ALCESTE, PHILINTE
ALCESTE
La résolution en est prise, vous dis-je. ^
PHILINTE
Mais, quel que soit ce coup , faut-il qu'il vous obligée...
ALCESTE
Non , vous avez beau faire et beau me raisonner, Rien de ce que je dis ne me peut détourner : ■
i Trop de perversité rég[ne au siècle où nous sommes;
I Et je veux me tirer du commerce des hommes.
Quoi ! contre ma partie on voit tout à-Ia-fois «
L'honneur, la probité, la pudeur et les lois ; 1
On publie en tous lieux l'équité de ma cause ; Sur la foi de mon droit mon ame se repose : Cependant je me vois trompé par le succès ;
I J'ai pour moi la justice, et je perds mon procès ! 4 Un traître, dont on sait la scandaleuse histoire, '
Est sorti triomphant d'une fausseté noire ! |
Toute la bonne foi cède à sa trahison ! ^
Il trouve, en m'égorgeant, moyen d'avoir raison ! Le poids de sa grimace, où brille l'artifice,
(LE MISANTHROPE. 4oi
Renverse le bon droit, et tourne la justice ! Il fait par un arrêt couronner son forfait ! Et, non content encor du tort que Ton me fait,
•' Il court pai*mi le monde un livre abominable,
- Et, de qui la lecture est même condamnable;
[ Un livre à mériter la dernière rigueur,
Dont le fourbe a le front de me faire l'auteur !
Et là-dessus on voit Oronte qtii murmure,
Et tâche méchamment d'appuyer l'imposture !
Lui , qui d'un honnête homme à la cour tient le rang,
 qui je n'ai rien fait qu'être sincère et franc ^'
Qui me vient, malgré moi, d'une ardeur empressée.
Sur des vers qu'il a faits demander ma pensée ;
Et parceqne j'en use avec honnêteté,
Et ne le veux trahir, lui ni la vérité.
Il aidç à m'accabler d'un crime imaginaire !
Le voilà devenu mon plus grand adversaire !
* Et jamais de son cœur je n'aurai le pardon, \
Pour n'avoir pas trouvé que son sonnet fût bon !
(Et les hommes, morbleu ! sont faits de cette sorte ! C'est à ces actions que la gloire les porte ! ^ Voilà la bonne foi, le zèle vertueux, La justice et l'honneur qne l'on trouve chez eux ! . Allons, c'est trop souffrir les chagrins qu'on nous fonge, F Tirons-nous de ce bois et de ce coupe-gorge. '»
(Puisque entre humains ainsi vous vives en vrais loups. Traîtres, vous ne m'aurez de ma vie avec vous.
PHILIMTE.
Je trouve un peu bien prompt le dessein où vous êtes ; Et tout le mal n'est pas si grand que vous le faite!?.
4oîi LE MISANTHROPE;
Ce que votre partie ose vous imputer
N'a point eu le crédit de vous faire arrêter ;
On voit son faux rapport lui-même se détruire,
£t c'est une action qui pourroit bien lui nuire.
ALCESTE
Lui ! de semblables tours il ne craint point Féclat : 1 11 a permission d'être franc scélérat ; Et , loin qa'à son crédit nuise cette aventure, 4
On l'en verra demain en meilleure posture.
PHILINTE
Enfin il est constant qu'on n'a point trop donné Au bruit que contre vous sa malice a tourné. De ce côté déjà vous n'avez rien à craindre ; «
' Et pour votre procès , dont vous pouvez vous plaindre, \ Il vous est en justice aisé d'y revenir, Et contre cet arrêt...
ALGESTE.
Non, je veux m'y tenir.
i Quelque sensible tort qu'un tel arrêt me fasse, '
Si Je me garderai bien- de vouloir qu'on le casse :
/On y voit trop à plein le bon droit maltraité ; Et je veux qu'il demeure à la postérité , Comme une marque insigne, un fameux témoignage 1^ De la méchanceté des hommes de notre âge. I Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coûter; \ Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de pester !^
/ Contre l'iniquité de la nature humaine , I Et de nourrir pour elle une immortelle haine.
PHILINTE
Mais enfin