‹ Répertoire de la Comédie-Française (volume 5)Chapitre 5 sur 11 · I JO · texte numérisé non relu

I JO

l'esprit de M. Pailleron pour s'en tirer.

Mais je glisse sur le canevas et ses développements exagérés pour arriver au dénouement, dont ridée me choque quelque peu.

f Comment, MonsieurRaymond, vous possédez une femme adorable, et vous regrettez un passé malsain ? Et c*est parce qu'une ancienne maîtresse s'est trop vite consolée de votre mariage que vous reprenez goût au foyer conjugaH Cette contrition imparfaite me semble indigne de Jeanne 1 1

Quoi qu'il en soit de l'ouvrage, ses interprètes le jouent d'une façon satisfaisante.

M"« Martin, qui tient avec trop d'ampleur l'emploi de jeune première, s'en acquitte pourtant avec charme et sentiment.

M. Davrigny a beaucoup de naturel sous les traits de Marien, — un jeune avocat que sa réserve et sa gravité disposent au mariage. Quant à ce fou de Raymond, ce viveur mal converti, M. de Féraudy le rend avec une verve et un entrain qui prêtent aux défauts de son personnage une couleur fort aimable. La morale y perd bien quelque chose, mais l'artiste et le public en profitent.

i3 juillet.

Un mot sur M"» Brîndetu dans Mademoiselle de Belle-Isle. — Le Mariage forcé. ^ MM. Leloir, Tru£Ser, Joliet, Martel, Darrigny, Le Bargy, Villain ; M"« FayoUe.

De Mademoiselle de Belle-Isle, en tant que pièce, je n'ai plus rien à dire. Mais je ferai, en passant, deux obsenrations à M^^^ Jeanne Brindeau, pour laquelle j'ai les plus profondes sympathies et que je voudrais voir occuper, sans conteste, un rang honorable à la Comédie-Française. W^^ Brindeau ne prononce pas distinctement, surtout elle parle trop bas. Je lui conseille donc de soigner son débit et je la supplie d'élever beaucoup la voix. J'étais au balcon, et j'ai perdu la majeure partie de ses effets. J'ajoute que tous mes voisins sont dans le même cas. Or, ce défaut de diction nuit aux nombreuses qualités de M"^ Brindeau, et fatalement il indisposera contre elle.

J'arrive au Mariage forcé qui , malgré

ses deux siècles d'existence, est aussi jeune que la plus jeune de nos pièces modernes.

Primitivement en trois actes, il fut réduit à un seul, et c^est ainsi qu'il fit son apparition, le i5 février 1664, sur le théâtre du Palais-Royal. Molière y prend à partie les philosophes et leur jargon pédantesque avec la même verve, le même esprit incisif qu'il déploie autre part contre les médecins ou les faux savants. De plus, et c'est Riecoboni qui parle, « le dénouement du Mariage forcé est regardé comme un des meilleurs de Molière. Le silence de Sganarelie, qui termine l'ouvrage, me semble un coup de maître, et c'est cette espèce de dénouement que j'avais en vue lorsque j'ai dit que le froid d'une situation pouvait quelquefois servir à dénouer une pièce autant que le feu et la vivacité d'une action. » M"« Fayolle, MM. Martel, Villain, Davrigny et Le Bargy se sont bien acquittés des personnages secondaires qui leur étaient confiés. Mais je dois une mention spéciale à M. Joliet qui, dans le rôle de Pancrace, le philosophe aristotélicien, a déployé un entrain étourdissant; à M. Truffier, le philosophe pyrrhonien, dont la finesse de jeu s'adapte parfaitement au caractère sceptique et railleur du personnage; à M. Leloir,

surtout, qui a représenté Sganarelle avec une correction et une pureté de style admirables. M. Leloir est un bénédictin de Técole classique, pour lequel Molière est un dieu; aussi ne fait-il pas un geste, ne prononce-t-il pas une parole sans s^être pénétré de son modèle et lui avoir pieusement demandé l'inspiration.

