‹ Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Paris pendant la révolution française (volume 2)Chapitre 1 sur 337 · H, RUE CADET · texte numérisé non relu

H, RUE CADET

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Les Prisons de Paris en 1*793

Dans le discoars que Bailly adressait à l'Assemblée nationale, le 18 novembre 1790, sur l'état des prisons de Paris, le représentant de la .Municipalité montrait sous les couleurs les plus sombres [« ces repaires du crime, de la misère et de toutes les douleurs, où le temps était infini dans sa durée, où un mois semblait un siècle » ; il déclarait que les prisons étaient pleines et que, malgré la création de nouvelles maisons de détention, les prisonniers s'y trouvaient entassés. « Tous ces désespérés, ajoutait Bailly, tourmentés par le malheur, chaque jour en demandaient la fin; n'y avait-il pas lieu de craindre que ces désespoirs renfermés ne finissent par se soulever contre leurs gardiens et que l'insurrection ne parvint à se répandre dans la capitale? (imprimé Arch. nat., AD III, 51.) Au milieu de l'année 1791, la situation, déjà si menaçante, tendait encore à s'aggraver; le 31 mai, les membres des six Tribunaux criminels, établis par la loi du 14 mars 1791, appelèrent l'attention de l'Assemblée sur l'état effrayant des prisons de Paris, pouvant à peine contenir une foule d'infortunés qui, depuis de longs mois réclamaient en vain leur jugement; en effet, d'après la déclaration du lieutenant civil Tanon, reçue par l'Assemblée nationale le 17 mai, il était entré au Chàtelet, dans une seule année, près de deux tiers d'accusés de plus que les années précédentes. De ce fait, les juges qui allaient entrer en fonctions se trouvaient en présence de 1,200 à 1,500 procès, entachés de nullité dès l'origine, dont l'instruction était plus ou moins avancée, et qu'il fallait recommencer sur de nouveaux frais. « Bientôt, disaient-ils, il faudra fermer à la fois T. vi. *

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toutes les prisons, qui n'offriront plus de place à tous ceux que l'erreur, la misère et le crime y plongent tous les jours. » Les lenteurs inévitables de ces instructions nouvelles pouvaient entraîner des malheurs incalculables, que laissaient présager les explosions de désespoir dont les juges étaient journellement témoins à leurs audiences. « Tous ces prisonniers, croupissant dans leurs sombres demeures, observaient les nouveaux magistrats dans leur adresse à l'Assemblée nationale (imprimé, Arch. nat., AD III, SI), sont dans une agitation qui tend à l'insubordination et à la révolte. Tourmentés par la captivité, par la douleur, par les maladies, par tous les genres de calamités qui se réunissent sur eux et qui les pressent, les uns sont abattus et se consument lentement; les autres s'irritent et se raidissent violemment contre leurs fers ». Mus parle désir de faire impression sur le Corps législatif, les membres des six Tribunaux criminels ne dissimulaient point la gravité de la situation. « Le temps presse, s'écriaientils, la justice souffre, les accusés languissent, les prisons regorgent: ces demeures souterraines, qui recèlent dans leur sein les éléments de tous les crimes, travaillées depuis longtemps d'une fermentation sourde, peuvent s'entrouvrir par une explosion subite et vomir sur Paris tous les désordres à la fois. »

Le 2 juin, Camus prit la parole au nom des Comités de constitution et de législation, et, tout en reconnaissant les lenteurs et les inconvénient du renouvellement des procédures, tout en manifestant le vif désir de soulager les malheureux prisonniers et d'abréger la longueur de leur détention, proposa de ne point prendre en considération l'adresse des juges des six Tribunaux criminels de Paris.

Lo Directoire du Département de Paris, de qui relevaient les prisons parisiennes considérées au point de vue matériel, comprit dès le principe que l'état d'abjection eL de souffrance dans lequel vivaient les détenus, appelait une réforme radicale et que cel te réforme n'était pas une simple question d'humanité , mais prenait toule l'importance d'un problême social. Au début de la session du Conseil général du Département, le 16 novembre 1791, M. Germain -Garnier, chargé, au nom du Directoire, du rapport sur les différentes branches de l'Administration, s'exprimait en ces termes au sujet des prisons et maisons de détention :

« Les prisons, qu'on ne doit plus affecter de rendre hideuses et malsaines, mais qu'il faut regarder comme les hôpitaux du crime et de l'infortune, appellent aussi tous les soins de l'Administration.

« Les visites fréquentes qui ont été faites par la Commission des hôpitaux et par les membres de la Société royale de médecine dans celles de la Conciergerie, du Châtelet, de la Force et de l'Abbaye-Saint-Germain, indiquent partout de nombreux

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abus et des réformes pressantes. Le nombre exorbitant «les prisonniers qui y sont entassés, en rend la surveillance cl la garde extrêmement difficiles, et les moyens sont affaiblis par la diminution des ressources qui fournissaient à cet entrelien. Le Directoire a remédié aux désordres de la comptabilité et à quelques défauts de police intérieure en faisant revivre des règlements absolument négligés, mais les vices principaux auxquels il faut remédier exigent une réforme générale. » (Arch. nat.. Flc III, Seine, 13.)

Celte réforme, ajoutait Germain-damier, s'opérera par la nécessité de substituer incessamment aux anciennes prisons les maisons de détention établies par les lois des 22 juillet, 29 seplembre et (i oclobre, sous les noms de : 1° maisons de élection pour les jeunes gens au-dessous de vingt et un ans ; 2° maisons d'arrêt et de justice près de chaque Tribunal de district ou de chaque Tribunal criminel pour les individus y envoyés par mandat d'officiers de police, ou contre lesquels serait intervenue une ordonnance de prise de corps; 3° enfin de prisons pour les criminels condamnés par jugement. La Municipalité de Paris devait désigner plusieurs édifices appropriés à ces différentes destinations.

Quel était en 1791 l'état matériel des prisons du Département de Paris? M. Giraud, architecte du Département, fut chargé, cette même année, de faire une visite générale des prisons, d'en lever tous les plans, d'en examiner tous les vices et de proposer les moyens d'y remédier promptement. Le résultat de son enquête fut consigné dans un rapport intitulé : Observations sommaires sur toutes les prisons du Département de Paris, rapport qui fut imprimé le 6 février 1793. (Arch. nat., AD III, 51.)

La prison de l'Abbaye, resserrée dans un espace très exigu et ne pouvant contenir que cent cinquante prisonniers, était considérée comme très humide et très malsaine, surtout le rez-de-chaussée, où se trouvaient les chambres de paille, le guichet; quant aux chambres supérieures, elles étaient pour la plupart mal aérées; les cachols souterrains faisaient courir aux prisonniers qui y étaient renfermés de tels dangers au point de vue de la salubrité, que défense expresse fut faite «tu concierge de s'en servir, sauf dans des cas très urgents, et que cette défense fut étendue à toutes les autres prisons possédant de semblables cachots, notamment au Chàtelet. Divers aménagements furent proposés pour rendre la prison de l'Abbaye plus saine et plus sûre, notamment la surélévation du rez-de-chaussée, afin de faire disparaître toute l'humidité, et l'établissement d'un double chemin de ronde, le premier dans le bas, le second au sommet du toit, de 4 pieds de large seulement. Giraud émettait l'avis que la prison de l'Abbaye, ne recevant que des criminels d'Etat et des soldats, qui venaient non seule-

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ment de tous les départements, mais de l'Europe entière, pouvait, à ce titre de prison politique et militaire, être envisagée comme nationale, et que les dépenses des travaux à y exécuter devraient logiquement être supporte'es par la nation entière. L'encombrement de la prison de l'Abbaye dans le cours de l'année 1792, par suite des circonstances, ne permit pas de commencer les travaux projetés. Vers le milieu de septembre 1792, lorsque la prison se trouva à peu près vide (il n'y avait plus le 14 septembre que dix-sept prisonniers), le concierge Delavaquerie profila de l'occasion pour rappeler au ministre que le Département de Paris avait décidé l'établissement d'un chemin de ronde pour isoler la prison, et le percement, extrêmement urgent, de dix croisées dans les chambres donnant sur le jardin abbatial, qui n'étaient pas aérées el étaient par conséquent très insalubres.

La prison de la Conciergerie, suivant le témoignage de Beaulieu, rédacteur du Courrier français, qui y avait été incarcéré, était la plus affreuse, la plus malsaine de toutes. Les détenus y vivaient, soit à la pistole, soit à la paille, ou dans les cachots. Les chambres de la pistole étaient seules habitables; les privilégiés qui les occupaient avaient le luxe d'un lit, loué par le concierge-greffier, 27 livres 12 sols pour le premier mois, et 22 livres 10 sols pour les mois suivants. Le mobilier des chambres de la pistole apparlenail en toute propriété au concierge-greffier, qui tirait d'assez beaux revenus de celte location. Lorsque Toussaint Richard fut installé le 2o mars 1792 comme concierge-greffier de la Conciergerie, son prédécesseur Adrien Hubert revendiqua ce mobilier et prétendit qu'il devait continuer à percevoir les locations de ces chambres jusqu'à ce qu'une entente fût intervenue avec ledit Richard. Les chambres de la paille, occupées par de nombreux prisonniers, manquaient d'air, el la paille, sur laquelle couchaient ces malheureux, était la plupart du temps pourrie et infestée de vermine. Quant aux cachots souterrains, qui ne s'ouvraient que pour donner la nourriture, faire les visites et vider les seaux des prisonniers, ils exhalaient une telle puanteur que dans le greffe même on en était incommodé. L'architecte Giraud passe sous silence l'assainissement, pourtant si nécessaire, de cette prison, et ne parle que du chemin de ronde, qui, dans son projet, ne serait pas à ciel ouvert, à cause des voûtes du Palais de Justice, mais réunirait néanmoins tous les avantages de nature à garantir la sùrelé et la salubrité.

L'insalubrité de la prison du Châlelet, en raison de l'absence à peu près complète d'ouvertures sur les façades, el de la difficulté de renouveler l'air par l'extérieur et le haut de l'édifice, élait irrémédiable. Giraud, après en avoir levé le plan, avait absolument renoncé à présenter aucun projet

INTRODt'CTION

de travaux, ayant reconnu l'impossibilité d'apporter aucune amélioration notable à l'intérieur du vieil édifice, si incommode et si délabré. Aussi la prison'du Chàtelet, fatalement condamnée à disparaître, fut-elle totalement abandonnée après les journées de Septembre. L'architecte Giraud déclara qu'il n'avait jamais éprouvé plus vive satisfaction qu'au moment où il lit desceller les grilles et les portes de ces c. infâmes cloaques», et démolir les voûtes des principaux cachots. Effectivement, le Conseil général de la Commune décida, le 4 septembre, que le Châtelet serait démoli par adjudication.

En résumé, toutes les prisons de Paris, au rapport de Giraud, étaient plus ou moins malsaines, mal distribuées et peu sûres, malgré l'énorme et inutile épaisseur des murs de quelques-unes d'entre elles, et la multiplicité de leurs grilles; toutes, au surplus, manquaient de chemins de ronde.

L'incendie qui, dans la nuit du 21 janvier 1792, consuma une partie des bâtiments de la Force, compliqua et aggrava considérablement la situation. Voici les réflexions suggérées à Joseph Dussaulx par ce sinistre : « L'incendie de la Force appelle impérieusement l'attention sur la police intérieure des prisons. Ces terribles maisons sont devenues les arsenaux de tous les crimes : fabrication d'effets publics, débauches qui font frémir la nature, pratiques de tout genre pour s'échapper, qui n'ont été que trop souvent heureuses. {Chronique de Paris, n° du 29 janvier 1792.) Le Déparlement de Police, dans une lettre adressée, le 15 avril 1792, au Directoire du Département, exposa que, depuis ce dernier événement, les prisons de la capitale regorgeaient de prisonniers; que l'espace manquait pour recevoir les prévenus écroués chaque jour en grand nombre ; que la sûreté publique, autant que l'humanité, exigeaient l'emploi des moyens les plus prompts pour remédier à l'insuffisance des maisons de détention; en conséquence, le Directoire du Dépaitement arrêta, sur le rapport de M. Giraud, que le couvent des Madelonnettes, qui pouvait recevoir deux cents prisonniers, serait immédiatement converti en prison, et demanda, vu l'urgence, à être dispensé des formalités de la mise en adjudication, quoique la dépense fût assez considérable, puisqu'elle se montait à 1 10, 175 livres ; le ministre de l'intérieur transmit, le 3 mai, cet arrêté à l'Assemblée nationale, qui le renvoya, le 5, au Comité de l'ordinaire des finances. D'après l'architecte du Département, quinze jours devaient suffire pour l'exécution des travaux d'aménagement. (Cf. le t. VI de notre Répertoire, nos 787-789.)

Après la Révolution du 10 Août, le nouveau Conseil général de la Commune, malgré la multiplicité et l'urgence des questions soumises à ses délibérations, ne négligea point celle des prisons ; dans sa séance du 21 août, il nomma une Commission de six membres, pris dans son sein

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(Léonard Bourdon, Coulombeau, Truchon, Godard et Jacob), spécialement chargés de surveiller les prisons, de donner tous leurs soins à ce que les individus fussent sainement et sûrement détenus, de faire toutes les démarches nécessaires pour découvrir les fabrications et distributions de faux assignats, trop communes dans ces repaires du crime, d'examiner la conduite des geôliers, enfin de prendre tous les renseignements propres à assurer la punition des coupables et la justification des innocents. A la même époque, Manuel, dans une lettre adressée le 22 août au ministre de la justice, jeta un nouveau cri d'alarme relativement à la situation des prisons de Paris, entre autres de celle de la Force, qui regorgeaient de prisonniers, et déclara qu'il était urgent d'adopter des mesures pour se débarrasser de ceux qui devaient être reconduits dans leurs départements. Dans un post-scriptum de sa main, le procureur de la Commune ajoutait ces mots : « Nos prisons regorgent, il faut que chaque citoyen rentre dans son département, un ^décret est de toute justice et tient au bon ordre. Adieu, mon ami. » (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° ISO.)

A la suite de cette lettre, le ministre de la justice demanda d'urgence, le 23 août, aux concierges et geôliers des prisons et maisons de détention l'envoi immédiat d'un état détaillé de toutes les personnes confiées à leur garde, étal qui serait dressé en 4 colonnes et devrait indiquer les noms, prénoms, professions, dates des jugements et causes de la détention. (Cf. le t.V de notre Répertoire, n° 151.) Roland, de son côté, à la veille des terribles journées de Septembre, crut devoir rappeler à son collègue Danton que dans toutes les prisons de Paris, notamment dans celles de la Force et du Chàtelet, se trouvaient des individus détenus depuis 6, 12, 24 et même 30 mois sans avoir été interrogés une seule fois, beaucoup d'entre eux ne l'avaient été que d'office et restaient oubliés depuis longtemps ; ce n'était d'ailleurs pas la première fois qu'il signalait ce fait : il avait déjà, lors de son précédent ministère, saisi M. Duranthon de la ques tion. Roland adressa en même temps à Danton une liste de prisonniers de la Conciergerie et du Cliâtelet, qui se plaignaient de leur détention arbitraire et demandaient avec impatience d'être jugés. Le grand nombre des réclamants, observait Roland, permettrait à son collègue de se rendre compte de l'engorgement des prisons de la capitale, de leurs causes et des moyens à employer pour le faire cesser, aussi sanctionnait-il d'avance les mesures qu'adopterait Danton pour accélérer le jugement des détenus et leur ôler par là tout prétexte de tenter journellement des évasions. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 152. )

Les concierges-greffiers des prisons du Chàtelet, de la Conciergerie et de la Force, probablement trop absorbés par les devoirs de leurs charges.

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dans celle période critique d'août 1792, ne se pressèrent pas de répondre au désir exprimé par le minisire, qui leur envoya, le 27 août, une lettre de rappel, où il réclamait d'urgence les étals demandés, menaçant les geôliers de prendre les mesures nécessaires pour que son administration ne souH'ritpas plus longtemps d'une négligence que rien ne paraissait justifier. Watrin, concierge du ci-devant Châlelet, répondit, le 28, en s'excusant de n'avoir pu dresser plus lôl l'état des personnes détenues audit Châlelet, parce qu'il avait des occupations continuelles qui ne pouvaient souffrir un instant de retard et qui étaient la cause première de ce reproche de négligence auquel il était tri-s sensible. Dans une nouvelle lettre en date du 30 août, le même Walrirt assura qu'il lui était impossible de faire parvenir un état plus détaillé que celui qu'il avait l'honneur d'adresser au ministre, attendu que le Tribunal de police municipale, celui de police correctionnelle et les administrateurs du Département de Police ne menlionnaient jamais les motifs d'arrestation dans leurs ordres d'écrou, et que les commissaires de police ainsi que ceux des sections énonçaient rarement la nature des délits. Aux termes de celle lettre, toutes les femmes incarcérées au Châlelet avaient été transférées au petit hôtel de la Force, (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° lot.)

Toussaint Richard, geôlier de la Conciergerie, adressa, le "29 août, un état des prisonniers arrivés à la Conciergerie depuis le 10 août, comprenant notamment l'état-major des gardes suisses, transféré de l'Abbaye par ordre de M. Santerre, et un certain nombre de voleurs arrêtés au château des Tuileries dans la journée du 10 Août. Le concierge Richard exposa que la quantité de détenus, dont la Conciergerie se trouvait surchargée, ne lui laissait pas un instant de liberté, en raison de la surveillance continuelle qu'il devait exercer pour déjouer toutes tentatives d'évasion, qu'en oulre le service continuel des tribunaux, eu égard à la proximité du Palais, ne lui donnait pas de répit, ce qui l'obligeait à solliciter un déiai de huit jours pour préparer l'état général qu'on lui avait demandé. (Arch. nat., AA 30, n° 918.)

Le sieur Rault, concierge de la Force, commença par déclarer qu'il lui était impossible de dresser un état exact des détenus se trouvant en cette prison, parce qu'un grand nombre de prisonniers venaient du Châtelet et qu'il n'en avait pas l'écrou, le sieur Landragin, son prédécesseur, ayant emporté avec lui, lors de sa destitution, tous les mandats d'arrêt conservés au greffe ; en réponse à ces allégations, le ministre le mit en demeure, le 25 août, de faire « ce qu'il pourrait et ce qu'il devait » ; c'est alors que Bault adressa, le 29 août, l'état de tous les prisonniers entrés depuis le 10 août, comprenant 222 noms, observant, à l'égard de la liste générale

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des prisonniers qu'on exigeait de lui, qu'il ne pourrait la fournir avant le 2 septembre. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 156.) Par une cruelle ironie du sort, les massacres, qui allaient ensanglanter les prisons, se chargeaient de simplifier la lâche des concierges-greffiers. Le Chàtelet, la Conciergerie et la Force, dont on déplorait tant l'encombrement, devaient bientôt se trouver complètement vides. A la suite de ces tragiques évéments, au Chàtelet, 223 malheureux furent mis à mort, 54 en liberté; à la Conciergerie, 378 prisonniers furent massacrés, LU, dont 75 femmes, recouvrèrent la liberté; à la Force, il périt 104 personnes sur 375. La majeure partie des individus détenus au Chàtelet et à la Conciergerie étaient des criminels, ou tout au moins des accusés de droit commun.

Lorsque l'effervescence populaire fut un peu calmée, le Conseil général de la Commune ordonna, par un arrêté du 15 septembre, à ses commissaires, de se transporter tous les jours dans les prisons et d'y examiner les motifs de détention des prisonniers, afin de mettre à même les tribunaux de prononcer leur élargissement, s'il y avait lieu. De son côté, la Convention nationale, par décret du 8 octobre, chargea son Comité de sûreté générale de visiter toutes les prisons et maisons d'arrêt de Paris, et de faire son rapport sur le nombre des détenus, les causes de leur détention et les actes en vertu desquels ils avaient été arrêtés. Le 23 octobre suivant, des citoyens de la section du Marais présentèrent à la Convention une pétition relative à l'état des prisons de Paris, qui fut renvoyée au Comité de sûreté générale. Delaunay d'Angers rendit compte, le 15 novembre, du résultat de la visite faite par les commissaires du Comité dans les prisons de Saint-Lazare, de la Salpêtrière, de Sainte-Pélagie, de la Conciergerie et de Bicêtre.

A Sainte-Pélagie existaient 14 prisonniers, dont un enfant de quinze ans, détenu pour avoir voulu vendre à un orfèvre une pièce d'or tombée de la poche d'un officier suisse tué dans la journée du 10 Août.

A l'Abbaye étaient enfermés 50 soldats, dont 23 déserteurs et 27 pour indiscipline, plus 2 anciens gardes du corps arrêtés à Dunkerque, et 4 particuliers accusés de fabrication de faux assignats.

A la Force 13 voleurs.

Bicêtre comptait 249 prisonniers, la plupart détenus pour faits de police correctionnelle, en attendant le jugement du Tribunal criminel.

Il se trouvait à la Conciergerie 213 prisonniers, dont 33 passaient pour des émigrés, qui étaient en réalité des déserteurs du régiment de Berwick, ayant quitté leurs drapeaux pour rejoindre l'armée française.

Le nombre total des détenus dans les diverses prisons de Paris s'élevait, à la date du 15 novembre 1792, à 533.

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La surveillance des prisons de Paris appartenait au Département de Police de la Municipalité, qui faisait faire des rondes très fréquentes par les commissaires de police des sections, assistés soit de détachements de gardes nationaux, soit de gendarmes des deux compagnies de gendarmerie spécialement chargées de la garde des prisons. L'un des administrateurs, M. Vigner, qui s'occupait plus particulièrement de ce service, était continuellement sur pied et, soit de jour, soit de nuit, visitait les principales prisons. Malgré cette étroite surveillance, les évasions devinrent de plus en plus hardies, de plus en plus fréquentes. Celle du 9 octobre, où 2i prisonniers réussirent à s'échapper du Châtelet, fil sensation, et motiva une lettre de M. Duport, ministre de la justice, à son collègue De Lessart. Aux termes de cette lettre, en date du 17 octobre, M. Duport se plaignait de ces évasions répétées, qui lui étaient signalées, soit par les commissaires du Roi, soit par les tribunaux du Département de Paris, soit par le concierge du Châtelet, et invita le ministre de l'intérieur à transmettre les ordres les plus précis à la Municipalité, investie par la loi de la police des prisons, par conséquent responsable de cette négligence, si encourageante pour les malfaiteurs et si funeste pour la tranquillité de la capitale. (Cf. le t. VI de noire Répertoire, n° 272.)

Le 30 octobre suivant, fut concerté un règlement pour la police intérieure des prisons, surtout en ce qui concernait les communications avec les détenus, entre les accusateurs publics, les commissaires du Roi près les tribunaux et le Département de Police. En vertu de ce règlement les conseils des prisonniers ne devaient désormais être admis dans les prisons que sur la présentation du procès-verbal de leur nomination et ne pourraient voir leurs clients que dans la chambre du Conseil, toutes permissions accordées jusqu'à ce jour à des avoués étaient et demeuraient révoquées. Les commissaires de police seraient à l'avenir tenus de s'assurer de la parenté des personnes autorisées à visiter les prisonniers et devaient envoyer à la Force tous individus arrêtés par leurs soins, savoir : les hommes au Grand Hôtel, les femmes au Petit; joindre en outre aux procès-verbaux les signalements des délinquants, dont vérification serait faite lors de leurs écrous par les concierges ou les guichetiers. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n" 3300.)

Diverses causes rendaient très difficile, pour ne pas dire illusoire, la surveillance exercée sur les prisonniers. En premier lieu, le nombre insuffisant des gendarmes chargés de la garde des prisons, qui, malgré leur zèle et leur activité, ne pouvaient suffire à un service écrasant. Les deux compagnies servant auprès des tribunaux et des prisons de Paris avaient à leur tète deux anciens officiers de la Maréchaussée, rompus au métier :

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MM. Fortin et Archier, qui, tout en se multipliant pour remplir leurs délicates fonctions, ne réussissaient pas toujours à assurer le service. C'est ainsi que dans les premiers jours d'octobre 1791, un fabricateur de faux assignats, détenu à la Conciergerie, ayant profité du sommeil d'un cavalier do gendarmerie préposé h sa garde pour s'évader, M. Beuvain de Montillet, commissaire du Roi près le Tribunal du Ie' arrondissement, par une lettre adressée le 7 octobre au minisire de la justice, demanda la mise à la retraite d'office de ce gendarme, déjà puni de prison pour ce moment d'oubli, et reconnut toutefois qu'eu égard à tous les genres de séduction tentés tant au dehors qu'au dedans par les prévenus de contrefaçon d'assignats, il fallait tout le zèle et toute l'intelligence de MM. Fortin et Archier, pour que plusieurs de ces faussaires ne se fussent encore échappés; mais il déclara que ces officiers devaient de toute nécessité être soutenus par tous les moyens de prudence et de sûreté qu'exigeaient les circonstances et avoir la possibilité de s'entretenir de temps à autre avec le minisire, pour le tenir au courant des manœuvres employées. M. Duport transmit, le 10 octobre, à son collègue Duportail, la lettre de M. de Monlillet, en lui représentant que l'effectif des compagnies do gendarmerie était trop peu nombreux pour suffire aux exigences du service. (Cf. le t. VI de notre Répertoire, n° 3453.) La mission des gendarmes était d'autant plus pénible, que l'ancien corps de la Maréchaussée, d'où sortaient leurs officiers et sous-officiers, était tenu pour suspect et que l'on ne manquait pas l'occasion de les bal Ire en brèche afin d'arriver graduellement à leur substituer la garde nationale. D'après une note relative au régime des prisons, qui fut insérée dans la Chronique de Paris, le 21 décembre 1791, Manuel, procureur de la Commune, donnait à entendre que les prisons, si mal gouvernées, étaient encore plus mal gardées. On n'avait pas besoin, disait-il, de l'ange qui délivra saint Pierre pour se sauver de la Force, de la Conciergerie ou du Chàlelet. Il citait à Tappui de ses insinuations deux sentinelles, de l'ancienne robe courte, surprises auprès du Châtelet, par des patrouilles de gardes nationaux, l'une dormant dans sa guérite, l'autre titubant sur ses jambes. Ces accusations de négligence piquèrent au vif les gendarmes; l'un de leurs officiers, ancien exempt de robe courte, lieutenant d'une des deux compagnies de gendarmerie nationale servant près les tribunaux, pril leur défense et envoya, le 21 décembre, une réponse à Manuel, où il exposa la lourde tache incombant aux gendarmes, qui montaient la garde dans les douze tribunaux, aux portes des greffes, des prisons de la Conciergerie, du Châtelet. des Galériens, de la Force, et qui, pour se reposer de leurs fatigues, devaient journellement transférer les prisonniers de la Conciergerie et

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du Châtelet aux six Tribunaux provisoires, sans compter les transfère* ments à l'intérieur, qui, du 1er janvier au 30 novembre 1791, avaient atteint le chiffre de 12,208.

Afin de parer à l'insuffisance de ces deux compagnies de gendarmerie, un décret du 17 juin 1792 ordonna de les compléter avec les anciens gardes de la Ville et des Ports. Les événements du 10 août désorganisèrent ces compagnies, dont l'état-major et les officiers, devenus suspects, furent licenciés et durent être remplacés par de nouveaux officiers laissés au choix des gendarmes. Le 13 août, M. Millet, président du Tribunal du Ier arrondissement, crut devoir exposer au ministre de la justice que, par suite de l'impossibilité d'obtenir, depuis le vendredi précédent, des gendarmes nationaux pour amener au Palais des prévenus de fabrication ou d'émission de faux assignats, détenus dans diverses prisons, toute instruction avait été suspendue, et que du reste le transfèrement de ces prisonniers au Palais ne pourrait se faire sans danger tant que la tranquillité publique ne serait pas complètement rétablie. Danton s'émut de celte interruption du cours de la justice et transmit la lettre de M. Millet à son collègue Roland, le priant de prendre les mesures nécessaires pour assurer le transfèrement de ces prisonniers et éviter ainsi la suspension de la justice criminelle. Le 21 août, le ministre de l'intérieur s'adressa au maire de Paris, montrant les graves inconvénients de cette suspension, et déclara « qu'il s'en rapportait à sa sagesse ainsi qu'à sa connaissance de l'esprit de la liberté pour les moyens à employer afin de suppléer à l'appareil militaire par la force morale, celle du respect à la Loi, dont quelque signe frappant pourrait sans cesse rappeler l'observation au peuple, lors de la conduite des prisonniers». (Cf. le t. Vide notre Répertoire, nos 3494, 3495.)

