ACTE V, SCÈNE II. aS
SGANARELLE
Vous ne vous rendez pas à la surprenante merveille de cette statue mouvante et parlante ?
D. JUAK.
U y a bien «quelque cliQse là-dedans que je ne comprends pas: mais quoi que ce puisse êtrej cela n'est pas capable, ni de convaincre mon esprit , ni d'ébranler mon ame ; et si j'ai dit mie je voulois corriger ma conduite, et me jeter dans un train de vie exemplaire, c'est un dessein que j'ai formé par pure ppUtique, un stratagème utile, une grimace nécessaire où je veux me contraindre , pour ménager un père dont j'ai jjesoin , et me mettre à couvert, du côté des hommes, de cent fâcheuses aventures qui pourroient m'arriver. Je veux bien, Sganarelle , t'en faire confidence , et je suis bien aise d'avoir un témoin du fond de mon ame, et des véritables motifs qu\ m'obligent à faire ces choses.
SGÂ^N ARELLE.
Quoi ! vous ne croyez rien du tout. Vous voulesB cependant tous ériger en homme de bien.
D. JUAN
' Et poui'quoi non ? U y en a tant d'autres comme moi qui se mêlent de ce métier, et qui se servent du même masque pour abuser le monde !
a58 LE FESTIN DE PlERftK.
SGARARELLE, À part.
Ah ! quel homme ! qnel homme !
D. JTAK.
Il n*y a plas de honte maintenant à cela : Fhypocrisie est nn vice à la mode, et tons les vices à la mode passent pour vertus ? Le personnage' d*homme de bien est le meilleur de tous les personna^s qu'on puisse jouer. Aujourd'hui la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. Cest un art de qui l'imposture est toujours respectée ; et, quoiqu'on la découvre , on n ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement; mais l'hypocrisie est un vice priviléfpé qui de sa main ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d'une impunité souveraine. On lie, à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en choque un se les attire tous sur les bras ; et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là-dessus , et que chacun connoît pour être véritablement touchés; ceux-là, dis-je, sont toujours les dupes des autres : ils donnent bonnement dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglement les singes de leurs actions. Combien crois-tu que j'en connoisse qui, par ce stratagème, ont r habille adroitement les désordres de leur jeu*