20 juillet.

Le Médecin malgré lui. — MM. Got, Leioir, Joliet, Davrigny, Roger; M"»«» Amel, Grtnger, Frémaux.

En attendant Racine^ parlons encore cette fois de Molière, dont le Théâtre - Français interprète souvent les œuvres et qu'il est sûr d'interpréter sans jamais lasser le public.

Le Mariage forcé raillait les pédants de la philosophie; c'est aujourd'hui le tour de la médecine, avec son insupportable jargon.

Le Médecin malgré lui et le Malade ima»

ginaire sont les j comédies qui se jouent le plus sur les scènes grandes ou petites*. La raison en est que, très fines d'observation et très comiques de forme, les spectateurs de toutes les catégories y trouvent leur compte et s'en réjouissent à leur manière.

Pour ne parler que du Médecin, l'auteur se montrait sévère envers lui et le traitait sans façon de bagatelle. Il avait tort, ainsi

que l'exprime en mauvais vers, mais dans un excellent esprit, le gazetîer de la Muse Dauphine :

. . . Cette bagatelle est d'un esprit si fin,

Que, s'il faut que je vous le die, L'estime qu'on en fait est une maladie Qui fait que, dans Paris, tout court au Médecin.

Je n'aurai garde de vous analyser l^ouvrage dont vous avez comme moi la parfaite connaissance. Je noterai seulement que Molière en tira Tidée première d'un ancien manuscrit : le Vilain Mire (le villageois médecin) ; que la mise au théâtre du Médecin malgré lui remonte au 9 août 1666. et qu'enfin la pièce fut donnée pour « soutenir le Misanthrope 1. Chose qui, pour être invraisemblable, n'en est pas moins vraie. Le public fit, d'ailleurs, le meilleur accueil du monde à l'ouvrage , et Boileau lui-même ne trouva rien à y reprendre, sinon que Molière avait fait parler leur langue aux paysans. Pauvre Boileau 1 que dirait-il donc de nos romans naturalistes ?

Actuellement comme au XVII® siècle, le Médecin malgré lui est salué par les bravos de la salle entière; ce qui prouve, d'abord, qu*il n'a point vieilli ; ensuite, que ses in-

terprètes tiennent bien leur emploi. Mentionnons avec éloge M"*" Amel, Granger, Frémaux ; MM. Leloir, Joliet, Davrigny et Roger, mais disons que la grande attraction de la soirée a été le rôle de Sganarelle rempli par M. Got, l'inimitable artiste, qui le joua, pour ses débuts, le 21 juillet 1844, il y a juste quarante ans, et qui s'y montre, aujourd'hui comme alors, plein d'entrain, de verdeur et de gaieté.

37 juillet.

Ls Malade imaginaire. — MM. Barré, Got, Coquelin cadet, Pnidhon; M»*« Samary, Durand, Jouassain, la petite Aumont.

C'était le septième jour après Tapparition du Malade imaginaire sur la scène du Palais - Royal, la quatrième représentation de l'ouvrage et le 17 février 1673.

Molière, qui remplissait le rôle d'Argan, venait de prononcer le juro de la céré« monie quand, une syncope et des convulsions l'ayant tout à coup terrassé, il rendit rame au milieu d'un flux de sang.

Cherchez la femme ! dit-on souvent. Ici comme ailleurs, le conseil est bon à suivre. Si Molière, moins amoureux d'Armande Béjart, n'eût point abandonné son régime pour des aliments excitants dont il espérait le retour de ses forces juvéniles, il eût évité la crise qui nous l'enleva dans la plénitude de son génie et qui priva certainement son pays de plusieurs chefs-d'œuvre.

