BEAU ARTISTIQUE (Du) : (E. Cartier, 1803). [Esthét
§ 1 . L’art, dans le sens le plus noble, est la manifestation du beau : tous ses elforts tendent vers ce but, et l’artiste ne se repose que quand il croit l’avoir atteint. Mais qu’est-ce que le beau? quelle est cette puissance qui ravit Tàme et lui arrache un cri d’admiration? quel en est le principe, la forme, les moyens, la fin? questions profondes et mystérieuses qu’il est difficile de résoudre, surtout dans un siècle où l’orgueil de la raison semble encore avoir été puni par la confusion du langage.
Cherchons cependant une réponse, en examinant les phénomènes que fait naître en nous la présence du beau.
§ 2. Nous percevons le beau par Tintermédiaire des sens; mais ce plaisir que nous causent les sons, les formes, les couleurs, ne s’arrête pas à la sensation. L’animal ne voit pas, n’entend pas le beau; l’homme seul en jouit au centre de son être ; et si nous analysons ce qu’il éprouve en apercevant ainsi intérieurement le beau dans un objet, nous reconnaîtrons qu’il juge d’après des lois indépendantes de cet objet, et que c’est l’application de ces lois que l’homme applaudit.
BEAU ARTISTIQUE (du)
§ 3. Une œuvre d’art est l’expression d’une idée, et celui qui voit cette idée, non-seulement voit si elle est bien exprimée, mais aussi, juge si elle est exprimée dans un but convenable.
De là deux manières de reconnaître le beau dans une œuvre d’art. Si on regarde la cause de sa forme, les moyens pris pour la réaliser, on la juge d’après les lois de la nature ; si on regarde le but de cette forme, on la juge d’après les lois de la morale. La forme, par ces deux aspects, peut donc représenter le beau naturel et le beau moral. Le beau naturel est celui qui convient à la nature de chaque être; il comprend le beau intellectuel et le beau physique. Le beau intellectuel est le rayonnement de l’intelligence divine; le beau physique en est l’image : il ne peut exister que par lui, comme l’effet par sa cause. Ce qu’on appelle le beau sensuel n’en est qu’une altération qui le détourne du beau moral', sa fin véritable. Le beau moral découle de la volonté divine, règle les rapports des êtres entre eux et les relations du fini avec l’infini. L’union du beau naturel et du beau moral constitue le beau parfait, qui satisfait complètement râme, car il lui offre le vrai dans soif principe et le beau dans sa fin. Le beau est un miroir qui reflète le vrai et le bien dans l’intelligence et la volonté.
§ 4. Mais qu’est-ce que le beau en soi? quelle est son essence, sa forme nécessaire? comment plaît-il à l’âme qui l’aime et le recherche? Le beau est l’évidence, la lumière, la splendeur de l’unité; le beau est l’unité visible, l’unité de l’être dans sa substance, dans son principe, dans ses rapports, l’unité de l’être dans ses éléments et sa vie. Les éléments de l’unité sont l’ordre, l’harmonie, les proportions, et sa vie est son expansion, son rayonnement dans la variété. Plus l’unité embrasse d’objets, plus elle est belle, et dans chaque unité visible nous apercevons, par ses rapports, une unité plus grande. Nous montons de l’unité d’un grain de sable à l’unité des sphères célestes, et nous arrivons ainsi de degrés en degrés, en présence de Dieu même.
Nous ne pouvons pas maintenant contempler face à face l’unité première, mais nous l’apercevons à travers les unités secondaires, comme nous admirons la clarté du jour dans l’épaisseur d’un diamant; et c’est ce rayon divin fixé dans chaque créature qui en est la beauté, parce qu’il en fait l’unité.
Platon a dit que le beau est la splendeur du vrai. Voici quelques autres définitions ;
Le père André : Le beau a pour fondement l’ordre, et pour essence l’unité.
Winckeîmann : L’unité et la simplicité sont les deux véritables sources de la beauté.
Mengs : Le beau est une perfection visible, image imparfaite de la perfection suprême.
Tieck : Le beau est un seul et unique rayon de clarté céleste; mais en passant à travers le prisme de l’imagination, il se décompose en mille couleurs et en mille nuances.
BEAU ARTISTIQUE (du).
Mendelssolm ; L’essence du beau est l’unité dans la variété.
Le R. F. Lacordaire a défini le beau : l’épanouissement de l’étre dans la lumière, l’harmonie, la grandeur et la bonté.
Le beau, l’unité visible plaît à Tâme, parce qu’elle y trouve sa joie, sa paix, son repos. L’âme n’existe pas par elle-même, et c’est en dehors d’elle qu’est placé son centre, sa véritable unité.
L’intelligence cherche l’unité par la science; c’est l'unité qu’elle poursuit dans toutes ses analyses et ses classifications ; et quand elle arrive aux mystères de l’inconnu,, c’est l’unité encore qu’elle salue dans cette cause première.
