ACTE I, 8GÈNE III. ai
Et je vais m'expUquer sans détour et sans feinte. Depuis plus de vingt ans, vous le savez, seigneiir, Nous conduisons tous deux l'espiit de l'empereur: Il partage entre nous son cœur et sa puissance , Et nous dictons toujours les ordres qu il dispense. Du rang que vous tenez, confus, désespéré, Pour vous en dépouiller j'ai cent fois conspiré; Et vous, que contre moi pousioit la même envie,. Vous avez attaqué ma faveur et ma vie. Je ne craignois que vous , vous ne craigniez que moi; Et , puisqu'il faut ici parler de bonne foi , C'étoit avec raison que , jaloux l'on de l'autre , Vous craigniez mon pouvoir, que je craignois le vôtre , Puisque chacun de nous , estimant son rival , Trembloit qu'à sa fortune il ne devint fatal. Persuadés tous deux, en voulant nous détruire. Qu'un de nous suffisoit pour gouverner l'empire. Souvent nos démêlés étant près de finir. L'empereur a pris soin de les entretenir. Nos chagrins Tout servi bien mieux que notre zélé. Chacun de nous étoit un ministre fidèle. Dont les yeux , attachés sur un seul ennemi. Toujours dans son devoir le tenoient affermi. Ainsi, tant qu'ont duré nos haines mutuelles, L'empereur a joui du fîruit de nos querelles. Il faut les terminer; le jour en est venu. L'état de cette cour, seigneur, vous est connu : Depuis près de deux mois qu'en épousant Irène L'empereur s'est lié d'une nouvelle chaiue , Qu'enlevant la princecse à son fils malheureux
:>i4 ÂNDRONIC.
D'une foi tant jurée il a rompu les nœuds,
Andronic tout entier se livre à la colère;
Et si dans ses transports il épargne son père ,
S*il le respecte encore , ah ! croyez que sur noas
Il en fera tomber les plus funestes coups.
Il impute à nos soins sa triste destinée.
Il croit que pour résoudre un second hyménée.
Enfin , pour en fi^rmer les injustes liens ,
L'empereur a suivi vos Conseils et les miens.
Nos périls sont égaux , nos craintes sont communes.
Seigneur; associons nos coeurs et nos fortunes.
Et, pour nous maintenir, hâtons-nous de dresser
Un rempart qu' Andronic ne puisse renverser.
MARCBNB.
Je ne sais si je puis , avec quelque assurance , Seigneur, de vos discours bannir la défiance; Mais personne en ces lieux ne peut nous écèuter; Nous sommes seuls, enfin, quaurois-je à redouter? Quand vous m'accuseriez, votre seul témoignage^ Ne peut conùre ma foi donner le moindre ombrage. Je connois là-dessus Tesprit de l'empereur. Je vais donc vous répondre et vous ouvrir mon cœur. Seigneur, de vos avis je vois trop l'importance ; Le prince est plus à craindre encore qu'on ne pense : Il régnera; comment nous pourrons-nous sauver? Pour moi, qui fus chargé du soin de l'élever. Je me suis fait long-temps une pénible étude De percer les raisons de son inquiétude. Vous savez que toujours, solitaire, inquiet, Farouche, il a paru ne vivre qu'à regret;