Une autre raison qui contribuait à accroître les difficultés de la surveillance résultait du choix peu satisfaisant des gardiens des prisons et du peu de confiance que les concierges-greffiers pouvaient avoir dans le personnel inférieur placé sous leurs ordres. Le 12 octobre 1791, un sieur Lagoutte demandait une audience au ministre de la justice pour lui signaler de vive voix ce qu'il avait déjà exposé par écrit, touchant la conduite abominable des guichetiers du Châtelet ainsi que le régime défectueux de cette prison, et il l'informait de l'envoi d'un mémoire aux administrateurs de la Municipalité pour leur dénoncer les actes incroyables qui se commettaient tant à la Force qu'au Châtelet. (Cf. le t. VI de notre Répertoire, nr- 3395.) La situation n'était pas meilleure à la Conciergerie, dont le concierge-greffier, Adrien Hubert, déclarait, le o mars 1792, qu'il avait beaucoup de peine à maintenir les guichetiers dans le devoir, que la plupart d'entre eux étaient très souvent ivres, que, la veille notamment,

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l'un d'eux, le sieur Cocqueret se trouvait dans un état d'ivresse le rendant incapable d'aucun service. En présence de faits aussi regrettables, le greffier-concierge tenait à dégager sa responsabilité et demandait au Département de Police d'aviser aux moyens les plus prompts pour remédier aux dangers qui pourraient survenir par suite de l'inconduite ou de la négligence de ses guichetiers. (Déclaration du sieur Adrien Hubert, cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2819.) Dans cette même prison de la Conciergerie, par suite d'un étrange abus, les postes de garçons de guichet, momentanément du moins, avaient été confiés à des prisonniers, on laisse à penser quelles garanties pouvaient offrir ces détenus qu'on improvisait gardiens. Aussi avec cette complicité tacite les prisons do Paris non seulement s'étaient transformées en tabagies et en lieux de débauche, mais encore étaient devenues de véritables ateliers de faussaires, où se fabriquaient sur une vaste échelle des assignats, des billets de la Caisse patriotique et de la Maison de secours, depuis les assignats de 2,000, 1,000, 500, 300 livres jusqu'aux petits billets de 40 sols. Celle fabrication ininterrompue, qui inondait Paris de faux billets, était un sujet de vives préoccupations et explique sans les justifier toutes les mesures qu'on |crut devoir prendre pour y mettre obstacle; on ne craignit point d'accepter le concours des détenus qui proposaient, dans le but d'obtenir une décharge de leurs peines, de fournir des renseignements sur ces ateliers clandestins des prisons; ainsi, le 22 novembre 1791, le Département de Paris transmit à M. Lavoisier, l'un des commissaires de la Trésorerie nationale, l'offre du sieur Hugues Cholal, impliqué dans une fabrication de faux billets de la Caisse d'Escompte et détenu au Chàtelet, qui se flattait de découvrir à bref délai les contrefaçons d'assignats en préparation dans cette prison, estimant que les services de cet homme pourraient être très utiles et ne voyant pas d'inconvénient à lui accorder les adoucissements qu'il sollicitait ; le 26 novembre, les commissaires de la Trésorerie nationale adressèrent, à ce sujet, au ministre de la justice, une lettre très caractéristique, où l'on voit combien le mal qu'il s'agissait de combattre avait de profondes racines. Ils assistaient, disaient-ils, de toutes leurs forces M. Grouvelle, commissaire de police de la section des Gravilliers, qui s'occupait de surprendre et d'arrêter les faussaires du Châtelet, mais malheureusement, d'après des rapports qu'on ne pouvait révoquer en doute, les guichetiers des prisons s'entendaient avec les falsificateurs, leur facilitaient la vente des faux assignats, ou se prêtaient à leur émission; grâce à cette connivence, en dépit de toutes les précautions, les faussaires étaient toujours avertis par des signaux convenus, toutes les fois qu'on se présentait pour pro-

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céder à des visiles; il s'ensuivait que les perquisitions, quoique fréquemment renouvelées, restaient presque toujours infructueuses et ne servaient qu'à inspirer plus de méfiance aux falsificateurs en les engageant à se tenir davantage sur leurs gardes. En résumé, tant que la collusion criminelle, qui existait entre les faussaires détenus et les guichetiers des prisons, subsisterait, il ne fallait point s'attendre à déraciner le mal ; c'était aux administrateurs municipaux du Département de Police qu'il appartenait d'employer tous les moyens en leur pouvoir pour le détruire. (Cf. le t. VI de notre Répertoire, n" 3399, 3400.)

La question fut discutée dans un comité tenu chez le ministre de la justice, le mercredi 30 novembre, et jugée assez grave pour provoquer un malaise général, susceptible même d'amener le renversement de la Constitution. Il fut reconnu que les prisons elles-mêmes où se trouvaient détenus les fabricaleurs de faux assignats, étaient les endroits où ces faussaires exerçaient avec le plus d'activité leur dangereux talent, prenantplaisir d'initier les autres prisonniers à leur détestable industrie; les commissaires de la Trésorerie, par une lettre duo décembre, suggérèrent au ministre de la justice l'idée d'incarcérer et d'isoler tous les prévenus de cette fabrication dans une seule et même prison, celle de Saint-Eloi, rue Saint-Paul, où les faussaires pourraient être renfermés dans des chambres séparées, sous la surveillance de gardiens sûrs, sans pouvoir communiquer entre eux ni avec les personnes du dehors. M. Duport, se rangeant à l'avis des commissaires de la Trésorerie, écrivit immédiatement à M. Pétion, le priant d'engager la Municipalité à faire faire dans cette prison les réparations exigées par sa nouvelle destination. (Cf. le t. VI de notre Répertoire, nos 3401, 3402.)

Comme les perquisitions dans les prisons, grâce aux moyens d'information dont disposaient les détenus, ne donnaient la plupart du temps que des résultats très incertains, fréquemment les renseignements les plus précis étaient fournis, au moment où l'on s'y attendait le moins, par des dénonciations de prisonniers. C'est ainsi qu'au mois de décembre 1791, un prisonnier de la Conciergerie révéla, en présence de M. Boulanger, juge du oe Tribunal criminel, une particularité importante, c'est que les faussaires tiraient le papier propre à la fabrication des faux assignats de deux manufactures, celles de L'Escallier, près d'Angoulème, et de Jouy-en- Lorraine. (Cf. le t. VI de notre Répertoire, n° 3404.) Le même magistrat adressa, le 8 mars 1792, au ministre de la justice deux déclarations relatives aux contrefaçons de plus en plus fréquentes dans les prisons, déclarations qui mettaient au courant de faits vraiment effrayants pour la confiance et la sûreté publique. M. Duport invita immédiatement le Dépar-

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tement de Police à prendre les mesures les plus promptes et les plus efficaces pour remédier à une situation aussi critique. Les administrateurs municipaux répondirent, le 23 mars, en protestant de leur zèle et de leur vigilance. « Nous n'avons cessé, disaient-ils, et nous ne cesserons de nous occuper des recherches qu'exige ce genre de délit, en effet bien commun dans les prisons. Les visites que nous y faisons sont très fréquentes, les découvertes qui en résultent sont consignées dans les procès-verbaux des commissaires de police dont nous requérons l'assistance, et nous les renvoyons aussitôt aux accusateurs publics des tribunaux qui en doivent connaître. M. Vigner, l'un de nos collègues, qui s'est particulièrement chargé de ces détails, est continuellement dans les prisons; il a fait, la nuit du 17 au 18 de ce mois, dans celle de l'hôtel de la Force, une perquisition, par l'événement de laquelle on a découvert plusieurs assignats et l'on s'est procuré de fortes présomptions contre deux prisonniers, que l'on a presque pris sur le fait de la fabrication. » (Cf. le t. VI de notre Répertoire, n° 3417.)

Les commissaires de la Trésorerie, envisageant la situation à un autre point de vue et soucieux des atteintes portées au crédit public par cette masse d'assignats et de faux billets de toute nature jetés dans la circulation, ne perdaient pas de vue les principaux réceptacles de ces sortes de fabrications; aussi, lorsqu'ils furent informés par le Département de Police des découverte et saisie faites, le 9 février, dans la prison du Châtelet, de planches en bois gravées, de faux assignats, de papiers et de beaucoup d'autres objets employés parles auteurs des contrefaçons, ils applaudirent à un résultat en quelque sorte inespéré, l'adresse des faussaires ayant constamment déjoué les mesures prises contre eux, et, le 25 février, ils s'empressèrent d'écrire au ministre de la justice, pour qu'il recommandât tout spécialement à M. Polverel, accusateur public du Tribunal du 1" arrondissement, de déployer dans son instruction toute la célérité possihle, attendu que les administrateurs du Département de Police, chargés par les commissaires de la Trésorerie de remettre une gratification au dénonciateur anonyme, regardaient la promptitude dans l'instruction et le jugement comme le seul moyen d'effrayer les prisonniers qui se mêlaient de ce genre de fabrication. Ce ne fut que le 20 mars que M. Duport, probablement absorbé par d'autres préoccupations, invita M. Polverel à poursuivre activement cette affaire, et pourtant il reconnaissait dans sa lettre que la fabrication des faux assignats s'étendait d'une manière alarmante et que les prisons devenaient de vastes ateliers de faussaires. (Cf. le t. VI de notre Répertoire, n° 3478.)

En somme la situation empirait de jour en jour, par suite surtout de

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l'indifférence et de l'inertie de la Municipalité, au moins c'est ce qui semble ressortir d'une lettre des plus judicieuses adressée, le 27 mars, à M. Duport, à la veille de sa retraite, par M. Moreau, accusateur public du 5e Tribunal criminel, qui retrace dans un tableau fort intéressant ce qui se passait alors dans les prisons et indique les moyens de porter remède au mal. (Cf. le t. VI de notre Répertoire, n° 3418.) Voici en quels termes s'exprimait M. Moreau :

« Tmis les jours, je reçois « l * ^ nouvelles déclarations relatives à la fabrication des assignats : les fabricateurs se multiplient, je vous prie de prendre un parti vigoureux sur la police 'les prisons. I.a patrie es! menacée de toutes parts, l'émission des faux assignats est un fléau'; tous les jours, des marchands d'argent se présentent à la prison, emportent les faux assignats et les billets patriotiques, ils les distribuent.

« Empêcher que des étrangers s' introduise ni dans les prisons, réunir dans une seule prison les fabricateurs qui sont tous connus et désignés, les artistes, en confier la garde non à des prisonniers, mais A des personnes sûres, faire tous les jours deux perquisitions, écarter tous marchands de vin, simplifier la forme des procédures, juger avec célérité : seraient des moyens propres à arrêter la fabrication. Beaucoup de prisonniers sont incapables de travailler à la fabrication, mais ils font sentinelle pendant le travail, favorisent l'émission. Les fabricateurs communiquent leurs travaux, les prisonniers qui ont du talent profitent de leurs idées, le mal se propage.

« L'intérêt réunit tous les prisonniers, il est difficile de les prendre sur le fait et de s'emparer de leur planche. La multiplicité des prisonniers ne permet pas qu'on se livre journellement à des perquisitions exactes, elles sont le plus souvent infructueuses.

« Si les fabricateurs et les artistes étaient réunis dans une seule prison, il serait plus facile de les surveiller, d'empêcher leur correspondance avec les étrangers. S'ils étaient jugés en peu de temps, leur exemple intimiderait les hommes avides qui se livrent à la fabrication dans l'espoir de s'enrichir.

'< En confiant la garde des prisonniers à d'autres prisonniers, c'est obliger ces derniers à favoriser la fabrication, à tromper l'Administration; ils craignent d'être assassinés, s'ils sont dénonc-ateurs, et, s'ils trompent l'Administration, ils sont bien récompensés, ils partagent; plus il se fabrique de billets, plus les prisonniers sont riches, plus les marchands de vin fournissent de vin; aussi les prisonniers sont-ils le plus souvent ivres, lorsqu'ils paraissent au Tribunal. Les prisons sont des tabagies, des lieux de débauche.

« Je vous soumets ces réflexions, vous suppliant de prendre un parti. Je conviens qu'il serait cruel d'empêcher un père de voir son fils. L'intérêt majeur de la société l'emporte sur toutes les considérations. Que le prisonnier ail une bonne nourriture et qu'il respire un air pur, voilà ce qu'il peut exiger; mais, sous prétexte de païens, tous les étrangers mauvais sujets abondent, fournissent du pain et des matériaux aux ouvriers; jusques dans une pelotte de fil, dans les pieds de chaise on fait passer des assignats. L'avidité est telle que des citoyens qu'on aurait cru honnêtes, se livrent à la fabrication.

'< Je ne puis vous en dire davantage, l'inaction de la Municipalité m'irrite, c'est à vous qu'il appartient de donner des ordres précis et les faire exécuter. »

M. Roland, ebargé par intérim, après le départ de M. Duport, du Ministère de la Justice, transmit, le 10 avril, ces observations non au

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département de la Police municipale, mais au Directoire du Département de Paris, qui répondit immédiatement (le 12 avril). Tout d'abord, le Directoire exprima le regret que l'état des prisons de la capitale ne permit pas d'en affecter une spécialement aux fabricateurs de faux assignats, qu'on placerait en tout cas sans tarder dans un quartier particulier. Il déclara, on outre, que c'était par l'effet d'une tolérance abusive qu'à la Conciergerie, le service des garçons de guichets avait été confié à des prisonniers, et que, pour couper court à cet abus, le nombre des guichetiers venait d'y être augmenté. En troisième lieu, la gendarmerie faisait très souvent des perquisitions dans les prisons, comme en 'émoignaient de nombreux procès-varbaux et rapports, mais il était très difficile, pour ne pas dire impossible, dans la législation actuelle, d'interdire l'accès des prisons aux personnes qui désiraient voir les prisonniers ; le Directoire ayant du reste maintes fois recommandé aux administrateurs du Déparlement de Police de se montrer très sévères pour la délivrance des permissions. En ce qui concernait les marchands de vins, il n'en existait point à l'intérieur des prisons, mais on ne pouvait leur interdire d'apporter du vin aux guichets, c'était d'ailleurs aux officiers municipaux qu'il appartenait de surveiller et réglementer le commerce des marchands de vins. Le Directoire terminait sa lettre en observant que la simplification des procédures et la célérité des jugements, que M. Moreau indiquait comme moyens de répression eflicaces, ne le regardaient point, et que, si les procès s'instruisaient et se jugeaient avec trop de lenteur, le ministre de la justice seul pouvait stimuler le zèle des juges des tribunaux. (Arch. nat., BB1 198.)

Vers la même époque, un autre accusateur public auprès du 4e Tribunal criminel, M. Salivet signalait à l'attention du ministre de la justice plusieurs prisonniers qui, paraît-il, se trouvaient à même de fournir quelques renseignements sur des contrefaçons d'assignats, notamment un certain Léonard, détenu de la Force, qui lui avait indiqué les moyens d'arrêter un individu, « jouissant par état de la confiance des tribunaux » et favorisant l'émission des faux assignats, puis un nommé Lallemand-Lheury, condamné par son tribunal à hait ans de fers, qui avait promis de procurer l'arrestation de fabricateurs d'assignats, entre autres d'un graveur et possesseur de timbre sec. Le ministre répondit à M. Salivet, en l'invitant à se concerter de suite avec le directeur du jury du Tribunal du 1er arrondissement, chargé de connaître des procès pour crimes de faux assignats, afin de recevoir les déclarations qui pourraient être faites par les prisonniers en question. M. Salivet revint à la charge et représenta, le 8 mars, au ministre, combien il importait d'engager, par des récompenses ou des faveurs, les prisonniers, seuls témoins des fabrications de faux assignats, à se rendre

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dénonciateurs, citant comme exemple, un certain Boivin, dont le procès s'instruisait à son tribunal, et qui offrait, à condition d'obtenir sa grâce, de faciliter les captures les plus importantes, déclarant en outre que la voie du jury, indiquée par le ministre, ne convenait nullement en pareille circonstance et que l'intérêt public exigeait souvent qu'on s'écarlât des formes légales. M. Duranthon saisit le président de l'Assemblée nationale de la question, demandant s'il pouvait gracier les dénonciateurs des contrefaçons d'assignats, ou tout au moins leur promettre leur grâce, et laisser aux juges la faculté d'employer tous les moyens que leur dicterait leur sagesse pour arriver à la découverte des instruments de ces crimes. M. Lacuée, président de l'Assemblée, dans sa réponse, exprima le regret de ne pouvoirlégalement accorder une autorisation de celle nature, et conseilla au ministre de s'adresser au Comité de législation, qui sans aucun doute s'empresserait de seconder ses vues. (Cf. le t. VI de notre Répertoire, nos 3482, 3483.) M. Blésimare, accusateur public près le tribunal du district de Saint-Germain-en-Laye, qui avait combiné ses efforts avec ceux de M. Salivet pour surprendre la fabrication de faux assignats qui se faisait au Châtelet, prenait la liberté, dans une lettre adressée, le 24 mai, au ministre Duranthon, de lui « recommander les personnes qui leur avaient servi et leur serviraient dans ces découvertes, et qui avaient été les ressorts actifs dont ils ne pouvaient se passer », entre autres un prisonnier du 4e Tribunal qui avait prêté un précieux concours. Il ajoutait que si cinq ou six planches avaient été confisquées au Châtelet, cet heureux résultat n'était pas le seul à obtenir, il restait encore à se saisir de celles qui s'employaient dans l'intérieur de Paris, d'où il sortait tous les jours pour 30,000 livres d'assignats faux (Cf. le t. VI de notre Répertoire, n° 3485.)

La rigueur du châtiment infligé aux faussaires n'effrayait et n'arrêtait pas plus les fabricateurs que les distributeurs des faux assignats ; il ne s'écoulait pas de semaine sans que le Tribunal criminel du Département de Paris ne prononçât plusieurs condamnations capitales contre des individus prévenus de fabrication ou de distribution de faux assignats et de faux billets de la Caisse patriotique, même dans les périodes les plus critiques de la Révolution. Nous citerons, parmi ces nombreuses condamnations, celle qui frappa les nommés Charles-François Lamy-Evelte, Antoine Dunand et Joseph-François Vidaud, convaincus d'avoir fabriqué trois faux assignats de 2,000 livres. Ces faussaires furent condamnés par jugement du Tribunal du 1er arrondissement, rendu le 19 décembre 1791, à être pendus et étranglés à une potence qui serait plantée sur la place du Palais-Royal. (Cf. le t. VI de notre Répertoire, n° 3502.) Cette condamnation, qui devait être entourée d'un appareil inusité, ne fut jamais exécutée ; en effet, l'un des condamnés,

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le sieur Dunand se trouvait à la tin de juin à l'inlirmerie de la Conciergerie et fut mis en liberté par le peuple, le 2 septembre, ainsi que Lamy- Evetle, qui joua un certain rôle dans le vol du Garde-Meuble et contribua à la découverte des pierres précieuses provenant du vol ainsi qu'à l'arrestation de complices subalternes.

L'Abbaye.

L'Abbaye formait une sorte de quadrilatère irrégulier, reconnaissable aux deux petites tourelles qui flanquaient les angles d'une des façades, et se composait de trois corps de logis très élevés, au milieu desquels se trouvait une petite cour. D'après le rapport lu, le 30 août 4791, en séance publique de la Société royale de médecine, cet édifice comprenait un grand nombre de logements et de chambres de dimensions inégales et dont la salubrité laissait plus ou moins à désirer. Tandis que les pensionnaires de première classe occupaient des appartements sains et commodes, les malheureux dénués de ressources étaient entassés dans des chambres de paille, quatre pièces de dimensions très restreintes, et qui, outre l'air corrompu de la cour, recevaient les exhalaisons d'une espèce de cloaque leur servant de vestibule, le docteur Doublet, auteur du mémoire présenté à la Société royale de médecine demandait la suppression de ces chambres de paille, d'autant plus dangereuses que l'air humide et stagnant de la cour, habitée durant le jour par les prisonniers, était incapable d'en corriger les mauvais effets.

Il est juste de reconnaître qu'au début même de la Révolution les pouvoirs publics songèrent à rendre plus salubre la prison de l'Abbaye, en l'agrandissant au moyen de l'acquisition de maisons voisines. Un décret, du 30 juin 1791, ordonna l'expropriation et la démolition d'une maison de la rue Sainte-Marguerite, attenante aux bâtiments de l'Abbaye, maison appartenant à un ancien officier de marine, Robert-Denis Millard, et qui fut acquise par la Municipalité pour le prix de 34,81 1 livres. (Cf. le t. VI de notre Répertoire, n0i 309, 311, 313, 316, 328, 330, 332, 334.)

L'Abbaye, où l'on envoyait sous l'ancien régime les gardes françaises, frappés de peines disciplinaires, et les débiteurs de marque, resta, sous la Révolution, prison militaire, et reçut aussi les criminels de lèse nation, et en général tous personnages dont l'arrestation avait une cause politique. Elle servit également de maison d'arrêt pour les membres de l'Assemblée nationale, coupables d'infractions graves au règlement, notamment Jouneau, qui faillit être l'une des victimes des journées de Septembre. Le récit des tragiques événements qui se passèrent à l'Abbaye est trop

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connu pour qu'on puisse y ajouter quelque détail nouveau; nous signalerons pourtant un document important qui semblerait avoir échappé aux principaux historiens de ces journées, en particulier à Mortimer- Ternaux et à Granier de Cassagnac, il s'agit d'une lettre adressée à Pétion par Roland, le 4 septembre, alors que les massacres des prisons continuaient encore, on nous saura gré d'en donner le texte :

Paris, le 4 septembre 1792, l'an IV de la Liberté.

Monsieur Pétion, maire de Paris, par le ministre,

Il y a dans ce moment, Monsieur, dans une église et un réfectoire des ci-devant moines de l'Abbaye plus de deux cents Suisses transférés du Palais Bourbon, en faveur de qui le peuple a témoigné hier les sentiments les plus généreux. Ces Suisses doivent s'enrôler dans chaque section et prendre les armes pour la cause de la Liberté et de l'Egalité. Je crois dangereux, Monsieur, de les laisser trop longtemps dans cet asile. La fermentation dure encore, le sang coule encore à grands flots : une tête échauffée, une mauvaise nouvelle, vraie ou fausse, enfin la cause la plus imprévue peut rendre inutile le pardon accordé par le peuple, et les Suisses épargnés par sa colère peuvent d'un moment à l'autre devenir victimes d'une nouvelle scène d'horreur. Je vous engage, Monsieur, à prendre les mesures les plus promptes pour mettre ces malheureux à couvert de toute insulte et pour les diviser dans chaque section, de manière qu'ils puissent tenir le serment qu'ils ont fait de mourir pour le maintien de la Liberté et de l'Égalité. (Minute, Arch. nat., F7 329914.)

Le régime intérieur de la prison de l'Abbaye contrastait singulièrement avec celui des autres prisons, il était sensiblement meilleur; nous en possédons un aperçu très exact, qui fut consigné par écrit, le 15 novembre 1792, par le concierge-greffier Delavaquerie et envoyé au ministre de L'intérieur pour répondre aux vues économiques du Comité des finances, qui voulait réduire la dépense quotidienne de chaque détenu. Quoique ce tableau soit du mois de novembre 1792, il y a tout lieu de supposer que le régime des prisonniers à cette date était à peu de chose près le même qu'antérieurement, en tout cas il constitue un précieux document que nous croyons utile de reproduire in extenso :

Détail de l'intérieur de la prison de l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prés

Présenté le 1 5 novembre 1792.

Cette maison, connue sous la dénomination de prison d'arrêt, n'est point construite comme les autres, et son régime a toujours été différent.

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Les prisonniers y sont fermés sous clefs et n'ont point de préau.

Une partie des chambres contient 4 et 6 personnes, et plusieurs autres 2 et 3. Il n'y en a que deux qui ne peuvent contenir qu'une personne.

Tous les effets meublants et linges appartiennent au concierge et sont à sa charge.

Tous les prisonniers ont pour lit deux matelas, une couverture et une paire de draps. Il leur est fourni de plus 2 serviettes, feu et lumière.

Il a été accordé jusqu'à présent à chaque prisonnier, comme dans une prison d'Etat, 5 livres 10 sols par jour, tant pour leur nourriture que frais de chambre et de geôle.

Ils ont par jour, et chacun, une bouteille de bon vin, soupe, bouilli et entrée.

Quand ils sont plusieurs dans la même chambre, ils ont des plats de plus, et pour souper ce qu'ils veulent.

Il y a eu des prisonniers qui ont été transférés des autres prisons comme ayant fait découvrir des fabrications d'assignats, et rendus d'autres services, l'Administration de Police leur a accordé un traitement particulier de 30 sols par jour et même 3 livres, suivant l'importance de la chose.

Pour mettre leurs vies en sûreté, il y a dans ladite prison un corps de logis séparé, lequel a toujours servi de prison militaire, et un autre pour les prisonniers particuliers.

Signé : Delavaquerie, greffier-concierge.

(Original, Arch. nat, F7 3299u.)

Le Châtelet.

La prison du Châtelet, dont les bàliments occupaient l'espace compris entre la rue Trop-va-qui-Dure, du côté du quai, de la Joaillerie au sud-est, de la Triperie à l'est et de la Pierre-à-Poisson au nord, formait une construction massive, à peu près dépourvue d'ouvertures extérieures, son entrée se trouvait sous la voûte et rue Saint-Leufroy. D'après le mémoire adressé en 1776 par un magistrat au Roi et à la Reine, celte prison ne pouvait s'aérer que par le haut, ce qui fournissait une colonne d'air à peine suffisante pour ne pas étouffer, l'enceinte en était trop petite, ainsi que le préau, les murs trop élevés et les cachots abominables. La déclaration du 30 août 1780 devait apporter de véritables améliorations à l'état de cette prison. « Nous comptons pouvoir, y était-il dit, avec quelques réparations et de nouvelles distributions, faire arranger l'intérieur de cette prison d'une manière convenable, et surtout détruire alors tous les cachots pratiqués sous terre, ne voulant plus risquer que des hommes, accusés ou soupçonnés injustement et reconnus ensuite innocents par les tribunaux, aient essuyé d'avance une punition rigoureuse parleur seule détention dans des lieux ténébreux et malsains, avec la pensée d'adoucir même pour les criminels ces souffrances inconnues et ces peines obscures qui, du moment qu'elles ne contribuent pas au maintien de l'ordre, deviennent inutiles. » A partir de cette époque, le Grand-Châtelet fut affecté spécia-

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lement, ainsi que la Conciergerie, aux prisonniers poursuivis en matière criminelle, et on ne devait y recevoir que les seuls individus, « détenus pour ester à droit en personne à l'effet de l'instruction et du jugement de leur procès ». Sous la Révolution, la destination du Châtelet fut maintenue, comme le prouve une lettre de M. Desmousseaux, substitut du procureur de la Commune, adressée le 5 décembre 1791 au commissaire de police de la section du Palais-Royal. Le ministre de la justice se plaignait de ce que des particuliers arrêtés pour simples délits de police eussent été incarcérés à la Conciergerie; en conséquence, M. Desmousseaux rappelait au commissaire qu'il n'y avait que deux prisons où il pouvait envoyer des prisonniers, celle du Châtelet, lorsqu'il s'agissait de crimes ou de délits assez graves pour mériter une instruction criminelle, et celle de la Force pour les délits de police. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 3398.)

Les réparations et les aménagements nouveaux, annoncés dans l'ordonnance de 1780, restèrent vraisemblablement à l'état de projet, ou tout au moins ne semblent pas avoir amélioré sensiblement la condition des prisonniers du Châtelet. Si l'on s'en rapporte au témoignage de Pierre-Mathieu Parein, homme de loi, l'un des vainqueurs de la Bastille, qui avait pu, par expérience personnelle, apprécier les douceurs du régime de la Conciergerie et du Châtelet, où il avait enduré deux années d'une captivité aussi cruelle qu'inconcevable, le Grand-Châtelet était une prison horrible (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 3377); aussi lorsque Parein fut échappé « du gouffre pestilentiel des cachots, comme Daniel de la fosse aux lions », il crut devoir signaler à M. Maugis, commissaire des prisons, les procédés révoltants dont il avait été le spectateur et peut-être même la victime, et, en ce qui concerne spécialement le Châtelet, tout en passant sous silence les abus sans nombre qui s'y commettaient, peut-être moins criants qu'à la Conciergerie, grâce au caractère doux et conciliant du concierge Watrin, néanmoins, il ne craint pas de déclarer qu'il se gardera bien de s'appesantir sur la nécessité urgente de détruire cette caverne hideuse et pestiférée du Grand-Châtelet qui défigure la capitale (1).

Comme c'était au Châtelet que la plupart des individus arrêtés sur la voie publique pour un délit quelconque étaient incarcérés, en attendant leur interrogatoire et leur jugement, ii est fort difficile de se rendre un compte exact du nombre des prisonniers qui pouvaient s'y trouver, ce

(1) P. Mathieu Parein, Les crimes des Parlements ou les horreurs des prisons judiciaires dévoilées. Paris, 1791, p. 46.

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nombre variant sans cesse en raison des transfèrements fréquents dans d'autres prisons; cependant le chiffre de 800 prisonniers en 1790, que donne M. Ad. Guillot, dans son volume sur les Prisons de Paris, nous semble un peu exagéré, on voit bien, au moment de la présentation d'une adresse, le 17 juillet 1791, à l'Assemblée nationale par les prisonniers du Grand-Châtelet, pour se plaindre de leur état misérable, qu'ils étaient alors plus de 500, mais leur nombre tendit plutôt à diminuer; à l'époque des massacres de Septembre le chiffre des détenus ne dépassait pas 300, et c'était à peu près le chiffre normal.

La situation des prisonniers du Chatelet était à peu de chose près la même que celle des prisonniers de la Conciergerie, ils étaient répartis en certaines catégories désignées dans l'arrêt de règlement du 17 septembre 1777, proportionnellement à leurs facultés (1). Au bas de l'échelle sociale se trouvaient les malheureux dénués de toutes ressources et obligés de se contenter de la paille, que dans le langage des prisons on appelait souvent des pailleux. Ces misérables recevaient un gite dans les chambres dites de la paille. S'il faut ajouter foi au témoignage de l'architecte Giraud, chargé de visiter les prisons du Chàielet et qui présida plus tard à leur démolition, 120 individus, paraît-il, étaient entassés sur un seul grabat de 7 mètres 18 centimètres de largeur, avec un vide au milieu d'un mètre 33 centimètres et autour un passage de 33 centimètres. Quoiqu'il soit bien difficile de contrôler de telles assertions, eu égard au peu de renseignements précis que l'on rencontre dans les procès-verbaux dressés par les commissaires de police des sections lors de leurs visites au Chatelet, il est cependant loisible de constater que l'installation des chambres de paille n'était pas aussi défectueuse. Les prisonniers ne semblent pas y avoir été entassés sur un grabat unique formé de bottes de paille à demipourrie, remplies de vermine.

La seule chambre de paille du Chàtelet, pouvant contenir un nombre aussi considérable de prisonniers, est celle connue sous le nom de Beaurais, vaste salle voûtée au rez-de-chaussée du grand pavillon carré, qui existait depuis un temps immémorial. « Chacune personne emprisonnée es prisons de Beauvez, est-il dit dans les anciens statuts de la geôle du

(l) L'article 12 de ce règlement autorisait les geôliers à exiger de ceux qui voulaient coucher seuls dans un lit 5 sols par jour, 3 sols de ceux qui coucheraient à deux, 3 livres 15 sols s'ils voulaient être à la pension du geôlier et occuper une chambre particulière, même 4 livres, si la chambre était pourvue de cheminée. En vertu de l'article 28, le défaut de pavement des frais de gite et de nourriture donnait le droit au geôlier de faire passer à la pai!/e les prisonniers de la pension et des chambres.

