire le dénouement de Corneille qui, par un rapprochement naturel, amène le juge, tout à l'heure inflexible, à pardonner à de Jars :

Emportez cette grftce et faites ce chef-d'œuvre.

Ce chef-d'œuvre, ce sera Cinna, Le plan de M. Emile Moreau est ingénieux; le petit acte est bien conduit, les vers en sont faciles, les combinaisons originales. Mais l'auteur n*a point su garder à Richelieu la langue qui lui est propre, et les expressions familières de celui«ci sentent trop leur XIX* siècle. Que ditesvous, par exemple , de : « J'ai beau me ronger Tongle », ou de : c Parce qu'une pécore s'avise... », dans la bouche du cardinal ?

Sous le rapport de l'interprétation, rien que des éloges à donner aux artistas.

If. Laroche s'est fait une tête de Richeieu très réussie, et M. Silvain a représenté !!omeille avec autant d'Ame que de no- )le88e.

17 juin.

Les Effrontés, — MM. Deiauaay, Gc Febvrc, Truffier, Barré, Laroche Mmes Édile Riquer, Thoier, Duran

Je ne viens pas vous rendre a Effrontés, Ce serait une redite c me sauriez mauvais gré! Je vou tout simplement, en ma qualité ( queur du répertoire, quelques iir personnelles sur un événement importance, puisque la pièce, doi rition sur le théâtre remonte à v ans , occupe à nouveau rafficV quatre mois.

Les Effrontés^ qui pouvaient pi une témérité d'auteur, alors quU duisirent, n'ont soulevé aucune leur reprise. Signe que les temp changé depuis 1861 . Si , en effet nalistes ne sont pas devenus pli le théâtre a du moins fourni ur course dans le domaine des haï des licences de plume. Ce que V

jadis de diatribe est aujourd'hui considéré comme une satire anodine, et l'attaque, alors taxée d'odieuse calomnie, s'accepte maintenant comme chose tout ordinaire.

De là» étonnement du public qui, fort de ses souvenirs, s'imaginait savourer dans la reprise de l'ouvrage les émotions violentes de la première représentation, a Ce n'est que cela, murmurait-il déçu, je croyais la pièce plus corsée! > L'œuvre étant restée la même, c'est notre goût qui a changé sous l'influence inévitable d'une littérature agressive et pimentée.

Si j'analysais les Effrontés, je reprocherais à leur auteur d'avoir flétri le journalisme au lieu d'en flageller un indigne r^ présentant. De Sergine^ le publiciste honnête que M. Emile Augier. oppose aux f faiseurs > Vernouillet et Giboyer, n'est point un adversaire sérieux. C'est un amoureux ! Aussi soutient-il mal la cause qu'il représente et sert-il tout uniment de repoussoir aux deux compères dont la mission consiste à nous montrer une presse abominable... Mais, encore un coup, je ne fais point de critique, et puisque Tintérét capital ne réside pas dans la pièce, je vais le chercher du côté de l'interprétation.

Il est particulièrement curieux de voir

trois des principaux artistes tenir leur rôle de la création et le tenir avec la même verve et la même perfection qu'autrefois.

M. Delaunay a enlevé son Henri Charrier avec la chaleur de sentiment, l'expansion et l'impétuosité de ses éternels vingt ans. Il faut bien le dire encore et toujours le répéter, pas un artiste de la Comédie-Française n'est capable de lutter de jeunesse avec lui!

M^^^ Édile Riquer, dont le rôle est assez effacé, n'en joue pas moins avec autant de verdeur que d'attrait le personnage de vicomtesse d'Isigny.

M. Got, lui aussi, a conservé intact le type dans lequel il s'était incarné. Une excellente idée, Giboyer ne pouvant que perdre au changement.

Parmi les nouveaux venus, je nomme!

M. Truffier, une apparition, et le général' Viilain, qui n'a point l'air troupier du tout.:

M. Thiron ne manque ni de finesse ni; de dignité dans le marquis d'Âuberive; M. Barré interprète Charrier père avec rondeur et naturel; enfin MM. Febvre et Laroche sont bien : l'un, le Vernouillet fat et impertinent; l'autre, l'aimable amoureux-journaliste que vous vous repré sentez.

X M^* Tholer, marquise d'Auberive, est e jolie femme, dites-vous, mais elle le t trop. — Eh! comment voulez-vous 'elle l'ignore ? Lui ferez-vous un cri- ! d'être de votre avis? — Elle n'étudie i; elle joue d'inspiration ! — Qu'imrte, si l'inspiration est bonne? » J'ai ob- ■vé M*^ Tholer dans toutes les parties son rôle, et, jalouse ou froide, altière repentante, triomphante ou humiliée, l'ai sans cesse trouvée en situation.

M^^* Durand fait, de jour en jour, des >grès que je tiens à constater. Elle donne ns le rôle de Clémence une note juste et lie. Aussi l'émotion de la charmante innue se commu nique- t-elle aisément à 1 auditoire.

34 juin.

L'Ami Frit\,— MM.Got, Febvre, Btrré, Coquelin cadet; MM^* Reichemberg, Jouassain.

A rinverse des pièces à tentatives malsaines qu'on nous inflige de toutes parts et qui bouleversent notre conscience artistique, le théâtre de MM. Erckmann-Chatrian rassérène Pâme et entretient notre esprit dans un milieu honnête, dans un courant de sentiments élevés.

C'est ainsi que VAmi Frit^ a obtenu, sur notre première scène, un éclatant succès; car, il ne faudrait pas s'y tromper, le goût du public peut bien s'égarer sous une fatale et passagère influence, mais il revient quand même à la juste appréciation du vrai.

Or, la vérité ne se trouve ni chez les romantiques, ni dans l'école dite faussement naturaliste et qui, sous prétexte de peindre la nature, ne nous en montre que

les plaies et les scories. Elle est dans It réalité de l'impression, telle que MM. Erckmann-Chatrian l'entendent en littérature, telle que MM. Jules Breton et Millet la fixent sur leurs toiles.

L'Ami Friti( n'est pas une pièce, à proprement parler, puisqu'il ne renferme ni intrigue ni coups de théAtre. C'est une série de scènes intimes, mais de scènes vécues tant elles sont exactes. Ses personnages n'ont rien d'héroïque; mais ils sont si humains qu'ils existent nécessairement quelque part; que nous les sentons penser et agir, que nous nous asseyons à leur table et qu'ils deviennent tout de suite nos amis. Et maintenant, pour être intimes, les tableaux de MM. Erckmann-Chatrian manquent-ils de noblesse ? Pas plus que la nature elle-même d'où rayonnent toutes les poésies : poésie du foyer, poésie de la famille... poésie du drapeau ! Car nous sortons d'une représentation de VAmi Frit^ plus « Alsaciens » encore que nous n'y étions entrés.

Ajoutons que, pour interpréter l'ouvrage des deux auteurs, les artistes de la Comédie- Française forment un ensemble excellent.

La blonde M^>« Reichemberg paraît créée tout exprès pour le rôle poétique de Suiel.

C'est une apparition printanière dant printanier décor du second acte. J^ai souvent M. Got aussi bon, mais je ne jamais trouvé meilleur que dans le pen nage de David Sichel où il est d'une fin< et d^une bonhomie à rendre des point son modèle. M. Febvre suit avec une n veilleuse précision toutes les gradations son rôle. Insouciant ou rêveur, sombre jovialy amoureux ou sceptique, il ne o pas un instant d'être le Fritz-Kobus d< pièce.

MM. Coquelin cadet et Barré figui d'amusants compères, bons vivants, vi* garçons endurcis et qui se chargent agi blement de la note comique. Ils se s £ait, pour la circonstance, une tête si dn si expressive, qu'on ne les peut regar sans rire.

Excellente Catherine ! C'est bien là o brave femme de gouvernante qui se dév* corps et âme à son jeune maître et se j terait dans le feu pour lui épargner souci. On en trouve le type accompli c M"^^ Jouassain dont les élans de tendre vous mettent les larmes aux yeux.

Mais je m'aperçois que j'ai fait Papolo de tout le monde. C'est bien fade, n'est pas? et vous allez m'en vouloir d'une

tique qui ne critique rien. Je tâcherai de me rattraper une autre fois, mais, aujourd'hui, pas moyen de trouver la petite bête !

1» juillet.

Mademoiselle Du Vigean, — M. Delaunay; Mil* Bartet.

L'ouvrage était primitivement en trois actes. On Ta réduit à un seul, et Ton a bien fait, le sujet n*en comportant pas davantage. Mais on n'a pas diminué le nombre des rôles secondaires, et l'on a eu tort : d'abord parce qu'un seul acte ne justifiait plus un tel déploiement de personnel, ensuite parce que ces allées et venues qui traversent inutilement la pièce éparpillent l'intérêt et nuisent à l'action principale.

Qu'est-ce en effet que faction telle qu'on nous la présente aujourd'hui? Le jeune prince de Condé, vainqueur à Rocroi, s'en vient, tout plein de sa gloire et de son amour, déposer ses lauriers aux pieds de M^® du Vigean. Mais à peine il a pénétré dans l'hôtel de Rambouillet, où se trouve son idole, qu'il est averti des intrigues que la cour trame contre lui. Â l'instigation de

Beaufort, que 8a puissance inquiète, la régente a résolu de lui enlever le commandement des armées et d'en gratifier M. de Turenne. Alors le bouillant Condé s'indigne, et, dans sa colère, il prend la résolution de quitter la France, de passer dans le camp étranger. Mais il ne partira pas seul. M^* du Vigean adore le jeune héros, et celui-ci, sans lui faire part de ses projets coupables, la décide à le suivre. Le soir même, il viendra la prendre, et tous deux iront savourer, loin de toute contrainte, le bonheur de s'appartenir.

Dans Pivresse de son amour, M^^" du Vigean rêve à rheure bénie de leur réunion, quand Gassion, Tun des officiers du prince, brise d'un seul mot toutes ses espérances.

Condé, apprend-il à la jeune fille, Tenlève pour la conduire en Espagne. Le vainqueur de Rocroi abandonne son pays, il trahit la cour; et cependant la cour l'appelle ! Beaufort est en disgrâce, et Mazarin, qui lui a succédé auprès de la reine, s'enthousiasme pour le héros, « le traite de sauveur et d'auguste et l'attend au palais pour lui baiser la main ». Ce qu'il importe donc, c'est de rendre Condé à lui-même, d'éteindre son courroux, d'obtenir qu'il vole à la frontière menacée, enfin d'immoler l'amour à

la patrie. Le fiacriûce est immense; cependant M^« du Vigean l'accomplira. £Ue étouffe dans son coeur la passion qui ie dévore et, pour être sûre de ne point ftiillir à sa tAche héroïque, elle se donne à Dieu et se fait carmélite.

Condé revient à Theure du rendez-vous, mais il trouve la jeune fille transformée.