§ S. Lorsque l’intelligence a vu le beau, la volonté s’en est émue jusqu’à l’amour. Cette impression que Tâme a ressentie, elle veut la reproduire en dehors et la communiquer à d’autres intelligences et à d’autres volontés; elle veut aussi manifester le beau. Son moyen est la forme; ce mot exprime l’apparition des choses, les phénomènes qui frappent nos sens; mais cette forme extérieure est la manifestation d’une forme spirituelle, l’empreinte d’une idée, le signe d’une intelligence et d’une volonté : ainsi comprise, la forme est le langage dans sa plus large acception, et c’est par son intermédiaire que l’art manifeste le beau.
Toute œuvre d’art est un acte libre qui procède de la volonté. La volonté demande bien à l’intelligence les moyens de l’art qui relèvent des lois de la nature, mais ces moyens sont subordonnés au but que la volonté se propose, et ce but doit être soumis à la loi morale, comme la volonté. Quelle est la loi morale de l’art ? quelle règle doit suivre l’artiste? et comment reconnaîtrons-nous si son œuvre est bonne ou mauvaise?
La cause première est la loi suprême et nécessaire du monde visible et invisible, et c’est en faisant ce que Dieu à fait lui-même, que l’artiste saura unir dans son œuvre le beau naturel et le beau moral.
§ 6. Avant que l’artiste suprême mît la main à l’œuvre, la forme de ce qu’il devait faire était en lui; elle y est encore dans toute l’unité et la beauté de son principe et de sa fin, mais sans que la création l’ait épuisée ou changée, pas plus qn’un miroir n’altère l’objet dont il reproduit l’image: La forme première d’une œuvre d’art est dans la pensée de l’artiste. Cette forme vient à l’homme du dehors, parce qu’il ne tire pas son être de lui-m.ême; mais en Dieu, la forme est inséparable de son essence; car rien n’existait avant lui, et le néant est sans inspiration et sans puissance. C’est cette forme éternelle dont la science de l’homme cherche à reconnaître les manifestations dans la nature ; ce sont les lois générales des êtres, les genres, les espèces, la vie, le mouvement, les forces, les nombres qui gouvernent tout ce qui passe : vérité immuable, que notre ignorance divise à l’infini.
La matière est inséparable de la forme, mais elle en est distincte. La forme change dans les corps sans y détruire le moindre atome.
BEAU ARTISTIQUE (du).
§ 7. La beauté du corps apparaît heureusement sur le visage de. riiomme. Qui pourra jamais admirer assez ces contours harmonieux, ces traits vivants, ces lignes souples et infinies, ce front qui commande, ces yeux, cette bouche, ces cheveux môme, dont un seul est capable de blesser le cœur. Le visage est le trône de la vie ; c’est là que s’est reposé le souffle créateur qui a donné à l’homme sa ressemblance divine; c’est là que l’âme manifeste ses pensées les plus délicates, ses émotions les plus fugitives, avec une finesse de ton, une variété de nuances que le pinceau le plus habile est incapable de rendre.
Le bien est le but véritable de l’art, le vrai en est le principe, et le beau en est le moyen. Ces trois choses sont distinctes, mais inséparables.
La beauté morale est le fond de toute vraie beauté... La fin de l’art est l’expression de la beauté morale, à l’aide de la beauté physique. Celle-ci n’est pour lui ciu’un symbole de celle-là. Dans la nature, ce symbole est souvent obscur; l’art, en l’éclaircissant, atteint des effets que la nature ne produit pas toujours. La nature peut plaire davantage ; car, encore une fois, elle possède à un degré incomparable ce qui fait le plus grand charme de l’imagination et des yeux, la vie ; l’art touche plus, parce qu’en exprimant surtout la beauté morale, il s’a;dresse plus directement à la source des émotions profondes.
La forme ne peut être une forme toute seule, elle doit être la forme de quelque chose. La heauté physique est donc le signe d’une beauté intérieure, qui est la beauté spirituelle et morale, et c’est là qu’est le fond, le principe, l’unité du beau. .
§ 8. L’art païen et l’art chrétien ont une histoire; leurs restes couvrent la terre comme des ossements blanchis sur un champ de bataille. Les monuments brisés des peuples sont des témoins qui racontent les causes de leur grandeur et de leur décadence. L’art d’un peuple est l’expression d’une doctrine, et le rapport de cette doctrine avec la vérité explique le sort de ce peuple, et la différence qui existe entre le fétiche du sauvage et les statues de Phidias.
L’art païen, dans l’antiquité, s’inspira des lambeaux d’une révélation primitive.
Ce qui explique ses brillantes destinées en Orient. La religion y donna aux hommes le génie et la patience d’élever les merveilles gigantesques de rinde et ces temples granitiques de l’Egypte, dont les proportions et les détails nous surprennent encore par leurs mystérieuses beautés. L’art s’y montre dans le silence de l’adoration et dans l’immobilité de la crainte ; mais sous le ciel plus doux de la Grèce, la religion affranchie de l’autocratie sacerdotale, eut des poètes pour apôtres, et fit naître ces artistes dont Phidias fut le roi. Athènes bâtit son Parthénon, et l’art païen produisit des chefsd’œuvre qu’il lui fut impossible de renouveler.
Pourquoi cette impossibilité? pourquoi Phidias n’eut-il que des