Mais je demande pardon au lecteur d'une digression faite pour l'attrister, alors qu'il s'agit de la pièce la plus comique, la plus divertissante du répertoire. On y rit, en effet, depuis la première scène jusqu'à la dernière, et une forme toujours bouffonne y est mise au service des idées les plus vraies et des caractères les plus finement étudiés. Je n'en veux pour exemple que le type de Béline, cette belle-mère rapace et hypocrite qui, pour n'être qu'un personnage secondaire, n'en est pas moins tracé de main de maître.

C'est M. Barré qui a l'honneur de remplir le rôle d'Ârgan, créé jadis par Molière, et il le joue avec cette rondeur, cette liberté d'allure dont il ne se départit jamais. Son monologue du premier acte, où il fait le compte de M. Fleurant, est surtout d'une réalité impayable.

M. Got a conservé l'emploi de Purgon, qu'il inaugura le i6 février 1847, c'est-àdire il y a un peu plus de trente-sept ans, et qui ne saurait, encore aujourd'hui, trouver de plus parfait interprète.

La prédilection de M. Coquelin cadet pour les rôles grotesques le destinait à celui de Thomas Diafoirus; aussi est-ce une explosion de fous rires quand il agré-

mente son discours de mines toutes personnelles ou qu'il se perche, les genoux au menton, sur son grand tabouret.

Décidément M. Prudhon est trop froid et trop doctoral pour l'emploi d'amouçeux.

Ses tendres téte-à-téte me font toujours l'effet d'une visite de fonctionnaire à son supérieur.

Je n'aime pas beaucoup les enfants sur la scène. Pourtant je dois dire que la petite Aumont s'acquitte d'une façon , intelligente du rôle de Louison et qu'elle n'y a pas trop l'air de réciter une fable.

M}^^ Durand est une Angélique bien jolie et M°*^ Jouassain une Béline très consciencieuse et très correcte. Quant à M"*® Samary, c'est, à mon avis, le type accompli de la servante de Molière. Fraîche, rieuse, spirituellement mutine, elle charme autant son public sous le cotillon de Toinette que dans sa robe de docteur. Certes, si tous nos médecins-femmes lui ressemblaient, personne n'aurait plus envie de se bien porter.

10 août.

Le Petit Hôtel,^ MM. Thiron, Truffier, Jolict, Baillet; MH^' Kalb.

C'était en 1745, — je ne remonte pas tou t à fait au déluge, — Linant venait de donner à la Comédie-Française sa tragédie d^Al;[aîde, qui avait remporté la plus jolie veste du monde. Comme, le lendemain de la première, une femme bel esprit s'en étonnait dans un cercle de gens de lettres et prenait Pun d'eux plus particulièrement à partie :

t Sa tragédie est détestable ! répliqua ce dernier.

— Cependant, fit la dame avec aigreur, je ne vous Tai pas vu siffler!

— Parbleu ! comment voulez-vous qu'on siffle quand on bâille?... »

Cette anecdote m'est revenue en tête à propos d'une querelle que me chercha l'autre jour un ami, conservateur farouche des saines traditions du Théâtre-Français.

J'avais commis l'impertinence de beaucoup

m'amuser au Petit Hôtel, et mes accès d'hilarité lui avaient porté sur les nerfs :

a C'est honteux! me dit ce pur des purs, vous encouragez une profanation de notre grande scène littéraire ! Quand on se permet d'introduire ici une pièce du Palais-Royaly tous les honnêtes gens devraient la siffler!

— Peut-on siffler quand on rit! » demandai-je par réminiscence.

De fait, pour ne point renier ses liens de parenté avec la Boule, le Brésilien ou le Réveillon, la pièce de MM. Meilhac et Halévy n'en est pas moins très spirituelle, et l'esprit est une circonstance atténuante dont il faut tenir compte.

Pas plus que mon ami, je n'approuve la bouffonnerie usée du verre d'eau que se repassent La Marsillière, Antoinette et Boismartin. Mais les mésaventures de ce pauvre vieux garçon qui se trouve avoir mis son hôtel en vente pour épouser une drôlesse sont conduites et dialoguées avec infiniment d'humour et d'habileté.