Ce n*est plus d'amour qu'elle lui parle, mais de devoir, et à toutes ses protestations, à ses tendres discours, elle oppose l'image de la patrie. La victoire est à demi gagnée par la sublime enfsnt. Gassion l'achève en retraçant à l'improvi'ste les dangers auxquels sont exposées les troupes privées de leur chef, et Condé, vaincu à la fin, s'écrie : « Allons prendre Fri bourg. » C'est le dernier mot de la pièce.

L'ouvrage est rempli de nobles idées que l'auteur développe dans un langage mâle et inspiré. Ses vers, sauf quelques défaillances, sont vigoureux, énergiques, entraînants; les tirades patriotiques abondent, et le côté viril domine de beaucoup la note sentimentale. En somme, l'œuvre est dramatique, forte et de nature à nous donner, sur le talent de M^^^ Simone Arnaud, de hautes espérances. Joignez à cela que le décor de l'hôtel de Rambouillet^ avec ses bosquetti

tM charmillM et «es frak oobnges, prête na «ttrait particulier à It poésie de Pau-

tCUT.

Pourtant je Teuz le dire encore : j'aurais «ouhaité moins de personnages et plus de recueillement dans cette pièce que remplit tout entière une situation. Voiture, Basaompierre, La Moussajre, Montausier, Tré- Yille^ sont des figures au moins inutiles qu'il eût été bien de supprimer.

Un détail de mise en scène que je signale comme puéril. Pourquoi le vestibule de rhôtel s'illumine-t-il à rinatant où M"* du Vigean cède la place à Oassion ? Cette flamme d'apothéose, qui encadre les deux personnages et le bout du nez d'une carmélite, est bonne tout au plus pour les féeries.

L'acte de M^^* Arnaud ainsi réduit à ses justes proportions, je constate que M. Deiaunay et M^^« Bartet l'ont supérieurement joué.

M. Delaunay, avec sa chevelure blonde et sa moustache naissante, a vingt ans, pas un jour de plus. M^^^ Bartet, sous son costume bleu clair et sa coifiure à la Sévigné, est ravissante de grâce et de distinction.

Comme passion, comme ardeur, comme sincérité d'exécution, les deux grands ar-

tistes sont dignes l'un de l'autre et se i

▼oient la réplique avec un tact parf

Nous admirons la souplesse des moy

de ce merveilleux jeune premier que n<

trouvons, dans le rôle de Condé, supe

d'emportement et de fougue amoureuse.

Nous sommes à la fois charmés et fasci

par M^^" Bartet, qui rend avec des fines

exquises son double personnage d'ama

et de patriote. Elle a des cris qui von

l'âme, des gestes d'une autorité irrésistit

et, quand on sMnterroge après la pièce,

confesse que M^^" du Vigean, grâce à s

interprète, est adorable de sentiment et t

blime d'héroïsme.

8 juillet.

roi. — MM. Mounet-Sully, Maubint, n , Laroche , Dupont-Vernon, Villain ; Lerou, Martin, Frémauz.

osera ytnter les progrès de l'art drae en sortant d'une représentation 9e roi? Il y a deux mille trois ans que Sophocle a conçu cette vraiment épique, et nos généactuelles l'écoutent frémissantes on, comme si Taction, yécue par :ou modernes, se fût passée de nos

ocle est né quatre cent quatre-yingtans avant Jésus-Christ, et telle est

laissance du cœur humain, telle se

sa science du théâtre, avec ses gra-

et ses nuances infinies, qu'il a

des chefs-d'œuvre éternellement et parmi eux Œdipe roi, le plus

de tous, selon Âristote.

>mmencement de la pièce, on le sait,

>8 thébain est assis sur le trône de

Laius, comblé d'autant de prospérités qu'u mortel peut en rêver ici-bas. Jocaste, so épouse, le chérit ; ses enfants font sa gloii et son orgueil; le peuple, qu'il a sau^ jadis, Tadore, et un fléau s'étant abattu si l'antique cité, c'est lui-même que les The bains Implorent à genoux. Tant de grtsi deur éblouit nos ^reux, et pour lut Mrri de cadre, la ville superbe dresse demi nous ses temples et ses palais gigantesques

Mais si Sophocle, dans son génie^ imaginé toutes ces gloires et cette mft)#sl rayonnante de sérénité, c'est qu'il veu rendre plus terrible le contraste du dei ni^ tableau ; car le demi-dieu est marqu d*un signe fatal. Victime d'une horrtbl destinée, il roulera d'abîme en abâme )ui qu'au fand du gouffre qui l'englouti rc Ce prodige de misères et d'infortunes sur humaines, le cinquième acte nous le dé couvrira dans Œdipe assassin de son père époux de sa mère et frère de ses propre enlants. Et, devant le tableau déchirtnt d ce criminel inconscient qui s'exile d ro]niume dont il est devenu l'opprobre < la honte, de cet époux dont la femm vient de se frapper de mort en sa pri sence, de ce père ravi aux caresses de se enfisnts, de cet homme, enfin, qui se pdv

▼Qloiilùr«meat ëet divines clartés du selMly on est saisi de stupeur, et la pitié arrache des pleurs aux plus insensibles.

Eu fiice d'un che#<l'œuvre de cette puissance, et quand on te retrace par la pensée la mise en scène grandiose du théâtre antique, il semble [qa'Œdipe, transporté à la Comédie-Française, doive perdre de sea caractère. Il n'en est rien, grâce â ua habile agencement des décors ; grâce â la traduction de M. Julea Lacroix qui, pour être littérale, n'en a pas moins la limpidité, le tour facile d'une œuvre originale; grâce, enfin, â la musique de M. Membrée, qui s'adapte bien aux paroles dont elle rend l'impression avec une supcAoïe justesse.

Quant â l'interprétation, elle est la même que l'an passé, à l'exception de M. Viilain, qui remplace M. Richard dans le messager de Corinthe, et de M"» Frémaux qui supplée M^^^ Rosamond dans l'emploi d'une jeune fille thébaine.

MM. Maubant, Silvain, Laroche et Dupont-Vernon tiennent leur rôle avec la même autorité, le même talent qu'à la dernière reprise.

M"<> Lerou, toujours nerveuse, presque fatale, rend le personnage de Jocaste avec

— saune passion véritablement tragique.

M^i« Martin possède une voix harmo- | nieuse et chaude qui donne une saveur toute particulière aux strophes qu'elle récite; M^^c Frémaux s'est montrée seule inférieure à son emploi.

Je ne serai pas accusé de partialité en faisant de M. Mounet-Sully un éloge absolu. Maintes fois j'ai regretté, chez cet artiste, la solennité un peu emphatique du geste et de la diction. Mais ce défaut se transforme ici en qualité réelle. M. Mounet-Sully a été superbe, et c'est de tout cœur que je me suis associé aux ovations qu'on- lui a faites.

En un mot, j'ai suivi la représentation d'Œdipe roi, avec une admiration enthousiaste, que n'a point amoindrie le jeu de ses interprètes modernes.

23 juillet. •

îselles de Saint-Cyr. •— MM. Coquelin, , Le Bargy; M»** Reichember§> Bar-

as brillants artistes de la Comédie- B ont figuré dans les Demoiselles i'Cyr, tant à la première apparila pièce, qui eut lieu le 25 juil- , que dans ses nombreuses re-

d*abord, à la création, Tincompaignier qui mit au service de Dues qualités exceptionnelles de son c et incisif. Il tint l'emploi du-

cinq premières séries de repréis, et, disons-le en passant, il conour sa part d'auteur, au succès de i. La pièce, en effet, avait semblé k l'origine. M. Régnier engagea e Dumas à supprimer un acte et lit des remaniements que l'écri- :uta de bonne grâce.

Ce fiit aussi la jolie Anals Aubert dont les yeux de gazelle enflamment encore, de souvenir, les vieux abonnés de Porchestre. M^" Anals n'était plus jeune quand elle mit à la scène la sémillante Louise; mais, créée pour les rôles d'ingénue, elle devait les remplir jusqu'à la fin avec un même charme et un mimct eo* jouemtnt.

Je n'oublie pas M"^^ Plessy-Arnould qui, à cette époque, s'appelait M^^^ Plessy tout court. Plus voisine de nous que la préoédAite, la délicieuse artiste n'avait pas vingt-quatre ans lors de c la première »

des Demoiselles de Saint'Cyr, On se rappelle encore son regard caressant, ses façons un peu minaudières, sa voix qui tirait de certaines notes aiguës je ne sais quelle saveur spéciale et mordante, enfin sa bouche mignonne qui, suivant l'eitfurea* sion de Jouvin, c avait si peur de paraître grande, qu'elle se mangeait elle-même aux extrémités ».

Ce fut enfin lecteur FlrmiA) dans le rôle de Roger, et l'on ne pouvait faire un meilleur choix, personne n'ayant plus d'élégance et ne portant mieux que lui Phabit de cour.

Vinrent ensuite M. Delaunay, auquel

Iteiplol seeoBdtire du duc d'An^u Ait ridevable d'un éclat tout particulier; \(iie« Augustine et Madeleine Brohan, qui, d'après les journaux du temps, furent applaudies c à tout rompre i.

Mais à quoi bon poursuivre cette revue rétrospective? Elle n'aboutirait qu'à établir l'infériorité des représentations actuelles sur l'ancienne interprétation ! Mieux vaut déclarer sans retard que, malgré le jeu spirituel et fin de M^^" Reichemberg, malgré les charmes sympathiques de M"** Barretta, le présent n'est point à la hauteur du passé.

M. Le Bargy est un gentil duc d'Anjou, mais il manque d'initiative.

M. Worms, dont la distinction est parfaite et la tenue d'une correction irréprochable, n'est point du tout l'aimable libertin que nous nous figurons dans Roger.

11 est froid, grave, paternel et d'un sérieux qui frise l'austérité.

Enfin, M. Coquelin, avec son incontestable génie de la scène, force la note comique et ne saurait faire oublier M. Régnier, dans le personnage de Dubouloy.

Ces diverses critiques me conduisentelles à répudier comme mauvaise la reprise des Demoiselles de Saint-Cyr en

i883 ? Nullement. Telle qu'elle est, je la trouve acceptable ; mais il ne faut pas regarder en arrière.

29 juillet.

L'Épreuve, — MM. Prudhon, Truffier, Coquelin cadet; M»** Muller, Thénard, Kalb.

L'Épreuve compose , avec le Jeu de Va' mour et du hasard, les Fausses Confidences et le Legs, la presque totalité des pièces de Marivaux inscrites au répertoire : de c Monsieur i Marivaux, porte le Programme, comme si l'auteur était notre contemporain.