INTRODUCTION xxii.j

Chàtelel, cités par Desmaze, doivent 2 deniers par chacune nuit, et leur doit le geôlier querre couche de paille ou de feurre, par paiant 4 deniers la nuit. »

Un procès-verbal de visite du commissaire de police de la section de Henri IV, en date du 8 juin 1792, nous fournit par un heureux hasard de curieux renseignements sur cette chambre de paille dite Beauvais. Le sieur Etienne Lambert s'y transporte à onze heures du soir et fait lever tous les prisonniers, au nombre do plus de cent, qui, après avoir été fouillés, sont transférés dans une petite cour à l'entrée de ladite chambre, ensuite, ainsi que s'exprime le commissaire, « il a été fait une perquisition et recherche, telle qu'on pouvait la faire dans une chambre qui contient des lits les uns au-dessus des autres et des hamacs attachés au pourtour des murs. » Néanmoins, celle perquisition, quelque malaisée qu'elle fût, ne resta pas infructueuse, elle amena la découverte, derrière un lit au fond de la chambre, de 64 carrés de papier découpés et disposés pour fabriquer des billets de la Maison de secours; sur une planche au-dessus du premier lit à gauche fut trouvé dans un sac de toile un petit sac de peau contenant 27 gros sols en étain, avec un moule en plâtre; près de l'escalier et derrière un lit des morceaux de buis servant à la fabrication de faux billets de laCaisse patriotique. (Cf. le t. V de notre Répertoire , n° 2852 . )

Il ressort clairement de ce procès-verbal que la chambre en question était garnie de quantité de couchettes, peut-être très rapprochées, mais à peu près en rapport avec le nombre des prisonniers.

Une autre chambre de paille, dile la Royale, également au rez-dechaussée, donnait sur la cour ; on peut se rendre compte de sa situation exacte par ce détail, à savoir que, les 18 et 23 janvier 1792, les prisonniers qui l'occupaient tentèrent à deux reprises de s'évader et pratiquèrent dans le mur de leur chambre un trou carré, à 2 pieds de terre, qui se trouva aboutir dans un corps-de-garde de la rue de la Joaillerie.

Fréquemment les procès-verbaux mentionnent une troisième chambre de paille, celle dite du Chêne, dont l'entrée donnait sur la cour de la paille des femmes ; selon toute apparence cette chambre était la même que celle dénommée les Chesnes dans l'instruction de la geôle du Châtelet de 1373. Enfin, on comptait encore deux autres chambres de paille, connues sous les noms de Saint-Nicolas et du Triolet ou Kiolet, celle-ci au troisième étage, à proximité de l'infirmerie, toutes deux paraissant réservées aux femmes.

Si, comme il y a lieu de le supposer, la même gradation existait au Châtelet qu'à la Conciergerie, après les prisonniers de la paille, venaient ceux de la pistole. Les détenus de cette catégorie occupaient deux chambres situées au premier étage : la chambre Sainte-Elisabeth, sur la

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cour, éclairée par plusieurs fenêtres et assez spacieuse, puisque, suivant un procès-verbal du 13 mai 1792, elle renfermait 17 prisonniers; à la suite, la chambre Sainte-Anne, contenant 4 lits et 5 prisonniers. A l'étage supérieur, la chambre dite de la Dauphine, garnie de 15 lits et habitée par 15 prisonniers ; en regard de celle-ci, la chambre Saint-Laurent, ayant vue sur la cour, avec 27 lits et un nombre à peu près équivalent de prisonniers.

Les prisonniers privilégiés habitaient la pension, qui formait un bâtiment à part, desservi par un escalier distinct, et séparé de la terrasse par un grand couloir. Les chambres dites de la pension ne pouvaient recevoir qu'un nombre assez restreint de prisonniers. La chambre Saint-Simon, composée de 2 pièces, n'était occupée, au mois d'avril 1792, que par 2 prisonniers, le sieur Cochery, joaillier-bijoutier, et Pierre Graindesel, marin. Au deuxième étage, se trouvaient la chambre Neuve et à côté celle dite du Palais-Royal, où résidaient habituellement i à 5 prisonniers, ayant comme annexe une petite chambre dite la Tour. Le troisième étage, indépendamment de l'infirmerie des hommes et de celle 'des femmes, comprenait la chambre Saint-Martin, où l'on accédait par un escalier à gauche du premier guichet ; à cette chambre attenaient la chambre Saint-Jacques, comptant 5 lits et 5 prisonniers, et la chambre dite le Forl-Bardy, avec 3 lits et 4 prisonniers. Très vraisemblablement, la chambre du Paradis était pareillement située à cet étage. Il serait difficile d'indiquer l'emplacement des chambres Saint-Julien, Saint -Etienne, Saint-Mathurin et Sainte-Marie, qui, selon toute probabilité, renfermaient des prisonniers à la pension.

On serait tenté de croire qu'à la suite de l'ordonnance de 1780, les cachots avaient été supprimés ; peut-être quelques-uns de ces épouvantables réduits d'autrefois, véritables lieux de torture, furent-ils abandonnés, mais un certain nombre d'entre eux furent maintenus et réservés aux malfaiteurs dangereux, condamnés à mort ou à des peines infamantes. Le 23 janvier 1792, le guichetier Deschamps, chargé du service des cachots, en faisant sa ronde, trouva dans l'un d'eux, un nommé Castri, condamné aux galères à perpétuité, pendu à une petite corde qu'il s'empressa de couper, transporta ce malheureux dans le guichet, où un chirurgien pratiqua une saignée, puis le lit monter à l'infirmerie des hommes au troisième étage. Le commissaire de police de la section du Louvre, mandé en toute hâte, s'approcha de son lit, et procéda, séance tenante, à un interrogatoire sommaire. Le prisonnier, revenu à la vie, déclara se nommer Charles Gazan et non Castri, et reconnut que, s'il , avait cherché à se détruire au moyen d'une corde tissée avec des morceaux de vieux linge,

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c'était en raison de la longueur extrême de sa détention et qu'il demandait à être jugé. (Cf. le t. V 'de notre Répertoire, n° 3028.) Si les cachots du Chàlelet inspiraient une véritable horreur aux malheureux qui préféraient la mort à ce lugubre séjour, à plus forte raison n'osait-on point y renfermer des femmes. Voici un fait qui le démontre avec la dernière évidence : le commissaire de police de la section de l'Oratoire ayant ordonné, le S février 1792, la mise au secret d'une marchande de fruits et de légumes, incarcérée au Chàtelet pour émission de faux billets patriotiques, le concierge Watrin lit observer qu'il n'avait d'autre secret que le cachot, sur ce, on en référa au Département de Police, qui décida que l'inculpée serait immédiatement transférée sous bonne et sûre garde à la Force pour y être détenue au secret. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 3235.)

Le régime des prisonniers était tout autre à cette époque qu'aujourd'hui, on se tromperait singulièrement si l'on se figurait que les détenus restaient cloîtrés dans leurs chambres respectives sous la surveillance étroite des guichetiers, sans avoir aucune communication entre eux. Il est vrai que, pour la nuit, on les mettait rigoureusement sous clef, mais, dans la journée, ils jouissaient de la plus grande liberté et pouvaient circuler sans contrainte d'une pièce à une autre, même d'un étage à un autre. Ainsi, lors d'une visite faite au Châtelet, le 12 avril 1792, le commissaire de police de la section de Henri IV constata la présence dans la chambre du Palais-Royal, indépendamment des 4 prisonniers qui y résidaient habituellement, de 5 autres prisonniers de différentes chambres, l'un venant de celle de la 'pension, n" 2, un autre habitant la chambre de paille de Beauvais, un troisième celle de paille de la Royale, et les deux autres occupant l'une des chambres de la pension dite Saint-Laurent, lesquels déclarèrent tous être entrés dans la chambre du Palais-Royal, pour voir leurs camarades. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2827.)

Un procès-verbal, dressé par le commissaire de la section de Mauconseil, qui fit le même jour une descente de police dans la chambre Saint-Martin, nous révèle une liberté d'allures étrange et une familiarité extraordinaire. Le premier soin du commissaire en entrant dans cette pièce fut d'interdire la sortie des individus des deux sexes, qu'il y rencontra et de les faire fouiller avec soin ; il s'occupa ensuite d'établir leur étatcivil et de leur demander à quel titre ils se trouvaient dans la chambre Saint-Martin, Quinze personnes furent successivement passées en revue : le n° 1, un marchand forain, détenu dans la chambre Saint-Jacques, déclara qu'en allant aux latrines, il était entré dans la chambre Saint-Martin, sur l'invitation qui lui avait été adressée de boire un verre de vin ; le

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n° 2, une culottière, âgée de trente et un ans, venait voir le nommé Daltamps, avec une permission périmée du Département de Police; le n° 3, une fleuriste, rendait visite à un détenu de la chambre du Paradis, au moyen d'une permission qui lui avait été prêtée par la femme du prévôt (1) de la chambre Saint-Martin ; le n° i, une couturière en robes, élait détenue depuis sept mois à la chambre de paille du Triolet ; le n° S, une certaine Françoise Nattet, se donnant pour femme du sieur François Bussy, l'un des prisonniers de la chambre Saint-Martin, avait obtenu, le 19 octobre, du Déparlement de Police la permission de voir son pseudo mari trois fois par semaine. L'examen d'un portefeuille saisi sur cette particulière fit découvrir une lettre à l'adresse de Mlle Nattet, chez sa mère, rue du Vertbois, d'où il était permis de conclure, observa le commissaire, qu'elle n'était point, ainsi qu'elle l'avait déclaré, l'épouse du sieur Bussy, et, circonstance aggravante, au moment où l'on pénétra dans la chambre, la demoiselle en question se trouvait couchée sur un lit au fond de la pièce Le n° 6, Louise Brossard, femme d'un mercier, détenue depuis deux ans dans une chambre près de celle Royale, était venue dans la chambre Saint- Martin, demander à une autre femme quatre couverts d'étain qu'elle lui avait prêtés; le n° 7, une femme de laboureur, prisonnière de la chambre du Triolet et s'occupant depuis sa détention de blanchir le linge des prisonniers, était entrée dans la chambre Saint-Martifi, afin de réclamer ce qui lui élait dû pour son blanchissage ; les n°* 8 et 9, un certain Julien Ligot, marchand forain, détenu depuis neuf mois dans ladite chambre, et sa femme, prisonnière elle-même depuis huit mois à la paille, dans la chambre Saint-Nicolas ; les n"" 10 à 15, un compagnon ébéniste, un peintre en bâtiment, un commis chez le fleuriste de la Reine, un menuisier en bâtiment, un épicier, un feudisle de M. de Penthièvre pour le terrier de Rambouillet, étaient tous les hôtes habituels de la chambre Saint-Martin (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 3189).

Comme les procès-verbaux des commissaires permettent de le constater, non seulement les détenus et détenues circulaient librement d'une chambre à une autre, mais encore ils pouvaient recevoir des visites du dehors, grâce aux permissions plus ou moins régulières qu'accordait avec assez de facilité le Département de Police. Quoique l'article 7 du règlement de 1717 eût interdit formellement aux geôliers et guichetiers, sous peine de destitution, de laisser entrer dans les prisons aucunes femmes ou filles, autres

(1) Le prévôt était un prisonnier investi de la confiance de l'Administration et responsable de ce qui se passait dans chaque chambrée.

INTRODUCTION xxvi.j

que les mères, femmes, filles ou sœurs des prisonniers, lesquelles ne pouvaient leur parler dans leurs chambres, même celles de la pension, mais seulement dans le préau ou la cour, en présence d'un guichetier, jamais on ne tint la main à l'observation de ce règlement, et journellement les prisonniers recevaient dans leurs chambres les femmes qui se présentaient pour leur rendre visite, sans même que l'on s'informât du degré de parenté qui pouvait les lier aux détenus, ou qu'on leur demandât si elles leur étaient aucunement parentes; la plupart du temps, c'étaient des amies qui venaient adoucir les rigueurs de la captivité de leurs amis.

Les relations de voisinage entre prisonniers n'étaient pas toujours cordiales et amicales, tant s'en faut; le conflit des intérêts en jeu, des passions déchaînées, amenait parfois des scènes qui menaçaient de tourner au tragique. Ainsi, lors d'une visite de police faite, le 12 avril 1792, en présence de M. Vigner, dans la chambre Neuve, pour surprendre une fabrication de faux assignats et de papiers-monnaie, on apprit par la déclaration d'un prisonnier que, la veille, une violente dispute avait éclaté entre détenus de la chambre du Palais-Royal, à l'occasion d'une planche de cuivre pour faux billets ]de 20 livres de la Caisse patriotique, que prétendait garder l'un d'eux, dispute qui dégénéra en voies de fait au point que ce malheureux faillit être pendu par ses camarades exaspérés ; quelques-uns de ses compagnons eurent grand'peine à l'arracher de leurs mains et à l'emmener dans la chambre Neuve, voisine de celle du Palais-Royal. Le prisonnier en question, qui avait ainsi échappé à la brutalité de ses camarades, était resté détenteur de la planche de cuivre et de dix-huit ou vingt billets faux de 20 livres ; mais, dès l'ouverture de la chambre, à neuf heures du matin, quatre prisonniers de la chambre du Palais-Royal accoururent pour le battre et enlever l'objet du litige; alors intervint un arrangement amiable, aux termes duquel le possesseur de la planche gravée devait la conserver, moyennant payement de 30 livres, qu'il se procurerait en écoulant au dehors les faux billets déjà fabriqués. (V. le t. V de notre Répertoire, n° 2827.)

Les prisonniers du Châtelet trouvaient moyen de correspondre non seulement avec leurs amis ou parents du dehors, mais encore avec des détenus et surtout des détenues d'autres prisons, notamment de la Force. Le 16 août 1792, un volontaire de la section du Louvre arrêta une femme passant dans le Louvre avec des paquets de linge sale et portant dix-huit lettres, lesquelles furent décachetées par les commissaires de la section et divulguèrent l'existence d'une correspondance suivie entre les prisonniers de la Force et ceux du Grand-Châtelet. Cette particulière, femme d'un guichetier de la Force, elle-même commissionnaire de cette prison, venait

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chaque jour chercher les lettres et paquets qui lui étaient remis, entre les deux guichets du Chàtelet, par un garçon de guichet, à l'adresse des prisonnières de la Force; le jour même de son arrestation, elle déclara avoir reçu ces divers paquets, le matin même, « avec un lapin, pour être par elle portés à l'hôtel de la Force, où chaque femme saurait bien reconnaître ce qui lui était envoyé ». Parmi les lettres dont la messagère en question s'était chargée, se trouvait une missive adressée par un nommé Delabarre, imprimeur, détenu au Chàtelet, so;is l'inculpation d'émission de faux billets, à la Petilp-Rose, à la Force. Dans cette galante épitie, le sieur Delabarre donnait des instructions « à sa chère petite femme et tendre amie », qui se morfondait sous les verrous à la Force, pour le même délit, à l'effet d'imaginer le moyen décharger une certaine femme Otto, et de se disculper ainsi des accusations qui pesaient sur eux. Si celte commissionnaire de la Force fut, par un malheureux hasard, arrêtée dans la rue, c'est que depuis le 10 août on se montrait beaucoup plus méfiant, on scrutait les allures des passants; elle reconnut elle-même, dans son interrogatoire, que depuis le 10, jour de la Révolution, toutes les lettres introduites à l'hôtel de la Force étaient décachetées par les guichetiers, qui les examinaient et, lorsqu'ils les jugeaient suspectes, les portaient à la dame Hiancre, concierge de la Petite-Force, qui décidait si ces lettres devaient être remises ou non aux détenues, mais parfois, lorsque le guichetier ne savait pas lire, ce qui était le cas de son mari, il arrivait qu'elles étaient distribuées sans avoir été décachetées. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 3108.)

Le défaut capital des prisons sous l'ancien régime, c'était l'absence de tout travail; à l'exception de Bicètre, où l'on faisait travailler une certaine catégorie de détenus, l'oisiveté la plus complète régnait dans les autres prisons, avec tous les inconvénients, on peut même dire tous les vices, qu'elle entraînait à sa suite. Les prisonniers, désœuvrés et livrés à eux-mêmes, s'ingéniaient à se créer des occupations et, comme beaucoup d'entre eux avaient été incarcérés sous l'inculpation de fabrication et d'émission de faux billets, tout naturellement ils cherchaient à utiliser leurs talents en continuant leur coupable industrie, et en même temps initiaient leurs co-délenus, témoins obligés de leurs travaux, à leurs procédés plus ou moins habiles de contrefaçon.

Aussi ne saurait-on s'étonner de voirie Chàtelet devenu un vaste atelier de faussaires, où se fabriquaient en quelque sorte à jet continu des masses d'assignats nationaux , de billets jaunes, rouges et bleus de la Caisse patriotique, de la Maison de secours, de la Compagnie de commission et des sections,

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billets qui étaient répandus à profusion dans le commerce parisien et y jetaient une véritable perturbation. Une lutte incessante se trouva engagée entre le Département de Police, qui multipliait ses investigations, cherchant à surprendre les faussaires en flagrant délit, à saisir à la fois les faux billets fabriqués ainsi que les instruments de cette fabrication, et les prisonniers qui rivalisaient de ruse et d'ingéniosité pour dissimuler adroitement leurs travaux clandestins. A chaque instant, tantôt de jour, tantôt de nuit, les commissaires de police des sections étaient requis pour se transporter à l'improvisle au Châlelet, afin d'y faire des perquisitions dans les chambres des prisonniers ; de nombreux procès-verbaux rendent compte de ces opérations avec les plus minutieux détails. Le 17 mars 1792, entre onze heures et midi, les commissaires de police des sections desArcis et du Temple, mis en mouvement par M. Vigner, administrateur au Département de Police, firent une descente au Grand-Chàtelet, mais sans résultat appréciable. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n05 2291, 4097.) Celle qui eut lieu, le 12 avril suivant, entre trois et quatre heures de relevée, en vertu des ordres du même administrateur, par les soins des commissaires de police des sections de Henri IV et de Mauconseil, fut beaucoup plus fructueuse. M. Vigner, qui, suivant son habitude, assistait à la perquisition, ramassa un papier qu'un prisonnier de la paille avait précipitamment jeté par terre, au moment de l'entrée des magistrats, ce papier renfermait une planche de cuivre rosette propre à la fabrication des faux billets de 20 livres de la Caisse patriotique, c'était le corps principal du délit, quant aux billets eux-mêmes, on en trouva dans les chambres Neuve et du Palais-Royal un certain nombre entièrement achevés, et d'autres non encore teints et dépourvus de signatures. La visite des chambres Saint-Martin et Saint-Simon par M. Blanc, commissaire de police de la section de Mauconseil, amena la découverte de 121 billets jaunes de 30 sols de la Maison de secours, qu'on venait de jeter dans la cheminée et qui furent retirés à temps par un agent de police, et de 23 feuilles de papier fleurdelisé, propre à la fabrication de ces faux billets. (Cf. le t. V de notre Répertoire, nos 2827, 3189.)

Le dimanche 13 mai, à dix heures du matin, les commissaires des sections Beaubourg, de la Place Vendôme, de la Place Louis XIV, de Sainte-Geneviève, de la Rue de Monlreuil, toujours en vertu d'un mandat du Département de Police, se rendirent simultanément au Chàtelet à l'effet de perquisitionner dans les diverses chambres de la prison. Le commissaire de la section Beaubourg, chargé de visiter la chambre Saint-Laurent, trouva cachés sous un lit, dans le plomb et sur la fenêtre, trois mains de papier royal fleurdelisé, un morceau de terre glaise avec l'effigie du Roi,

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plusieurs morceaux de buis sculpté portant la griffe de Guillaume et des vignettes, sans compter 7 à 8 livres pesant de caractères d'imprimerie et diverses substances employées pour la fabrication des billets de la Maison de secours. Les prisonniers de la chambrée, au nombre de vingt-trois, sommés de faire connaître les propriétaires et manipulateurs de ces objets suspects, refusèrent de répondre, ensemble ou individuellement, obéissant selon toute évidence, à un mot d'ordre. Pourtant l'un d'eux, appelé à part, trahit le secret; mais il déclara n'être pour rien dans la manipulation de ces faux billets; en revanche, il divulgua le siège de la fabrication qui se trouvait dans la chambre Dauphine, en face, et dénonça deux détenus de la chambre Saint Laurent, les sieurs Mestre, dit l'Ancien Avocat, et Guenier, comme associés pour la contrefaçon des billets de 40 sols de la Maison de secours. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2394.)

Pendant ce temps, Jacques Rameaux, commissaire de la section de la Place Vendôme, qui avait également reçu mission de rechercher les traces de la fabrication de faux assignats de toutes valeurs et de faux papiersmonnaie de différentes maisons, entrait inopinément dans l'infirmerie des hommes. Sa venue occasionna un grand remue ménage : quatre ou cinq prisonniers se précipitèrent comme affolés vers les commodités pour y jeter un mouchoir roulé en forme de paquet; mais ils en furent empêchés par les gendarmes, qui ramassèrent à l'entrée des lieux d'aisance une poignée de billets jaunes de 30 sols de la Maison de secours, imprégnés de matière fécale, et saisirent sur la table des morts (1) le mouchoir suspect qui contenait 300 billets faux ; le tout fut emporté par le commissaire comme pièce à conviction. (Cf. le t.V de notre Répertoire, n° 3857.) De son côté, le commissaire de la section de la Place Louis XIV ne rapporta de son expédition qu'une grosse clef de plomb et un paquet de lettres jetés dans la cour; celui de Sainte-Geneviève fit déshabiller et fouiller par un gendarme et un agent les cinq prisonniers de la chambre Sainte-Anne, mais en pure perte.

Le 8 juin, à onze heures du soir, nouvelle descente de police dans la principale chambre des pailleiix, contenant plus de cent prisonniers, le commissaire de la section de Henri IV confisqua, entre autres objets suspects, soixante-quatre carrés de papier découpés pour des billets de la Maison de secours, vingt-sept gros sols en étain, avec un moule en plâtre,

(1) Nous n'avons rencontré aucune mention, sous la Révolution, du cercueil banal, resté légendaire sous le nom de la croûte de pâté, qui, depuis plus de 80 ans, recevait les corps des prisonniers décédés au Châtelet, et dont parle Séb. Mercier dans son Tableau de Paris.

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et des morceaux de buis gravés, servant à fabriquer des billets de la Caisse patriotique. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 28o2.)

Le 18 juin suivant, à neuf heures du matin, trois commissaires de police, savoir, le sieur Déneux, de la section des Arcis, Lieudon, de (a section Beaubourg, et Dufour, de la section du Marché des Innocents, requis par MM.Yigner et Panis, administrateurs au Département de Police, se transportèrent respectivement dans les chambres Sainte-Anne , Sabit- Laurenl et Dauphine, avec un détachement de garde nationale, dont le commandant avait ordre de surveiller les fenêtres d'où l'on pourrait jeter clans la cour des paquets renfermant, soit de faux assignats, soit de faux billets de la Caisse patriotique et de la Maison de secours; en effet, il arrivait fréquemment que les prisonniers, surpris par l'arrivée de la police, pour se débarrasser d'objets compromettants, se hâtaient de les lancer par les fenêtres dans la cour intérieure du Châtelet. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2297.)

Il faut bien le reconnaître, si les visites de police aboutissaient à quelque résultat, c'est que, le plus souvent, elles avaient été précédées de dénonciations spontanément faites par des prisonniers, désireux de se concilier les bonnes grâces de l'Administration et d'obtenir pour prix de leurs indications, sinon une commutation, au moins une réduction de leurs peines.

Le 18 mai 1792, un habile faussaire incarcéré au Châtelet, le sieur Phelipponneau, amené au Palais dans l'ancien local de la Cour des Aides, où siégeait le Tribunal du 1er arrondissement, fit au commissaire de police de la section de Henri IV une déclaration des plus importantes ; il signala l'existence au Châtelet depuis plus de huit mois de deux planches de cuivre pour la fabrication de faux billets de 25 livres et de 5 livres de la Caisse patriotique, dont les prisonniers avaient le débit assuré, il annonça également que ceux de la chambre Sainte-Anne se proposaient de lancer sous peu des assignats des Domaines nationaux, de la valeur de S livres, et spéculaient d'avance sur le produit considérable qu'ils espéraient retirer de l'émission de ces billets; que plusieurs détenus de la pension s'occupaient de fabriquer : 1° des faux billets de 20 livres avec une planche qu'ils prêtaient à leurs voisins; 2° des billets de 30 sols de la Maison de secours. En communiquant ces renseignements, le susdit Phelipponneau indiquait la ligne de conduite qu'il croyait devoir adopter. « Pour ne donner aucune suspicion, observait-il, et parvenir à dénoncer toutes les fabrications qui se faisaient au Châtelet, il était nécessaire qu'il entrât dans tous les projets des prisonniers, qu'il les approuvât et leur donnât de la confiance en lui par l'exemple, en travaillant comme eux et en suivant toutes leurs démarches, que par

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là il se trouverait assez instruit pour donner à l'Administration des connaissances non équivoques qui serviraient à s'emparer de tous les objets nécessaires à la fabrication, des objets même, fabriqués, et des fabricateurs, persuadé que l'Administration aurait égard aux dangers qu'il courait et le mettrait à l'abri d'être maltraité par ceux qu'il dénonçait ». (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2333.) Phelipponneau ajoutait qu'il se trouvait depuis trop peu de temps au Châlelet pour connaître tous les prisonniers qui s'occupaient de contrefaçons, mais qu'il était cependant parvenu à savoir les noms des principaux faussaires, le sieur Chevalier, de la chambre Sainte-Anne, et le sieur Cochery, graveur, détenu dans l'une des chambres de la pension, qui avait gravé toutes les planches dont on se servait et faisait lui-même des assignats de 300 livres. Pour se mettre à l'abri de toute surprise, ils confiaient leurs planches à une certaine Nannette, servante à l'infirmerie des femmes, qui, paraît-il, se chargeait de les cacher dans sa chambre, mais qui, prise de peur, parce qu'une de ses camarades avait menacé de la dénoncer, n'avait plus voulu les recevoir. Le même Phelipponneau rapporte un fait qui montre la ténacité incroyable des faussaires : il y avait quelques jours à peine (le dimanche 23 mai) que l'on avait découvert et confisqué dans la chambre Dauphine une grande quantité de faux billets de 30 sols, l'un des hôtes de cette chambre, sur lequel avait été pratiquée la saisie, continuait imperturbablement ses opérations et avait prié le sieur Phelipponneau de lui graver les deux griffes de Protot et Guillaume apposées au bas de ces billets. C'est ce qui ressort également de la déclaration que fit le 8 juin, au Parquet du 3e Tribunal criminel, le sieur Alexis Levaché, où il dénonça le même prisonnier de la chambre Dauphine, toujours adonné à la même fabrication. La chambre de pension dite du Fort-Bardy servait pareillement d'atelier où se réunissaient des prisonniers de diverses chambres pour travailler ensemble à la fabrication des faux billets de la Caisse patriotique et de la Maison de secours. La chambre Sainte-Anne était aussi une officine où s'élaboraient des billets de 5 et de 20 livres de la Caisse patriotique, comme du reste la chambre Sainte -Elisabeth, où, détail piquant, le nommé Phelipponneau est dénoncé à son tour comme dessinant les vignettes de ces faux billets. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2851.)

Le 9 juin 1792, alors que le commissaire de police de la section du Louvre se trouvait au Châtelet pour vérifier si le bon ordre y régnait, un certain Lambert, détenu dans la chambre dite du Palais- Roij al, vint déclarer entre les deux guichets de la prison, que, pour ne pas être compromis dans la contrefaçon des billets patriotiques de 10 livres, qui occupait les loisirs de ses camarades, il dénonçait un certain Casimir comme

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taisant de ces billets à la main, et comme ayant gravé à l'eau-forle une planche en cuivre de billets de 30 sols de Là Maison de secours, dont il avait tiré une épreuve qu'il ne trouvait pas bonne, et qu'il se promettait de recommencer. Le même Lambert signalait également une fabrication de faux billets de 3 livres de la section de la Bibliothèque et terminait sa déclaration en priant qu'on voulût bien le transférer à la Force, parce que, disait-il. refusant de coopérer à la fabrication desdits faux billets, il était tous les jours en butte à des menaces de mort de la part de ses compagnons qui le considéraient comme suspect. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n" 3075 \.

Le 22 juin, nu autre prisonnier, Philippe Chapelle, détenu dans la chambre Saint-Laurent, mis en présence du commissaire de police de la section de Henri IV, dans l'une des salles du Tribunal du l" arrondissement, lui dit confidentiellement qu'il aurait des révélations importantes à faire pour le salut de la chose publique, mais qu'il ne le pouvait dans le moment, en raison des dangers auxquels il se trouverait exposé, qu'il otfrait, aussitôt sa liberté obtenue, de fournir des renseignements de nature à faciliter l'arrestation de ceux qui fabriquaient des faux billets auChàtelet et de ceux qui se chargeaient de leur émission, qu'en conséquence il invitait le commissaire à solliciter auprès du second Tribunal provisoire le jugement de son affaire (Cf. le I. V de notre Répertoire, n° 2858).

À la date du Ie' juillet, un certain François Breton, sorti la veille du Chàtelet et précédemment détenu à la Force, se présenta spontanément devant le commissaire de la section des Arcis et dénonça, on ne sait trop dans quel but, les contrefaçons variées dont il avait été le témoin, et qui se préparaient surtout dans les chambres de la Dauphine et Suint-Laurent, c'étaient, paraît-il, les prévôts de ces chambres qui étaient détenteurs des planches (Cf. le t. V de notre Répertoire, n" 2298).

