‹ Répertoire du théâtre français (volume 4)Chapitre 255 sur 465 · ACtE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACtE I, SCÈNE II

Vous êtes fort ÏÂen fait , on ne {leut l'être mieux.

M. HllCirA,UT.

Pourriez-vous, en payant, me faire des aïeux?

ORONTE

Des aïeux?

M. MIGHAUT.

Écoutez, je parle avec franchise.

J'aime depuis six mois une jeune marquise, Belle ,. bien Êiite^ noble; et , grâces à mes soins , Si j'ai beaucoup d'amour, elle n'en a pas moins. Ses parents, dont le moindre est baron ou vicomte , Délicats sur l'honneur, sensibles à la honte, Consultés tous ensemble ont approuvé mes feux, Pourvu que mes parents soient aussi nobles qu'eux; Et je viens vous trouver pour anoblir ma race.

ORONTE

Moi, monsieur? Et comment voulez-vous que je fasse : A moins d'avoir un titre et solide et constant, Puis-je...

M. MIGRA UT.

Bon ! tons les jours vous en faites autant. Tout vous devient possible, étant ce que vous êtes. Vos Mercures sont pleins de nobles que vous faites; De noms si biscornus, s'il faut dire cela. Qu'on ne peut être noble et porter ces noms-là. Ne me refusez pas ce que je vous demande , De tontes les rigueurs ce seroit la plus grande; Et mon hymen rompu me feroit enrager.

OROIfTË.

Je voudrois fort, monsieur, vous pouvoir obliger.

i8 LE MERCURE GALANT.

Je puis à la noblesse ajouter quelque lustre, Et rappeler de loin une famille illustre : Mais dans tons mes écrits jamais aucun appas Ne ma fait anoblir ce qui ne l'étoit pas. N'entrevoyez- vous point dans toute votre race De gloire ou de valeur quelque légère trace? Aucun de vos aïeux ne s'est-il signalé?

M. MICHAUT

Ma foi, mon père est mort sans m*en avoir parié : Et de tons mes aïeux , puisqu'il ne faut rien taire , Je n'en ai point connu painielà mon grand-père.

ORONTB.

Qu'étoit-il ? avoit-il quelque grade ?

Bf. MICHAUT.

Entre nous.

Feu mon grand-pèra étoit mousquetaire à genoux.

ORONTB.

Quelle charge est-ce là?

M. MICHAUT

c'est ce que le vulgaire En langage commun appelle apothicaire.

ORONTB.

Fi!

M. MICHAUT

Dépend-il de nous d'être de qualité?

Quand on m'a voulu faire, ai-je été consulté? Sans savoir ce qu'il fait, le hasard nous fait nattre , Et ne demande point ce que nous voulons être. Mon père fut d'un cran plus noble que le sien; Il se fit médecin, gagna beaucoup de bien ,

ACTK I, SCÈNE 11. 19

N'eut que nioi seul d enfant, et, passant mon attente , Me laissa par sa mort cinq mille ëcns de rente. Gomme Paris est grand, j'ai changé de quartier : Je me £bûs par mes gens appeler chevalier; La maison que foccupe a beaucoup d'apparence; Et personne à présent ne sait plus ma naissance. Faites-moi gentilhomme , il n'est rien* plus aisé.

ORONTB.

Je voudiois le pouvoir, j'y serois disposé :

Mais le roi, qui peut tout, auroit peine à le Faire.

Le père médecin , l'aïeul apothicaire ,

Le bisaïeul peut-être enoor moins que cela;

Qui diable seroit noble à descendre de là?

Pour remplir vos désirs il faut faire un prodige ,

Je ne puis.

M. MICBAUT.

Greffes-moi sur quelque vieille tige.

Cherchez quelque maison dont le nom soit péri; Ajoutes une branche à quelque arbre pourri : Enfin pour m'obliger inventez quelque fable; Et ce qui n'est pas vrai rendez-le vraisemblable. Un homme comme vous doit-il être en défaut?

oroNtb.

Et comment, s'il vous plaît, vous nommez- vous?

M. MICUAUT.

Michaut.

ORONTE

Ce nom-là n'est point noble, assurément.

M. MICHAUT

Qu'importe?

30 LE MERCURE GALAf^T.

ORONTB.

Michaut? un ^ntUbomme avoir nom de la sorte? Cela ne se peut pas» vous dis-je.

M. Ifl CHAUT.

Pourquoi non?

Croyez- von* qu'à la cour chacun ait son vrai nom? De tant de grands seignenn dont le mérite brille , Combien ont abjuré le nom de leur famille? Si les morts revenoient eu d'en haut ou dfen bas, Les pèreret les fils ne se connoitroient pas : Le seigneur d'une terre un peu cousidérable En préfère le nom à son nom véritfdile; Ce nom de père en fils se perpétue à tort. Et cinquante ans après on ne sait d'on l'on sort. .. Je n'escroquerai point vos soins ni vos paroles; J'ai certain diamant de quatre- vingts pistoles...

OROVTB.

Je vous l'ai déjà dit, monsieur, aucun appas Ne me ferajamais dire ce qui n'est pas.

M. MlCHAUT.

Parbleu, tant pis pour vous d'être si formaliste. Adieu. Je vais trouver un généalogiste.

Qui pour quelques louis que je lui donnerai Me fera sur-le-champ venir d'où je voudrai.

ORONTE, seul.

Qui jamais de noblesse a vu source moins pure? Médecin!

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