M. Thiron a conservé le rôle de La Marsillière, qu'il avait créé le 21 février 1879, et M. Truffier garde également son personnage de Joseph. Les spectateurs ne sauraient s'en plaindre! Quant aux autres

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emplois, M. Joliet rempUce M. Coquelin cadet dans le notaire Majorel ; M. Baillet tient le rôle de Boismartin, rais au théâtre par M, Coquelin aîné, et M"« Kalb interprète Antoinette de Cernay, que M">« Samary joua d'origine. Cette nouvelle distribution vaut-elle la première? Ce qui est certain, c'est que la reprise du Petit Hôtel a été très goûtée.

24 août.

Service en campagne. — MM. Boucher, Baillet, Thomas ; M>><* Reichemberg, Broisat.

Avant d'aborder \qs premières ou les reprises importantes dont la Comédie-Française régale ses habitués durant Phiver, je ne crois pas inutile de donner un mot de souvenir à une petite pièce qui a fait l'agrément de la saison dernière. Je veux parler de Service en campagne par M. Philippe de Massa, une aimable bluette qui, pour n'être point une trouvaille, n'en réalise pas moins, chez son auteur, le phénomène assez rare d'un écrivain-amateur doublé d'un artiste. Les vers sont faciles, les répliques piquantes, et le dialogue en est tracé avec une élégance, une distinction parfaitement conformes au cadre où se passe l'action; je devrais dire l'incident, car il s'agit tout simplement d'un portrait révélateur, auquel deux amoureux doivent de s'épouser.

Pendant la guerre de 1870, la petite ba-

ronne de Greux a recueilli et soigné un jeune blessé, dont les traits se sont si bien fixés dans sa mémoire qu'elle les a reproduits sur la toile avec la fidélité du cœur.

Plus tard, et c'est ici la pièce de M. de Massa, les grandes manœuvres amèneront le bel officier dans le château qu'habite la jolie baronne. Une sympathie réciproque les poussera l'un vers l'autre, et le portrait leur prouvera, fort à propos, que l'instinct ne les a pas trompés.

M. Baillet joue le comte des Issards en amoureux et en homme du monde. M^^^ Rei« chemberg est une fort gentille baronne de Greux et prête à son personnage la grâce naive et quelque peu timide de l'ingénue.

M"« Broisat tient l'emploi de comtesse d'Ermont en grande dame, qu'elle sait toujours être à la scène; je la voudrais pourtant moins sérieuse ou moins froide. M. Thomas amuse dans son bout de rôle d'ordonnance. Quant à M. Boucher, il manque de prestige comme général ! Pourquoi n'avoir point confié l'emploi à M. Martel, dont la physionomie est mâle et la voix retentissante ?

3i août.

Lm Rant^am» -> MM. Got, Maubant, Coquelin, Worms, Btillet ; M»m Bartet, Orangor, Frémtuz.

Dans It rerue très succincte que je passe du répertoire, il m'est impossible d'oublier les Rants^au, dont je me reproche d'autant plus de n'avoir rien dit encore que j'ai pour le théâtre de MM. Erckmann-Chatrian une double prédilection. Je l'aime comme critique, à cause de son caractère honnête et vrai ; je l'aime aussi, comme patriote, parce qu'il met en scène nos chers concitoyens d'Alsace.

L'amour triomphant de la haine, telle est la donnée de l'ouvrage, qui roule tout entier sur la lutte entre ces deux passions.

Des frères se détestent depuis que l'aîné a hérité de la maison paternelle au détriment du cadet, et ils se font une guerre incessante. Mais leurs enfants, qui 8*aiment à la folie, les mettent dans l'alternative ou de les sacrifier ou de se réconcilier en-

semble. Louise mourra si on ne l'unit pas à son cousin! C'est devant cette extrémité que recule Jean Rantzau et que se brise, à la fin, son implacable ressentiment.