Deux prisonniers de la chambre du Chêne, Janvron et Mangin, s'avisèrent d'adresser au ministre de la justice un mémoire pour dénoncer leurs compagnons qui s'occupaient de la fabrication des faux billets ; ils continuèrent leurs déclarations, le 2 août, en présence du commissaire de la section de Henri IV, et entrèrent dans les détails les plus précis. D'après leur assertion, quatre pensionnaires de la chambre de la Dauphine travaillaient à de faux billets en parchemin de 5 à 20 sols et à de faux billets de la .Maison de secours; dans celles de Saint-Laurent et du Fort Bard/y d'autres fabriquaient des billets analogues de la même Maison, ainsi que des billets jaunes de 3 livres de la section de la Bibliothèque et de 25 sols de la section des Quatre-Nations. Pour s'assurer de l'exactitude de leurs affirmations, il fallait, disaient les dénonciateurs, procéder à une perqui-

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sition dans ces trois chambres, à onze heures, et faire fouiller cinq femmes qui, lorsqu'elles venaient voir leurs prétendus maris, emportaient dans leurs poches pour des sommes considérables de faux billets, ajoutant que, les jours où ces particulières n'entraient pas dans la prison, elles attendaient chez Paul, marchand de vins, vis-à-vis le Chàtelet, les lettres qu'on leur envoyait avec de faux billets (Cf. le t. V de notre Répertoire, n" 280!)).

Suivant le témoignage d'un autre détenu, le sieur Colombier, on se livrait aussi, dans la chambre Saint-Laurent , à la fabrication d'assignats sur une planche gravée par le sieur Miromont, prisonnier de la chambre Saint-Martin, que l'on cachait soigneusement dans quelques recoins ou dans des trous de l'escalier (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2870).

La Révolution du 10 août ne modifia en rien les habitudes des prisonniers, qui continuèrent après comme avant leurs ténébreuses opérations ; si les détenus ne se lassaient point de fabriquer des faux billets, les dénonciations ne chômaient pas non plus. Nous voyons, le 22 août, un certain Robert La Fosse, suivre l'exemple des sieurs Jauvron, Mangin et Colombier, et faire dans le corps-de-garde de la gendarmerie, cour du Chàtelet, d'importantes révélations au commissaire de police de la section de Henri IV, ne se bornant pas à spécifier la nature des faux billets fabriqués dans telle ou telle chambre, mais indiquant avec une précision minutieuse les cachettes où l'on dissimulait les faux billets et les planches employées pour leur fabrication. Dans la chambre de la Battpkine, les planches des billets de 15 et de 30 sols que fabriquaient neuf prisonniers, se trouvaient sous les carreaux au pied de la fenêtre en entrant à main droite, ainsi que dans les murs, où il y avait des creux recouverts de suif et où des bouchons servaient de points de repères. La planche des billets de 20 sols qui se faisaient dans la chambre Saint-Laurent était cachée sous les carreaux d'un fourneau, à main gauche; dans la chamhre Sainte- Anne, où s'élaboraient des billets de 20 sols en parchemin, c'était à l'entrée de la chambre à droite près de la porte, que les prisonniers serraient le produit de leur fabrication. Le délateur recommandait d'examiner avec soin dans l'infirmerie et apothicairerie les fenêtres et commodités, l'intérieur d'un tahouret et diverses boites de drogues. Dans la chambre dite Wewe une cachette pratiquée dans le mur recélait une planche de faux billets de d% sols, elle était indiquée par des bouchons collés sur la muraille, sous l'orme de lettres figurant cette inscription : Vive la Nation !

Si le susdit La Fosse croyait devoir faire toutes ces déclarations, « c'était, disait-il, pour rendre hommage à la vérité et pour prouver à

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l'Administration de Police l'intérêt qu'il prenait sur les fabrications de billets au Châtelct, espérant qu'après avoir donné un lémoignage de son amour pour l'intérêt général, 1* Administration voudrait bien prendre en considération son intérêt particulier ». Comme on le voit par cette naïve confession, le bout de l'oreille perçait toujours, et chez tous ces dénonciateurs, l'intérêt personnel primait l'intérêt général.

Les précieux: renseignements fournis par les quatre prisonniers que nous venons de mentionner permirent au sieur Lambert, devenu juge de paix de la section du Pont-Neuf, d'opérer, le 29 août, en présence des dénonciateurs extraits de la Conciergerie, une perquisition générale au Chàtelet, qui amena la découverte de tout un matériel à l'usage des faussaires, et de 529 faux billets depuis 20 livres jusqu'à 15 sols. Le magistrat trouva notamment au cours de ses longues et laborieuses recherches i planches en cuivre, dont une gravée des deux côtés, et sur la plus grande deux genres de billets différents, une forme prèle pour l'impression, garnie de toutes ses pièces, pour le tirage de billets de 21) sols, 7 livres de caractères d'imprimerie, 7 morceaux de buis propres à faire des billets de la Maison de secours, quantité d'outils de graveurs et de substances, telles que encre de Chine, rouge, alun, noir de fumée, enlin un gros rouleau de papier fleurdelisé (Cf. le t. V de notre Répertoire, n" 287M).

Comment les prisonniers parvenaient-ils à lancer dans la circulation cette énorme quantité de faux billets, fabriqués journellement, pour ainsi dire sans interruption? La facilité extrême avec laquelle les personnes du dehors pouvaient entrer au Chàtelet et communiquer avec les prisonniers et l'absence de toute surveillance expliquent aisément le peu d'obstacles que pouvaient rencontrer les faussaires pour l'écoulement de leurs produits. Les femmes surtout, admises dans l'intimité des prisonniers, savaient s'en acquitter à merveille. Les déclarations reçues par les commissaires (notamment celle d'Alexis Levaché, par le commissaire de la section de Henri IV), abondent en renseignements à ce sujet. Ainsi une femme Torche t venait journellement au Chàtelet voir son lils détenu et emportait chaque fois quantité de faux billets, son jeune lils, âgé de neuf ans, l'accompagnait, circulait librement dans toutes les chambres, e'. à sa sortie se chargeait également de fausses coupures, sa fille en faisait autant. Plusieurs particulières, femmes ou maîtresses des détenus, dont elles prenaient les noms, à chacune de leurs visites, n'étant jamais fouil^ lées, ne sortaient pas sans se munir de faux billets. Il va sans dire que les billets mis en circulation par toutes ces femmes étaient la plupart du Lemps des papiers-monnaie, soit de la Maison de secours, soit de la Caisse patriotique, soit de la Compagnie de commission de la rue des Bons

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Enfants, soit enliu des sections, dont la valeur ne dépassait guère 23 livres et représentait souvent 25 à 40 sols, (les petits billets avaient de plus faciles débouchés chez les petits commerçants. Lorsqu'il s'agissait d'assignats, les négociations engagées par les détenus prenaient le caractère de véritables opérations de banque. Nous en avons un curieux exemple dans le marché qu'essaya de conclure un [certain Bernard Tessier, détenu an C.hàtelet sous l'inculpation de. contrefaçon d'assignats. Cel habile faussaire, continuant sous les verroux sa criminelle industrie, avait proposé à un citoyen de la section de Bonne-Nouvelle de lui vendre de faux assignats et de faux billets de la Caisse patriotique de toute valeur; le patriote en question feignit d'accepter cette otfre et eut plusieurs entrevues avec le sieur Tessier, ils prirent jour pour le 2'.\ novembre 1791 et le faussaire s'engageait à livrer 10,000 livres de faux assignats contre S, 000 livres en bons assignats; les contractants, s'en rapportant à leur bonne foi réciproque, devaient échanger leurs assignats de la main à la main sous forme d'un rouleau. La vente et livraison en question fut dénoncée, le jour même de la conclusion du marché, à L. Marc Caflin, commissaire de police de la section de Bonne-Nouvelle (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2459).

Le matériel nécessaire à la fabrication des faux billets n'était pas très compliqué. S'il était relativement facile de se procurer des planches de cuivre ou de bois, et les matières colorantes, jaune, rouge ou bleue, poulies billets de la Caisse patriotique et de la Maison de secours, d'où les prisonniers tiraient-ils le papier? C'était chez le nommé Paul, marchand de vins en face du Chàtelet, que l'on se fournissait; on y apportait des mains de papier fleurdelisé, vendu à raison de 12 livres la main, que le garçon de ce traiteur se chargeait d'introduire clandestinement au Chàtelet; un marchand mercier de la rue Saint-Denis, témoin de ce trafic, vit le garçon serrer ce papier dans sa chemise et l'entendit raconter qu'il allait faire plusieurs voyages au Chàtelet, où l'on travaillait à force sur celui entré' la veille ; plusieurs femmes attablées chez le même cabarelier disaient entre elles, le Ie' juillet, qu'il sortirait aujourd'hui, vers six heures, de la marchandise fe'est-à-dire des billets) et qu'il fallait le temps de les sécher.

Les prisonniers occupaient également leurs loisirs à rédiger et à expédier des lettres circulaires, connues dans l'argot des prisons sous le nom de lettres de Jérusalem, qui avaient généralement pour objet de tromper la crédulité de ceux à qui elles étaient adressées, en leur promettant, tantôt la découverte de prétendus trésors, tantôt l'indication de papiers importants, ou la révélation de graves conspirations: mais toujours invariablement subordonnées à l'envoi préalable de certains subsides.

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Les t'ahles ridicules contenues dans ces lettres ne manquaient pas de faire des dupes: trop souvent, grâce à ces subterfuges grossiers, les prisonniers parvenaient à extorquer des sommes plus ou moins importantes. Pétion, par un avis inséré dans la Chronique de Paris, du 17 mars 1792, mit le public en garde contre ces pièges tendus par les habitués des prisons : « Citoyens vertueux, disait-il, n'y soyez plus trompés, lout est faux dans ces lettres, jusqu'au nom de celui qui les signe, et si jamais vous en recevez, contentez-vous de les envoyer sous enveloppe au maire de Paris. * Les commissaires de police des sections, qui se transportèrent au Châtelet, signalèrent plus d'une fois dans leurs procès-verbaux l'existence de ces lettres de Jérusalem et des réponses obtenues par les prisonniers. .Notamment, le \'l avril 1792, lors d'une perquisition faite par Etienne Lambert, commissaire de police de la section de Henri IV, M. Vigner, qui y assistait, ramassa un papier jeté parterre, contenant des adresses et des notes particulières utilisées pour écrire des lettres, « qui ont paru être celles que l'on nomme communément Jérusalem, » Le même jour, à dix heures du soir, M. Blanc, commissaire de police de la section île Mauconseil, en visitant un grand couloir entre la terrasse et le bâtiment de la pension, trouva un carnet et trois lettres signées des noms fantaisistes de Halel de la Montagne et de Buisval la Pointe, lettres qui paraissaient toutes trois de la même main. Le commissaire supposa avec assez de vraisemblance que c'étaient les deux prisonniers qui occupaient la chambre Saint-Simon (le joaillier-bijoutier Gochery et le marin (irain de Sel , ou l'un d'eux seul, qui tenaient, sous des noms supposés, la correspondance dite des lettres de Jérusalem. Une découverte analogue fut faite, le 13 mai suivant, parle commissaire de police de la section Beaubourg, qui au cours d'une perquisition dans ia chambre Saint-Laurent, rencontra dans un lit une lettre missive de ce genre, en double exemplaire, et sur un lit voisin, trois lettres à l'adresse d'un détenu de la chambre Dauphine, paraissant des réponses à celles vulgairement désignées sous le nom de lettres de Jérusalem . Bien entendu, aucun des prisonniers ne connaissait ces lettres et ne savait comment ni par quel hasard elles se trouvaient là.

Au début de l'année 179-J, les escroqueries pratiquées par les prisonniers, surtout par ceux de Bicètre, au moyen de ces lettres de Jérusalem , atteignirent de telles proportions et causèrent un tel scandale que le ministre de l'intérieur s'en émut et adressa, le 7 février, une circulaire aux administrateurs du Département de Paris, à l'effet de prendre les mesures les plus promptes et les plus efficaces poui* arrêter la circulation de ces lettres mensongères. Depuis le mois de novembre, une douzaine de prisonniers do Bicêtre avaient réussi à extorquer plus de 10,000 livres ;

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l'un d'eux, gratifié de ?>(>() livres le C> février, eut le cynisme de convenir que tout l'argent qui lui élait envoyé était escroqué, et que l'expéditeur de ces 500 livres se berçait du vain espoir d'obtenir un million, qu'il n'aurait jamais qu'en imagination.

Malgré la surveillance active exercée par le concierge-greffier et les guichetiers du Châtelet, en dépit des rondes et perquisitions fréquentes qui se faisaient à toute heure du jour et même de la nuit, les prisonniers cherchaient constamment à s'évader, c'était une idée fixe chez la plupart d'entre eux, rien ne les décourageait, les tentatives d'évasion, à chaque instant déjouées, étaient renouvelées immédiatement et trop souvent se trouvaient couronnées de succès. Le dimanche 9 octobre 1791, à 7 heures du soir, '2ï prisonniers parvinrent a s'échapper en fracturant la porte du greffe. Le concierge Watrin, avisé aussitôt de l'évasion, sans perdre un instant, avait fait crier à la garde} aux voleurs! et courir à toutes les issues; l'un de ses guichetiers, apercevant deux particuliers, qui descendaient le grand escalier, dont l'un baissait la tète et se cachait le visage avec son mouchoir, leur sauta au collet et les arrêta, mais les autres avaient pris l'avance et ne purent être rejoints. Le commissaire de police de la section des Arcis se transporta au Châtelet et fit l'inspection des lieux:; il lui fut aisé de constater que dans une chambre au second étage, une grille en fer avait été forcée, et que la fenêtre de la chambre donnait sur « une espèce de tour d'échelle » entre deux murs, puis en passant la tête, il découvrit une corde attachée à un morceau de fer, collier d'un tuyau de descente, et put restituer toute la scène de l'évasion. Les prisonniers s'étaient laissés glisser le long de celte corde, en s'aidant des pierres d'attente du mur de la prison, jusqu'à la hauteur d'un petit cabinet du greffe; une ouverture pratiquée à travers une faible cloison de planches leur avait permis de s'introduire dans le greffe, d'où ils s'étaient échappés en forçant la porte à l'aide d'une pince de fer, sans que l'on eût rien entendu, la sentinelle autrefois de faction à cette porte ayant été retirée. Les deux prisonniers arrêtés au passage jurèrent leurs grands dieux qu'ils n'avaient eu aucune connaissance des projets d'évasion formés par leurs camarades et qu'ils avaient été contraints de les suivre ; l'un d'eux, Gorpedant dit la Houssaye, vieil habitué des prisons, où il jouait le rôle d'espion et qui pour sa sûreté occupait un cachot particulier, fit remarquer qu'en raison de ses attaches avec la police, il n'en fallait pas davantage pour que ses compagnons ne lui eussent rien communiqué de leurs projets. D'après l'enquête à laquelle il fut procédé, on n'avait remarqué aucunes allées et venues suspectes autour de la prison, sinon, vers i heures après midi, un garçon du huvetier aperçut une daine habillée de vert, qui stationna longtemps

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prèa de la porle du greffe, en ayant I nir de lire des affiches et qui, à certain moment, frappa du doigt plusieurs coups à la porle en guise de signal ou d'avertissement. (Cf. le t, V de notre Répertoire, n" 2274.)

Au nombre des prisonniers évadés figuraient des Italiens, voleurs de portefeuilles; un chandelier de la rue de Sainl- (iermain-l'Auxerrois trouva, le 12 octobre, à J> heures et demie du matin, devant sa boutique, une grosse clef qui, suivant le témoignage du geôlier et des guichetiers, était la clef de leur chambre, ((if. le t. V de noire Répertoire, n° 3003.) Le 29 octobre, l'un des guichetiers du Châtelet, informé de la présence d'un de ces prisonniers, attablé tranquillement dans un cabaret au coin de la rue de l'Hirondelle, requit la garde et le lit arrêter.

Fort heureusement toutes les tentatives d'évasion ne réussissaient pas comme celle du 9 octobre, qui d'ailleurs fit sensation. Le l<S janvier 1792, les prisonniers d'une des chambres de paille, dite la Hoi/ale, au rez-dechaussée, essayèrent de s'échapper en creusant avec des outils informes, tels que ï gros clous, une patte fendue et une scie à ressort, un trou carré assez large pour y passer le bras, de 2 pieds de profondeur, donnant dans un corps de garde de la rue de la Joaillerie. Le concierge Watrin, averti à temps, prit les mesures nécessaires pour faire échouer ce projet de fuite. Au bout de huit jours à peine, les prisonniers de la même chambre, avec une ténacité vraiment extraordinaire, recommencèrent leur travail et percèrent au même endroit, à 2 pieds de terre, au moyen d'un ciseau en fer, un trou de 2 pieds de large; ce qui donna l'éveil cette fois, ce fut la chute des gravois qui dégringolèrent dans ce même corps de garde. (Cf. le t. V de notre Répertoire, nos 3027, 3028.)

Le S juin 1702, l'Administration apprit, grâce à la dénonciation d'un prisonnier, que ses camarades de la chambre de paille, dite Beauvais, devaient travailler, la nuit suivante, a creuser un trou pour préparer leur évasion au moyen des équerres de leurs lits, converties en pinces, de scies et de ciseaux qu'ils cachaient dans une paillasse suspendue à droite de l'entrée. Toute tentative, ainsi dévoilée à la police, ne pouvait qu'avorter misérablement. (Cf. le t, V de notre Répertoire, n° 285i.)

Le samedi 28 juillet, à li heures du matin, le commissaire de police de la section du Louvre, requis par le concierge Watrin, vint constater de nombreuses effractions faites pendant la nuit dans divers endroits de la prison, ou pour mieux dire une série de dégradations commises plutôt dans un esprit de méchanceté systématique qu'en vue de machiner une évasion quelconque. Dans la chambre Sainte-Elisabeth, il y avait au bas de la porte un trou de 2 pieds et demi de haut et d'environ S pouces de

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large; les serrures des chambres Saint-Laurent el Sainte-Anne avaienl élé forcées, et un pan de liois se trouvait arraché. Au cabinet de l'infirmière des femmes, on avait enlevé trois barreaux de fer, démoli à l'intérieur plusieurs madriers et dégradé le mur. Les quatre portes donnant accès au grenier avaient élé forcées, les serrures brisées, les cadenas arrachés. (Cf. le I. V de notre Répertoire, n° 3098.)

Quoiqu'il n'y eût au Châtelet aucun détenu pour cause politique et que -la plupart des prisonniers y fussent incarcérés, soit pour vols, soit pour fabrication et émission de faux billets, les massacreurs de Septemhre n'eurent garde de l'oublier ; ce fut dans la soirée du '2 septembre que le peuple envahil la prison et mit à mort 223 de ces malheureux. Peltier, dans son Tableau de Paris, recueillit la relation d'un des rares prisonniers qui parvinrent à échapper au massacre, un heau-frère de M. d'Esprémenil : ce témoin oculaire lui raconta, peu de jours après ces terribles événements, qu'il se sauva miraculeusement par l'entremise d'un garde national de Bordeaux et sortit du Châtelet sous le déguisement el avec les armes d'un lueur. Il enfonçait, parait-il, jusqu'au genou dans un ruisseau de sang et dut passer plus de deux heures à la fontaine Mauhuée pour enlever les taches qui maculaient S3s vêtements, afin de ménager la sensibilité des personnes chez lesquelles il allait chercher un refuge. Les cadavres des prisonniers furent entassés sur les parties latérales du pont au Change, comme d'ailleurs ceux des victimes de la Conciergerie, puis des chariots d'écurie, escortés par des individus dégouttant de sang, les emportèrent aux carrières do Monlrouge. La basse plèbe, qui envahit la prison, ne se contenta pas de massacrer, elle mit tout au pillage; les guichetiers, qui s'estimèrent heureux d'avoir la vit- sauve, se plaignirent d'avoir perdu 150 livres déposées dans un tronc commun, provenant dos gratifications qui leur étaient accordées tous les trois mois par la Compagnie de charité, sans compter leurs portefeuilles, leurs habits, leurs montres, jusqu'à deux cochons et quatre lapins vivants. Quant au concierge Walrin, plusieurs fois menacé de mort et qui resta néanmoins à son poste, il déclara qu'on avait brisé tous les meubles garnissant les chambres, volé les draps de lit, déchiré les couvertures, bu son vin. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n" 240.) Si le concierge-greffier et les guichetiers eurent plus particulièrement à souffrir de ces excès populaires, c'est que dans le nombre des assaillants se trouvaient certainement de leurs anciens clients, qui n'étaient pas fâchés de satisfaire de vieilles rancunes et de tirer vengeance de leurs gardiens. Le .'5 septembre au matin, les prisons du Cbâtelol étaient complètement vides, tous les détenus, comme le marque le

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registre d'écrou, ayant élé, soit mis à mort, soi l délivrés par le peuple; ce même jour, deux officiers municipaux, délégués par le Conseil général de la Commune, se rendirent au Châlelet, reconnurent après une exacte perquisition qu'il n'exislail plus un seul prisonnier dans celte prison et arrêtèrent le registre d'écrou. (Cf. le I. VI de notre Répertoire, n* 443). Le. I«S septembre. Nicolas-Joseph Watrin annonçait au ministre de la justice que, depuis l'événement de la nuit du '2 au '-\ septembre, il n'y avait plus aucun prisonnier dans la maison confiée à sa garde, et qu'il allait même sortir du Châtelet, dont la démolition venait d'être décidée par le Conseil général de la Commune. Tel est le dernier acte oflieiel se rapportant à celle antique prison, où s'étaient passés derrière ses grilles tant de drames douloureux. (Cf. le i. Y de notre Répertoire, n° 244.)

La Conciergerie.

La Conciergerie est pour ainsi dire la seule des anciennes prisons de Paris qui subsiste aujourd'hui, elle a même conservé jusqu'à un certain point son aspect d'autrefois, quoique l'intérieur ait subi de profondes modilications. Pour se rendre compte de ce qu'elle était au début de la Révolution, il convient de rapprocher des documents d'archives diverses sources qui nous apportent de précieux éléments d'information. D'une part, le rapport lu, le 30 août 1791, en séance publique de la Société royale de médecine, fournit des indications du plus haut intérêt sur l'état de celte prison. " Si le préau, mis à la disposition des prisonniers, était vaste et aéré, si les galeries étaient spacieuses, le parloir commode, les chambres des pensionnaires assez salubres, on est révolté, dit l'auteur de ce mémoire, du tableau que présentent les lieux qui servent d'asiles au plus grand nombre de prisonniers. Les uns sont accumulés pendant toute la nuil dans des caveaux noirs où règne une humidité pourrissante et où l'air du dehors ne peul pas pénétrer, les autres sont resserrés perpétuellement dans des cachots à demi-méphitiques et n'y reçoivent d'autre lumière que celle d'un caveau sombre qui les précède. Ces cachots sonl pratiqués dans le fond de plusieurs tours, appelés grands et petits Césars ». D'autre part, si l'on veut connaître avec quelque détail le régime intérieur de la Conciergerie, il faut se reporter à la brochure due à la plume acerbe de Pierre- Mathieu Pareiiî du Mhsnil, qu'il publia en février 1791 sous le litre: Les Crimes des Parlements, ou les horreurs des prisons judiciaires déroile'es. Quoique cette notice ait le caractère d'un pamphlet, elle renferme de eu-

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rifux détails dont on peut vérifier l'exactitude en les contrôlant au moyen des indications que l'on rencontre dans les procès-verbaux des commissaires.

Les prisonniers de la Conciergerie se trouvaient répartis dans les mêmes catégories que ceux du Chùtelet. Les chambres dites de la paille, sortes de caveaux obscurs réservés aux malheureux que la misère contraignait à coucher sur la paille, étaient au nombre de 13. Chacune d'elles contenait de 15 à MO prisonniers, que l'on entassait par 2, par 3 et quelquefois même par \ dans des grabats, dépourvus de draps, pour mieux dire sur des paillasses, que le concierge devait renouveler au moins tous les mois et qu'il ne remplaçait que tous les ans, aussi la vermine y grouillait. Six de ces chambres, dénommées Saint-Vincent, Saint-Christophe, la Grenade, Belair, le Grand-Nord et le Petit-Nord, étaient relativement salubres. Dans les sept autres, connues sous les noms de chambres du Paradis, Claire, des Femmes, et sous les nos 5, (>, 7 et 8, régnait un air pestiféré; le n° 7 était particulièrement affecté aux galeux et aux prisonniers venant du Chùtelet, tous considérés comme de mauvais sujets. Telles étaient les chambres de la paille, que mentionne Parein, nous en avons rencontré d'autres, la chambre Notre-Dame, occupée par 2o prisonniers, la chambre Bonbec, et celles numérotées 3, 4 et 12.

Après les pailleux venaient les prisonniers de condition plus relevée, divisés eux-mêmes en catégories; d'abord les détenus de la pisto/e, qui payaient 7 livres 10 sols de loyer par mois, puis ceux de la demi-pension , taxés 22 livres 10 sols, enfin au sommet de l'échelle ceux de la pension, à i.'i livres par mois. Les chambres de la pistole, au nombre de cinq, que l'on voit fréquemment appelées de la pension, étaient très humides, elles se trouvaient occupées quelquefois par 10 ou 12 prisonniers, le plus souvent par (i ou 8, et désignées sous les noms de chambres de la Royale, de la Qailiotte, des Anglais, des Hollandais, de ['Ancienne pharmacie, et probablement aussi des Cailloutins. Ce qui distinguait les chambres de la demipension et pension de celles de la pistole, c'est qu'elles n'étaient habitées que par 3 ou 4 personnes, et celles de la pension par une seule, Les lits des pensionnaires et demi-pensionnaires étaient garnis de deux matelas, ceux des prisonniers à la pistole n'en avaient qu'un, mais toutes ces chambres privilégiées ne disposaient d'aucun moyen de chauffage, ceux qui voulaient se chauffer devaient acheter de leurs deniers et des poêles et du bois Nous ne savons dans quelle catégorie il conviendrait de ranger diverses chambres que nous voyons désignées sous les noms suivants ; chambre des Lapins, attenant au corridor des infirmeries ; chambre du Gros-Caillou, à côté de la chambre Royale ; chambre du Noviciat, abritant

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I I prisonniers, et quatre petites pièces basses au-dessous des chambres de paille de Paradis et Claire. Toutes les chambres sans distinction, même celles de la /nulle, s'ouvraient à (i heures du matin, de Pâques à la Toussaint, et, à 7 heures, de la Toussaint à Pâques ; mais l'heure de la fermeture variait suivant la nature dos chambres; celles de la paille fermaient en été à 7 heures, en hiver, à la chute du jour; celles de la pensionv\ demi-pension à 9 ou 8 heures du soir, suivant la saison, et celles de la pistole une heure plus tôt.

Tous ces prisonniers avaient la facilité de se promener dans la journée, sur le préau, protégé contre La pluie par des auvents, et pendant l'hiver pouvaient se réfugier dans un chauffoir ; ils n'étaient tenus désintégrer leurs cellules que la nuit ; en plein jour, la liberté dont ils jouissaient était même excessive, personne ne les empêchait de circuler dans l'intérieur de la prison et de vaguer d'une chambre à une autre. On en voit d'aucuns qui, grâce à la bienveillance suspecte d'un guichetier, obtinrent la permission de venir du préau dans le corridor des cachots visiter les cachotiers, et, qui plus est, par une singulière tolérance, firent bombance dans ce corridor et mangèrent ensemble du boudin et des saucisses, arrosés de beaucoup de vin et d'eau-de-vie. Ces curieux détails furent révélés à l'Administration par un détenu, élevé au grade de porte-clefs, qui crut devoir faire observer à ce guichetier qu'il agissait contrairement aux règlements et qui s'attira celte réponse brutale : « Tais-toi, cela ne te regarde pas; je suis ton supérieur, tu n'as rien à dire. »

Les cachots, dits le Çe'sar et la Tour, se trouvaient au rez-de-chaussée, les murs avaient au moins 10 ou 12 pieds d'épaisseur, autrefois l'air y circulait par une espèce de lucarne, que le concierge Hubert fit obstruer; les grabats sur lesquels reposaient les prisonniers ressemblaient à des auges de porcs; en guise de matelas, de la paille renouvelée de loin en loin et le plus souvent réduite en fumier par l'humidité. Ces taudis infects ne s'ouvraient que pour apporter la nourriture aux prisonniers, faire les visites et vider les griaches (seaux de nécessités). Comme nourriture, on leur donnait, les jours gras, une mauvaise soupe et de la viande à moitié cuite ; les jours maigres, des haricots ou deux œufs à la coque, et trois fois par semaine, un demi-setier de vin, du cervelas et du tabac ; les distributions se faisaient par les soins des guichetiers et garçons de guichet, le matin, à 10 heures, et le soir, à i ou o heures. Aussi les prisonniers des cachots ne résistaient pas longtemps à ce régime; le 26 juin 1792, les guichetiers durent porter secours à l'un de ces infortunés, un certain Dunand, qu'on trouva très affaibli et presque sans vie ; l'apothicaire de la Conciergerie examina le malade en présence de M. Sergent, administrateur au

xliv INTRODUCTION

Département de Police, et de M. Lambert, commissaire de police de la section de Henri IV, et ne dissimula point la gravité de son état, qui nécessitait son transport immédiat à l'infirmerie. (Cf. le t. V de notre Répertoire, 11° 2839.) Homme les prisonniers transférés dans les cachots étaient la plupart du temps des condamnés à mort, dans cette angoissante perspective, ils cherchaient à se détruire. C'est ce qui se produisit, le 2o juillet 1792, à 9 heures du soir, les guichetiers faisant le service des cachots, trouvèrent pendu à la grille du premier cachot, après le greffe, le sieur Antoine Béverlet, étudiant, qui avait été condamné à mort le 17 juin précédent, pour contrefaçon d'assignats de oO livres dans la prison même, par le Trihunal criminel du Département de Paris. Ce malheureux pour réaliser son dessein avait fabriqué une corde avec de la grosse toile de pantalon; il fut décroché aussitôt et transporté à l'infirmerie, où les officiers de santé Soupé et Delacour lui administrèrent tous leurs soins pour tâcher de le ranimer (car il avait perdu connaissance, son pouls était très mauvais et la respiration très laborieuse), ils le saignèrent au bras et lui firent boire par petites cuillerées de l'eau émétisée, mais sans pouvoir répondre de sa vie. Le commissaire de police de La section de Henri IV, qui était présent, décida l'envoi d'une expédition de son procès-verbal aux administrateurs du Département de Police, au président du Tribunal criminel du Département de Paris et à celui du Tribunal de cassation pour leur représenter o le danger d'avoir à la surveillance d'un concierge, 24 personnes condamnées à mort, qui, prévenues de leur sort, cherchent à chaque instant du jour à attenter à leur vie. » (Cf. le t. V de notre Répertoire, 11° 2867.)