Tu retardes d'un siècle et demi, mon pauvre Programme, et l'Épreuve, que tu crois d'hier, fit son apparition sur le ThéAtre-Italien, le 9 novembre 1740, avec la fameuse Sylvia comme principale interprète. Ce renseignement pour toi, ami Programme, et sans doute pour quelquesuns de tes lecteurs ; car on connaît peu nos classiques aujourd'hui, et leurs chefsd'œuvre touchent beaucoup moins le public que les cascades de M^^" Niniche ou de M"« Nitouche. C'est un tort, et, sans vouloir dénigrer les nouveaux venus^ ii est

permis d'affirmer que Marivaux a bien « valeur, lui qui créa un genre au théâtre e dont l'esprit n'a pas vieilli.

J'ai vu VÉpreuve dix fois, je la reverrai vingt fois encore avec le même plaisii tant le sentiment en est juste, le dialogu divertissant, l'originalité piquante. Et a pendant, à l'exemple des autres comédies d Marivaux, la pièce ne renferme ni intrigue ni aventures ; elle est toute dans la gueri d'escarmouche que se font les amania « dans ce manège, dit Sainte^^Beuve, ce H tillonnage bien mené et semé d'aocidenl gracieux qui plaît aux esprits délicats ».

Lucidor-Prudhon aime Angélique-Muill et il a dessein de Pépouser. Mais, avant l mariage et pour s'assurer de son amoui il la fait éprtmver par Frontin-Truffier, so valet, qu'il habille en grand seigneur pov la circonstance. Reste un certain filaitt Coquelin, fort épris des écus d'A.agéitqui Bah ! ce soupirant*U n'est pas à craindre^ < Lucidor le désintéressera moyennant doua mille livres qui lui seront payées à là seaJ condition de se £ftire refuser par sa beU< Une mère marieuse, W^ Argaate-Thi Mrd, et une gentille soubrette, Usette4Cal1 complètent la liste des personnages.

Les ardatta de ta Comédie-FnAçaise oi

très galamment enlevé ce petit acte, et, sauf M. Prudhon, que son air grave et sa mise sérieuse font ressembler au précepteur plutôt qu^à Pâmant d'Angélique, tous sont dans le ton de l'ouvrage.

^Ue Thénard est tout à fait nature dans les querelles qu'elle cherche à sa fille.

M^ Kalb et M. Truffier jouent avec beaucoup d'humour la scène où Frontin se défend de connaître Lisette.

M» Coquelin K, D. (pardon, le mot est de lui) est amusant au possible sous les traits de Biaise. Il a des élans, des étonnements, des réticences amoureuses qu'expriment avec un rare bonheur ses jeux de physioaomie.

Je ne puis ,voir M^^* M uUer sans songer à un pastel de Latour. De plus, M^^' Mul- 1er a tomes les candeurs et toutes les grâces mignonnes de ringénue. C'est une jolie actrice, et, ce qui vaut mieux, une artiste de talent l

Maintenant, cher Lecteur, excuse-moi si )'ai oooMcré cet article à un c lever de ridveu i. Je suis de l'avis de Boileau en ceci aNnme en beaucoup de choses :

Ub sonnet sans défaut vaut seul un long poème. 5 août.

!• Le Village. MM. Barré, Dupont-Vej MniM Granger, Amei. — 2» Le J3ov| MM. Prudhon, Boucher ; M^e Broistt.

Je rendais compte, Pautre jour, de la mière représentation de Mademoisell Vigean ; il importe, cette fois, de quelques mots des deux pièces qui lui vaient de cadre : le Village, de M.

tave Feuillet, en lever de rideau, e Bougeoir , de Clément Caraguel, en û spectacle.

Tout le monde connaît cette fine é de mœurs intitulée le Village, Un y garçon sVgare dans un intérieur b< geois dont le tranquille bonheur lui pitié d'abord ; il y vient pour enlever ami à la vie conjugale, à la monot du coin du feu, et c'est lui, finalement, demeure; séduit par la famille et.su gué par les vertus d'une obscure pro cialé. Ce chef-d'œuvre d'observation i généralement apprécié du public, il

ilit do parler de Pinterpréution que iusie souhaitée sans défaut, comme la èce. M. Barré y est délicieux de rondeur

de bonhomie. Attendrissant dans les :ène8 émues, comique dans les autres, m naturel ne se dément pas un instant.

»• Granger est bien l'excellente femme 3nt M. Octave Feuillet nous a décrit le iractère, et M^^^ Amel a enlevé son rôle e Marianne avec un entrain fort divertisint. Mais M. Dupont- Vernon, dans le per- )nnage de Rouvière, le vieux garçon, a étruit l'harmonie de l'ensemble et, pour >ntinuer la métaphore, il a détonné d'un out à l'autre de la pièce. Il crie, teméte, gesticule, comme s'il jouait un mélorame, et le spectateur comprend d'autant aoins ce tapage qu'il s'agit ici de scènes Dut intimes que l'acteur doit rendre dans ne gamme très modérée.

Ensemble absolu, au contraire, dans ce •adinage mondain, dans cette agréable iluette que Caraguel a intitulée le Boudoir, M. Prudhon, assez froid d'ordinaire, . joué son Lucenay avec une gaieté et une listinction parfaites; M"* Broisat a été ex- |uise de tenue, d'esprit et d'élégance, dais, des trois interprètes de l'ouvrage, elui qu'il convient de louer le plus est

M. Boucher, cet amoureux transi qui c promet la femme aimée, et ne sait ni répondre, ni la tirer du mauvais pas o Ta jetée. M. Boucher a rempli le rôle c une telle finesse qu'il a pu échapper au dicule et, sans sortir de son emploi, re aux yeux du public, ce qu*il est toujou un charmant artiste.

13 août.

Le Demi-Monde. — MM, Detaunty, Thiroo, Feb- ▼re, Laroche; M»«« Tholer, Kalb, Riquer, Durand.

Quand, jadis, il s'est agi de transporter le Demi'Monde sur notre première scène, les purs de l'époque firent la grimace, prétendant que la pièce n'y serait pas du tout à sa place. Aujourd'hui on se montre plus accommodant. Est-ce la faute de MM. de Courcy, Meilhac et autres profanateurs du temple? Peut-être bien. En tout cas, le public de la Comédie-Française s'est peu à peu départi de son respect pour la tradition ; son goût s'est tout doucement habitué aux mets pimentés, et je ne m'étonnerais pas de voir, un de ces soirs, M. Zola prendre droit de cité dans la mai* son de Corneille et de Racine.

Ce serait certes aller loin, et, pour mon compte, j'estime que l'accès de notre pand théAtre national doit être impi-

toyablement interdit au trottoir, voire même au quart de monde : c'est déjà trop d'y admettre le demi !

En ce qui touche la pièce de M. Dumas, il y a bien des circonstances atténuantes.

La forme en est légère, indépendante, mais c'est une étude de mœurs très fouillée. Un coin de qotre vie sociale y éclate en pleine lumière ; enfin le cœur humain» ou plutôt l'absence de cœur, s'y montre dans sa décevante réalité. Le rôle d'Olivier de Jalin manque de vraisemblance^ c'est încoatestftbie, et les impertinences de ce frondeur le feraient jeter à la porte du dernier selon interlope. Mais ses reparties sont si vives, ses mots si spirituels, qu'il charme l'etten* tion et désarme la critique. C'est du moins mon impression personnelle. A la vérité, M. Delaunay tient le personnage, parfaitement secondé par la jolie M^^« Tholer Et puisque, sans y penser, j'en suis veni à l'interprétation de l'ouvrage, j'ajout que M^' Kalb brûle les planches et q\ M^* Durand joue Marcelle avec euta d'âme que de naturel.

Faire l'éloge de M. Thiron est presi un lieu commun ; je dois pourtant avo qu'en tant que marquis il manqua prestige. M. Febvre est un Nanjac cas

et passablement impérieux. Le rôle le veut ainsi ! D^accord ! Mais pourquoi forcer la note?

M. Laroche nous récite les malheurs conjugaux de Richond sur un petit ton endormi qui nous laisse assez indifférents.

Et puis ! Et puis ! ! que de lacunea dans les mémoires! Je signale de fréquentes défaillances chez M"* Riquer, chez M. Thiron et chez M. Laroche. Dame, il fiiit si chaud ! c'est une excuse.

19 agût.

Le Supplice d'une Femme» — MM. Laroche, Garnier ; M""* DudUy, Âmel, la petite Aumont.

Reprendre le Supplice £une Femme par trente -deux degrés de chaleur était, de la part de ,M. Emile Perrin, une audace qui pouvait tourner mal. Mais tout réussit à l'heureux directeur de la Comédie-Française et il a fait c le maximum ».

W^^ Dudlay, dans le rôle écrasant de Mathilde, a été héroïque de courage. Sous le double feu de la rampe et de la salle transformée en fournaise, elle a trouvé des accents si pathétiques, si convaincus, que les moins sensibles ont pleuré. Rappels, acclamations enthousiastes, rien n'a manqué au triomphe de la charmante artiste qui a mis au service de Mathilde ses éminentes qualités de tragédienne.

M^" Amel possède une physionomie piquante, spirituelle, qui donne une saveur particulière au personnage de M™' Larcey, et la gentille enfant à laquelle est confié le

rôle de Jeanne le débite avec un entrain de grande personne et une justesse d'impression tout à fait plaisants.

M. Alvarez-Garnier est, de mouvements, un peu brusque, et, de formes, assez grêle.

Bah ! Il grandira, car il est Espagnol !

M. Laroche, calme par tempérament et grave par habitude, sait être dramatique aux instants convenables ; c'est un Dumont très réussi.

En somme, interprétation de beaucoup supérieure à la pièce dont je n'ai jamais compris l'héroïne. Singulier caractère, à mon sens, que cette femme adultère par amour... conjugal !

26 août.

L'Àvêniuriène, ^ MM. Febrre, SiWain, Le Bargy» Martel, Leloir; MnMt Barretta, Tholtr.

La dernière représentation de VAven^ turikrû a été la soirée aux accidents.

Premier acte : M. Febvre manque son entrée.

Second ^cte : la toile refuse de tomber.

Troisième acte : une lourde dague et un fauteuil, par esprit de contradiction sans doute, tombent avec un fracas formidable.

Au demeurant, la meilleure représentation du monde.

Les vers de M. Emile Augier sont liev reusement sortis sains et saufs du désarr général, et MM. les artistes de la Coméd Française leur ont conservé à la fois t< leur esprit et tout leur sentiment. M. ' vain qui, entre parenthèses, a le talent bien dire, s'est tiré à son honneur du j emploi de Dario, un rôle si petit, en <

que je le mentionne en premier, dans la crainte de l'oublier.

M^^ Barretta nous a montré une Célie charmante dans ses expansions amoureuses, énergique dans ses indignations d'honnête fille. Je ne regrette que son costume qui l'avantage beaucoup moins que son rôle. Je passe à son gentil soupirant, M. Le Bargy, dont la candeur et les étonnements ingénus sont bien faits pour toucher son cœur, et j'arrive à M"® Tholer, l'étoile de la pièce, l'aventurière aux séductions irrésistibles, dont les coquetteries et les charmes n'ont point de peine à triompher des scrupules, voire même des instincts aristocratiques du pauvre Monte- Prade (M. Martel). Dame, mettez- vous à la place du barbon !