Cette angélique jeune fille, l'idéal de la résignation et de la pureté, ne pouvait trouver d'interprète plus accomplie que M^^ Bartet ! L'éminente artiste déploie dans le rôle l'exquise sensibilité, la finesse et la destinction natives que nous lui connaissons. Pathétique au second acte, alors qu'elle repousse un mariage répudié par son cœur, elle est adorable de tendresse et de chaste abandon quand, au dénouement, elle peut librement exhaler un amour qui a fieiilli la tuer et dont les rayons vivifiants la rappellent maintenant à l'existence.

M. Got prête au personnage de Jean Rantzau une vigueur d'impression saisissante, et le public assiste réellement aux combats qui se livrent dans son âme entre la haine et l'amour paternel.

Avec tout le monde, je pense beaucoup de bien de M. Maubant. Mais le roi de tragédie se fieiit trop sentir sous l'enveloppe de Jacques Rantzau. Nous ne sommes pas habitués à rencontrer chez un bourgeois campagnard, fût-il maire de sa commune, cette ampleur de geste, cette dignité su-

prême auxquelles se reconnaît la majesté ro3rale.

Même observation au sujet de M. Coquelin, qui détaille pourtant son rôle de Florence avec un incontestable talent. Sa bonhomie est voulue, et certains gestes, certains jeux de physionomie, rappellent plutôt le rusé Mascarille que le naïf magister de village.

M. Worms, au contraire, est de tout point remarquable dans l'emploi de Georges. Il enlève son personnage avec chaleur, et sa scène du contrat, au quatrième acte, est un triomphe.

Je ne terminerai pas sans avoir signalé les artistes qui, pour tenir dans les Rant* :^au des rôles secondaires, n'en contribuent pas moins au succès de l'ouvrage : M"*» Pauline Granger et Frémaux; la première dans Marie-Anne, et la seconde dans Juliette; enfin M. Baillet, l'élégant garde général qui chante sa romance du second acte en virtuose accompli.

7 septembre.

L'Étrangère. — Premiers débuts de M»» Pîerson. — MM. Coquelin, Febvre, Thiron, Prudhon, Garraud, Joliet, TruiBer» DtTrigny, Le Bargy ; M»m Bartet, Brohan, Pierson, Martin, Fayolit.

Je ne parle que pour mémoire de MM. Joliety Truffier et Davrigny; de M"^' Martin et Fayolle, qui ne. paraisaent qu'au premier acte, à la fiSte de charité diez la duchesse. — • M. Coquelin aîné, dans le duc de Septmonts; M. Febyre, dans Clarkson; M. Thiron, dans Mauriceau; enfin, M. Prudhon, dans Ouy des Haltes, ont conservé leurs rôles de la création (14 février 1876). M. Garraud, seul , a remplacé M. Got dans l'emploi de Rémonin, qu'il tient, non pas d'une façon aussi brillante, mais du moins fort honorablement.

Du côté des actrices, c'est autre chose.

11 ne reste, des premières interprètes, que M"^* Madeleine Brohan, qui ne saurait,

d'tUlfturiy être doublfk dans k rôto de te mtrquÎM de Rumi^» qu'elle enlève tTec une autorité inconteettble* Toue les autres emplois ont été changés» et, pour ne parler que des deux principaux, le penonnage de la duchesse de Septmonts, créé jadis par M^ Crolzette, est actuellement rempli par M^^ Bartet» tandis que celui de Mistress Clarkson, joué d'origine par M"^ Sarah Bemhardty est échu à M"* Pierson« débu-* tante à la Comédie<-Françai8e. C'est même à ce titre que je dois tout d*abord dire quelques mots de la charmante artiste qui, je suis forcé de la reconnaître, a été inférieure à elle-mtoe dans Miatress Clarkson.

