ACTE II, SCÈNE II. 22S
Vous soyez assez fou pour vouloir... ?
ORGON
Écoutez r Vous avez pris céans certaines privautés Qui ne me plaisent point ; je vous le dis , ma mie.
DORINE
Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie.
Vous moquez- vous des gens d'avoir fait ce complot?
Votre fille n*est point Taffaire d'un bigot :
Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense.
Et puis, que vous apporte une telle alliance?
 quel sujet aller, avec tout votre bien,
Choisir un gendre gueux...?
OROON.
Taisez- vous. S'il n'a rien.
Sachez que c'est par là qu'il faut qu'on le révère. Sa misère est sans doute une honnête misère ; Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever, Puisque enfin de son bien il s'est laissé priver Par son trop peu de soin des choses temporelles, Et sa paissante attache aux choses éternelles. Mais mon secours pourra lui donner les moyens De sortir d'embarras, et rentrer dans ses biens : Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme : Et« tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme.
DORINE
Oui, c'est lui qui le dit; et cette vanité,
Monsieur, ne sied pas bien avec la piété:
Qui d^une sainte vie embrasse Finnocence
Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance i
2i6 LE TARTUFE.
Et l'hamble procédé de la dévotion
Souffre mal les éclats de cette ambition.
A quoi bon cet orgueil?... Mais ce discours vous blesse;
Parlons de sa personne , et laissons sa noblesse.
Ferez -vous possesseur, ^ns quelque peu d'ennui,
D'une fille comme elle un homme comme lui?
Et ne devez-vous pas songer aux bienséances»
Et de cette union prévoir les conséquences?
Sachez que d'une fille on risque la vertu.
Lorsque dans son hymen son goût est combattu;
Que le dessein d'y vivre en honnéte'personne
Dépend des qualités du mari qu'on lui donne;
Et que ceux dont par-tout on montre au doigt le front
Font leurs femmes souvent ce qu'on voit qu'elles sont.
Il est bien difficile enfin d'être fidèle
A de certains maris faits d'un certain modèle;
Et qui donne à sa fille un homme qu'elle hait
Est responsable au ciel des fautes qu elle fait.
Songez à quels périls votre dessein vous livre.
OAOON.
Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle à vivre !
DOKINE.
Vous n'en feriez que mieux de suivre mesleçons.
ORGON
Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons; Je sais ce qu'il vous faut, et je suis votre père. J'avois donné pour vous ma parole à Valère : l^is outre qu'à jouer ou dit qu'il est enclin. Je le soupçonne encor d'être un peu libertin ;