Je ne me figure pas du tout Fabrice tel que le présente M. Febvre. Je veux bien que la vertu ou plutôt la satiété aient calmé l'ancien viveur, mais il doit lui rester quelque chose de son caractère insouciant, impétueux et railleur. Or, M. Febvre fait de Fabrice un personnage froid, sérieux, doctoral, presque grognon.

Au contraire, M. Leloir est un Don Ânnibal parfait de la tête aux pieds, des chausses à la coifiFure ; il s'est composé

un personnage auquel la plus minutieuse critique ne trouverait rien à reprendre. On sait d'ailleurs avec quel respect M. Leloir traite son art. Aucun détail nléchappe à gon étude. Aussi devons-nous, en toute circonstance, rendre hommage à son zèle et signaler ses succès.

2 septembre.

U Chandelier,^ MM. ThiroBp U Bargy, Tru^* fier, deFéraudy, Dupont- VerAon j M"»* Tho- 1er, Marti a.

Qu'est-ce qu'un chandelier ? Vous le saTez comme moi et il me suffira de rappeler que, dans la comédie d'Alfred de Musset, le rôle de cet objet allégorique, qui éclaire les amours de Clavaroche et de Jacqueline, est tenu par le doux Fortunio, crédule enfant, que la flamme éblouit d'abord, et qui finit par se brûler les doigts à sa propre chandelle.

M. Le Bargy a rendu le personnage avec beaucoup de charme et de sentiment. Il a été attendrissant dans la scène d'amour du premier acte ; pathétique dans son monologue du troisième acte ; irrésistible, alors que, humble et soumis aux pieds de celle qui lui a brisé le cœur, il lui murmure d'une voix plaintive : c A quoi suis-je bon, grand Dieu ! sinon à vous donner ma vie?... Depuis hier je suis assis à terre

et je me frappe la tête et le front... Que vous ai-je fait, Jacqueline ? »

Il faut avouer aussi que M^^** Tholer, belle à ravir en grande coquette, a tout pour Pinspirer. Elle aussi rend avec une émotion communicative les nuances de son emploi. Impatiente et boudeuse avec son mari, nerveuse avec son amant, elle se laisse peu à peu toucher par la passion de Fortunio, et c'est de toute son âme qu'elle se donne à lui dans ces paroles : c Sais-tu que je t'aime, enfant que tu es ; qu'il faut que tu me pardonnes ou que je meure, et que je te le demande à genoux ! »

Clavaroche, galant à bonnes fortunes, qui enlève les cœurs à la pointe de son épée et de sa moustache, est joué avec trop de sécheresse et de raideur par M. Dupont- Vernon.

M"« Martin, MM. Truffier et de Féraudy, paraissent à peine dans l'ouvrage ; les mentionner me semble donc suffisant.

Quant à M. Thiron, c'est un maître André désopilant, et la scène où il chante :

c Amis, buvons, buvons sans cesse », est tout bonnement un chef-d'œuvre de haut comique.

9 septembre»

>f Précieuses ridicules. — MM. Coquelin aîné, Coquelin cadet, Garraud, Boucher, Davrigny, Villain, Roger; M»*» Samary, Kalb, Frein aux.

Ne croyez pas que les Pyrénées et ces >ÎC8 grandioses parmi lesquels je voyage lepuis huit jours me fiassent oublier mes levoirs de chroniqueur et mon amour >our ma chère Comédie-Française. Je suis esté ce que vous me connaissez, c'est-àire un admirateur passionné de nos clasiques et un critique très modeste mais rès convaincu de leurs interprètes.

Voilà pourquoi le souvenir de la derière soirée à laquelle il m'a été permis 'assister m'accompagne dans mes excurions lointaines, et pourquoi aussi j'en re- "ace à la hâte quelques impressions.

Il s'agit des Précieuses ridicules, un lef-d'œuvre de Molière, que, ma foi, les rtistes français (comme on les désignait idis) ont merveilleusement rendu.

Je ris encore de IMnimitable Mascarille- Coquelin se pelotonnant dans son grand fauteuil et roulant sa tête ébouriffée de matou sur Tépaule de Cathos et sur le.

bras de Madelon. L'heureux gaillard l comme il ronronne et ferme amoureusement les yeux !

M. Coquelin cadet est bien drôle aussi dans le personnage de Jodelet. Mais je ne sais aucun artiste mieux prédisposé à l'emploi de père que M. Garraud. C'est bien là le bon et bedonnant Gor^bus de Molière.

MM. Boucher et Davrigny ont un si petit rôle qu'il n'est presque rien à en dire.

MM. Villain et Roger se produisent moins encore, et je n'en parlerai pas plus que de M^*^ Frémaux, dans le personnage à peine indiqué de Marotte.

Réservons pour la bonne bouche M^^ Kalb et M^^ Samary qui, sou& les traits de Cathos et de Madelon » sont fort séduisantes : M^^^ Kalb» avec les grâces que vous lui connaissez; M"^^ Samary avec cette rayonnante jeunesse et ce rire si gentiment perlé, que ni le gai soleil de nos Pyrénées ni ses sources aux cascades argentines ne sont capables de faire oublier.

33 septembre.

Ruy-Blof, — Premiers débuts de MUa Brindeau

Quel singulier système inaugurent aujourd'hui certains critiques! Une débutante a*t-elley suivant eux, un défiaut?

c Vite» lui disent-ils, quittez pour un temf>s le théâtre, Mademoiselle^ et allez vous perfectionner dans le silence de la retraite. » Un étrange moyen, en vérité, de femiliariser l'artiste avec son public et avec la scène spéciale où elle se produit; un procédé merveilleux pour la corriger d'une timidité, certes bien naturelle, quand il s^agit de faire son apparition sur notre premier théâtre national et de s'en concilier les arbitres !

Loin de partager l'avis de ces messieurs, j'inviterai tout au contraire M^* Jeanne Brindeau à demeurer dans une maison où ses talents lui marquent une place honorable, et dont les familiers lui ont prouvé dès aujourd'hui leur sympathie.

De taille avantageuse, de tournure élégante et de physionomie expressive, la débutante possède toutes les qualités d'une femme charmante. Peut-être on m'objectera que son genre de beauté ne la prédisposait point à un rôle d'Allemande. Car, il ne faut pas l'oublier, dona Maria est ^Ile de rélecteur de Neu bourg. Ce n'est point moi, en tout cas, qui réclamerai, préférant de beaucoup le teint mat et les yeux noirs des Espagnoles aux formes exubérantes des fades Bavaroises. Mais le physique est ici la question secondaire, j'arrive à RuX'Blas où M^*® Jeanne Brindeau, chargée du personnage important de la reine, a témoigné d'une réelle valeur.

Je cite d'abord, dans la scène du prie- Dieu, l'instant où, se détournant de la madone, elle saisit la lettre de Ruy-Blas et s'écrie, suppliante : c Oui ! je vais la relire une dernière fois ! Après, je la déchire ! La débutante a trouvé pour ces paroles des accents si émus, si pénétrants, que la salle a éclaté en bravos.

Une autre situation du même acte mérite d'être notée parce qu'elle appartient à un genre tout différent. C'est la scène où la reine expédie don Guritan à Neubourg, afin d'empêcher son duel avec Ruy-Blas.

Le dialogue, coupé de monosyllabes, y est d^ine difficulté particulière, que M'^* Brindeau a su trancher en le disant avec autant de verre que de finesse. Néanmoins, la note dramatique domine d'une fÎEiçon incontestable chez la débutante. Sa voix est grave et mordante aux instants pathétiques, et sa prononciation acquiert une saveur spéciale dans les scènes d'amour. Impossible de rendre l'impression ressentie alors qu'au troisième acte elle murmure à Ruy-Blas : « Ah ! parle ! ravis-moi ! jamais on ne m'a dit ces choses- là! » Ce troisième acte a, du reste, été un succès pour la nouvelle artiste que le public n'a pas manqué de rappeler.

Le cinquième acte de Ruy-Blas est d'un romantisme tel quMl est difficile d'en ramener l'interprétation aux règles ordinaires du théâtre. Pourtant je dois constater que M"^ Brindeau , par crainte sans doute de tomber dans la déclamation, a manqué ses effets. Les cris : a Juste ciel!... Que dit-il! ! Jamais!!! » ont sonné absolument faux. Ces exclamations, qui sont Vut de poitrine 'du tragédien, et qu'excelle à 'pousser M. Mounet- Sully, trouvent M*^« Jeanne Brindeau peureuse et inhabile. Faible imperfection, après

tout l Que M^^ Briadeau prenne confiance et traTaille son ui au milieu de nous^ Point n'est besoin pour le conquérir de s'enfer* mer dans la retraite. Il viendra, )e le lui affirme, et les qualités de la débutante sont assez nombreuses pour donner au public la patience de l'attendre.

35 noTembre.

M0tieutoi9eltt dt BcUe-lsle, «- Seconds débuU de MU« Brindeau.

Je n'ai rempli que la moitié de ma tâche en TOUS parlant de la représentation de Ruy-Blas, M^^ Brindeau s'est montrée succesaivement dans le drame en vers et dans la haute comédie; dans un rôle passionné et dans un rôle sentimental: c'est donc sous ces deux aspects qu'il convient de la juger.

Et d'abord, avouons que si, dans l'une et l'autre pièce, la mission de remplacer l'exquise M^^ Bartet semblait délicate, la débutante avait particulièrement à redouter, dans Mademoiselle de Belle-Jsle, le voisinage de M. Delaunay, un charmeur qui captive presque exclusivement le public, et de M^^* Tholer, une capiteuse marquise dont le dialogue est un feu d*artifice d'esprit et dont les épaules constellées de diamants ne laissent pas que d'impressionner le spectateur.

J'a joute que le Vœ victis des anciens trouve son application au théâtre comme dans la vie réelle. Or, M"« de Belle-Isle est une vaincue de la destinée, à laquelle il ne manque aucune épreuve.

Exposée, sans défense, aux intrigues d'une cour dissolue où elle vient implorer la grâce de son père, elle y est outragée par Richelieu, trompée par une coquette, flétrie et répudiée par le chevalier d'Aubigny^ son fiancé, qui se fait son plus terrible accusateur.

Enfin, détail important â la scène, le vêtement de M^^*^ de Belle-Isle éteint la pauvre artiste condamnée à le subir. Il est noir, ingrat, et fait tache au milieu des élégances raffinées des autres costumes.

Pour mS^^ Jeanne Brindeau, cependant, ce costume maussade s'est trouvé presque un avantage, en ce que, loin d'en être amoindrie, la gracieuse comédienne a su le rehausser par sa distinction native et les charmes d'une physionomie en parfaite concordance avec son emploi.