La Conciergerie possédait une infirmerie de 30 lits pour les hommes et une de 10 lits pour les femmes; quoique, d'après la déclaration du 30 août 1780, ces nouvelles infirmeries, où tous les malades étaient seuls dans chaque lit, devaient être aérées et spacieuses, le rapport lu à la Société de médecine le 30 août 1701 constatait que, si elles étaient assez grandes, par contre, elles étaient froides et humides, que les croisées n'y jetaient qu'un jour funèbre et qu'on y guérissait difficilement du scorbut. L'infirmerie des hommes, qu'on vantail comme un lieu privilégié pour les détenus, élail en réalité l'hôpital le plus horripilant qui existât au monde. Suivant le témoignage du comte Reugnot, qui y séjourna en 1793, cette infirmerie, éclairée aux extrémités par deux fenêtres dans la voùle, formait un long boyau de cent pieds de longueur sur 23 de large; iO à 50 grabats en garnissaient les deux parois, et on voyait jetés sur ces grabats, deux à deux et souvent trois à trois, des malheureux atteints de maladies différentes; c'était une atmosphère de méphylisme el de corrup-

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lion, entretenue par la présence des commodités au milieu de l'infirmerie, insuffisantes en raison du grand nombre des malades et auxquelles suppléaient les environs, c est-à-dire l'infirmerie elle-même. (Mémoires du comte Beugnot, l. 1, p. It><>, 167.)

Les prisonniers, qui s'accordaient parfaitement, soit pour combiner des évasions, soit pour fabriquer des faux billets, u'entendaienl pas raillerie, lorsqu'ils soupçonnaient l'un d'entre eux d'avoir trahi leurs secrets : ils exerçaient même des représailles terribles contre les faux frères ou présumés tels. Nous en voyous un exemple caractéristique dans le licitement barbare que les prisonniers de la chambre du Paradis infligèrent a l'un de leurs compagnons : le 2I> mars I7!>2. à neuf heures du matin, au moment où s'ouvrait celle chambre, ils se saisirent du nommé Jean Leclerc, le couchèrent sur une table, le dépouillèrent de ses vêlements et le fustigèrent avec des moueboirs remplis de pierres et de gros sols. Le patient, voulant s'écbapper de la chambre pour se rendre au préau, reçut, comme il franebissait le seuil, un coup de pied qui le lit dégringoler une douzaine de marches et occasionna une blessure à la tempe et à l'œil ; non contents de ce, trois prisonniers, armés de couteaux, le lardèrent eu cinq endroits de son corps el le laissèrent en si piteux état qu'il fallut le transporter à l'infirmerie, où le chirurgien Soupé pansa ses nombreuses blessures, mais sans pouvoir se prononcer sur leur degré de gravité. Le malheureux victime de ces mauvais traitements déclara qu'il ne savait à quel motif attribuer l'animosité des prisonniers, si ce n'est qu'ils le soupçonnaient d'avoir informé le concierge des percements de trous par eux fails dans leur chambre, el il demanda d'être mis sous la protection immédiate de la loi. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2820.)

Certains détenus nourrissaient parfois de sinistres desseins à l'égard de leurs compagnons d'infortune; on en voit qui cherchaient à se procurer des poisons. A la fin de juin 1702, l'un des commissionnaires de la Conciergerie remit au commissaire de police de la section de Henri IV une lettre à l'adresse d'un épicier droguiste du Cimetière Saint-Jean, qui lui avait été conliée par un sieur Chevalier, dil la Grosse Gorge, malade a l'infirmerie, à l'effet de demander l'envoi « de sublimé verdelet, ou, à défaut, de corrosif de la première violence, pour ronger les chairs et découvrir les os ». Comme cette lettre équivoque semblait manifester l'intention d'attenter aux jours de quelque prisonnier et que le susdit Chevalier avait pour voisin de lit un certain Dunand, condamné à mort, on crut nécessaire d'instruire le Déparlement de Police de ces fails, tant soit peu louches. (Cf. le t» V de noire Répertoire, n° 28C>2.

xlvj 1NÏ liODUCTHi.N

A la Conciergerie, comme au Ghàtelet, la plus grande latitude était laissée aux prisonniers, qui pouvaient recevoir toutes les visites à leur convenance, sans qu'on s'inquiétât le moins du monde des liens de parenté qui pouvaient rattacher les visiteurs et surtout les visiteuses aux détenus. Rien ne saurait mieux démontrer l'incroyable négligence des guichetiers qu'un procès-verbal de visite du commissaire de police de la section de Henri IV. Ce magistrat avait reçu du Département de Police l'ordre de procéder, dans la nuit du 18 au 19 janvier 1792, à une perquisition rigoureuse dans toutes les chambres de la Conciergerie, à l'effet de surprendre la fabrication des faux billets, de la fausse-monnaie, ainsi que les travaux de percements effectués en vue d'évasion. A une heure du matin, il se rendit à la prison, assisté de 10 commissaires du comité de la section et d'un fort détachement de chasseurs soldés et de gendarmerie nationale, afin de perquisitionner en même temps dans toutes les chambres, tant de la pistole que de la paille. L'un des commissaires de section fut chargé spécialement de visiter les chambres du corridor k l'entrée de la Conciergerie; quel ne fut pas son étonnement lorsqu'il aperçut une femme couchée avec un prisonnier, il la fit lever et l'interrogea : elle déclara se nommer Thérèse Causse, couturière en linge, rue de l'Arbre-Sec, être entrée à midi pour rendre visite à son cousin, et en constatant lors de la fermeture qu'on ne la faisait pas sortir, être restée. Dans une autre chambre, il trouva non pas une, mais deux femmes également couchées avec des prisonniers; l'une, Marianne Lafeton, femme du musicien Dorville, détenu à la Conciergerie, était venue à une heure avec une permission du Département de Police voir son mari et, remarquant qu'on l'avait oubliée, s'était bien gardée de réclamer; l'autre, Marguerite Petit, ouvrière en linge, femme d'un peintre absent, était aussi entrée à la prison pour rendre visite à un détenu du nom de Jean Langlois, avait conversé toute la journée avec lui et s'était déterminée à y passer également la nuit, puisqu'on ne s'inquiétait nullementd'elle. Ce sans-gène incroyable déplut au Département de Police qui fit expédier les trois particulières au Petit hôtel de la Force. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2866.)

L'une des principales occupations des prisonniers de la Conciergerie, et en même temps un moyen commode de se procurer les ressources qui leur faisaient défaut, était de fabriquer des faux assignats et surtout dos faux billets de la Caisse patriotique, de la Maison de secours et des sections, véritable papier-monnaie, qui, sous forme de petites coupures de 2o livres à 'i0 sols, était d'un écoulement facile dans les transactions commerciales de tous les jours. L'auteur des Mémoires d'un détenu, incarcéré

IM lidlH CTIIIN rivij

à la Conciergerie le 4 octobre 1793, raconte qu'il se trouva durant sa captivité en rapport avec nombre de repris de justice, habitués de cette prison, qui l'initièrent à leurs procédés. Voici les curieux détails que donne Honoré Moufle à ce propos :

L'industrie de ces hommes est étonnante. Il en était peu d'entre eux qui ne se Fassent sauvés de prison plusieurs fois. J'appris d'eux-mêmes qu'en 1791 et !7'.)2 ils trouvaient le moyen de contrefaire îles billets des Maisons de serours et niènie des

assignats, jusque dans leurs cachots, et de les lire ensuite en eireulalion. Ils se

servaient d'un clou ou d'un ardillon de boucle pour graver les planches. Pour si' procurer de la lumière, ils pressuraient leur salade, dont ils exprimaient l'huile, et effilaient leurs chemises, dont ils tressaient des mèches. Des marchands, ainsi que je l'ai appris de leur bouche, en achetaient pour cent francs par jour de leurs fenwaes, qui les emportaient avec adresse de la Conciergerie.

Surprendre les secrets de la fabrication des faux billets dont Paris était inondé et, dans ce dessein, faire à l'improviste, tantôt le jour, tantôt la nuit, des perquisitions dans les diverses chambres de la Conciergerie, qui représentaient autant d'ateliers clandestins, telle était la tache ardue qui incombait au commissaire de police de la section de Henri IV, spécialement chargé de la surveillance de celte prison ; les procès-verbaux qu'il adressa au Département de Police sont remplis de renseignements curieux :

Le 7 novembre 171) 1, l'un des guichetiers, en procédant à la visite de la chambre du Relair, trouva un châssis garni d'un papier huilé à calquer, sur lequel était le calque d'un billet de 25 livres de la Caisse patriotique, avec le billet qui avait servi de modèle; comme ce châssis était appuyé contre le lit du nommé Julien Lefort et contre celui du prévôt de la chambre, ils furent interrogés l'un et l'autre. Le premier nia énergiquement toute participation à ce calque, le second, ayant déclaré ne rien savoir, fut vertement tancé pour avoir toléré, alors qu'en qualité de prévôt il avait la police de la chambre, qu'on détachât un châssis pour travailler. Tous deux furent envoyés au cachot. Le même Lefort subit un nouvel interrogatoire, le 12 novembre, en présence de M. Maugis, administrateur au Département de Police, persista dans ses dénégations, et, pour expliquer la présence d'assignats dans son portefeuille, prétendit qu'il avait gagné 250 livres au jeu, « à la triomphe et au piquet ». Malheureusement pour lui, ses affirmations furent démenties par un camarade de chambrée, qui l'avait vu travailler à la planche de 25 livres et le certilia. (Cf. le t. V de notre Répertoire, nos 2788, 2791.)

Sur ces entrefaites, le commissaire de la section de Henri IV, ayant appris par une dénonciation que l'on travaillait à une contrefaçon d'assignats dans la chambre dite du Noviciat, s'y rendit le 8 novembre, enlre 11 heures et minuit, fit lever les onze prisonniers qui y étaient couchés,

xlviij INTRODUCTION

fouilla leurs lits, sonda les murs, le plafond el le plancher, mais eu pure perte. Quatre jours plus tard, une nouvelle perquisition dans la chambre du Belair amena la découverte de papiers préparés pour faux billets de 25 livres de la (laisse patriotique, dont les vignettes seules étaient achevées. M. Maugis, qui assistait à celle opération, autorisa d'une façon générale le commissaire de la section de Henri IV à visiter toutes les chambres de la Conciergerie aux joui s et heures qu'il jugerait convenables, en prenant la précaution de faire préalablement évacuer chaque chambre. (Cf. le t. V de noire Répertoire, n°" 2791), 2791.)

Le o décembre suivant, à <» heures 1/2 du soir, deux guichetiers s'étant transportes dans une des chambres de la pistole, dite la Royale, pour faire la recherche d'un Irou creusé' par les prisonniers, dérangèrent un lit et sentirent le sol se dérober sous leurs pas; ayant soulevé les carreaux, ils retirèrent d'une excavation trois rouleaux contenant un certain nombre de billets de 20 livres de la Caisse patriotique, sur papier blanc, et 16 billets de même valeur, teintés en rouge, c'est-à-dire, avec leur couleur normale, de plus, un cachet de la grandeur d'une pièce de () sols, où était figuré un œil avec des rayons et portant la légende : Caisse patriotique. L'enveloppe de l'un de ces rouleaux se composait d'une lettre à l'adresse de M. Lerouge le Dragon, dans la Cour des hommes, celui r/iti est le bien aimé à Quaterine. 11 ne fut pas difficile avec ce signalement de retrouver le propriétaire de ces rouleaux. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2794.)

Le H décembre, un observateur de police, qui filait depuis quelque temps la femme d'un prisonnier de la Conciergerie, soupçonnée déporter chez le sieur Maigret, homme de loi, rue et hûlel de Sainl-Thomas-du- Louvre, des lettres contenant de faux billets, l'arrêta au sortir de la Conciergerie el saisit entre ses mains une lettre où furent trouvés C5 billets de 25 livres de la Caisse patriotique. Le commissaire de la section de Henri IV procéda aussitôt à une enquête en règle el interrogea d'abord le mari de la particulière arrêtée, un compagnon carreleur, qui déclara que dans la chambre Saint-Christophe, où il couchait, plusieurs prisonniers se livraient à la fabrication de faux billets, qu'ils y travaillaient aussitôt que le garçon de guichet était rentré, se recouchaient au moment de la visite et se relevaient à deux heures du malin pour reprendre leur besogne jusqu'à huit heures. Parla même occasion, le détenu en question dénonça l'un de ses compagnons, nommé Jacobé, qui lui semblait fort suspect, ayant passé tout d'un coup de la détresse à une sorte d'aisance et distribuant même de l'argent aux prisonniers. Ce Jacobé, pressé de questions, soit par peur, soit par remords, lit les aveux les plus complets.

INTRODUCTION xlix

se reconnut l'auteur des faux billets insérés dans la lettre et confessa que, réduit à une noire misère, « il s'était laissé entraîner aux conseils perfides de travailler à la fabrication des faux billets, mais que, pour réparer sa faute, il offrait de faire découvrir la trame et la fabrication des faux billets qui se faisaient journellement dans la prison, ce qui ne pouvait être indifférent, d'autant qu'il était certain qu'il s on fabriquait et en sortait tous les jours de la prison pour 15,000 livres ». Il promettait, si l'on voulait bien le laisser circuler librement sur le préau, de faire surprendre les contrefacteurs au moment de leurs travaux, résultat qui serait d'autan L plus appréciable que jusqu'à présent on n'avait trouvé le moyen que de fabriquer des billets patriotiques de 2o livres et de 10 livres, de couleur jaune pour les uns, et de couleur bleue pour les autres, qu'il n'en avait pas encore été fait de 20 livres, attendu la difficulté d'appliquer la couleur rouge, mais qu'un détenu, peintre en miniature, venait de découvrir le secret de fixer cette couleur, qu'il devait en être émis certaine quantité sous peu de jours, qu'il s'en distribuait beaucoup à raison de 20 sols la feuille, et que lui-même en avait acheté cinq feuilles à ce prix. MM. Maugïs et Vigner, administrateurs au Département de Police, qui recueillirent les confidences de ce Jacobé, décidèrent qu'il serait autorisé à rester sur le préau pour l'exécution de ses promesses (Gf le t. V de notre Répertoire, n° 2707.)

L'Administration ne négligeait aucun moyen de s'éclairer et de savoir ce qui se passait dans les prisons. Le 24 décembre 1791, M. Cuvillier, commissaire de police de la section de Henri IV, fut appelé au grelï'e de la Conciergerie pour recevoir la déclaration qu'un prisonnier, célèbre faussaire, Jacques-César lliston (1), croyait devoir remellre entre ses mains, « tant pour le salut public que dans son intérêt personnel » ; comme celte déclaration, malgré sa forme de plaidoyer, fait connaître, avec les détails les plus curieux, le régime intérieur de la Conciergerie et le mode de travail des contrefacteurs de billets, nous croyons qu'il n'est pas sans intérêt d'en donner un extrait :

Depuis 22 mois, dit Riston, je suis prisonnier; depuis 3 mois, en raison de l'absence du concierge, j'ai surveillé tout ce qui se passait à la Conciergerie, j'ai été autorisé en cela autant par la confiance que m'a donné M. Maugis, Mme Hubert et M. Hubert lits que par le désir que j'avais d'être, quoique détenu, utile à la société; j'ai découvert

(I) Ce Riston, qui se trouvait à la Conciergerie depuis 17!J(), fut condamné aux galères comme faussaire par le ôc Tribunal criminel (son procès se trouve aux Archives nationales, Z:) 92, !J3); depuis 1701. il attendait le résultat 'le son pourvoi au Tribunal de cassation. Il eut la-chance d'échapper aux massacres de Septembre, et le 17 de ce mois, fut transfère à la Force par ordre de MM. Dangu et Dubail.

T. VI

INTRODUCTION

qu'il se fabriquait dans la prison, non seulement des faux assignats, mais encore des billets patriotiques, que les guichetiers et garçons de guichet, au moins par leur insouciance, favorisaient ces fabrications. M. Maugis, M. le commissaire de la section de Henri IV et les notables adjoints requis ont vérifié par eux-mêmes la plupart de ces laits; j'ai passé différentes nuits avec ces Messieurs à ces recherches, dont quelquesunes ont été fructueuses et d'autres inutiles, soit à raison de l'intelligence des garçons de guichet avec les fabricaleurs, soit à raison de l'insouciance des guichetiers. Ce sont ces motifs qui ont décidé M. Maugis à donner, en ma présence, à M. le commissaire de la section de Henri IV, une ordonnance portanl réquisition de se transporter, à telle heure du jour et de la nuit il le croirait nécessaire, ù la Conciergerie pour y faire toutes les perquisitions nécessaires, à raison desdites fabrications. Ces perquisitions ont eu lieu plusieurs fois jusqu'à 4 ou ï> heures du matin, et toujours avec plus ou moins de succès; comme elles ne produisaient pas encore tout l'effet qu'on devait en attendre, c'est-à-dire que les fabricateurs s'occupaient de leurs travaux la nuit et brûlaient au moindre bruit qu'ils entendaient les billets qu'ils avaient faits, et détruisaient jusqu'à la trace de leur délit, j'ai proposé, comme unique moyen d'arrêter le cours de ces crimes, d'établir sur le préau un corps de garde de 0 hommes qui, pendant la nuit seulement, fournirait un service de 2 sentinelles qui veilleraient à ce qu'il n'y eût aucune lumière dans aucune chambre et devant aucune croisée aucune (ouverte qui puisse empêcher la communication de la lumière, s'il en existait; il devait résulter de cette opération bien simple, sinon la destruction totale des fabrications, du moins les empêcher pour les deux tiers, parce que les fabricateurs ne travaillant que sur le calcage et à l'aide d'une lumière qu'ils mettent sous le vitreau, il leur est impossible le joui de fabriquer. Ce moyen a été communiqué à M. le maire de Paris, qui, par sa lettre du 19 de ce mois, m'a demandé les moyens sûrs d'arrêter les fabricaleurs. Je lui ai répondu que cela était impossible, à raison de l'indiscrétion ou de l'insouciance des guichetiers, et j'ai persisté à demander l'exécution du moyen que j'avais proposé. MM. les administrateurs ont cru qu'il était plus convenable d'avoir dans la maison des espions; ils se sont aflidés ou des gens subalternes ou des prisonniers qui les trompent tous les jours; ils sont trompés à tel point qu'il n'est pas de jour où il n'y ait une émission assez considérable de ces faux dans la ville, par le fait même des prisonniers en qui ils ont mis leur contiance, ce qui n'aurait pas lieu, si le procédé indiqué avait été suivi. Ces gens, ces prisonniers, mécontents de ma surveillance, •autant que MM. les administrateurs doivent être satisfaits de mon zèle désintéresseront parvenus à capter la confiance au point qu'il a été défendu de faire aucune perquisition dans les prisons ; aussi j'ai cessé de m'occuper de ces objets et de répondre à l'invitation de M. Petion portée par sa lettre du 19 de ce mois. (Cf. le t. Y de notre Répertoire, n° 2801.)

Dans la nuit du 18 au 19 janvier 1792, une descente de police, entourée de tout un appareil de force armée, fut faite à la Conciergerie, spécialement dans le but de découvrir les contrefaçons d'assignats, de billets de la (laisse patriotique et des sections, de monnaie, ainsi que les outils employés par les faussaires. La perquisilioji, commencée à une heure du malin, ne prit tin qu'à sept heures et demie. Toutes les chambres de la prison, tant de la pistolr que de la paille, furent successivement parcourues et visitées avec le plus grand soin par les commissaires de la section de Henri IV, qui assistaient le commissaire de police, et le procès-verbal dressé à celle occasion énumcre en détail non seulement les billets faux

INTRODUCTION Ij

trouvés sur les prisonniers ou dans leurs lits, les planches de cuivre gravées pour billels de 5 livres de la Caisse patriotique, cachées dans la chambre de l'un des garçons de guichet, mais encore les ingrédients variés servant à la fabrication de ces mêmes billets, tels que paquets d'alun, de c «chenille, de bois de Brésil, carmin, encre de Chine, bouteille de couleur bleue, pierre ponce, carrés de papier préparés, et beaucoup d'autres. Les quatorze prisonniers détenteurs de ces objets suspects furent envoyés au cachot. (Cf. le t. Y de notre llépertoire, n° 2806.)

Aucune considération ne pouvait arrêter le zèle des officiers de police chargés de procéder aux perquisitions, pas même celle d'humanité; ainsi, le Département de Police ayant été avisé, le 20 janvier 1702, de l'existence à l'infirmerie, dans les lits d'un prisonnier et de l'infirmier, de planches et outils propres à la fabrication de faux billets et. même de faux billets, y envoya à onze heures du soir le commissaire de la section de Henri IV, qui trouva un certain Roussel gravement malade, tellement affaibli même qu'il y avait lieu de craindre pour sa vie. Pour vérifier les faits dénoncés, le commissaire fit apporter par les guichetiers un matelas sur lequel fut délicatement déposé le malade; la recherche la plus minutieuse dans ses vêtements et dans sa paillasse, dont toute la paille fut enlevée, ne produisit aucun résultat, pas plus que la fouille opérée sur la personne de l'infirmier, qui fut déshabillé de pied en cap (Cf. le t. V de notre llépertoire, n° 2807. )

Quoique le faussaire Hislon se fût engagé, le 2i décembre 1701, à ne plus s'inquiéter, directement ou indirectement, d'aucune fabrication de faux billels, ce fut pourtant à son instigation et sous sa conduite que l'un des guichetiers monta, le 29 janvier, à la chambre dite des Lapins,, attenante à l'infirmerie, et surprit en flagrant délit plusieurs contrefacteurs de billels. L'un des trois prisonniers occupant cette chambre, qui était dans son lit, tenait chilfonnés dans ses mains trois billets de la Caisse patriotique de 10 livres, sans préjudice de deux autres billets analogues, mouillés et teints, et d'un autre billet non encore teint; mais la découverte la plus importante fut faite dans les ordures de la chambre par l'infirmier IMcard, qui remit au commissaire un morceau de buis gravé pour la fabrication de billets patriotiques de 25 livres et sept billels de î-0 sols de la Maison de secours. Une planche de buis idenlique fut retrouvée, le 1" février, sur l'une des corniches du préau; ce qui donna l'éveil, c'est qu'on vit, au moment de la fermeture, les prisonniers attroupés autour d'un pilier de la cour, s'enfuir à l'approche du concierge et rentrer précipitamment dans leurs chambres. (Cf. le l. V de notre Répertoire, nos 2810, 2811.)

lij INTRODUCTION

L'un des membres du comité de la section de Henri IV, remplaçant le

commissaire de police absent, vint, le 7 février 1792, à minuit et demi, dans la chambre tionùec, à l'effet de rechercher des barres de fer et fausses clefs que l'on disait devoir exister sous le dallage, mit la main sur 2 planches de buis gravées pour la fabrication de faux assignats de 200 livres, cachées sous un pavé au milieu de gravois, avec 10 billets de la Caisse patriotique de 10 livres, 5 de 20 livres, 9 de 25 livres, i de S livres. En examinant une corniche au-dessus de la porte de la Paillère, conduisant au cachot, le maçon La Jeunesse fit tomber un rouleau de papier qui contenait 35 billets patriotiques de 20 livres, teints en gros rouge, et 10 de même valeur, non encore teints. (Cf. le t. Y de notre Répertoire, n° 2812.)

Celte surveillance étroite, qui enveloppait comme dans les mailles d'un réseau les prisonniers de la Conciergerie, ne se relâchait jamais un instant. Ainsi, le 12 février, c'est la gendarmerie qui remarque d'une des fenêtres du Palais que l'on travaille dans une chambre de la prison à la fabrication de billets de la Caisse patriotique, y fait irruption et surprend les prisonniers en plein travail: le 27 février, à minuit, ce sont les guichetiers qui, en passant l'inspection du préau, trouvent derrière les piliers de la galerie un moule en plâtre pour les assignats de 300 livres; le lendemain matin, à l'ouverture des cellules, les mêmes guichetiers aperçoivent un prisonnier travaillant à la fabrication de faux billets qu'il se hâte de déchirer; mais sont empêchés par ses compagnons d'en recueillir les morceaux. (Cf. le t. V de notre Répertoire, noa 2811, 2818.)

A la Conciergerie, de même qu'au Châtelet, il ne manquait pas de délateurs pour renseigner l'Administration et la tenir pour ainsi dire jour par jour au courant des tentatives de contrefaçons. D'après une de ces déclarations faite le 29 mars 1792 par le sieur Lhoslellier, au bureau de la Gendarmerie nationale, cour de la Sainte-Chapelle, les faux billets de la Caisse patriotique et de la Maison de secours se fabriquaient dans toutes les chambres de la paille, et même dans quelques-unes de la pistole, notamment celle de la Galiotte. Le dénonciateur prenait soin de désigner nominativement chacun des prisonniers occupés à cette fabrication et conseillait de se présenter dans les chambres avant leur ouverture, c'està-dire avant 8 heures, et de fouiller tout le monde, sans oublier les femmes qui avaient accès dans la prison et qui emportaient avec elles quantité de faux billets. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2823.)

Suivant le rapport d'un autre détenu, le sieur Jean-Baptiste Vauquelin, en date du 21 mai, on travaillait, dans la chambre de pension la Royale, à la contrefaçon d'assignats de 5 livres, mais les prisonniers possesseurs de la planche avaient interrompu leur travail et attendaient pour le continuer

INTRODUCTION liij

la réception très prochaine de nouveau papier, celui qu'ils avaient employé pour la première épreuve ne leur convenant pas. L'auteur de ceLte dénonciation, désireux de se concilier les bonnes grâces de l'Administration, faisait valoir « le service qu'il rendait à la chose publique en dénonçant une fabrication de cette importance », et promettait de divulguer les heures de travail et les cachettes des objets employés par les faussaires. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n" 28:51.) Le 22 mai 1792, les administrateurs du Dépa'tement de Pôlice, en personne, recurent les révélations pleines d'inlérêl du nommé Ferlet-Dumesnil, révélations qui ne laissaient rien à désirer pour l'abondance et la précision des renseignements. V sa connaissance, deux planches, l'une d'assignats de .*> livres, l'autre de billets de 40 sols de La Maison de secours, circulaient, tant la nuit que le jour, de chambre en chambre ; elles se trouvaient généralement le jour dans la chambre dite la Royale et la nuit dans celle de Saint-Christophe , où avait été ménagée une cachette au-dessus de la porte. Pour plus de sûreté, afin d'échapper aux risques des perquisitions, la planche d'assignats restait entre les mains d'un garçon de guichet, nommé Gilbert, qui avait toute la confiance des prisonniers, leur fournissant le papier nécessaire pour le tirage des billets, ainsi que le vermillon servant à la teinture, et les prévenait des visites projetées. La fabrication des faux billets de 40 sols devait se faire dans d'assez vastes proportions, puisqu'elle avait exigé l'emploi de 4 mains de papier fleurdelisé. Deux femmes, habituées de la Conciergerie, se chargeaient de l'émission de ces billets au dehors dans différents cabarets et de l'introduction du papier vendu par un quidam qui, pour chaque main, recevait 2 douzaines de billets tout fabriqués. Au nombre de ceux qui mettaient en circulation les faux assignats ou billets, figurait un acteur du Vaudeville, du nom de Maigret. (Cf. le t. Y de notre Répertoire, n° 2835.) Le jour même où ces indications parvenaient à la Police, le fils du concierge Richard trouvait, au moment de la fermeture des chambres, 34 faux assignats de o livres, dans un trou au pied d'un pil er sous la galerie à gauche donnant sur le préau. Les révélations du sieur Ferlet-Dumesnil furent confirmées et corroborées, le 1er juin., par l'un de ses compagnons, Jean Mary, qui dénonça une officine de faux assignais de o, 50 et 100 livres dans les chambres Saint-Çhristopke, Notre-Dame et dans celle dite du 4, désignant les trous où l'on cachait les billets fabriqués et objets servant à la fabrication, et déclarant que c'était à 4 heures du matin que les faussaires se mettaient à l'œuvre. Dans une chambre de pension à côté de celle des Anglais, deux prisonniers travaillaient également au point du jour à des assignats faits à la main, que se chargeait d'écouler un individu ayant ses entrées à la Conciergerie en qualité

liv INTRODUCTION

d'avocal-conseil. Dans la chambre do la Galiotte se fabriquaient, toujours de grand malin, des assignats de 200 et 300 livres. Enlin, dernier détail assez original, l'un des pensionnaires de la chambre la Royale remplissait, parait-il, l'office de banquier pour tous les billets fabriqués à la Conciergerie, ayant mandat de faire passer les faux billets et d'en recevoir les fonds qu'il distribuait à chacun de ceux qui y avaient travaillé (Gf. le t. V de notre Répertoire, n° 2844;)

Le garçon de guichet Gilbert qui, d'après la dénonciation du prisonnier Ferlet-Dumesnil, semblait l'agent dévoué des prisonniers, jouait en réalité un double jeu ; tout en paraissant faire cause commune avec les détenus, il servait en même temps les intérêts de l'Administration. Le 1" juin, il avisa le concierge Richard du dépôt d'un paquet d'assignats de l> livres qu'il avait reçu d'un pensionnaire de la chambre des Anglais et de la réclamation de ce même dépôt, et demanda en grâce que l'on prît toutes les précautions nécessaires pour ne pas le compromettre et l'empêcher de continuer son service comme garçon de guichet. Le commissaire de police Lambert acquiesça à ce désir et, afin de ne laisser planer aucun soupçon sur la conduite du sieur Gilbert, procéda, escorté d'un détachement de gendarmerie, à la visite des diverses chambres de la pension, notamment de la Galiotte, de la Royale, des Caillotttins, des Anglais et de celle des guichetiers. Arrivé sur le préau, en présence des prisonniers, il fit appeler les garçons de guichet, leur demanda les clefs de leurs chambres pour y perquisitionner. Tout naturellement, au cours de cette perquisition, se trouva dans la paillasse du sieur Gilbert un paquet noué par un ruban de soie, contenant 200 faux assignats de S livres, dont quelques-uns portaient déjà l'empreinte du timbre sec, mais n'étaient pas numérotés. Afin de pousser jusqu'au bout la comédie, le commissaire donna ostensiblement l'ordre de conduire le même Gilbert au cachot et le lit sortir un instant après par la porte donnant sur la cour du May, près du corps de garde, le dispensant de son service de garçon de guichet pendant deux jours, temps fixé pour son séjour au cachot. Lu adressant son procès-verbal aux administrateurs du Déparlement de Police, le commissaire de la section de Henri IV demanda pour le sieur Gilbert une récompense proportionnée au service qu'il venait de rendre à la chose publique, qui serait en même temps un stimulant pour les guichetiers et garçons de guichet. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n°2843.)