Pourquoi aussi avoir accepté l'emploi?

Sans évoquer les souvenirs écrasants de M»« Sarah Bernhardt, M^» Pierson, dont le talent est tout de grâce et de finesse, n'est point faite pour ces caractères impé* rieux, altiers, presque sauvages, dont la farouche Américaine offre le type accompli.

La débutante eût dû le comprendre et nous l'attendons, pour la revanche, dans les Faites de mouche,

M. Coquelin a rendu, comme il l'a com** pris, et il a saisi avec une admirable perspi** cacité le personnage du duc de Septmonts.

Semblable remarque à propos de M. Thiron,

qui a parfaitement détaillé le rôle de MauriceaUy ce bourgeois plein à la fbisdevanité et de bon sens , brave homme au demeurant.

La voix sjrmpathique, douce et harmonieuse de M. Le Bargy fait, du jeune artiste, un amoureux très persuasif, et, puisque nous en sommes à l'organe, disons que celui de M. Febvre n^est ni assez sec ni assez cassant pour son rôle. M* Febvre est un Clarkson de Paris qui n'a rien de la rudesse américaine. Et puis, un petit accent exotique n'eût point gâté Tafiaire!

A M}^* Bartet les honneurs de la soirée !

Passionnée, passionnante, irrésistible, elle a tenu le pubHc haletant sous la vibrante expression de son amour ou de son indignation. J'ai encore dans l'oreille le «non » énergique qu'elle oppose à mistress Clarkson et les sanglants reproches dont elle flagelle le duc , son indigne époux. Impossible de mettre plus d'âme dans les élans généreux de son chaste amour quand elle s'écrie : c II y aura quelqu'un qui saura que nous nous aimons, comme je suis prête à le dire au monde entier ; » ou bien : « Je ne pense qu'à vous; si je vous perdais maintenant, je me tuerais ; » ou encore :

f Ah! cela, oui! je l'aime, et de toute mon âme! f

L'auditoire feisciné a souvent rappelé M^* Bartety et plusieurs fois interrompu la représentation par des bravos enthousiastes.

31 septembre.

Lits Pattes de mouche, — Seconds débuts de MU« Pierson. — MM. Coquelin ttné, FebTre, Coquelin cadet, Henri Samtry; Mb>m Pierson, Granger, Broisat.

Le cadre de mes chroniques est bien étroit, et bien longue est la liste des comédiens qui figurent dans les Pattes de mouche! Voilà ce qui m'embarrasse pour le compte rendu de l'une des jolies pièces de M. Sardou. Enfin, je serai bref malgré moi y et le lecteur me tiendra compte de mes bonnes intentions.

« Ces petites pattes de mouche , quel chemin elles nous font faire ! » est-il dit en forme de conclusion dans l'ouvrage. Et quel chemin elles ont fait depuis vingtquatre ans, pouvons- nous ajouter sans crainte d'être démenti, sans parler de leur tour de France et même d'Europe ! On les a d'abord applaudies au Gymnase, avec ^met Rose Chéri, Antonine, MM. Landrol, Lafontaine, Dieudonné, etc., etc. Dix ans

plui tâfdi c*6tt4rdire en lèjo, on leur a tressé de nouivlles couronnes au Vaude* ville, où les présentèrent M««» Fargueîl, Alexis> Cellier, MM. Parade, Munie, Brindeau, l'élite de la troupe enfin! Aujourd'hui, les voici à la Comédie^Prançaise, où elles reçoivent la consécration de leurs anciens succès.

Il filut avouer que, pour des pattes de mouche, elles ont la vie dure.

Joignez à cela que la maison de Molière s'est mise en frais pour les recevoir, et que ses familiers leur ont généreusement fait les honneurs du logis.