J'ai lu qu'on reprochait à la débutante de ne pas avoir assez accentué le rôle. La critique me semble d'un à-propos fort discutable. M^^* de Belle-Isle est une jeune fille douce, résignée, un peu craintive

mêmey que son amour pour son père a pu seul déterminer à une démarche hardie.

C'est précisément ce qu'a bien compris M^* Jeanne Brindeau (^ui^ dans les scènes les plus dramatiques, a évité toute exagération, et ne s'est pas départie de la réserve et de la dignité calme qui sont Vertus inhérentes à son personnage. Deux fois l'indignation soulève son âme, mais elle l'exprime par un regard, une attitude plutôt que par des gestes violents ou des éclats tapageurs.

Même tact et même justesse d'impression dans les autres parties du rôle dont la débutante observe toutes les nuances.

J'aurai enfin donné le fond de ma pensée quand j'aurai dit, en dépit de la critique, que M^^^ Jeanne Brindeau s'est absolument identifiée avec son modèle, et qu'il serait difficile de peindre M^^^ de Belle-Isle sous des traits plus fidèles et plus émouvants.

9 décembre.

xxvn

i« Une Matinée de contrât {i— représeatttîM). MM. Sil^in, Le Bargy, Ldoir; W^ Uoyd, MuUer.— aoLe Menteur. Débuts de M. Henri Samary.

M^e MuUer, l'Ingénue-Bijou, a élié charmante de grâces mignonnes, et M « Le Barg} a paru créé tout exprès pour elle. Ce soai des fiancés assortis, de ceuK-là qu'on bccueille, à Téglise, par un murmure flatteui et dont on dit sur leur passage : « Le gen< til petit couple! » W^^ Lloyd, grave ei digne personne, est une comtesse acoom' plie. M. Leloir, un riche industriel, se oom porte en beau-père quelque peu fantaisiste.

Enfin M. Silvain, très gourmé, a la doubh excuse de représenter un grand seigneur russe et diplomate.

Le nom de la pièce? Une Matinée dt contrat... Je l'avais oublié. L'analyse ? Eli sera aussi courte que le sujet le commiande

Yalentine Morisset va épouser le peti comte de Géry, en faveur duquel Walanoi

obtUnt ua poste diplomatique à Odessa.

On partira donc après la noce. Maïs la comtesse de Géiy veut accompagner le futur ménage. Vous entendez : la belle-mère !

Un point noir, une tache dans la lune... de miel ! Aussi Valentine imagine-t-elle un ingén'.eux complot. Aidée de son fiancé, elle mariera ensemble les beaux-parents, et, M"^" de Géry une fois dans les bras de l'heureux Morisset, le jeune couple s'envolera librement vers les rives lointaines où ne le suivront pas les gênantes assiduités de la comtesse, a Bien joué, Marguerite l » dirait ce pauvre Frédéric Lemaître.

Vous réclamez : « L'auteur ! » cela se fait après toutes les pièces, bonnes ou autres.

Eh bien ! la comédie que j'ai eu l'honneur de vous présenter est de M. Desvallières, un talent encore vert qui demande à mûrir.

Après le jeune auteur, le jeune comédien. M. Henri Samary faisait ses débuts dans le Menteur, le soir même où se donnait la première représentation d'Une Matinée de contrat.

Inspiré sans doute par le grand Corneille, qu'il interprétait, il voulait a un coup de maître pour son coup d'essai ».

Le rôle de Dorante est, en e£Pet, l'un des plus épineux du répertoire. M. Samary, qui ne l'ignorait pas, Pa travaillé avec toutes les ardeurs d'un néophjrte, et le succès a pleinement couronné ses efforts. Le débutant n'a pas eu de défaillance. Son jeu a été vif, varié, spirituel, et, ce dont il faut surtout le féliciter, sa verve ne s'est point égarée dans ces élans intempestifs qu'on pouvait craindre chez un novice. J'ajoute que M. Henri Samary possède une tournure élégante, et qu'il a, dans les traits, beaucoup de ressemblance avec sa sœur. Une raison de plus pour compter sur les sympathies du public.

i6 décembre.

Le MisMUthr^pe. — D^uts de MU« Marty.

J'ai lu dans plusieurs comptes rendus que, depuis M'** Mars, pas une actrice n'avait joué le rôle de Célimène avec la perfection qu'y apporte la débutante. Cela ferait croire aux noms prédestinés. Mars, Marsy, n^est-ce pas tout un? Dans Timpossibilité où je suis d'établir la comparaison, n'ayant point vu M"« Mars, j'estime qu'il eat impossible de tenir le personnage avec plus d'autorité que M^^ Marsy.

En songeant, d'une part, aux dix-huit ans de la débutante, et, de l'autre, à son récent prix au Conservatoire, je redoutais pour elle les influences de l'école, de cette implacable routine, qui tue souvent l'originalité ou, tout au moins, la paralyse pour un temps chex les jeunes artistes. Je me trompais! M^o Marsy a essuyé le feu de la rampe et abordé pour la première fois

ia scène avec une crânerie el une indépendance d'allures dignes des plus aguerries.

C'était là une hardiesse capable de compromettre bien des débuts. Pour M"« Marsy, que la confiance en ses talents dispense sans doute d'être modeste, l'entreprise obtint un succès qui ne tarda pas à se transformer en triomphe.

Étonnés tout d'abord de cette originalité singulière, gênés par cette imperturbable assurance qui leur faisait craindre à chaque instant une chute, les spectateurs suivaient avec une curiosité inquiète les moindres gestes, les plus petites intonations de la nouvelle Célimène. Mais ils s'aperçurent bientôt qu'elle possède d'instinct la juste appréciation des nuances, et que, partant, elle devait rendre les divers traits de son caractère avec autant de sincérité que de sûreté d*exécution. Ses accents n'étaient point notés d'avance, ils étaient trouvés.

Et, comme la nature l'emporte toujours sur une imitation, si parfaite que soit celleci, chacune de ses trouvailles pénétra d'enthousiasme le public, qui ne cessa plus d'applaudir.

Parmi les répliques les mieux goûtées, je citerai au hasard les trois c Je le veux » de Célimène à Alceste, dans la quatrième

scène du second acte, alors que celui-ci menace de quitter la place; le vers :

Eh bien I allez, sortez ; il vous est tout loisible.

scandé avec Tincrédulité ironique d'une femme sûre de son empire ; enfin les mots : « Vous vous moquez, je pense », que M"« Marsy souligne d'un regard délicieusement impertinent.

Parmi les scènes enlevées avec le plus de brio , j'indiquerai celle « des fauteuils » ; la querelle entre Célimène et Ârsinoë, qui valut le premier prix à M"® Marsy lors du dernier concours au Conservatoire; puis, et surtout, la situation du cinquième acte, où la coquette démasquée essuie les reproches de ses quatre soupirants.

Cette dernière scène est délicate en ce qu'elle doit se lire tout entière dans la physionomie de l'actrice, qui écoute presque sans répondre, et notre jeune comédienne y déploie une vérité, un tact surprenants.

Pour comparer M"« Marsy à M"« Brindeau, dont nous suivons également les débuts en ce moment, confessons que la première ne possède ni le charme poétique, ni le regard doux et caressant de la seconde. Mais M^i^ Marsy a une physionomie essentiellement piquante et mobile; ses

dents, d'une blancheur éclatante, font étinceler son sourire; enfin, et pour nous servir de la langue de Molière, ses yeux sont les plus beaux et les plus expressif du monde.

i5 janvier 1884.

I* Maitre et ValtU (i^ représentation). — MM. Goquelin cadet, Truffier, de Féraody.

%^ Ua mot sur le MtUadc imagitmirc»

Je n'affirme pas que 1' « à-propos i en vers de M. Bertol-Graivil soit d'une pureté de rythme et d'une puissance de concep* tion à faire oublier Lamartine ou Victor Hugo. Telle n'était point d'ailleurs la prétention de l'auteur, ce qui nous met à l'aise avec lui.

M. Bertol-Graivil , a tout simplement cherché une idée ingénieuse pour fêter Tanniversaire de Molière, et comme c'est le deux-cent-soixante>deuxième depuis la naissance du grand écrivain, il n'était point facile de trouver du nouveau. Cependant notre auteur y a presque réussi, et, si la forme de son agréable fantaisie n'est pas étonnante, elle est du moins ac« ceptable, personnelle et quelquefois élevée.

M. Bertol-Graivil imagine la rencontre de Mascarille, de Crispin et de Figaro (les

trois valets de comédie), devant le buste de Molière. Chacun vient lui rendre hommage! Mais Mascarille ne l'entend pas ainsi. En qualité de valet du maître, il tient à garder pour lui seul le droit de le célébrer, et veut chasser les importuns.

Pourtant Crispin et Figaro, Tun valet de Regnard, l'autre valet de Beaumarchais, ont des titres. Les trois écrivains ne sont-ils pas de la même famille? c L*empereur des fourbes » finit par le confesser, et, la paix fidte entre nos compères, chacun, à son tour, présente son compliment. Celui de Crispin surtout, débité avec beaucoup de verve et de sentiment par M. de Féraudy, m*a frappé par la noblesse du style et l'élévation des idées.

Le petit couplet de Figaro est galamment tourné, mais il eût gagné à être dit plutôt que chanté par M. Truffier, dont les talents de musicien laissent à désirer. Et puis, fÎEiutil rappeler au charmant et spirituel artiste qu'une guitare résonne à la seule condition d'en toucher les cordes ? Des accords retentissent, et les doigts de M. Truffier demeurent immobiles, ce qui eût fort réjoui le public, s'il s'en fût aperçu.

M"* Lecouvreur eut moins de bonheur en pareille circonstance. Elle aussi devait

pincer de la guitare et ignorait tout à fait l'instrument. C'était il y a bientôt deux siècles, dans les Folies amoureuses, où elle remplissait le rôle d'Agathe. Afin de parer à l'inconvénient, on enfouit le musicien Chambrun dans le trou du souffleur et on lui fit jouer l'air italien. Mais la grande comédienne ne se prêta pas à l'illusion, et, tandis que les sons partaient en cadence, ses doigts pinçaient bravement le vide à contre-mesure. Les spectateurs éventèrent la ruse, et, sans respect pour leur idole, ils se mirent à la gouailler fort impertinemment.

Si le public d'aujourd'hui laissa passer l'incident de la guitare merveilleuse, il souligna, par contre, avec beaucoup de gaieté la réplique de Mascarille à Figaro :

t Quelque sot monologue?» L'hémistiche, dans la bouche de M. Coquelin cadet, ne manquait pas, en effet, d'une certaine saveur.

Maître et Valets su,ivait le Malade timiginaire admirablement interprété par MM. Barré, Got et M™« Samary; il précédait la fameuse cérémonie où M. Delaunay s'est au moins autant amusé que le public.

Demandez-le plutôt à ses voisins. Mais, tandis que nous en sommes à la cérémonie.

pourquoi radmintstration ne réforme-t-elle pas les couronnes en papier dont elle gratifie annuellement le buste de Molière t Cette camelotte, indigne du maître, serait tout au plus convenable pour une distribution de salle d'asile.