Le 7 juin, le commissaire de la même section, lors de sa tournée de surveillance faite après minuit, trouva dans une des chambres de paille, entre le premier el le second lit, un rouleau enveloppé d'un morceau d'étoffe, renfermant entre autres objets l'i carrés de papier du format

INTHODIICTION |v

des petits assignats de livres, dont l'encadrement était déjà fait, et deux lettres à l'adresse de, l'accusateur public et du greffier du 3* Tribunal criminel, auxquelles étaient joints trois assignats faux de 8 livres, d'une part, et quatre, d'autre part, tous faits à ta main. Une autre perquisition faite le 13 juin, à II) heures du soir, dans la chambre de paille de Notre- Dame i procura la découverte de 5 billets faux de la Caisse patriotique, entièrement finis, et de II ébauchés, n'ayant encore que les encadrements, avec des carrés de papier et des morceaux de buis portant gravés les mots Çaisse patriotique ; dans la chambre du Grand-Nord, il fut trouvé dans les joints d'une pierre de la croisée, 7 carrés de papiers préparés et, sous un lit, un faux billet ronge de 20 livres. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n°" 2850, 28o.'i. ) Le 2!) juin, un détenu du nom de Vingternier déclara qu'il lui avait été proposé, la veille, 2 assignats faux de S livres, et qu'il croyait pouvoir certifier l'existence, dans une des chambres de la pistole, d'une planche à l'aide de laquelle se fabriquait une quantité considérahle de billets, notamment de S livres, mais qu'il ignorait les moyens employés pour les livrer à la circulation. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2861.)

Lorsqu'à la suite des massacres de Septembre, l'on dut procéder au nettoiement de la Conciergerie, les guichetiers trouvèrent dans les chambres et remirent à AI. Letellier, commissaire de la section du Pont- Neuf, les tristes épaves délaissées par les prisonniers, en particulier maintes traces de leur criminelle industrie, notamment dans une paillasse de la chambre Notre-Dame, 2 paquets de billets de 20 sols en parchemin ; dans la chambre Saint-Christophe, 2 assignats de 50 et 100 livres, une planche en bois pour fabriquer des billets de 40 sols de la Maison de secours, 23 billets de 2*i livres de la Caisse patriotique, 2 de S livres; dans la chambre Glaire, derrière un lit, une planche pour billets de 20 sols sur parchemin, (il billets de 20 sols, sur parchemin, non timbrés, 110 morceaux de parchemin préparé; dans la chambre basse n° G, une planche en cuivre jaune pour mêmes billets. En prenant livraison de tous ces objets et en clôturant son procès-verbal, le 20 septembre, le commissaire Letellier invitait les membres du Comité de surveillance et de salut public « à donner les ordres les plus précis pour que les différentes réparations qui sont à faire en la prison soient faites dans le plus bref délai ; qu'il y en a beaucoup, tant en maçonnerie qu'en serrurerie, et qu'il est instant que ces réparations aient lieu avant qu'un plus grand nombre de prisonniers fussent en icelle, attendu qu'avec une surveillance très active, ils viennent encore à bout de se procurer les oulils qui leur sont nécessaires par les ouvriers, qui, négligents, les laissent traîner ». (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2888.)

Ivj INTRODUCTION

Quoique l'arrêt du Parlement de Paris, du 4 mars 11)08, eût déclaré que tous prisonniers de la Conciergerie qui chercheraient à s'évader et seraient surpris faisant effraction aux murailles et portes, seraient pendus, sans autre forme ni figure de procès, à une potence plantée à cet elfet au milieu du préau de la prison, il se passait peu de semaines sans que quelque prisonnier ne s'échappât, ou tout au moins ne tentât de s'échapper de la Conciergerie. On ne saurait croire les prodiges d'adresse, de ruse et d'audace mis en œuvre par ces malheureux captifs pour essayer de recouvrer leur liberté; rien ne pouvait les rebuter, les tentatives d'évasion, sans cesse déjouées, étaient sans cesse renouvelées avec une énergie désespérée ; les détenus, sans jamais se lasser, perçaient les murs, les plafonds, le sol de leurs cellules, creusaient de longs souterrains, sciaient des barreaux, fabriquaient des fausses clefs et réussissaient fréquemment à tromper la surveillance exercée autour d'eux.

Le 9 novembre 1791, l'Administration s'émut vivement de prétendues confidences faites à un gendarme par un prisonnier qu'il conduisait à Melun, confidences qui furent envoyées de Monlgeron à M. Archier, lieutenant de la gendarmerie. D'après la lettre de ce gendarme, tous les prisonniers de la Conciergerie devaient incessamment prendre la fuite par un souterrain de 30 toises de long, parlant du seuil de la porte de la chambre Claire et devant aboutir au bord de la Seine. Le 10 novembre, à cinq heures, Pierre-François Cuvillier, commissaire de police de la section de Henri IV, après avoir pris connaissance de la lellre en question, entra dans le préau avec le poste de gendarmerie, ordonna de renfermer les prisonniers dans leurs chambres et fit procéder à de minutieuses recherches par les guichetiers, assistés du maçon La Jeunesse, aux alentours des chambres Claire et du Paradis, ainsi que dans quatre petites pièces basses situées sous ces deux chambres; tout fut trouvé en bon élat. L'examen de la chambre du Belair permit toutefois de constater que deux barreaux de la porte avaiem été sciés, de même que la traverse des barreaux d'une des croisées. Pour acquérir la certitude absolue qu'aucune fouille n'avait été exécutée, le commissaire enjoignit au maçon La Jeunesse d'examiner les fosses d'aisance et de voir s'il n'y avait pas été jeté de terre ou de gravois. Le résultat des investigations fut négatif. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2790.)

Le (i décembre, le commissaire de la section de Henri IV fut avisé d'une tentative d'évasion peu banale et même assez insolite, qui ne pouvait être faite avec quelque chance de réussite que par un prisonnier à peine sorti de l'adolescence et imberbe. En effet, il s'agissait d'un jeune homme de 17 ans, détenu depuis le 21 août, qui s'était déjà échappé

1NTR0MT.TI0N Ivij

une fois et qui se présenta au guichet, sous un déguisement féminin, il essaya de sortir, mais fut reconnu et arrêté au passage par l'un des guichetiers. Interrogé par le commissaire, il déclara avoir trouvé les habits de femme dont il était revêtu dans un tuyau des lieux d'aisance, et que, s'il avait cherché à s'évader, c'est qu'il n'avait pas encore été interrogé et qu'il était las d'attendre. Lorsqu'il fut déshabillé, on constata qu'il s'était affublé d'une camisole et jupe d'indienne fond rouge et blanc, d'un tablier à carreaux rouge et bleu et d'un bonnet rond garni de linon. Le pauvre diable n'avait sur lui qu'une pièce de 30 sols, gagnée en faisant dans la prison le commerce de fromage et de tabac; le résultat de son équipée fut qu'on l'expédia au cachot. (Cf. le t. V de notre liépertoire, n° 279o.)

Le 7 décemhre. à I 1 heures et demie du soir, eut lieu une nouvelle descente du commissaire de police de la section de Henri IV, motivée par une dénonciation contenue au rapport du capitaine Gamé, commandant le poste du Palais ; il fut procédé à un examen minutieux des trois chambres au-dessous de la chambre du Conseil du Tribunal de cassation, qui donnaient toutes sur le préau de la prison, on ne remarqua aucune trace de trous ni dans les murs, ni dans les voûtes ; les barreaux des fenêtres ainsi que les grilles intérieures des lieux d'aisance furent sondés et trouvés intacts. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n" 279(5.) Quelques jours après, le 15 décembre, se produisit une tentative d'évasion, cette fois couronnée de succès. Certains prisonniers réussirent à pratiquer dams la voûte de l'un des cachots, du côté de Belair, un trou qui aboutit dans l'antichambre du Bureau de paix, l'ancienne Chancellerie ; l'un d'eux, le nommé Deshayes parvint h s'enfuir, mais ne jouit pas longtemps de sa liberté, au bout de deux jours il fut arrêté chez un logeur de la rue de la Coutellerie; un autre, le sieur Hardy, terrassier, détenu depuis l(i mois, tant à la Force qu'au Chàtelet et à la Conciergerie, voulut le suivre, mais fut rattrapé et mis au cachot par ordre de M. Vigner. Cette double évasion occasionna une vive fermentation parmi les prisonniers; le commissaire Cuvillier, averti, lit entrer un détachement de gendarmes, commandé par MM. Fortin et Hivoire, et commença par faire sortir tous les étrangers et rentrer dans le préau tous les détenus se trouvant au parloir, « ce qui se fit avec un peu d'humeur do la part des prisonniers » ; alors on prit le parti de les renfermer dans leurs chambres. L'exécution de cette mesure provoqua une violente bagarre, les prisonniers très surexcités, principalement ceux d'entre eux qui étaient pris de boisson, jetèrent des tessons sur les gendarmes, leur assénèrent des coups de poing, au point que l'un des gendarmes faillit rester sur le carreau ; le désordre prit même un caractère si grave que la gendarmerie se vit obligée d'employer

Iviij INTMODUCTIO.X

la force et que V) ou fi prisonniers furent assez grièvement blessés, tant à coups de sabres qu'a coups de bayonnetles. (Cf. le 1. Y de notre Répertoire, n° 2798.)

Le basard mit le commissaire de police de la section de Henri IV sur la ti'ace d'une nouvelle tentative d'évasion des plus sérieuses : le lendemain de Noël , vers six heures et demie du soir, ce magistral était venu requérir la garde du poste du Palais, à l'etfet d'expulser une troupe de vagabonds qui rôdaient continuellement, surtout le soir, à travers le Palais, et y brisaient les boutiques en insultant les marchands; on l'avertit sur ces entrefaites que l'on entendait frapper sous le pavé de la salle des libraires, du côté de la Conciergerie; il s'y transporta sur le champ, en même temps que M. Rivoire, officier de gendarmerie, et un détachement de gendarmes; à peine arrivés ils virent un carreau du plancher se soulever. M. Cuvillier, estimant que la force armée dont il disposait serait insuffisante pour empêcher l'évasion des prisonniers, si elle se faisait à main armée, comme le bruit s'en était répandu, demanda du renfort à M. Carie, commandant en chef du bataillon de Henri IV, qui accourut avec une vingtaine de grenadiers. Introduits par les guichetiers dans la chambre Notre- Dante, qu'occupaient 2o prisonniers, ils aperçurent dans la voûte un trou carré d'un pied et demi, et au-dessous un échafaudage formé avec les bancs, la table et plusieurs paillasses l'une sur l'autre, les pierres et démolitions extraites du trou répandues sur les paillasses. Quant aux prisonniers, après avoir été fouillés, ils furent renfermés dans trois cachots, et une perquisition faite dans la chambre amena la découverte d'un outil tout neuf, propre à percer la pierre, nommé trépan, d'une scie à main, d'un ciseau recourbé, de 2 fortes pinces et d'une petite lime. (Cf. le t. V de noire Répertoire, n° 2cXt)2. |

Le 7 janvier 1792, au matin, huit prisonniers parvinrent à s'échapper par la boutique d'un opticien du quai de l'Horloge. Pour arriver à leurs fins, ils avaient dû se livrer à un travail herculéen, qui confond l'imagination ; mais il n'est pas inutile de faire remarquer que tous étaient des malfaiteurs dangereux, relégués au fond des cachots, trois d'entre eux même condamnés à mort, par conséquent ils ne devaient reculer devant aucun effort pour se soustraire au sort qui les attendait. Voici la besogne de mineurs accomplie par ces prisonniers : Enfermés tout d'abord dans le cachot de la Tour, ils se mirent en devoir de creuser un hoazard; mais un détenu porte-clefs s'en étant aperçu par les gravats qu'il trouva dans les griaches (seaux d'ordures), ils furent transférés dans le cachot du César, où ils reprirent de plus belle leur travail souterrain. Ces infatigables pionniers percèrent au-dessous de la grille de la fenêtre un trou

INTHOIUT/TION

de 2 pieds \J2, qui leur donna accès au corridor conduisant aux latrines», descendirent dans ce corridor au moyen de 2 cordes de paille nattée et roulée, pratiquèrent ensuite au-dessus de la grille des latrines un trou de 2 pieds, puis une excavation de G à 7 pieds de long faisant le coude vers la droite et aboutissant au mur d'un caveau sous la boutique du sieur Desmarquets, opticien du quai de l'Horloge. On retrouva dans celte dernière excavation les instruments dont s'étaient servi les prisonniers, savoir, une mèche de vilebrequin, longue de 2 pieds et demi, une scie à main de 2 pieds de long, une barre de fer de même longueur et de la grosseur d'un pouce, provenant d'un barreau de grille. Chose extraordinaire, on ne découvrit aucune trace de gravois de démolition, ni dans le cachot du César, ni dans le caveau de l'opticien, et cependant il avait dû en être extrait plus d'une voie, le mur étant plein dans toute son épaisseur. Tout ce travail colossal avait été exécuté sans bruit, sans donner l'éveil à personne, pas même à l'opticien, qui de sa chambre à l'entresol au-dessus de sa boutique n'avait rien entendu et avait été fort étonné, le matin, de voir la porte de sa boutique ouverte, avec une chandelle allumée ; on avait seulement pris la précaution de boucher avec une chemise de grosse toile le judas donnant de la boutique dans sa chambre. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2803.) Corsas annonçant celte évasion dans son Courrier des 8.'{ Département* (numéro du 8 janvier 1 792) , donnait à entendre que « ces pestes publiques (les scélérats évadés) étaient soutenues par des leviers puissants, » et le lendemain, encore plus affirmatif, ne craignait pas d'insinuer que « l'or de la Liste civile faisait tomber les verrous de la Conciergerie et du Chàlelet et corrompait les préposés à la garde de ces prisons. » Le public pouvait à bon droit 's'alarmer de ces évasions de prisonniers, surtout lorsqu'elles se produisaient coup sur coup. EU ell'et, le 7 janvier, nous voyons huit prisonniers prendre la fuite par un souterrain, le lendemain, deux autres suivaient leur exemple, mais cette fois par les toits. Ce jour même, a o heures du matin, la gendarmerie informa M. Cuvillier, commissaire de police de la section de Henri IV, que plusieurs prisonniers de la Conciergerie s'évadaient par le quai de l'Horloge, à l'aide d'une échelle de corde; le commissaire se transporta surle-champ au Palais, gravit un escalier près du Tribunal de cassation et, d'une petite fenêtre donnant sur cet escalier, aperçut sur le toit un individu qu'un gendarme tenait en respect en le mettant en joue. Le maçon du Palais, appelé aussitôt, descella le châssis dormant de l'escalier et rompit l'un des barreaux de la fenêtre, ce qui permit au fugitif transi de froid de redescendre et de réintégrer sa prison. L'enquête à laquelle il fut procédé, séance tenante, établit que deux barreaux et une traverse

INTRODUCTION

de la chambre du Petit Nord avaient été sciés, laissant une ouverture d'un pied et demi, qu'à cette ouverture correspondait une échelle de corde entremêlée de manches à balais, et que les prisonniers avaient dû, pour gagner le toit, se livrer à une gymnastique des plus périlleuses, ayant parcouru la moitié du pourtour de la prison sur les barres de fer, qui servaient de grillages aux fenêtres supérieures, cl étaient ainsi arrivés aux grilles des fenêtres des Archives, dont les traverses formaient autant d'échelons et permettaient d'atteindre la toiture. Du toit les prisonniers étaient descendus, au moyen d'une échelle de corde, sur le quai des Morfondus; c'est d'ailleurs ce qu'avait pu observer la dame Nébel, femme d'un mathématicien du quai de l'Horloge, qui, alarmée en raison du bruit qu'elle avait entendu toute la nuit, n'avait pu fermer l'œil, à 4 heures du matin, elle avait aperçu devant sa croisée un homme suspendu dans le vide, qui se laissa glisser dans la rue, avant que le sieur Nébel, réveillé par sa femme, eût pu s'y opposer; au même instant, un second prisonnier, opérant sa descente, fut obligé de lâcher la corde saisie par ledit Nébel, sauta sur un auvent et retomba sur le pavé, mais, quoique grièvement blessé, parvint à se relever et prit la fuite en abandonnant un de ses souliers. L'inspection de la chambre du Petit Nord faite par M. Maugis, administrateur au Département de Police, et l'appel des prisonniers révélèrent, en effet, l'absence de deux d'enli'e eux, le sieur Laroche, condamné en première instance par le 0e Tribunal au carcan et à trois ans de galères, et un ceriain Rochez, dit Deruelle, jugé en première instance par le même Tribunal. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2804.) Ces évasions répétées à un si court intervalle semblèrent peu naturelles, l'opinion publique, prompte à s'émouvoir, accusa la dame Hubert, concierge de la prison, de les avoir favorisées et d'avoir reçu pour sa complicité 180,000 livres; elli fut traduite devant le Tribunal de Sainle-Ceneviève, qui l'acquitta, faute de preuves. Les journaux ayant répandu le bruit que les huit prisonniers évadés dans la nuit du G au 7 janvier étaient des contrefacteurs d'assignats, M. Jauiïret, rédacteur de la Gazette des Tribunaux, par une lettre adressée, le 12 janvier, à la Chronique de Paris, crut devoir prolester contre cette assertion, qui tendait à ruiner le crédit public, et pria d'informer les lecteurs du journal que les trois prisonniers condamnés à mort n'étaient nullement des faussaires, mais des voleurs de grand chemin, et que les cinq autres n'étaient pas davantage prévenus du crime de contrefaçon.

Encouragés et enhardis par la réussite de ces diverses évasions, les prisonniers de la Conciergerie renouvelèrent à bref délai leurs tentatives, et, dans la soirée du 10 janvier, essayèrent de nouveau de s'échapper par les toits, mais, celte fois, ne furent pas aussi heureux \ la gendarmerie

INTRODUCTION Ixj

mise sur pied, à la lueur des flambeaux, donna la chasse aux malfaiteurs; l'un d'eux fut lue d'un coup de fusil, le second tomba de frayeur et se blessa grièvement, le troisième disparut. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2806).

Depuis quelque temps, une sourde agitation existait dans la prison de la Conciergerie, par une singulière coïncidence qui permettrait de croire à une sorte de complot général, elle dégénéra en mutinerie et rébellion, le jour même de l'incendie allumé par la malveillance, qui consuma une partie de la Force. Le 21 janvier, à huit heuivs du matin, le commissaire de police de la section de Henri IV, averti qu'une grande fermentation régnait à la Conciergerie, tant dans le corps de logis occupé par les hommes que dans celui réservé aux femmes, s'y transporta en toute hâte et vit dans la cour du May et autour de la prison quantité de gardes nationaux en armes. Voici, d'après ce qu'il apprit, quelle fut l'origine du conflit : la guichetière chargée de mettre sous clefs les femmes, ayant découvert que les verrous d'une porle avaient été limés en vue de préparer une évasion, fut prise à partie par les prisonnières qui, exaspérées, se jetèrent sur elle et faillirent l'assassiner. Dès l'abord, le commissaire, accompagné d'un fort détachement de volontaires, étant entré dans la cour des femmes, trouva toutes les détenues dans un état de surexcitation extrême et se répandant en vociférations pour obtenir qu'on leur livrât celle qui les avait trahies ; il essaya de les calmer, les engageant à se comporter avec plus de ménagement, mais ce fut en vain; alors il prit le parti de faire renfermer ces furies dans leurs chambres jusqu'à ce que l'ordre fût rétabli. Le commissaire passa ensuite dans la cour occupée par les hommes et constata qu'ils étaient beaucoup plus tranquilles que les femmes; mais il crut remarquer « que ce calme n'était qu'apparent, que l'agitation était dans leur cœur et l'explosion prête à éclater, tous demandant à grands cris et avec celui du désespoir à être jugés, qu'on termine leur sort ; s'ils sont coupables, qu'on les punisse, mais qu'on ne les fasse pas languir éternellement dans une prison en attendant un jugement dont ils ne voient pas le terme; les uns se plaignent que depuis 15, 18, 20 et 22 mois ils n'ont pas encore été interrogés, ou, s'ils l'ont été, ce n'est encore qu'une fois; d'autres se plaignent que, leur jugement étant prêt à être prononcé, ou l'étant, on les laisse encore dans les prisons, sins sçavoir quel sera le terme de leur sortie, ou les condamnations prononcées contre eux ». M. Baudin de La Chesnaye, chef de la 0e légion de garde nationale, arriva au moment où « ces malheureux prisonniers exposaient leur peine, et fut, observa le commissaire, comme nous dépositaire de leurs douleurs ». M. Cuvillier resta toute la journée en permanence à la Conciergerie, se portant à chaque instant, soit dans la partie occupée par

Ixi.i INTRODUCTION

les hommes, soit dans celle habitée par les femmes, et finit par rétablir le calme. A 7 heures du soir, après la fermeture de toutes les chambres, escorté d'un détachement de 23 hommes auxquels s'étaient joints M. Croissant, inspecteur des bâtiments du Palais, deux compagnons maçons et un serrurier, le même magistrat pénétra dans la chambre dite de Bonbec, expédia au chauffoir les 20 prisonniers qui y étaient couchés, puis fit sonder par les ouvriers les pavés et les parois de la chambre, qui furent trouvés intacts ; il procéda ensuite à la même opération dans la chambre de Notre- Dame et de la Galiotte et se relira, le dimanche 22, à une heure du malin. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n" 2808.)

L'alerte avait été trop chaude, les inquiétudes trop vives pour que l'Administration se relâchât de sa surveillance. M. Cuvillier revint non seulement plusieurs fois dans la journée du dimanche pour s'assurer de la tranquillité des prisonniers, mais encore, à H heures du soir, retourna de nouveau sur le préau pour voir si tout était dans l'ordre; comme quelques bruits vagues semblaient sortir de la chambre de la Royale, une perquisition en règle y fut faite, tout ce qu'on y trouva, dans une paillasse, fut un barreau de fer de 3 pieds paraissant provenir d'une grille de croisée. Le lendemain soir, à 9 heures, le sieur Hubert, iils du concierge de la prison, ayant sur le préau ouï parler d'un projet d'évasion par la Paillère et par la porte des anciens guichets, en avisa le commissaire qui, après avoir prévenu MM. Maugis et de La Chesnaye, s'empressa tout d'abord de visiter 2 cachots sous Bêlai/; où la sentinelle du Palais avait cru entendre frapper à coups redoublés. Le bruit en question n'existait que dans l'imagination du factionnaire, car rien de suspect ne fut découvert. De là, le commissaire, accompagné de l'inspecteur des travaux, sortit de la prison par un souterrain qui traversait les anciens guichets et constata que les >\ premières portes étaient bien fermées, mais que le verrou de la porte d'entrée de la Paillère, donnant accès au cachot et au passage de l'ancien guichet, était resté ouvert. M. Cuvillier ne rentra chez lui qu'à 1 heure 1/2 du matin, non sans avoir recommandé à la garde nationale d'organiser des patrouilles sur le quai de l'Horloge. Dans le cours de celte visite, sur la plainte des guichetiers, le commissaire dut pénétrer à main armée dans la chambre dite des Femmes, pour expulser et expédier au cachot un prisonnier surnommé le Dragon, qui, soutenu par toute la chambrée, s'était porté à des voies de fait sur la personne d'un des guichetiers. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2809.)

Le 1er février, le commissaire de police de la section de Henri IV eut vent d'un nouveau projet d'évasion formé par les prisonniers de la chambre des Femmes, au nombre de 2i ; il s'y transporta avec l'inspec-

INTRODl'CTIf» lxiij

teur des travaux du Palais el trouva effectivement au-dessus de la fenêtre un trou commencé dans la voûte de la pièce, d'environ un pied de profondeur sur G pouces d'ouverture : ce trou, qui étaii masqué par un papier couleur de la muraille, devait aboutir à l'entrée du Tribunal provisoire, mais on ne découvrit aucun outil, à part une scie à main toute neuve d'un pied cl demi de long'. Gomme il était impossible de réintégrer les prisonniers dans celle chambre avant d'avoir réparé les dégâts, on les fit descendre clans les cachots du César. (Cf. le t. V de notre Répertoire,

n° mu.)

Quelques jours plus tard, certain prisonnier ayant dénoncé la présence dans la chambre Bonèec de barres de fer et de fausses clefs qui devaient être cachées sous des pavés, le sieur Bailleul, commissaire de la section de Henri IV, en l'absence de M. ('millier, se rendit le 7 février, à minuit el demi, à la Conciergerie, accompagné d'un détachement de gendarmerie, lit lever tous les prisonniers de la chambre en q.ieslion qu'il envoya au chauffoir, puis procéda à une visite en règle, mais sans résultat. En continuant la perquisition sur la corniche des colonnes de la cour, le maçon La Jeunesse découvrit, au-dessus de l'entrée de la PaHlère, une fausse clef d'élain qui ouvrait el fermait parfaitement cette porte. Avant de se retirer, le commissaire liai I le u I jugea à propos de déclarer « que l'ordre observé depuis quelques jours dans la prison par le soin de la dame Hubert doit se continuer avec la plus grande sévérité, autant pour empêcher la communication des personnes du dehors avec les prisonniers et de leur passer des outils, que pour empêcher la circulation des faux billets qui se fabriquent dans l'intérieur », el, aj mlait-il, « attendu qu'il nous a été dit par la dame Hubert qu'il existait encore des fausses clefs, nous croyons qu'il est indispensable de faire changer les gâches de toutes les serrures des portes et des passages ». (Cf le t. V de notre Répertoire,

Le lendemain de celle visite, c'est-à-dire le <S février, à neuf heures du soir, le commissaire de police était de nouveau requis de se transporter à la Conciergerie, où les guichetiers venaient de constater que deux barreaux des fenêtres de la chambre du Nord avaient été sciés, l'un de la fenêtre donnant sur le parloir, l'autre d'une fenêtre ouvrant sur le corridor, et qu'un prisonnier s'était même glissé dans le préau par cette issue; tous les détenus occupant cette chambre, au nombre de 30, furent obligés de se lever et furent conduits au cachot de la Tour jusqu'à ce que les réparations nécessaires eussent été effectuées. Le 10 février, à huit heures du matin, la clame Hubert montra au commissaire une échelle de corde trouvée lors de la visite faite à minuit, échelle qui se composait de cou-

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vcrtures roulées et de traverses de bois provenant de manches à balais. (Gf le t. Y de notre Répertoire, n°2813.) Le 12 février, dans la matinée, les guichetiers surprirent plusieurs prisonniers de la chambre de lu Royale occupés à percer un trou dans la muraille et s'emparèrent de leurs outils, savoir, d'un levier en fer fait avec des barreaux de croisées arrachés, d'un petit ciseau et d'une mèche de vilebrequin ; le soir, à sept heures, le commissaire étant revenu, comme d'habitude, pour s'assurer si la fermeture s était opérée sans incidents, entra au préau, où il put voir une échelle de corde fabriquée avec du linge coupé en bandes et des morceaux de manches à balais, qui avait été attachée au moyen d'un crochet de fer aux barreaux en herse existant au pourtour de la prison : il la fit décrocher et ordonna de vérifier dans toutes les chambres si le nombre des prisonniers était au complet. (Gfle t. V de notre Répertoire, n° 281 1.) Il ne se passait pour ainsi dire pas de jour que Tonne découvrit des échelles de corde analogues cachées, soit dans les paillasses, soit derrière les lits, ainsi, le 14 février, les guichetiers en trouvèrent une formée de morceaux de couverture roulés dans la chambre du Belair.

Dans la matinée du 17 février, des circonstances fortuites permirent de déjouer une tentative d'évasion des plus graves, plus de cent prisonniers parvinrent, en ouvrant deux portes avec des fausses clefs, à s'introduire dans l'ancien guichet, mais, surpris par les guichetiers, ils s'enfuirent en désordre dans la cour; ils s'étaient attaqués à la porte donnant accès au parquet des huissiers du Tribunal de cassation, avaient forcé la serrure et un cadenas, mais s'étaient vus arrêtés par une résistance imprévue, la porte se trouvant assujetie en arrière par une barre de fer. En présence du peu de sécurité qu'offrait la prison de ce côté, attendu que toutes les portes pouvaient facilement s'ouvrir à l'aide de fausses clefs, le commissaire de police fit poser un factionnaire et requit M. Croissant, inspecteur des bâtiments, de faire faire d'urgence les travaux nécessaires pour garantir la clôture do la prison, car on courait journellement le risque de laisser évader tous les prisonniers fréquentant le préau. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2815.)