Pour ne parler que des principaux rôles, je dirai que le triomphe de M. Goquelin atné, succédant à MM. Lafontaine et Brin* deau, dans le personnage de Prosper Bloch, a été complet* Il a déployé une verve, une originalité si admirables qu'on se figurait un Bloch tout nouveau ; un Bloch qui , pour ne ressembler ni à celui du Gymnase ni à celui du Vaudeville, n'en était pourtant ni moins vrai ni moins naturel.

M. Febvre a nuancé le personnage de Vanhove en artiste consommé. C'est aux oppositions qu'il a su mettre dans les différents caractères de son rôle qu'est due l'ovation dont il a été l'objet alors que,

flegmatique d'abord et jaloux ensuite, il en vient à l'explosion d'une joie sans mélange.

Très amusant, M. Coquelin cadet, dans la peau du collectionneur d'insectes, et très bonne comédienne, M"^^ Pauline Granger, sous les traits de Colomba.

M. H. Samary a été chargé du personnage de Paul , un petit amoureux doux et quflque peu craintif. Je ne suis pas fâché de connaître l'artiste sous ce nouvel aspect. Les allures cavalières et l'aplomb imperturbable dont il feisait montre dans ses autres rôles ne laissaient pas que de sur* prendre chez un aussi jeune homme*

Ce n'est ni l'élégance ni la distinction qui manquent à M*^* Emilie Broisat; je lui voudrais pourtant une dignité un peu moins froide et des toilettes plus soignées.

La tâche de M^^« Blanche Pierson, succé* dant â Rose Chéri et â M^e Fargueil, appelait tous ses efforts, et elle s'en est tirée â merveille. Avec sa grâce exquise, les séductions de son regard, le timbre doux et caressant de sa voix, elle a constamment tenu son auditoire sous le charme.

J'ai été, sans qu'elle s'en doutât, l'un des premiers admirateurs de M"* Blanche Pierson, lors de ses jeunes débuts au théâtre

de Versailles ; j'ai, depuis, salué tous ses succès soit au Vaudeville, soit au G3rmnase, et c'est avec le plus vif plaisir que je l'applaudis aujourd'hui sur notre première scène dramatique.

9 noTembre.

Hemani, — Débuts de M. Duflot. «« MM. Mounet-Sully, Maubant, Duflos; MU« Bartet.

Que nous sommes loin de Pépoque où les Zolles de Victor Hugo, parodiant Her^ nani, l'appelaient ironiquement /a con/ramfe par cor. Aujourd'hui que cinquante-quatre années ont passé sur l'ouvrage et que les querelles de partis se sont éteintes, on rend pleine justice à Hemani^ et l'on convient que jamais le génie de l'auteur ne l'a transporté sur des cimes plus élevées. C'est là une vérité absolue, et j'en trouve la preuve éclatante dans le superbe monologue de don Carlos au tombeau de Charlemagne ; un morceau capital que M. Raphaël Duflos a nuancé avec un réel talent. Je sais bien que le débutant avait donné de lui l'opinion la plus favorable dans son rôle de Henri III à la Gaîté et dans son personnage du tyran de Severo Toreîli, à l'Odéon ; mais la couleur qu'il a su prêter à son Charles-Quint a dépassé nos espérances.

Son grand monologue a été snpérMurcment dit, et plueieurt de ses tiradea ont soulevé de dialeureux applaudissements.

Je cite la gradation que le îeune artiste a savamment rendue dans ce cri d'une suprême ambition :

Empereur, empereur, être empereur... O rage!

Ne rfttre pas...

l'accent de vérité imprimé à la période où Charles-Quint fait un juste retour sur les vanités du monde ; enân et surtout, l'invocation à Charlemagne qui termine le monologue et la scène de la clémence qui lui succède immédiatement.

Le rideau tombé, on a rappelé deux fois M. Duflos, dont on a vivement encouragé les premiers débuts.

Je n'insisterai ni sur M. Maubant dans Ruy Gomez, ni sur M. Mounet-Sully dans Hernani. Ces vétérans des deux rôles y ont déployé les mérites que nous avons déjà reconnus.