37 janiier.

tilù (ire représentation). — MM. Got, Feb?re, Laroche, Worms; Mlle Reichemberg.

c Monsieur Febvre ! vos qualités et émoi dans la pièce^ s. v. p.

»- Amiral de Kerguen^ préfet maritime Toulon.

— Et vous, monsieur Laroche?

— Commandant Richard.

— Parfait. Au tour de M. Worms.

— Lieutenant de vaisseau Georges Rilard, aide de camp de l'amiral.

-— De mieux en mieux, à vous maintent, monsieur Hamel !

— Oh! moi, ce n'est pas la peine.

>mme je n^ai que vingt mots à dire dans drame, on ne m'a pas donné de nom sur ffîche.

— C'est égal, vous avez de belles côtetes blondes et un uniforme d'officier sur dos.

— De capitaine de vaisseau , s'il vous

9Ît,

— A la bonne heure! M. Got maintenant.

— Moi ! quartier-maître, simple quartiermaître Martin.

— Trop modeste, monsieur Got ! Votre talent n'a pas besoin d^aîguillettes. Passons à la charmante Suzette Reichemberg. De plus ea plus jeune sous son costume de mariée et dans son peignoir bleu de ciel !

Vous n'êtes pas dans la marine, je pense ?

— Pardonnez-moi ! Sauvée des flammes par Tamiral de Kerguen , alors capitaine , je ne me connais point d'autre mère. Le brave matelot Martin a été ma nourrice et les marins du bord furent mes seules compagnes.

— - Diable ! votre éducation a dû être joliment corsée !

— C'est ce qui vous trompe. Il n'y a pas comme le marin français pour entretenir Tingénuité des demoiselles. Ainsi tenez!

à dix-sept ans, le jour de mon mariage, quand mon époux, l'amiral, est venu me parler de son bonheur, de la vie à deux, de rivresse de me posséder et d'une foule d'autres choses, eh bien, je n'y ai rien compris et, au lieu de l'accompagner... où il voulait, je lui ai dit : c Bonsoir, papa », et je suis allée me coucher.

— Toute seule?... Ah! pardon. Mais aujourd'hui, après huit mois de mariage, vous derez être initiée.

— Initiée à quoi ?

— Mais... aux devoirs des époux?... à cette union étroite... intime... Enfin à ce que vous disait Pamirai le soir de vos noces.

— Pas du tout, du tout, du tout !

— Allons donc, c^est impossible!

— Dame ! la pièce le veut ainsi.

— Étrange ! inouï ! Eh bien, l'amiral qu'est-ce qu'il a fait ? Il n'était pas content, l'amiral ?

— Oh ! non. Quand je l'ai appelé papa, après la noce, il a pâli, et depuis ce soir-là il a toujours été malade, si bien qu'il vient de mourir sans que je sache trop pourquoi.

— Enfin, c'est un mystère? Je puis, du moins, Péclaircir en interrogeant le commandant Richard, un ami de Kerguen et, de plus, un vieux loup de mer, il doit en savoir long et ne bronchera pas dans ses réponses... Pardon, mon commandant, vous plaît-il de me donner quelques détails sur l'héroïne de M. Jean Aicard et sur la triste fin de ce pauvre amiral ?

— Vous ne pouvez mieux tomber. Je ne

— lOO —

quitte pas la scène où je figure en qualité de confident inutile mais convaincu.

— Parlez donc, mon cher commandant, je brûle de connaître le mot de l'énigme.

— Rien de plus simple : dans un de ses voyages en Grèce, mon ami Kerguen a miraculeusement sauvé une enfant qu'il a nommée Smilis et qu'il a ramenée en France à bord de son vaisseau. Comme, à son retour, il n'a plus trouvé ni Tépouse ni la fille qu'il y avait laissées, le pauvre garçon s'est dit en pleurant : « Puisque la « mort m'a pris tout ce que j'aimais, je « veux que Smilis remplace à elle seule les « deux amours disparus ; qu'elle soit dans « mon cœur et l'épouse et la fille! » La fille, c'était bien, et mon ami a rempli son rôle de père en conscience. Mais quand il s'est agi d'entrer dans l'autre emploi, Smilis a opposé aux vœux de l'amiral la barrière d'une ignorance aussi idéalement pure qu'invraisemblable, et le mari a reculé.

-— Depuis cette tentative malheureuse il a donc cargué ses voiles ?

— Absolument !

•— Mais alors il est vieux, laid, rhumatisant, gâteux, votre amiral Kerguen ?

— Au contraire, c'est un homme su-

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perbe, portant gaillardement ses cinquante-deux ans, un héros qui a gagné ses trois étoiles à la pointe de son épée; un officier général que tout le monde respecte, admire, et sur lequel la patrie fondait les plus hautes espérances !

— Tant de qualités et si peu de confiance en sa propre valeur!

— Ne m'en parlez pas. Plus j'y songe, moins je trouve en lui le personnage qu'il doit être. C'est à croire qu'on a fourré un troubadour dans la culotte d'un amiral et qu'on lui a donné une guitare en guise d'épée. Il ne parlait plus que d'aubépine en fleur, et quand je lui demandais un ordre d'embarquement, il me racontait l'histoire d'un rouge-gorge.

— Et c'est Smilis, une simple fillette, qui a ainsi em pigeonne le héros ?

— Elle en a fait bien d'autres. Elle l'a tué à force de pudeur et d'innocence.

— Pour cela, c'est stupéfiant.

— Je suis de votre avis. Néanmoins cela est. Quand Kerguen s'est aperçu que Smilis ne voyait en lui qu'un père, il lui a cherché un époux afin que le bonheur de la fillette fût complet sur la terre. Ce futur époux, il l'a trouvé dans la personne de mon neveu Georges, un brave et loyal ma-

rin, et le jour où il a été certain que l'amour des jeunes gens était réciproque, il s'est supprimé à la façon de M*^*' Croizette dans le Sphinx, en suçant le contenu d'une bague empoisonnée.

— Par exemple, je ne m'attendais pas du tout au dénouement !

— Ni vous ni le public. Je vous avouerai même que je ne m'y suis pas encore habitué, bien que je joue la pièce trois ou quatre fois par semaine.

— Tant que cela ! Elle marche donc maigré ses invraisemblances?

— Oui ! on aime la marine en France et son uniforme exerce un prestige auquel personne n'échappe. Je suis aussi trop bon camarade pour ne pas déclarer que l'interprétation de M"® Reichemberg, de Febvre, de Got et de Worm^ aide singulièrement au succès. Enfin le style de M, Jean Aicard est si vibrant, si chaud, si passionné que le public oublie l'impossibilité des situations pour s'envoler dans les sphères de l'idéal» à la suite du poète- auteur.

3 février.

Seconds débuts de MH« Marsy.

Les seconds débuts de M^^ Marsy ont été très heuretix. Plusieurs critiques avancent que la charmante artiste est moins remftfjqjuable dans le Mariage dé Figaro que dans le Misanthrope, Geux-*là n'ont point réfléchi que toute la différence réside dans le rôle et non dans le jeu de son inter* prête.

Célimène, en effet, est une graâde dame habituée aux intrigues de cour et dont les coquetteries, faites de ruses et de duplicité, affectent mille formes différentes. Partant, l'artiste chargée du personnage doit se composer à chaque instant une physionomie nouvelle et prêter à sa voix des inflexions sans cesse opposées les unes aux autres.

Suzanne, au contraire, est, en style de coulisse, un caractère tout d'une pièce.

Rieuse, mutine, spirituelle et piquante, sa nature n'est point multiple et elle nls qu'à lui obéir. Voilà pourquoi M^^* Mar^

a semblé moins brillante, alors qu'elle était correcte et qu'elle jouait le rôle en comédienne intelligente.

J'ai, pour ma part, étudié la débutante sans aucun parti pris et je ne puis formuler sur elle qu'un avis favorable. L'organe est chaud, flexible, pénétrant; le rire, franc et sonore ; enfin un léger clignement des yeux donne à la physionomie un charme capiteux auquel on ne saurait échapper.

Parmi les passages les plus applaudis, il faut citer la septième scène du premier acte, qui commence par un aimable badinage entre Chérubin et Suzanne et qui se termine par l'efTarement de celle-ci, quand le page la poursuit pour Tembrasser.

Puis encore, les scènes quatre et six du second acte, entre la comtesse, Chérubin et Suzanne, où M^^^ Marsy, délicieusement espiègle, lutine tour à tour les deux amoureux et dit avec un accent adorable de malice : « Ah ! qu'il a le bras blanc ! C'est comme une femme! Plus blanc que le mien ! regardez donc. Madame ! »

Enfin la huitième scène du cinquième acte, où Suzanne bat Figaro, qu'elle croit infidèle : c Voilà pour tes soupçons ; voilà pour tes vengeances et pour tes trahisons.

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tes expédients, tes injures et tes projets!

C'est-il cela de l'amour? » Et M"« Marsy frappe à chaque mot , elle frappe avec une ardeur, un entrain... Bref, elle y va de tout cœur et elle s'amuse autant que le public. Car notre jolie Suzon, qui ignore « le trouble inséparable d'un premier début », est absolument chez elle au théâtre, et le soir où elle y a fait son entrée, je suis sûr qu'elle n'a éprouvé d*autre émotion que le plaisir un peu fou d'une jeune fille à son premier bal.

34 février.

V École des Femmes, — MM. Got, Truffier; H. Samary (débuts); Mm«« Samary, Muiier.

Je ne crois pas, avec certains biographes, que V École des Femmes soit la fidèle peinture du ménage de Molière, ni que le grand poète ait voulu se crayonner sous les traits d'ArnoIphe. Non ! Et la chaste et candide Agnès ne pouvait, même dans l'esprit d^un amant, offrir aucun trait de ressemblance avec la coquette et rusée Armande Béjart. II demeure néanmoins certain pour moi, qu'en écrivant son admirable pièce, Molière a plus d'une fois songé à lui-même et à sa nouvelle situation d'époux. Il se rendait parfaitement compte de sa nature sérieuse, sombre et quelquefois jalouse, et quand il prête à Agnès les paroles suivantes adressées à Arnolphe, c'est une sorte de confession qu'il nous fait:

Chez vous le mariage est fâcheux et pénible, Et vos discours en font une image terrible.

C'est aussi pour se familiariser avec certaines infortunes conjugales, dont il redoutait fort le dommage, qu'il met dans la bouche de Chrysale une foule de consolations à l'usage des maris... trompés.

A bien le prendre, au fond, pourquoi ironlez-Toos Que de ce cas fortuit dépende notre gloire, [croire

Et qu'on s'aille former un monstre plein d'effroi De l'affront que nous fait un manquement de foi?

Cela dit à propos de l'ouvrage, ajoutons que son interprétation n'a rien laissé à désirer.