Tout le mois de mars s'écoula sans qu'aucune tentative d'évasion fût signalée, mais les prisonniers, toujours hantés par leur idée fixe, n'avaient nullement renoncé à leurs projets ; ceux qui habitaient la chambre dite des Femmes et qui en sortaient tous les matins, trouvèrent le moyen d'y rentrer dans la joun.ée à l'aide d'une fausse clef, à l'effet d'y creuser un souterrain; le prévôt de la chambre, s'étant aperçu de ce manège, le dénonça au concierge qui organisa une surveillance discrète, de façon à intervenir au moment opportun. Le travail était tellement avancé le

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28 mars que les prisonniers comptaient s'évader la nuit même ; c'est ce que vint constater M. Lambert, commissaire de police de la section de Henri IV, en présence de M. Vigner. Une excavation très profonde avait été pratiquée sous un lit à l'aide d'une tarière d'un pied et demi de long- et d'une scie de 2 pieds de long, qui furent découvertes avec une échelle de corde sous des pierres près de la croisée. Le prévôt de la chambre, pressé de questions, remit la clef d'étain qui avait servi aux prisonniers pour rentrer subrepticement dans leur demeure, clef qu'on avait jetée à ses pieds au préau, mais déclara ne rien savoir de plus, étant suspect à ses compagnons. L'un des détenus, compagnon couvreur, auquel le commissaire demanda s'il connaissait ceux qui avaient creusé ce trou, répondit négativement, ajoutant que, lors même qu'il le saurait, il ne le dirait pas, attendu le danger auquel il serait exposé{de la part des prisonniers, que d'ailleurs un ouvrage de cette nature supposait une collaboration commune. Réponse analogue fut faite par un autre prisonnier, garçon brocanteur, qui simula l'ignorance la plus complète, poussant le cynisme jusqu'à déclarer qu'il avait été très surpris, lorsqu'on lui avait permis d'entrer dans la chambre pour y prendre son pain, de voir sous ses yeux un travail aussi considérable fait en si peu de temps. Le commissaire ordonna d'enfermer tous ces prisonniers dans le cachot de la Tour, tant que dureraient les réparations. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2822.)

Le i avril, le commissaire Lambert fut obligé de se tenir en permanence à la Conciergerie, les prisonniers de diverses chambres s'étant, en quelque sorte, donnés le mot pour préparer leur évasion par l'infirmerie; il passa une bonne partie de la nuit (de 1 heure à 3 heures du matin), à visiter les chambres du Belair et de Bonbec ; les 31 prisonniers de la première avaient dégradé le bas de la croisée; trois de la seconde, d'ailleurs en état de récidive, s'occupaient de percer un souterrain; à l'infirmerie, un barreau d'une des croisées avait été scié et une pierre descellée, tous ces travaux concourant au même but. Le commissaire revint à midi et fut immédiatement avisé d'une nouvelle tentative d'évasion que le hasard seul fit échouer. Six prisonniers de la chambre de la Grenade et deux de celle de la Galiottf se seraient certainement échappés par un trou creusé dans la première de ces chambres, dont l'orifice extérieur venait aboutir dans les détours du Palais, sans la vigilance et l'énergie du gendarme Sanson, de faction en cet endroit, qai les tint en respect et les empêcha de sortir. Lorsque le commissaire de la section de Henri IV entra dans la chambre de la Grenade, il y fut témoin d'un spectacle extraordinaire, il aperçut la moitié du corps d'un prisonnier engagé dans le trou, ne pouvant ni avancer ni reculer, et gigottant de telle sorte qu'on voyait bien T. VI «••»«

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qu'il étouffait; un ouvrier agrandit le trou à l'aide d'iine pioche, ce qui permit au malheureux de sortir de cette fâcheuse situation. Comme il était impossible de laisser les prisonniers dans leur chambre avec un trou béant, ils furent répartis dans plusieurs pièces, mais ceux qui s'éiaienl évadés et avaient été rattrapés furent mis au cachot. Le commissaire Lambert envoya son procès-verbal au Département de Police, avec invitation aux administrateurs de prendre le plus promplement possible les mesures que leur suggérerait leur sagesse pour empêcher le renouvellement de semblables évasions, et il l'accompagna de réflexions très judicieuses :

Nous croyons devoir observer, d'après la connaissance personnelle que nous avons de la Conciergerie et de la manière d'exister des détenus, qu'il sera toujours impossible d'empêcher les évasions, tant que l'on ne s'occupera pas a faire réparer incessamment les endroits qui ont toujours été indiqués par M. Guvillier, mou prédécesseur; témoin de ses peines et du soin qu'il mettait à la conservation de cette maison, nous pouvons, plus que personne, donner à l'Administration des renseignements sur cet objet important.

Le public, toujours prêt à juger sans avoir examiné, ne sait pas si les évasions qui se commettent journellement proviennent du vice de la localité, il les attribue seulement au défaut de surveillance et plus encore à une intelligence secrète entre le concierge, ses guiebetiers et les prisonniers.

Qu'il sera toujours impossible de savoir exactement des prisonniers les auteurs des trous faits pour les évasions, parce que ceux qui décèleraient savent que tous leurs camarades, même des autres prisons (qui sont toujours instruits de ce qui se passe) les maltraiteraient, et que d'ailleurs tous les projets d'évasion se font en général. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2824.)

Le 23 avril suivant, à 11 heures du soir, le même commissaire, après sa visite des rues, cafés et cabarets de la section de Henri IV, entra, comme de coutume, à la Conciergerie pour s'assurer de l'état de celle prison. Il y apprit que cinq prisonniers occupant un petit cachot, près du greffe, cherchaient à s'évader, qu'ils avaient scié une planche de leur lit à l'aide de deux mauvais euslaches et étaient parvenus à faire une brèche dans le haut de la croisée pour desceller les barreaux; comme deux de ces détenus étaient de redoutables malfaiteurs, qui avaient déjà réussi à s'échapper des prisons où ils S3 trouvaient enfermés, et que, sans la vigilance du concierge, ils se seraient encore évadés, entraînant dans leur fuite leurs compagnons, le commissaire estima que, pour la sûreté de la Conciergerie, ils devraient être transférés dans d'autres prisons. L'éloignement de ces repris de justice qui déjouaient toute surveillance et initiaient les autres détenus à leurs manœuvres criminelles, apparaissait comme le seul moyen de mettre un terme à ces tentatives sans cesse renouvelées. Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées que le commissaire Lambert avait une fois de plus à constater de nouveaux percements faits par les

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prisonniers; celle fois les pailleux du n° 3 avaient creusé à l'entrée de la porte un trou d'un pied el demi de profondeur et se proposaient de suivre le canal conduisant, aux latrines et de gagner ainsi le bord de l'eau; il fut procédé à une visite minutieuse des autres cbambres de paille et des cachots, où Ton ne découvrit rien qui pût faire appréhender quelque prochaine tentative d'évasion. M. Lambert accompagna son rapport de nouvelles el instantes objurgations à l'effet de remédier sans relard à une situation qui semblait pleine de périls :

Nous observons à Messieurs les administrateurs du Département de Policé, disait-il, i[ue, quoique le danger ne soit pas apparent dans ce moment, il est de leur prudence de prendre pour l'avenir les précautions nécessaires pour éviter les évasions; nous leur avons déjà représenté la faiblesse du local de cette prison, combien il serait instant de s'occuper sans délai de sa sûreté. Il a déjà été fait différentes visites par le sieur Giraux, architecte nommé par le Directoire du Département, qui, dit-on, a fait un plan pour la construction d'une autre prison ; sans doute, il serait à désirer que cette prison se lit aussi vite que le projet, mais, comme c'est là cbose impossible, nous réitérons notre demande et nous ne cesserons de le faire jusqu'à ce que l'Administration ait pris le moyen de parer aux évasions qui sont chaque jour sur le point de se faire; pour y parvenir, c'est de faire transférer dans d'autres prisons les prisonniers les plus dangereux, ceux qui déjà se sont évadés et d'autres qui connaissent trop bien la maison et qui ont plus de moyens pour réaliser leurs projets. Nous en avons désigné chrq dans notre procès-verbal du 23 de ce mois, nous prions Messieurs les Administrateurs de déférer à notre demande. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2829.)

Est-il besoin d'ajouter qu'il n'y eut rien de changé dans le régime de la prison! Les prisonniers continuèrent après comme avant à déployer toutes les ruses et à mctlre en œuvre tous les moyens pour recouvrer leur liberté. Le 10 mai 1792, à minuit, le commissaire, prévenu de l'existence dans la chambre de paille, n° 3, d'une pince de fer provenant d'un barreau de grille, y arriva sans bruit; dès son entrée, un prisonnier levé courut se recoucher, tandis qu'un aulre éleignait sa chandelle. Il s'agissait de découvrir cette pince qui, depuis longtemps, circulait de chambre en chambre et qui était soigneusement cachée au n° 3 ; ce fut l'un des guichetiers qui, en tàtant le sol, mit la main sur un trou imperceptible, et qui, après avoir dégagé un amas de gravats battu par les pieds, retira un barreau de fer en forme de pince d'environ 3 pieds de haut; il trouva également un trou commencé et qui avait été rebouché. Les prisonniers, qu'on avait mis en chemise sous la galerie pendant ces explorations, allèrent terminer leur nuit au cachot du Grand-César. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2830.)

Le mardi 22 mai, à minuit et demi, le commissaire de la section de Henri IV étant entré à la Conciergerie pour sa ronde habituelle, le concierge Richard l'avertit qu'on avait scié un barreau à l'entrée de la

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chambre de paille n° 5; un prisonnier de la chambre n°'3, dénoncé par ses camarades du n° 5, se reconnut spontanément l'auteur du méfait en question, mais assura que ses compagnons n'y avaient participé en rien et qu'il remettrait au concierge le barreau scié, si on voulait bien ne leur infliger ainsi qu'à lui-même aucune punition. Le commissaire fil ensuite sonder les murs de la chambre de paille n° 4; on découvrit, comme on s'y attendait, au-dessus de deux lits, un trou bouché avec du papier gris, couleur de la muraille, et mastiqué avec de la mie de pain bis ; le papier ayant élé arraché, le trou apparut béant, pouvant avoir un pied d'ouverture et 2 pieds et demi de profondeur. Conformément à la coutume traditionnelle, les prisonniers de cette chambre, à l'exception de trois arrivés dans la journée, furent expédiés au cacbot du Grand-César. (Cf. le t. V de noire Répertoire, n° 2836.)

Le lendemain soir, à l'heure de la ronde habituelle, le commissaire put constater, grâce à la dénonciation d'un prisonnier, que, dans la chambre de paille n° 12, une forte pierre de taille du mur d'appui de la croisée se trouvait entièrement descellée, et que les joints avaient été recouverts de mie de pain pétrie comme de la pâle, qu'il ne fallait plus que peu de travail pour se glisser dans la cour des femmes, et qu'en suivant les barreaux de fer autour du préau, les prisonniers comptaient s'introduire dans un petit jardin adjacent au bureau de police et de là prendre la clef des champs ; en vertu d'une convention conclue entre les détenus de celte chambre, ceux qui avaient préparé l'évasion, au nombre de 8, devaient s'enfuir les premiers, et les autres seraient obligés d'attendre leur départ. Tous les délinquants furent conduits au cachot du César, sauf un malade envoyé à l'infirmerie, et le délateur qui fut placé dans la chambre des Lapins. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2837.)

Rien n'égalait l'audace des prisonniers toujours aux aguets, qui profitaient habilement des moindres circonstances pour mettre à exécution des projets d'évasion à l'étal latent. C'est ainsi que le 2 juin, à 6 heures du soir, pendant que les guichetiers, accompagnés de deux gendarmes, faisaient le service des cachots, trois prisonniers des chambres Belair et Notre-Dame ouvrirent à l'aide d'une fausse-clef d'étain la porte de la Paillère, donnant accès du préau à l'entrée des cachots, et, après avoir fermé au verrou l'endroit où se trouvaient les guichetiers et gendarmes, franchirent deux autres portes et suivirent un corridor ou passage régnant derrière la prison et aboutissant à la cour du May, à côté du corps de garde de la gendarmerie. Mais on s'aperrut à temps de leur fuite et on se mit à leur poursuite : deux des prisonniers furent rattrapés à l'entrée du Pont-au-Change ; le troisième, nommé Pierre Deshayes, coutumier du

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fait, puisqu'il s'était déjà évadé le 15 septembre 1791, pour être, il est vrai, repris le If), disparut. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 28ifi.)

Dans la nuit du 3 juin, le commissaire de police de la section de Henri IV, qui avait couché a la Conciergerie afin de visiter à l'improvisle, de grand malin, certaines chambres, fut réveillé à une heure par l'officier de gendarmerie de garde au Palais, qui le prévint que, depuis longtemps, un gendarme de faction dans les détours du Palais entendait un bruit insolite paraissant provenir des chambres avoisinant la morgue, comme si l'on travaillait à quoique démolition, et d'un instant à l'autre il croyait voir apparaître les individus occupés à cette besogne. Le commissaire, escorté de l'officier et de ses hommes, parcourut les chambres de Saint- Vincent, Saint-Christophe, de la Grenade et des Anglais, toutes voisines de la morgue, et y trouva tout en parfait état, même les prisonniers endormis; il descendit également dans les cachots du quai de l'Horloge et remarqua que tous les détenus étaient tranquilles. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2817.)

Dans l'après-dinée du 12 juin, une sentinelle en faction dans les circuits du Palais s'aperçut qu'un trou venait d'être pratiqué dans l'une des marches de l'escalier conduisant à la chambre du Conseil du Tribunal de cassation, et vit tout à coup des mains sortir de l'orifice, s'accrocher aux marches pour tenter de se hisser au dehors; mais elle tint en respect avec son arme celui ou ceux qui tentaient de s'évader. Le concierge Richard, avisé du fait, constata que le trou en question avait été creusé dans le plafond d'une chambre de la pension, dite des Anglais, occupée par deux prisonniers, qu'on avait scié des poutres et percé deux planchers, que pour y travailler plus commodément l'on avait échafaudé sur un bois de lit deux bancs et une petite table. L'interrogatoire des deux pensionnaires de cette chambre par le commissaire Lambert ne fournit aucun renseignement utile; à les entendre, ils ne savaient absolument rien, étaient sortis de très bonne heure de leur logis, obligés bon gré malgré de laisser le champ libre Èi d'autres prisonniers ; on trouva bien par terre une mèche d'acier anglais d'un pied de long, un clou de fi pouces, instruments qui avaient dû être employés pour ce travail, ainsi que plusieurs feuilles de papier collées ensemble, à l'effet de dissimuler la cavité commencée. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2833.)

Si les prisonniers niaient toujours effrontément toute participation à des préparatifs d'évasion, ils étaient bien obligés de se rendre à l'évidence lorsqu'on les surprenait en flagrant délit. C'est ce qui arriva le 27 juin; à 2 heures de relevée, le fils du concierge Richard, en passant dans les circuits du Palais, près d'une chambre contenant des tapisseries, crut

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entendre le bruit d'un instrument qui sciait le plafond; il donna immédiatement l'éveil et, assisté de gendarmes, alla tout droit à la chambre Saint-Vincent, qu'il trouva fermée. Quatre prisonniers, tous des pailleux, y étaient occupés à percer un trou au plafond; déjà tout le plâtre étaii enlevé, une poutre sciée; on se saisit des quatre délinquants et de leurs outils, très perfectionnés; c'étaient une scie à main de plus d'un pied do long et de 3 pouces de large, une pince d'un pied et demi de long-, recourbée d'un côlé et affilée de l'autre, 3 mèches de différentes grosseurs ; ces audacieux malfaiteurs avaient également en leur possession une fausse clef d'élain qui leur avait servi à ouvrir la porte de la chambre Saint-Vincent . (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2857.)

Dans la nuit du 22 juillet 1792, deux prisonniers de la pension combinèrent une évasion qui témoigne d'une agilité et d'une audace extraordinaires, et qui s'accomplit sans le moindre bruit, sans que les guichetiers se fussent doutés de rien, car ils furent stupéfait s de voir la gendarmerie leur ramener, à 4 heures 1/2 du malin, un de leurs pensionnaires, enfermé par eux la veille au soir dans sa chambre. Voici ce qui s'était passé : Un détenu de la cliambre de Y Ancienne pharmacie , qui avait concerté un plan d'évasion avec un de ses camarades de la chambre de la Royale, vint le chercher en ouvrant la porte avec une fausse clef; de là tous deux se rendirent dans le préau et, à l'aide de manches à balais et d'une corde, montèrent sur une petite croisée éclairant l'ancien escalier qui conduisait à l'infirmerie, ensuite, au prix de mille ell'orts attestés par les traces de leurs pieds contre la muraille, escaladèrent les grilles régnant tout le long des croisées du préau, et atteignirent de la sorte une fenêtre du troisième Tribunal criminel, entrèrent dans la chambre en brisant un carreau, qu'ils curent même la précaution de recouvrir de papier blanc fixé avec de la mie de pain, comme l'étaient les autres carreaux, pour empêcher le public de voir les prisonniers sur le préau, enfin prirent la fuite. Malheureusement pour eux, le concierge du troisième Tribunal, averti à 4 heures du malin que la porte d'une des cl. ambres de ce Tribunal se trouvait ouverte, se leva et apeiçut du côté de la grande salle des libraires deux individus qui se sauvaient ; il courut après eux en criant de les arrêter; l'un d'eux fut en effet rejoint sur le quai de l'Horloge, mais l'autre se perdit dans le dédale des rues de la Cité. Les prisonniers évadés se proposaient d'entraîner à leur suite deux de leurs camarades, mais ils avaient été contraints de renoncer à ce projet, n'ayant pu ouvrir leur porte, parce que la fausse clef d'élain dont ils venaient de faire usage s'était brisée dans la serrure. Le commissaire de police, en dressant procès-verbal de cette évasion, insista auprès du Département de Police pour qu'il fût

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placé un factionnaire sur le préau; à son avis celle précaution était d'autant plus nécessaire que les sentinelles se trouvant clans les détours et les salles du Palais ne pouvaient pas toujours voir ni entendre ce qui se passait sur le préau. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2866.)

Il arrivait parfois qu'un prisonnier isolé méditât un projet d'évasion et en préparât la réalisation, sans prendre aucun de ses compagnons poui confident. Ce fait, très rare d'ailleurs, se produisit à la fin de juillet I7!)2. Le 30 de ce mois, un guichetier étant entré dans la chambre de paille, dite de Saint-Christophe, découvrit dans un lit une échelle de corde formée de draps et do morceaux de bois en guise d'échelons et munie à l'extrémité d'un morceau de couverture qui enveloppait un chandelier de plaire destiné à servir de contrepoids pour fixer l'échelle aux grilles de la cour: ce qui intrigua surtout le guichetier, ce fut de rencontrer une échelle composée au moyen de draps dans une chambre où il n'y en avait pas; ses recherches se portèrent naturellement sur les chambres de la pension,, et il finit par trouver dans un des lits de la chambre la Royale un drap, dont on avait coupé une bande, afin de fabriquer celle échelle, et précisément la marque T. P., qui manquait à ce drap, existait dans l'échelle a un bout de la loilc qui n'avait pas été cordée. Le prisonnier occupant le lit de la chambre Saint-Christophe, un sieur Pérignon, passait ses journées dans la chambre la Roi/ale ; il ne lit aucune difficulté d'avouer qu'il avait fabriqué l'échelle en question avec le drap d'un des lits de cette chambre, mais que personne n'en avait connaissance, parce qu'il voulait s'en aller seul, et qu'il possédait d'ailleurs une fausse clef lui permettant de sortir de la chambre où il couchait. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n" 2868.)

La dernière tentative des prisonniers de la Conciergerie, dont les procès-verbaux du commissaire de la section de Henri IV fassent mention, se rapporte au 7 août. Le concierge Richard s'aperçut en visitant le chauffoir des hommes, qu'on avait, au moyeu d'une mèche, percé un trou de 'SA pouces de long, correspondant à une boutique inoccupée du quai de l'Horloge, et dans la crainte que les prisonniers ne profitassent de l'occasion pour s'évader, il demanda que l'état du local en question fût vérifié. Le commissaire Lambert s'y transporta avec le concierge et un officier de gendarmerie, et procéda à la plus minutieuse perquisition dans la cave, la boutique et la pièce au-dessus, tout fut trouvé intact. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n" 2871.)

Quoique la Conciergerie fût une prison réservée aux criminels de droit commun et que l'incarcération des officiers Suisses et d'autres person-

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nages marquants, tels que M. de Laportc, clans la seconde moitié d'août 1792, eût pour motif leur mise en jugement par le Tribunal du 17 août, les massacreurs des prisons s'y transportèrent dans la soirée du 2 septembre et y remplirent leur sanglant office. Ils ne s'arrêtèrent que lorsque la prison fut vide : 378 prisonniers y trouvèrent la mort, 36 furent mis en liberté, sans compter les femmes, au nombre de 75, à l'exception de l'infortunée bouquetière du Palais-Rot/al, qui subit un supplice horrible. Dans la nuit même du 2 septembre, quelques-uns des rares survivants rendirent témoignage de leur délivrance inespérée par le peuple. Un certain Nicolas Carpentier, jardinier, détenu pour vol depuis le 20 mars, fut amené à 3 heures du malin au Comité de la section des Gardes-Françaises, et déclara que les portes de la chambre dans laquelle il se trouvait renfermé furent ouvertes, qu'après l'appel de son nom il sortit, et que trois citoyens l'accompagnèrent pour le mettre en lieu sûr chez un logeur. Un autre détenu, Edme-Claude Clairin, volontaire au bataillon de Versailles, qui ignorait le motif de son incarcération, n'ayant jamais été interrogé, raconta devant le même Comité, à 5 heures du matin, que, les portes s'étant trouvées ouvertes, il fut invité à sortir, après qu'un grand nombre de personnes réunies eurent crié qu'il n'était pas coupable et qu'il était libre. Avant de quitter la Conciergerie, il eut le temps de confier à M"" Richard, femme du concierge, une montre d'or et 2o0 livres en assignats. (Cf. le t. V de notre Répertoire, nos 3243, 3244.)

Le concierge Richard courut les plus grands dangers; le 3 septembre au soir, la section du Pont-Neuf fit demander au Conseil général de la Commune l'envoi de commissaires, afin de suspendre la vengeance du peuple, qui voulait immoler le geôlier en question, accusé d'avoir coopéré à la fabrication de la fausse monnaie et des faux assignats. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 208.) Deux commissaires apposèrent les scellés, le 3 septembre, sur la porte du greffe ; Nicolas-Etienne Cochois, délégué du Conseil général de la Commune, les leva le lendemain, à 0 heures du malin, procéda à la reconnaissance des clefs de la prison, qui furent toutes retrouvées et confiées au concierge provisoire, le sieur Rouillon. Il fallut tout aussitôt s'occuper de remellre en état la Conciergerie et de nettoyer à fond les chambres souillées et dévastées par le peuple ; ce fut un commissaire de la section du Pont-Neuf, Fr.-IIippolyte Lelellier, qui, du 10 au 24 septembre, vint présider à celte opération. Un mois à peine s'était écoulé depuis les massacres que la Conciergerie était prête à recevoir de nouveaux hôtes.

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La Force.

Lorsque la suppression du Pet i l Ghâtelet et du For-l'Evêque fut décidée au mois d'août 1780, on songea à remplacer ces prisons incommodes et malsaines par un local plus spacieux, mieux aménagé, ne laissant rien à désirer sous le rapport de la sûreté et de la salubrité, et où les prisonniers seraient séparés par catégories, ce fut l'ancien hôtel de Saint-Paul, devenu l'hôtel de la Force à la fin du XVIIIe siècle, acquis en 1 7"> i- et non utilisé, qui fut approprié à ce nouvel usage : situé entre les rues du Roi-de-Sicile, Culture et Neuve-Sainte-Calherine, Pavée-Saint-Antoine, il avait son entrée principale, rue du Roi-de-Sicile, et une autre en face la petite rue des Ballets, qui donnait sur la rue Saint-Antoine. La nouvelle prison, ouverte en 1782, devait dans le principe servir à l'incarcération des débiteurs insolvables, répartis jusqu'alors entre la Conciergerie, le Grand et le Petit Chàtelet et le For-l'Evêque; mais elle reçut bientôt une destination plus étendue et fut divisée en cinq sections ou départements : le premier affecté aux pères de famille détenus pour non pavement de mois de nourrice, le second aux débiteurs civils, le troisième aux prisonniers d'ordre du Roi et de Police, le qualrième aux femmes coupables de crimes ou délits, le cinquième à un dépôt de mendicité. On lui adjoignit, en 178o, l'hôtel de Brienne, conligu à celui de la Force, qui remplaça la prison de Saint-Martin et devint une maison d'arrêt pour les femmes de mauvaise vie; cet édifice prit le nom de la Petite-Force poulie distinguer de la prison de la Force proprement dite, connue sous l'appellation de la Grande-Force. Dans le cours de l'année 1792, lorsque les événements politiques amenèrent l'incarcération de nombreux suspects, la Force reçut le trop plein de l'Abbaye et du Chàtelet, et elle vit arriver, après le 10 Août, un nombre assez considérable de personnages politiques, quelques prêtres, sans compter une quarantaine de voleurs arrêtés le 10 Août au château des Tuileries, et deux S uisscs prévenus d'avoir tiré sur le peuple, qui pour la plupart furent les premières victimes des massacres de Septembre.

L'ouverture de la prison de la Force ne constituait pas seulement un progrès au point de vue de la situation matérielle des prisonniers, mais elle devait être accompagnée d'une réglementation nouvelle, à l'effet de prévenir, autant que faire se pouvait, l'oisiveté, la débauche et l'abus des pouvoirs subalternes. Le Parlement fut chargé d'élaborer ce règlement, qui fut mis en vigueur le 19 février 1782 ; mais, s'il reçut quelque

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INTKODLîr.TIOX

application dans les dernières années de l'ancien régime, ce fut pour bien peu de temps; la Révolution vint modifier complètement les conditions d'existence des prisonniers, qui, au lieu d'être répartis dans des départements distincts, se trouvèrent désormais confondus. Il n'y cul plus à vrai dire que deux calégories bien tranchées : les détenus pourvus de rossources assez abondantes pour vivre à la pistole et ceux hors d'étal de payer et obligés de subir le régime de la paille. Les malheureux, incapables d'acquitter un loyer quelconque, couchaient, séparés par des planches, dans d'immenses dortoirs; ils devaient réglementairement avoir chacun un lit garni de matelas, de traversin et de couvertures, mais combien était plus lamentable la réalité que nous révèlent les procès-verbaux des commissaires de police, témoins non suspecls des souffrances endurées par les prisonniers. Ainsi, suivons le commissaire de police de la section de l'Arsenal, qui, dans la nuit du 25 au 26 février 1792, procéda par ordre de M. Vigner, administrateur au Déparlement de Police, à une visite générale de la Force. Arrivé dans une cour dilc de la paille, ce magistrat pénètre dans trois salles remplies de prisonniers : la première, dite de Saint-Joîy, contenant 41 personnes; la seconde, dilc de Saint-Nicaise, 32, et la troisième, dite de Saint-Richard, 30, et, quoi qu'il fût bronzé par le spectacle quo'.idicn des misères humaines, ce qu'il cul sous les yeux lui laissa une impression poignante. « Il remarqua avec bien de la douleur, dit-il, qu'un tirs grand nombre de ces malheureux étaient sans chemise (1) el sans habits, qu'ils couchaient lèle-bèche dans des espèces d'auges de bois contenant un peu de paille, protégés du froid par quelques mauvaises couvertures, ce qui nous a fait, malgré nous, faire de tristes réflexions, que la plupart n'étaient peut-être coupables d'aucun crime punissable, et, n'étant point encore condamnés par la Loi, se trouvaient cependant dans une situation bien cruelle ».

Deux autres chambres recevaient les prisonniers de la paille, celle dite du Petit Châtelet et celle de YEtvi'e, où le commissaire de police de la section Beaubourg, procédant a une perquisition dans la nuit du 18au 1!) janvier 1792, constata la présence de M prisonniers. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2390.) Dans le bâtiment de la Dette se trouvaient les chambres Saint-Alexandre , n° 9, avec 2 lits, Saint-Robert, n° 11, avec 3 lits et 5 prisonniers; Saint-Urbain, n° 12, avec 3 lits el3 prisonniers; celle delà Liberté, avec 5 lits et 5 détenus. Le Déparlement des ordres du Roi ou de

(1) 11 existai I pourtant une Compagnie de charité qui se chargeait 1 1 «. - fournir 'lu linge aux prisonniers et qui veiUail à ce que chaque détenu reçût une chemisé par semaine. (Cf. le t. VI de notre Répertoire, n» 282-28 L |

fNTRODUCTIOTN lxxv

Police comprenait quantité de chambres, sous Pinvocalion de tous les saints du paradis, renfermant en moyenne de à 10 prisonniers, la plupart du temps plus de prisonniers que de lits, savoir : les chambres Saint- Germain, 14 prisonniers; Saint-Joseph, 12 prisonniers; Saint-Gervais, 1 0 prisonniers ; Parfait et Saint-Jean, 9 prisonniers; Royale, 8 prisonniers ; Daupliine et Saint-Louis, 7 prisonniers; Saint-Michel, (i prisonniers; Petit et Gi'and Saint-Jacques, G prisonniers; Saint-Laurent , S prisonniers. Du reste, le nombre des prisonniers était très variable ; ainsi dans la chambre dite des dardes, on rencontre un jour 28 prisonniers, et plus lard seulement 7, pour 8 lils. La chambre dite Neuve comptait au 26 février (> lils et 7 prisonniers, cl au Ie' juin, 8 lils avec 9 prisonniers. On peut juger de ce qu'étaient en général les chambres de la Force par la description peu séduisante de la chambre Neuve, transmise à la postérité par l'un de ses habilants, qui ne dissimule pas son écumrement :

« La chambre Neuve, dit-il, me fut offerte, mais quelle fut ma surprise en voyant ce dégoùlant local. C'était cependant la moins alfreuse, quatre murailles bien noires, sur lesquelles l'ennui et la douleur gravèrent de sévères maximes, où l'ineptie barbouilla de dégoûtantes images. Une fenêtre grillée et barrée, huit grabats, un baquet pouvant recevoir tous les besoins de la nuit et une chaise pour le repos du jour. »

Nous signalerons encore une chambre dile de la Bastille, au premier étage du bâtiment neuf, dans le département dit du dépôt du Châtelet.

Les prisonniers privilégiés à la Force occupaient des chambres à la pistole; on peut citer, dans le corridor Saint-Thomas, la chambre Saint- Hunore, où logeait le fameux abbé Bardy, escroc et libertin, inculpé de l'assassinat de son frère et qui errait de prison en prison ; une pièce voisine, habitée par le chevalier d'Imbert; la chambre Saint-Hilaire, n° \, servant de domicile au faussaire Rcmy d'Âutun de Champclos.