Je veux arriver tout de suite à M"* Bartet qui, pour succédera M"«Mars et à M"« Sarah Bernhardt, dans le personnage de dona Sol, n'en a pas moins été l'héroïne de la soirée. Jamais y au dire des gourmets de style, l'emploi n'avait mis en lumière des

qualités plus multiples. Amour passionné, désespoir, résignation, M^* Bartet a tour à tour exprimé tous les sentiments arec une âme qui a captivé la salle entière.

Ici, c*est une indignation portée jusqu'au déâ:

Si Dieu faisait le rang à la hauteur du cœur, Certe il serait le roi, prince! et yous, le Tolenr.

Au cinquième acte, c'est l'adorable poésie de la scène nocturne, que Partiste nuance avec une touchante sensibilité.

Puis arrive le terrible dénouement. Dona Sol, tantôt menaçante et tantôt suppliante, se débat contre l'arrêt fatal prononcé par Ruy Gomez. Elle boit le poison et ses appels de tendresse succèdent aux angoisses physiques. Le public, attendri, applaudit l'auteur, applaudit son interprète, ou plutôt il les confond tous deux dans la même ovation, car l'artiste s'est si bien identifiée avec son personnage qu'elle n'est plus elle-même; elle est dona Sol, la divine création du poète!

Décidément, M^* Bartet avait tort d'être émue à son entrée en scène et de douter d'une soirée qui a été pour elle un triomphe.

|6 novembre.

Bataille de Dames. — Débuts de Mil* Céline

Montaland.

M^* Montaland est une excellente recrue pour la Comédie-Française, où elle débuta, toute petite, dans Gahrielle, d'Emile Augier, et où elle rentre, jeune encore, après une éclipse de quelque trente ans.

Pas une comédienne ne connut aussitôt qu'elle les joies troublantes du succès, et l'on peut ajouter que pas une n'en tira moins de vanité. Car ses triomphes précoces ne l'empêchèrent pas, jeune fille, de travailler son art avec passion et, grâce à une étude opiniâtre, de parvenir à la place brillante qu'elle occupe aujourd'hui.

Et cependant que de cajoleries pour la petite Camille des Français, pour la fille bien gardée du Palais-Royal, et pour le petit mousse du théâtre de Toulon!

Céline Montaland accomplit son tour de France, puis alla en Italie, où elle fit la conquête de Victor-Emmanuel y comme ellç

aymit fait, d'ailleurs, celle du marédud Bosquet y qui la sumommait te PEufiuit Bonheur », et aussi celle de Jules Janin, qui n'avait pas craint de lui consacrer les lignes suivantes : c On l'admire, non pas comme un baby précoce, mais comme on admirerait une très grande actrice louant le rôle d'un baby. >

Grande actrice. M"* Montaland l'est devenue; je n'en yeux pour preuve que ses succès sur nos principales scènes; sur celle de rOdéon notamment, où elle représenta, d'une fiiçon remarquable la mère de Jack, dans la pièce de Daudet. Mais il manquait à sa renommée les palmes de la Comédie- Française ; le rôle épineux de comtesse d'Outreval, dans Bataille de Dames, vient de les lui conquérir ! D'abord un peu troublée, la débutante s'est vite remise, et elle a retrouvé le charme et le mordant qui lui sont propres.

Tendre dans l'expression de son amour, délicieusement sympathique dans l'accomplissement de son sacrifice à sa jeune rivale; vigilante et rusée, avec le préfet Montrichard, qu'elle dupe pour sauver la vie de Flavigneul, M^* Montaland a fticilement enlevé tous les suffrages, et le public de la Comédie-Franfaise lui a

prouvé, par ses applaudissements d'hier, qu'il avait conservé à la belle et brillante comtesse d'Outreval Tafifectueux intérêt donné jadis à la gentille Camille.

31 décembre.

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