M^^® Muller, une Agnès si menue qu'il faut la dé^iller à la lorgnette^ n*a jamais apporté dans ses rôles plus de charme ingénu, et l'accent particulier que M"»« Samary imprime à sa voix, par un léger froncement des narines^ est une véritable trouvaille. M. Got nous offre un Arnolphe de la bonne école, et M. Truffier est un valet-paysan très spirituellement niais.

Arrivons à M. Henri Samary, le débutant, 'qui n'est pas pour détruire un ensemble aussi harmonieux. Bien au contraire, il lui prête l'appoint de sa jeunesse et de son très précoce talent. Aussi le rôle d'Horace a-t-il été la sanction de ses

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premiers succès. Élégant de tournure et de manières aisées, il dit le vers avec autant de goût que de correction et met dans ses tirades amoureuses tout le feu de ses dix-huit ans. Parmi les meilleurs passages, je signale le billet d'Agnès : c Je veux vous écrire, et je suis bien en peine par o« je m'y prendrai,,. » un bijou de grâce que M. Samary dit avec une émotion qui a gagné l'auditoire.

9 mars.

Le Mariage de Figaro, — MM. Coqueiin, De- Uunay, Thiroq, de Féraudy; M«ne» Marsy (débuts], Tholer, Frémauz.

En rendant compte des seconds débuts de M"« Marsy, je n'ai rempli que la moitié de ma tâche. Il me reste à vous parler de la reprise du Mariage de Figaro^ ou, du moins, à dire quelques mots de son interprétation actuelle.

M. Coquelin, sans avoir conservé au principal rôle le côté incisif et mordant que lui prétait M. Régnier, le joue de la façon originale que vous lui connaissez. Je n'aime point sa scène de reconnaissance avec Marceline, ni le passage où il verse bourgeoisement des larmes de jalousie.

La faute en est à l'auteur, qui, d'ordinaire, se montre malhabile au genre tragique.

J'ajoute que le Figaro sémillant, frondeur et rusé du Barbier de Séville, en se rapprochant des valets de Molière, est plus dans le tempérament de M. Coquelin

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que le Figaro philosophe et quelque peu vieilli du Mariage. A tout prendre, cependant, le comédien n'a pas eu de défaillance, et il a détaillé le fameux monologue du cinquième acte à la satisfaction du public.

Ce qui est juste pour Figaro, ne l'est pas moins pour Almaviva qui, d'amant irrésistil)le et vainqueur, devient, dans le Mariage^ époux libertin, soupçonneux et dupé. Assurément le comte du Barbier semble créé tout exprès pour M. Delaunay, dont les qualités brillantes répugnent au personnage ingrat de Pautre pièce.

Pourtant lui aussi s'est tiré du rôle à son honneur, ce qui a témoigné une fois de plus de ses ressources de grand artiste.

I>eux emplois, au contraire, parfaitement appropriés à leurs interprètes, sont Brid'Oison et Grippe-Soleil que MM. Thiron et de Féraudy rendent avec un naturel impayable. Décidément, M. de Féraudy s'est fait, du gamin, une spécialité. Son rôle de Jean, dans Bertrand et Raton, était une révélation que nous confirme aujourd'hui Grippe-Soleil.

Je ne reviendrai point sur M^^® Marsy, dont j'ai loué déjà le jeu piquant et fin.

Mais je veux noter, à titre de simple ob-

servation, que la jeune artiste possède cette faculté si rare d'intuition qui fait deviner la pensée d'un auteur et saisir une situation dans ses moindres nuances.

M^ Tholer, dans le rôle de la comtesse, est tendre, émue, avec le grain de coquetterie que comporte le personnage.

Je réserve M^ Rosa Bruck, le nouTeau Chérubin, pour ma prochaine chronique, voulant parler de la débutante avec détail.

Aujourd'hui, je me contente de nommer li|Uo Frémauz, le Chérubin de la reprise, qui est un fort gentil page. Sa taiile est mignonne, ses yeux sont doux et caressants; enfin sa bouche, grosse comme une cerise, a de petites moues tout à fait engageantes. Je la vois encore blottie dans son grand fauteuil et portant vers le comte un regard moitié contrit, moitié fripon!

Je l'entends aussi soupirer sa romance :

« J'avais une marraine > avec de si amoureuses mines qu'à moins d'être de bronze, la noble comtesse ne peut manquer de compatir aux « peines de son cœur ».

i6 mars.

Amphitryon, — Débuts de M^e Rosa Bruck.

«Brelan de jolies femmes», disait l'autre soir un spectateur, en sortant du Mariage de Figaro, Et certes il serait malaisé de réunir un trio d'actrices plus charmantes et mieux en situation que 5ii:fanne-Mars}', la comfe^^e-Tholer et Cft^rt<6m -Bruck : un séduisant petit page, celui-là, avec son regard profond et doux, son élégante tournure, sa bouche âne et délicate.

« Une gracieuse et mélancolique Romaine», se répétait le public, après la représentation de Britannicus, où M^^^ Bruck tient le personnage idéalement chaste de Junie.

Je n'insisterai point sur une appréciation, à laquelle je m'associe d'ailleurs, mais qui sort de mon cadre, puisque ni Britannicus ni le Mariage de Figaro ne sont, pour la nouvelle artiste, des pièces de début et que ses débuts me doivent seuls préoccuper aujourd'hui.

II m'a paru bon, néanmoins, de consigner le fait avant de retourner en arrière pour vous parler à* Amphitryon , comédie

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où M}^^ Rosâ Bnick a subi sa pmni&re épreuve, en attendant la seconde qui doit aToir lieu dans U Barbier^ où elle iouem Roaine.

Je l'ai noté tout à l'heure, la Jeune se* trice possède un charme particulier, une physionomie à la fois douce et rêveuse qui la désignaient à l'emploi d'Alcmène ; aussi l'a-t-elle tenu de manière à se concilier de prime abord les sympathies de ses juges.

Le rôle est court, assurément, puisqu'il ne comprend que trois scènes; mais je n'en vois pas de plus sympathique, ni de mieux étudié sous le rapport du coeur féminin.

Ce caractère, M^'* Rosa Bruck Tinterprête à souhait, et, si le débit, qui sent un peu son école, laisse encore à désirer, la note est juste et ne manque pas son effet sur l'auditoire.

A la troisième scène du premier acte, elle rend bien l'impression de la chasteté dans l'amour conjugal et de la soUici* tude inquiète de l'épouse que son mari va quitter pour s'exposer aux dangers de la guerre : c Les lauriers valent-ils tant d'alarmes 'i » soupire-t-elle avec l'accent d'une tristesse profonde.

La deuxième scène du second acte est la

plus longue et aussi la plus propre à faire juger d'un début, car Alcmène y déploie des sentiments multiples. C'est d'abord la joie causée par un retour imprévu, puis vient le charme d'une confidence intime :

« Tous ces transports, toute cette tendresse... mon cœur, Amphitryon, y trouvait mille appas. > Ensuite éclate une indignation violente qui se fond en désespoir, alors que, s'adressant à Cléanthis, sa suivante, Alcmène s'écrie douloureusement : « Laisse-moi seule et ne suis point mes pas t, toutes situations saisies et rendues avec une justesse d'impression très réelle. Mais c'est surtout dans la dernière scène que le succès de M}^^ Bruck s'est affirmé, ^us les œillades assassines de M. Mounet- Sully, du moins de Jupiter, le courroux d'Alcmène s'est peu à peu apaisé et l'amour a repris place dans son cœur. La jeune artiste a observé la gradation des sentiments de façon à soulever par deux fois les bravos de la salle.

En somme, heureux début à la Comédie- Française, où les premiers pas de M}^* Bruck lui ont déjà conquis droit de cité.

30 avril.

Mlle Bruck dans le Mariage de Figaro,

Il n'est rien de plus attrayant qu'un début à la Comédie-Française, quand il s'agit de tout jeunes artistes comme M. Samary, M"« Marsy ou M"« Bruck, c'est-à-dire d'écoliers qui sautent du Conservatoire sur notre première scène, et passent de l'œil du professeur sous le regard bien autrement vigilant du public. A la sympathie qu'inspire naturellement l'adolescence, se joint la saveur spéciale d'une énigme à déchiffrer. Devant soi le papillon sort de sa chrysalide ; on le voit secouer la poudre de ses ailes, en essayer les premiers battements, et, curieux, on se demande où le portera son vol.

J'ai suivi avec le plus vif intérêt les débuts de M^*® Marsy, dont je vous ai parlé et dont je vous parlerai chaque fois qu'elle paraîtra dans une nouvelle pièce; j'en agirai de même avec M^^* Bruck, que je

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vous ai déjà présentée dans Amphitryon ec que je tiens à vous montrer aussi dans Chérubin, en attendant Rosine, personnage désigné pour ses seconds débuts.

Le rôle de Chérubin, en effet, est l'une des plus délicieuses créations de Beaumarchais. Tout de charme et d'enjouement, il appelle les qualités inhérentes à la jeunesse et se désignait de lui-même à l'une des jolies recrues de M. Perrin.

Lorsde l'apparition du Mariage de Figaro, il 7 a juste un siècle, Chérubin fut joué par M*** Olivier, une poétique et blonde enfant, dont le teint était si blanc que le chevalier de Grammont le comparait à du lait sur lequel on aurait effeuillé des roses. La créatrice du rôle y déploya une telle séduction, qu'au dire des chroniques, elle ât tourner la tête, non seulement aux hommes, mais encore aux femmes. En est-il ainsi de M}i^ Rosa Bruck, son arrière-petite-fille ?

Je ne saurais me prononcer que pour mon sexe. Ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que notre contemporaine a, sur sa devancière^ deux supériorités : l'expression, d'abord, qui, chez M^*^ Olivier, était à peu près nulle, puis, la note tragique que IdUn Bruck fait vibrer avec tant d'émotion, dans cette m£me Junie de Britanmcus, otù

sombra M^^^ Olivier, « malgré ses grâces et son éclatante beauté >.

Et maintenant, si mon lecteur a quelque envie de savoir en quoi les deux Chérubins se ressemblent, à cent ans de distance, je lui signalerai la finesse des traits, l'élégance de la taille et la fraîcheur du sourire. J'ignore, par exemple, si M^^' Olivier était timide; quant à M^^« Bruck, elle est à la scène comme chez elle; y va, vient, tout à l'aise, et, entre deux répliques, elle ne se prive pas de faire un bout de conversation avec sa petite camarade, Fanchette MuUer.

37 avril.

La Duchesse Martin (i^e représentation]. — MM. Barré, Worms, Truffier; M««» Samary, Kalb, Muller.

Faut-il louer la pièce ou son interprétation ? Ma foi toutes les deux, car auteur et acteurs se sont partagé le succès. On me dit que M. Meilhac a longtemps travaillé, poli, ciselé sa petite comédie avant de l'exposer au feu de la rampe. Je n'en sais rien. J'ajoute même qu'il est impossible de l'affirmer, tant l'intrigue se déroule naturellement, tant les situations sont faciles et les saillies primesautières. En tout cas, peu importe la durée de l'éclosion si la fleur a donné un fruit savoureux.

Peut-être le titre ne répond-il point au sujet? Je ne chercherai pas noise à l'auteur pour si peu de chose, et je laisse au lecteur le soin de trancher la question après analyse, — une analyse bien facile, comme vous allez voir : Le comte Jacques de Meuse, qui a semé son cœur et son argent aux quatre vents de Paris, s'est retiré dans

une bourgade du Midi, où il vivote des restes de son patrimoine. Avec lui demeure Saturnin, son domestique, que la campagne ennuie, mais ennuie à périr ! Le comte Jacques ne s'amuserait pas davantage sans la petite Simonne, une ravissante enfant dont il crayonne le portrait.

Le viveur blasé a cela de commun avec Tadolescent , qu^il partage ses enthousiasmes pour l'innocence et les amours candides. Donc, Jacques de Meuse aime la naïve Simonne qui, elle-même, subit le charme du beau Parisien. Comment finira cette idylle ? Par un mariage. Il ne peut être question d'autre chose. Mais le docteur Larivière , père de la jeune fille, n'entend pas de cette oreille. Le passé du viveur PeflFraye à juste titre. Il ne veut pas compromettre le bonheur de Simonne, et, pour couper court à une inclination dangereuse, il se résout à exiler la pauvre enfant jusqu'à complète guérison. Protestations de Jacques, qui fait serment d'être sage à tout jamais et supplie le père trop scrupuleux de lui accorder la main de sa fille, c Non ! non ! riposte celui-ci, Paris vous reprendra tôt ou tard, et vous ne résisterez pas à ses avances capiteuses! »

Vives et inutiles dénégations ; — il faut à

Lârivière une preuve îrrécustble. Si délicate que soit la condition, elle sera pourtant remplie grâce à l'intervention aussi origi' nale qu^mprévue de la duchesse d'Apre^ mont, une très piquante et toute charmante veuve, avec laquelle Jacques a jadis ébauché un roman dans les salons parisiens et qui, pour être un peu coquette, n'en est pas moins fort honnête femme.

La duchesse d'Apremont, née Martin, poussée dans la bourgade où habite Texviveur, et où elle-même est née, par le désir de revoir son ancien soupirant, et, sans doute, de l'épouser, lui fait une visite de bon voisinage. Elle a entrepris ce^ long voyage, allègue-t-elle, pour tirer de la gêne certains parents de son père que le bonhomme a trop longtemps négligés, et dont la position est cependant digne d'intérêt. Jacques se laisse d'autant moins prendre au prétexte qu'une lettre de M» de Cambry, un camarade d'autrefois, fa informé des intentions vraies de )a duchesse. Il peut donc se déclarer en toute Msnrance. Peut-être le fera-t-il, car il faudrait être fou pour refuser l'une des plu»

adorables femmes de Paris.

Défà l'entretien a pris un tour sentimental, et des mille riens qui afimentent

une conversation mondaine, on en est venu à évoquer ensemble le passé. Jacques est sous le charme; il va céder, et la jolie duchesse ne demande qu'un aveu pour devenir comtesse de Meuse : « Vous m'avez fait entendre autrefois que vous m'aimiez, ditelle; qui vous empêche de me le répétera haute voix aujourd'hui ? » Ce qui empêchera Jacques, c'est Timage de Simonne qui se place tout à coup devant lui : « Eh bien, non! s'écrie-t-il dans un élan de franchise brutale; non, c'est impossible 1»

La preuve est acquise. Aussi le docteur n'hésitera- t-il plus à souscrire au mariage quand la duchesse d'Apremont lui apprendra que, pour Simonne, le comte a refusé ses millions et sa personne !

Et Saturnin ? m*allez-vous demander. — Eh bien 1 Saturnin, lui aussi, a son idylle.

Une petite gardeuse de dindons s'est éprise de ses belles manières, et il ne refusera pas de faire son bonheur.

Ainsi finit la pièce, qui est pleine de belle humeur et renferme, tout au moins, une situation neuve. Répétons qu'elle est fort bien montée.

M. Barré enlève son rôle de docteur avec la rondeur que vous lui connaissez.

M. Truffier est si amusant sous les traits

de Saturnin que toutes ses paroles, tous tes gestes sont salués par des rires francs et unanimes. Même remarque au sujet de M'^* Kalb qui s'est fait une tête étonnante de gardeuse de dindons. Dire que Simonne a seize ans à peine, c'est sous-entendre que M*** Muller était chargée du personnage.

M"« Samary joue la duchesse Martin avec finesse. Enfin M. Worms, que nous sommes habitué à voir soucieux, austère même, a trouvé dans le rôle de Jacques de Meuse des élans de jeunesse et de gaieté qui nous ont agréablement surpris.

Bref, succès sur toute la ligne et soirée excellente pour l'auteur, les comédiens et le public.

a 5 mai.

Le Député de Bomhignac (i^® représentation). — MM. Coquelin aîné, Coquelin cadet, Prudhon, de Féraudy; M^os jouassain, Durand, MuUer.

Je ne crois pas que la pièce de M. Alexandre Bisson soit dans les traditions de la Comédie-Française. Elle serait beaucoup mieux placée au Vaudeville ou au Palais- Royal. Je n'affirme pas davantage que la fraîcheur de la donnée réjouisse tout d*abord les palais délicats. J'ai vu des situations identiques dans le Mari à la campagne, dans le Voyage d'agrément et dans mainte autre comédie. Mais ce qu'il me faut confesser^ c'est que le Député de Bombignac est amusant au possible et que, depuis nombre d'années, la maison de Molière n'avait pas retenti d'éclats de rire plus francs, plus joyeux et plus sonores.

L'ouvrage a pour principaux interprètes les deux Coquelin, soutenus par la verve originale de M. de Féraudy, la distinction un peu froide de M. Prudhon, enfin les

qualités toutes personnelles de M°>^ Jouassain. N'oublions pas non plus le jeu expressif de Mi*<> Durand et la grâce de M"* Muller, un joli bébé dont les mines ingénues conviennent parfaitement au caractère de son rôle.

8 juin.

Le Cid, — MM. Mounet-Sully, Maubant,SilTaiii, Martel ; Mne* Dudlay, Fayolle, Bruck.

Vous connaissez le mouton à cinq pattes, la femme à deux têtes et l'homme-poisson :

eli bien ! j'ai vu plus fort que cela : le Théâtre - Français faisant salle comble, par 3o<* de chaleur^ avec une tragédie!

Oui certes, avec le Cid ! Une œuvre de géant, me direz-vous ? J'en tombe d'accord ; pourtant, on y dormait tout comme à un drame antique de M. Ponsard.

Écoutez plutôt Texclamation de mon voisin d^hier : c Miracle! s^est-il écrié, je suis abonné aux Français depuis ving-cinq ans, et c^est la première fois que je ne ronHe pas à une tragédie ! » Cela tient, en effet, du prodige, et, comme pour tout prodige il faut une baguette magique, mettons que la fée s'appelle W^^ Dudlay et que les deux magiciens portent les noms de Maubant et de Mounet-Sully... Mounet-Sully, auquel j'ai souvent reproché

ses gestes emphatiques, ses mines complaisantes, ses yeux démesurément arrondis et qui s^est dépouillé de ce bagage pour devenir l'interprète accompli de don Rodrigue! Son jeu s'est fait aussi pathétique que naturel, et il a conservé au caractère toute sa puissance sans tomber dans une exagération dont il ne se garde pas assez, d'ordinaire. Les stances du premier acte : f Percé jusques au fond du cœur »... ont été dites avec cette voix chaude et musicale, ce sentiment du lyrisme, qui sont le propre de M. Mounet-Sully, et le récit du combat contre les Maures a produit un grand effet. Le tragédien y a particulièrement fait valoir ces deux beaux vers :

Le» Maures et la mer montent jusques au port. Le ffux les apporta, le reflux les remporte.

Quant aux scènes entre don Diègue et don Rodrigue, elles ont été si chaudement applaudies , que , l'émotion de la salle gagnant à la tin M. Maubant, ce dernier, dans son enthousiasme, a serré la main de M. Mounet-Sully devant le public.

C'est que tous deux avaient leur part du succès ! M. Maubant, lui aussi, s'est mon-

^i^ktfÉaa^BK.

tré comédien de« saines traditions : tou* jours en situation, il écoute avec la sûreté d'intelligence d'un véritable classique, et il met en relief toutes les beautés d'un rôle avec une merveilleuse justesse.

M. Martel est à sa place dans les emplois de guerrier ; aussi nous a«t-il présenté un don Gomès d'après nature.

M. Silvain scande fort bien le vers ; mais il manque d^action, et son visage rappelle trop l'impassibilité du masque antique.

Pourquoi M^^o FayoUe précipite-t-elle autant son débit? La note est juste et Timpression rendue; ses tirades gagneraient donc à être dites plus posément.

Toujours charmante, M"« Bruck, môme dans le personnage inutile et ingrat de l'Infante. Sans doute elle n'a ni dans sa démarche ni dans sa physionomie la gravité de Melpomène. C'est la faute de sa jeunesse; un défaut dont elle n'est point pressée de se débarrasser, je suis sûr.

M"® Dudlay a été de tout point admirable, et le triomphe de Chimène ne Ta en rien cédé à celui de Rodrigue. Il serait trop long de souligner tous les passages où les spectateurs l'ont rappelée, acclamée.

Mais je note que, dans l'expression des sentiments les plus opposés, l'éminente tra-

gédienne a soulevé les mêmes bravos enthousiastes.

Que conclure maintenant de cette représentation du Cid? sinon qu'elle est pour réconcilier le public avec la tragédie, et que M. Perrin agira sagement, à l'avenir, s'il ne la donne plus, ni elle ni ses pareilles, en lever de rideau, ce qui me semble d^ailleurs une façon par trop cavalière de traiter Corneille ou Racine.

32 juin.

Le Dernier Quartier, — MM. Divrigny, de Féraudy; Mii« Martin.

En attendant unQpremière ou une reprise intéressante, contentons-nous du vieux neuf, c'est-à-dire des pièces du répertoire qui figurent successivement sur l'affiche.

J'ouvre au hasard mon cahier de notes et je trouve le Dernier Quartier avec cette remarque : La pièce précède souvent sur l'affiche le Monde oit Von s'ennuie.

Est-ce en effet pour attribuer tous les droits d'auteur au même écrivain ? Toujours est-il que cette composition de spectacle devient assez commune à la Comédie-Française, c Aimez- vous la muscade? on en a mis partout, i Si, dans l'espèce, quelqu'un s'en plaint, ce ne sera pas, certes, M. Pailleron.

Le Dernier Quartier est une pièce agréable, bien qu'un peu longue. Jugez donc !

Deux actes sur les bâillements d'un mari que fatigue la lune de miel ! Il fallait tout

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