Les femmes incarcérées au Petit-llôlel de la Force vivaient à peu près sous le même régime que les détenus de la Grande-Force. Le procèsverbal d'une perquisition faite le 26 juin 1792, à ti heures du matin, par le commissaire de police de la section de la Place-Royale, fournit les indications les plus précises sur les salles et chambres occupées par les prisonnières, suivant leur situation de fortune, par conséquent par celles qui élaienl logées à la pistole, et par celles qui se Irouvaient à la paille. Au premier étage, le commissaire entra d'abord dans la chambre Sainte- Constance, n° 5, avec 6 lits et o détenues, puis dans celle dile Sainte- Rosalie, où étaient renfermées 27 femmes. Au 2e étage, la chambre Sainte- Marceline comptail 7 lils et autant de prisonnières; dans une autre pièce, sous le même vocable et au même étage, furent rencontrées 13 prisonnières.

lxxvj INTRODUCTION

Au 3e étage, la chambre Sainte-Véronique contenait 5 lits et recevait i détenues; une chambre à la suite, n° 3, n'avait qu'une pensionnaire. Le 4e étage était celui qui renfermait le plus grand nombre de prisonnières et semblait réservé à celles de Ja paille; la chambre Sainte-Françoise, n° 4, en avait 2i ; celle dite le Petit César, en comprenait 11, et une grande galerie en contenait 44. A l'infirmerie, il n'y avait que 8 malades, dont 4 convalescentes.' (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 3788.)

Plusieurs préaux servaient de promenoirs aux détenus ; le plus gai, planté d'arbustes, était désigné sous le nom bizarre de Vit au lait, il avait été dans le principe réservé aux prisonniers incarcérés pour non payement de mois de nourrice ; un autre, au centre, dans le Département de la Dette, était affecté aux prisonniers politiques; on y disposait de 2 chaulfoirs, l'un pour les pistoliers, l'autre pour les pailleux. L'infirmerie de la Grande Force comptait plusieurs chambres; une autopsie y fut pratiquée, le 8 mai 1792, à 8 heures du soir, par deux chirurgiens de la seclion de l'Arsenal, en présence du commissaire Virvaux, à l'clfet d'établir les causes de la mort subite d'un prisonnier, le sieur Corpedant, dit la lloussaye, qui y avait été transféré, la veille, de la Conciergerie. (Cf. le I. V de notre Répertoire, n° 234o). Cette autopsie, qui était un fait extraordinaire, fut motivée par l'accusation contenue dans une lettre adressée au concierge de la Force, où l'on prétendait que le sieur La lloussaye, très bien portant à sa sortie de la Conciergerie, était probablement mort des suites des coups qu'il avait reçus en arrivant à la Force, et que si on ouvrait son corps, on trouverait « l'estomac fracassé ». Le cadavre du prisonnier fut étendu sur une table dans l'une des pièces de l'infirmerie, et l'opération fut faite en présence de nombreux malades. Les chirurgiens visitèrent d'abord le corps à l'extérieur et n'y remarquèrent aucune trace de coups; l'ouverture de la poitrine, du bas-ventre et l'examen de tous les viscères, qui furent trouvés parfaitement sains, ne firent découvrir aucun indice de poison ou de mort violente. Dans la crainte que quelque percussion à la tète n'eût déterminé la formation d'un abcès interne, les chirurgiens procédèrent ensuite à un examen attentif du cerveau et du cervelet, et conclurent à une mort naturelle, provoquée selon toute apparence par quelque accès de colère, ce qui fut confirmé par les déclarations du concierge Rault et d'autres personnes, témoins des emportements dudit La lloussaye, notammenl la veille, où il avait été amené à la Force déjà malade ; car l'ordre de transfèrement émané du Département de Folice portait que ce prisonnier devait être remis au capitaine de gendarmerie de service pour être placé à l'infirmerie de la Force. (Cf. le t. VI de notre Répertoire, n° 784.)

INTRODUCTION Ixxvij

Par une singulière coïncidence, alors que, le vendredi 20 janvier 1702, des mouvements populaires, occasionnés par le renchérissement des denrées coloniales, s'étaient produits au faubourg Saint-Marcel, dans la nuit du 20 au 21, vers trois heures du malin, un violent incendie se déclara inopinément dans le comble de l'hôtel de la Force et causa une émotion d'autanl plus vive que les esprits surexcités attribuèrent, non sans raison, ce sinistre à la malveillance. L'un des guichetiers de la prison, qui ne s'était couché qu'à une heure et demie du matin, après avoir fait sa ronde dans la cour, n'avait aperçu de lumière nulle part el avait constate que tout était tranquille; vers deux heures un quart, il fut réveillé par un camarade, qui lui apprit que le feu était dans la maison ; une heure après, tout le comble, tant du bâtiment faisant face à la rue des Ballets que de ceux en aile sur les rues Pavée et Gulture-Sainte-Gathcrine, était embrasé. Les commissaires de police des sections de la Place-Royale et de l'Arsenal, accourus aussitôt, se préoccupèrent à la fois d'organiser les secours pour arrêter les progrès de l'incendie et de prendre les mesures d'ordre nécessaires afin d'empêcher l'évasion des prisonniers. Tandis que M. Fontaine, commissaire de la section de la Place-Royale, dans la crainle que le feu ne se communiquât au théâtre du Marais, visitait la salle depuis le parterre jusqu'au cintre, M. Virvaux, commissaire de police de la section de l'Arsenal, tentait de pénétrer dans la prison par la porte ordinaire; mais la chute du plomb en fusion et des ardoises qui volaient en éclats l'empêcha d'approcher; il monta au grenier d'une maison en face et se rendit compte que le calme de la nuit et l'éloignement du foyer de l'incendie écartaient tout danger des maisons voisines; alors il se transporta rue Pavée et s'aperçut que les prisonniers avaient tenté de percer un trou dans une partie des murs de la prison assez éloignée de l'entrée du corps de bâtiment des femmes, mais que la brèche était trop petite pour leur permettre de s'échapper. D'après les journaux de l'époque, l'évasion que tentèrent 200 prisonniers n'échoua que parce qu'ils se trompèrent et qu'au lieu de s'enfuir par le théâtre du Marais, comme ils l'espéraient, ils tombèrent sur une ruelle fermée de murs. Le commissaire Virvaux lit agrandir le trou par un maçon et, s'étant élancé au travers, suivi de deux gendarmes, tomba au milieu d'un grand nombre de prisonniers qui attendaient le moment propice, mais qui n'opposèrent aucune résistance; ils furent saisis un à un, chargés de menottes, et conduits dans le bâtiment des femmes. Revenu dans la çour de la Dette, le commissaire constata, non sans surprise, que, par suite du désarroi causé par l'incendie, les prisonniers se trouvaient confondus avec la troupe; il fit, de concert avec l'officier commandant du poste, parquer dans un coin de la cour tous les détenus, en traçant une

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ligne de démarcation qu'ils ne pourraient franchir, opération qui ne s'accomplit pas sans être obligé d'user de rigueur à l'égard de quelques mutins. Pendant que l'on s'efforçait de maintenir l'ordre parmi les prisonniers dans la cour de la Dette, l'un d'eux, l'abbé Bardy, se plaignit d'être accusé d'avoir mis le feu, déclarant qu'il était bien douloureux pour un honnête homme de se voir traité de la sorte ; le commissaire lui répondit que tous ceux qui avaient quelque chose à déposer seraient entendus, et qu'alors malheur à ceux qui se trouveraient chargés; l'abbé Bardy ne sut plus que dire et se tint coi. Les plus graves soupçons planaient en effet sur ce dangereux personnage ; le guichetier, qui l'un des premiers avait aperçu et signalé les flammes surgissant de la toiture au-dessus de la chambre de l'abbé en question, s'était précipité avec l'un de ses collègues pour ouvrir les chambres du corridor Saint-Thomas ; il avaiL trouvé la première pièce pleine de fumée ; la seconde, celle de l'abbé Bardy, en feu, et l'abbé tout habillé, frisé, prêt à partir, avec un paquctjlc ses elfets sous le bras; mais l'incendie n'avait pas encore gagné la troisième chambre, occupée par le [chevalier d'Imbert (1). (Déclaration du sieur Nottaire, g uichetier de la Force, cf. le t. V de notre Bépcrloire, n° 4095.) Du reste, c'était un bruit public que l'incendie de la Force avait été allumé par les prisonniers, afin de profiter de la confusion pour s'échapper. Le commissaire Virvaux le déclare formellement à la tin de son rapport ; ce magistrat, qui resta sur le théâtre de l'incendie jusqu'au lendemain, à 4 heures de l'après-midi, et rendit compte verbalement de ce qu'il pensait de ce sinistre au Maire, à la Municipalité et au troisième Tribunal, termina son procès-verbal en ces termes :

|1) A la suite de l'incendie l'abbé Bardy fut transféré à l'Abbaye, et par faveur spéciale il obtini la permission de se faire apporter ses repas par une ouvrière lingère. Vietorine ou Adélaïde Freminot, àtcèe de 18 ans, dont il avait fait la connaissance au Châtelet. Ayant commis l'imprudence, le 17 février, de glisser dans la mie de son pain un billet et quelques papiers-monnaie, le concierge Delavâquerie intercepta l'envoi et la fille Freminot fut arrêtée. L'interrogatoire qu'elle subit au Bureau central des juges de paix, à propos de ses relations avec l'abbé Bardy, est très instructif; on voit que cet abbé s'était lié avec la jeune lingère, lorsqu'elle venait avec sa sœur voir un individu nommé le Petit Morel, et qu'ils avaient festoyé les i ensemble au Châtelet ; qui plus est, elle reconnut avoir couché plusieurs fois avec l'abbé Bardy, ajoutant qu'il lui était facile d'esquiver la visite des guichetiers qui fermaient les yeux, et que beaucoup de femmes couchaient comme elle dans la prison. Dans un mémoire qu'adressa Adélaïde Freminot pourobtenir sa liberté, elle déclara que ses mœurs et son honnêteté se trouvaient cruellement compromises dans une prison (la Conciergerie) où elle était confondue avec une foule de personnes prévenues de toutes sortes de crimes, dont la présence et le commerce étaient déjà pour elle une affreuse peine. Celte jeune personne si honnéle était au contraire fort dépravée, si l'on en juge par les livres qu'elle avait empruntés à l'abbé Bardy et qu'on trouva lors de la perquisition faite dans son logis de la rue Sainte-Marguerite en face l'Abbaye; elle lisait le Rideau levé ou l'Education de Laure, et le Cantique îles cantiques, enfin expliqué, avec estampes obscènes, que le commissaire saisit comme indécents et contraires aux bonnes mœurs. (Arch. nat. Za 116, dossier d'Adélaïde Freminot.) Rappelons en terminant que l'abbé Hardy fui l'une des premières victimes des massacres de la Force.

INTRODUCTION lxxix

« Nous regardons ce feu comme un fait exprès, el nous pouvons dire que nous avons vu partout beaucoup d'ordre, beaucoup d'activité et de zèle, tant de la pari des pompiers, qui se sont montrés avec autant d'intelligence que dïnlrépidité, que de celles des gardes nationales et de la gendarmerie, (pie les soins ont été tels et les précautions si bien prises que, malgré le tumulte inévitable dans un tel moment, aucun prisonnier n'a pu échapper, enfin que tous ceux qui ont été chargés de quelque partie que ce soit, se sont comportés d'une manière digne d'éloges. » (Cf. le t. V de notre Répertoire, n" 2.'i2!l.)

D'après le procès-verbal dressé par M. Fontaine, commissaire de police de la section de la Place-Royale (Cf. le t. V de notre Répertoire, n" 3776), sur les 6 heures 1/2 du malin, les pompiers, grâce à leur courage, se rendirent maîtres du feu et coupèrent toules communications avec les maisons voisines, notamment avec l'hôtel Pelelier, rue Cùllure- Sainte-Catherinc ; à peu près à ce moment arrivèrent M. Vigner, administrateur au Département de Police; M. Rœderer, procureur général syndic du Département; M. Desmousseaux, substitut du procureur de la Commune, et enfin M. Pelion. Le commissaire de la section ne quitta la prison et ses alentours qu'après 2 heures; il attesta également que tout s'était [tassé dans le plus grand ordre, eu égard à un moment aussi funeste, el qu'aucun des prisonniers n'était parvenu à s'échapper. Louis XVI fut averti du sinistre par une lettre que lui adressa, vers 8 heures I /2 du matin, M. De Lessart, qui pria le Roi de convoquer les minisires aux Tuileries dans la matinée. M. Pelion ne semble point s'être ému outre mesure de l'événement; il ne jugea même pas à propos de réunir le Corps municipal, et, dans une lettre qu'il envoya le 22 janvier à la municipalité de Versailles, au sujet des mouvements populaires qui semaient l'inquiétude dans les esprits, il marquait que ces agitations partielles n'avaient eu d'autre effet que d'occ isionner pour environ cent mille écus de réparations à la Ville de Paris, par suite de l'incendie de l'hôtel de la Force, ajoutant qu'aucune personne n'avait péri, aucun prisonnier ne s'élait sauvé, aucune propriété n'avait été violée. (Cf. le t. IV de notre Répertoire, nos 115, 116.)

La Force, recevant des criminels de droit commun et, dans le nombre, beaucoup d'individus prévenus de contrefaçons, élait, comme le Chàleletet la Conciergerie, un centre de fabrication de faux billets de toutes espèces et de toutes couleurs. Le 28 décembre 1791, à 7 h. 1/2 du matin, M. Rameaux, commissaire de police de la section de la Place-Vendôme, requis par MM. Jolly et Vigner, administrateurs au Département de Police,

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procéda, dans diverses chambres de la Force, à une perquisition qui n'amena aucune découverte, si ce n'est dans une chambre de la pistole, occupée par un habile faussaire, le sieur d'Autun de Champclos, d'une quantité considérable de fausses lettres de change, représentant pourpres d'un million de valeurs, qui furent saisies avec les plumes et encres dont s'était servi le sieur de Champclos. (Cf. le t . Vde notre Répertoire, n°3833.) Le 18 janvier suivant, à minuit et demi, nouvelle descente de police, faite parle commissaire de la section Beaubourg-, en vertu d'une ordonnance de M. Boulanger, juge du cinquième Tribunal criminel, et d'un ordre du Déparlement de Police; cette visite provoqua un violent conflit entre le commissaire de police Lieudon et le sieur Landragin, concierge de la Force, et donna lieu à un échange de propos très vifs et peu respectueux pour l'autorité. Ce concierge, d'un caractère peu endurant, couvrit d'injures les gendarmes qui venaient le chercher de la part du commissaire et poussa l'outrecuidance jusqu'à demander à ce magistrat en vertu de quel mandat il s'était permis d'entrer dans la maison ; l'exhibition de l'ordre du Département de Police ne produisit aucune impression sur le concierge, qui, très surexcité, continua même à vociférer de plus belle et à insulter la gendarmerie, disant « qu'il ne craignait point les galons d'argent et que les commissaires de police ne lui faisaient pas peur ». Sans se laisser déconcerter par ce langage agressif, le commissaire Lieudon se mit en devoir de remplir consciencieusement sa mission. Après avoir placé un gendarme dans chaque guichet pour surveiller les guichetiers, il se fit ouvrir deux des chambres de paille, celles de YÊtoile et de la Bastille] une perquisition attentive, opérée dans la chambre de YEtoile, fit découvrir des morceaux de papier préparés pour fabriquer de faux billets patriotiques de 10 et de 25 livres, à vrai dire de simples ébauches, avec des godets contenant de l'encre de Chine et de la couleur rouge ; naturellement, pas un des 47 prisonniers logés dans cette chambre ne voulut se reconnaître propriétaire de ces objets. Le commissaire Lieudon étant passé, pour continuer ses recherches, dans la chambre de la Bastille, le concierge Landragin affecta de se tenir à l'écart sur l'escalier et de rester étranger aux opérations de la police, et ne changea d'attitude que sous la mpnace de sa mise en état d'arrestation. C'est alors seulement qu'il se radoucit et consentit à renseigner le commissaire au sujet de planches et faux billets de la Caisse patriotique se trouvant en sa possession. D'après sa déclaration, le 12 ou 13 janvier, deux guichetiers de service dans le bâtiment neuf avaient surpris entre les mains de deux prisonniers, qui en trafiquaient, 39 billets de ladite Caisse, et le procureur de la Commune avait été immédiatement avisé du fait, ce qui expliquait

INTRODUCTION txxxj

10 silence gardé à cet égard. Landragin ajouta qu'il avait également mis la main sur des billets de 50 sols des sections des Lombards et de l'Arsenal, et sur une planche de cuivre rouge, cachée dans les interstices d'un mur; enfin, dans la crainte (pie son étrange conduite à l'égard d'un fonctionnaire de police dans l'exercice de ses fonctions ne lui attirât quelque désagrément, il éprouva le besoin de se justifier. Tout d'abord, à l'entendre,

11 était tenu à la plus grande circonspection, une circulaire du 20 décembre 1791, signée de M. Maugis, administrateur au Déparlement de Police,

lui interdisant de laisser faire aucune perquisition par les commissaires de police, à moins d'autorisation spéciale de l'Administration ; en outre il avait tout lieu d'être choqué des procédés des gendarmes qui, au moment où il venait à la rencontre du commissaire, l'avaient pris au collet et empêché d'avancer, avec force propos deshonnêtes et menaçants; assurément, s'il avait de justes motifs de plaintes contre la gendarmerie, il n'avait jamais entendu manquer au commissaire, personne ne respectant

plus que lui les officiers publics. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2390.)

Le 2o février 1792, vers minuit, Jean-Mathias Fontaine, commissaire de police de la section de la Place-Royale, sur réquisition de M. Vigner, se transporta, avec une forte patrouille de volontaires du bataillon des .Minimes, à l'hôtel de la Force, et passa toute la nuit, jusqu'à 5 heures du matin, à rechercher des planches de faux billets, tant nationaux que patriotiques. Diverses chambres furent visitées de fond en comble, on fouilla partout, dans les lits et sous les lits, on palpa tous les vêtements des occupants, mais sans faire la moindre découverte. Du reste, ce ne fut pas une opération isolée; le commissaire de la section de l'Arsenal se rendit également à la Force vers 1 heure du matin et y rencontra M. Vigner en personne, qui annonça son intention de faire une visite générale de la prison, « afin de trouver les fabricateurs de faux assignats qui troublaient infiniment le commerce et jetaient dans la défiance les citoyens » ; c'était dans ce but qu'il avait donné rendez-vous à uu certain nombre de commissaires, afin de se partager la besogne et d'opérer plus promptement. M. Virvaux, commissaire de la section de l'Arsenal, visita, pour sa part, plusieurs chambres avec le même luxe de précautions, fouillant les lits, paillasses, bardes des prisonniers, faisant sonder les carreaux pour s'assurer qu'il n'y avait point de cachettes ménagées à l'effet de soustraire aux recherches les faux assignats; il ne fut pas plus heureux que son collègue de la Place-Royale et ne put rien signaler de répréhensible. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n"s 'Mil, 2334.)

Le vendredi 1er juin, vers 1 1 heures du soir, le commissaire Fontaine, sur la réquisition qui lui fut adressée par M. Du Teillier. son collègue de

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la section du Roi-de-Sicile, se rendit avec une patrouille de 10 gardes nationaux, à la Force, afin de vérifier si les prisonniers ne so trouvaient pas détenteurs de faux assignats et s'ils n'avaient point en leur possession de planches ou d'ustensiles propres à la fabrication. Onze chambres furent visitées de la façon la plus complète, le commissaire ordonna non seulement d'explorer les lits, paillasses et les moindres coins et recoins, mais encore de soumettre les vêtements et papiers des prisonniers à un examen minutieux; en outre, chaque détenu fut fouillé de pied eu cap, suivant l'expression employée par le commissaire, jusque dans les cheveux, on ne découvrit rien de relatif à la fabrication ni au commerce des faux assignats, la perquisition se termina vers 3 heures du matin sans résultat. Le même commissaire, requis de nouveau par MM. l'.mis, Sergent et Vigner, administrateurs au Déparlement de Police, revint le 9 juin, vers 6 heures du soir, à la Force, et fit une autre perquisition dans différentes chambres du Département de la Dette, perquisition qui, cette fois, fut beaucoup plus fructueuse. Indépendamment de la saisie sur 3 prisonniers de trois portefeuilles contenant de nombreux assignats et billets de Caisse, le commissaire eut l'occasion de faire une constatation importante, celle de la trouvaille dans la cour de la Dette, au milieu des pierres, par un sieur Willaume, bijoutier de la rue des Gravilliers, détenu de la chambre Saint-Alexandre, d'un paquet de sept assignats faux de 2,000 livres chaque, qui, d'après la déposition d'un autre prisonnier, le sieur Huguet d'Orville, maître de danse et de musique, auraient été remis, séance tenante, par ledit Willaume à un nommé Giraudet, lequel se serait vanté de les faire passer par sa femme, et aurait dit qu'il n'avait d'autre moyen d'existence que d'écouler des faux assignats. Le même Huguet d'Orville, « ne voulant rien avoir sur la conscience et s'étant toujours bien comporté pour le bien et la sûreté publique », déclara spontanément qu'il avait surveillé les allées et venues de ce Giraudet et qu'il avait remarqué ses allures embarrassées, l'ayant vu tourner autour dgs briques et pierres déposées dans la cour, comme s'il voulait y cacher quelque chose. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n0' 3784, 3785.)

La plupart du temps, à la Force comme dans les autres prisons parisiennes, on n'arrivait à découvrir les faussaires que grâce aux renseignements fournis par quelques détenus, jouant le rôle d'indicateurs. Ainsi, à la date du 12 jui.i, le commissaire de police de la section de Henri IV reçut au Palais de Justice, dans le cabinet du président du Tribunal du 1" arrondissement, la déclaration du sieur Charles Leroux, détenu de la chambre Sombre, dans le Département de la Dette, inspirée uniquement, si l'on en croyait le prisonnier, « par l'intérêt qu'il prenait

INTRODUCTION Ixxxii.j

comme citoyen à la chose publique ». Leroux dénonça deux de ses compagnons, les sieurs Alexandre el Deschanest, comme faisant à la main des assignats de 100 el de 200 livres, au moyen d'un transparent et d'autres ustensiles appropriés à ce genre de travail, assignats mis en circulation par les soins de deux autres prisonniers, les nommés Baptiste et Caraco, et, pour attester la véracité de ses paroles, le délateur exhiba un assignat de 100 livres provenant de celte fabrication, qu'il avait acheté du sieur Baptiste pour 25 livres, prix courant de ces assignats. Le Département de la Dette, au rapport du même Leroux, était un véritable atelier de faux assignats ; dans une des chambres, un certain Bateau, ancien officier du régiment Boyal-Cravate, avait formé avec les nommés Dulis, graveur, Jocet, boutonnier, Bonnard, coiffeur, et d'autres détenus, une association pour la création de faux billets de 300 livres, à l'aide d'une planche gravée par le sieur Dulis ; ces associés mettaient en commun les billets fabriqués et les confiaient au même Baptiste, qui se chargeait de les lancer dans la circulation. Une particularité, révélée par la déclaration de ce Leroux, laisse entrevoir les ramilications mystérieuses existantes entre les diverses prisons de la capitale : un instant avant la descente de police faite le samedi précédent à la Force, la femme d'un certain Barra, prisonnier de la Conciergerie, courut à l'hôtel de la Force et avertit les prisonniers, notamment un sieur Lefèvre, de serrer leur planche, parce que l'on allait procéder à une perquisition. (Cf. le t. V de notre Béperloire, n° 2854.) Le dimanche 15 juillet, le sieur Antoine Bault, fils du concierge de la Force, vint déc'arer au commissaire de la section de la Place- Boyale, que, la veille, vers 5 heures du soir, en faisant une ronde dans le bâtiment neuf, dépendant du dépôt du Chàtelet, il avait trouvé, sur une fenêtre de la chambre de la Bastille, quantité de papier rouge destiné à la fabrication de billets de 20 sols de la Maison de secoure, et dans celte même chambre, derrière une planche, des morceaux de parchemin devant servir à faire de faux billets de la Compagnie de commission de la rue des Bons-Enfants; plusieurs de ces billets étaient achevés, d'autres seulement ébauchés. (Cf. le t. V de notre Béperloire, n° 3790.)

On ne se bornait pas, comme l'on pourrait croire, à perquisitionner dans le Grand Hôtel de la Force, le Petit Hôtel, quoique exclusivement réservé aux femmes, n'était pas oublié dans les visites de police ayant pour objet de s'assurer de l'existence de faux billets ou du matériel servant à leur fabrication. Le 26 juin, à six heures du matin, le commissaire de la section de la Plaee-Boyale, en vertu d'un mandat du Département de Police, se transporta en la prison des femmes, accompagné de M. Parent, commandant en second du 3e bataillon de la première légion, de grena-

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diers et de volontaires armés, se lit ouvrir toutes les chambres, même l'infirmerie, et ne se bornant pas à rechercher sur les lits, sous les lils, dans les paillasses, il enjoignit aux gardes nationaux et gendarmes qui assistaient à ces opérations de déshabiller et de fouiller les prisonnières. Tout ce déploiement de force armée, tout cet appareil ne servit qu'à la découverte d'un méchant billet de 30 sols faux, de la Maison de secours, d'une pièce fausse de 15 sols percée, égarée dans la poche d'une pauvre détenue, et d'un gros sol faux, trouvé entre le bois de lit et la paillasse d'une autre malheureuse, dite la Poissarde. Deux billets bleus de 10 livres de la Caisse patriotique et deux de 5 livres, jetés du haut d'une croisée dans la cour et ramassés par les volontaires, furent remis au commissaire par le commandant Parent. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 3788.)

La situation des divers corps de bâtiments dont se composait la prison de la Force et la multiplicité des chambres affectées aux différentes catégories de prisonniers rendaient la surveillance beaucoup plus difficile que dans les autres prisons. Déjà, lors d'une descente de police faite dans la nuit du 25 au 26 février, le commissaire de la section de l'Arsenal avait pu constater que, plusieurs chambres n'étant séparées que par des cloisons, les prisonniers y avaient pratiqué des trous, de façon à pouvoir communiquer entre eux à tout instant du jour et de la nuit, ce qui avait paru de dangereuse conséquence. (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 2334.) Le 16 mai 1792, vers 10 heures du soir, Mathias Fontaine, commissaire de police de la section de la Place-Royale, mandé par le concierge Pault, qui avait eu vent de projets d'évasion des prisonniers de la paille, se rendit à l'hôtel do la Force, et resta près d'une heure dans le passage des ordres du Roi, à écouter le bruit de travaux souterrains qui semblaient s'exécuter du côté de la cave du sieur Perthault, marchand de vins; enfin, pour sortir d'incertitude, il prit le parti d'opérer une descente dans celte cave, assisté d'un détachement de gendarmerie nationale, et se trouva en présence d'un prisonnier qui s'y était introduit par un trou percé dans le mur de la chambre Saint-liichard, l'une des trois chambres occupées par les pailleux. On procéda aussitôt dans celte pièce à une perquisition, qui fil découvrir une excavation de 3 pieds de long sur 2 pieds de large, el, par lerre, une barre de fer de 2 pieds et demi de long, coudée par un boni et encore pleine de plâtre. Dans Une chambre voisine, dite de Saint-Nicàise, on ramassa également une barre de fer plate de 3 pieds et demi de long, ayant servi à percer des trous dans les murs de refend, à l'( iïet de faciliter la communicalion de

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ces instruments do travail d'une chambre ;ï une autre. Le prisonnier saisi en flagrant délit, un certain Chauvigny, menuisier de profession, fut interrogé au greffe, que l'on considérait comme (« lieu de liberté », et ne fit point difficulté d'avouer qu'il se trouvait dans la cave du sieur Rerthault avec le ferme dessein de s'évader, attendu qu'il était prisonnier depuis un an et qu'il n'avait pas encore été interrogé. Il reconnut en môme temps qu'il avait, ainsi que les autres détenus, travaillé au percement de l'excavation. Comme, lors de son arrestation, il avait été blessé, le commissaire l'envoya à l'infirmerie pour y recevoir des soins, avec i ou 5 autres de ses compagnons, qui se prétendirent aussi blessés. Toutes les chambres de la paille furent évacuées, leurs habitants envoyés au chauffoir, où l'on fit étendre des paillasses. En terminant son procès-verbal à 2 heures du matin, le commissaire déclara qu'il lui paraissait urgent de faire combler la cave du sieur Berlhault, pour la sûreté tant des prisonniers que du concierge et des guichetiers. (Cf. le tome V de notre Répertoire, n° 3782.) On ne tint aucun compte de cet avis, car, un mois plus tard, le samedi 23 juin 1792, le concierge Rault et un prisonnier nommé Léonard informèrent le même commissaire de nouveaux préparatifs de fuite commencés par certains prisonniers au moyen de pinces de fer, toujours du môme côté, c'est-à-dire par la cave du sieur Rerthault, et crurent pouvoir affirmer, d'après divers indices, que l'évasion, qu'on annonçait comme très prochaine, serait concertée avec des gens du dehors. Le commissaire prit acte de ces déclarations et, comme il avait été averti que les prisonniers, auteurs de ces projets, étaient pour la plupart des condamnés à mort, il jugea nécessaire d'en donner promptement connaissance au Département de Police et au Département de Paris, « afin d'éviter de pareilles évasions et pourvoir au plus prompt moyen d'aviser que les prisons de la Force ne sont pas assez sûres pour y mettre des prisonniers condamnés à mort, attendu qu'ils ne cherchent que leurs libertés, et que la cave du sieur Herthault serait commode à leurs évasions, comme étant très suspect ». (Cf. le t. V de notre Répertoire, n° 3787.)

Les événements politiques qui allaient se précipiter ne devaient laisser, ni au Département de Police, ni au Département de Paris, le loisir de prendre les mesures réclamées h la fois par le greffier-concierge de la Force et le commissaire de police de la section de la Place-Royale.

La prison de la Force fut celle des prisons de Paris où les massacres se prolongèrent le plus longtemps; ils commencèrent, en dépit des patrouilles ordonnées par Santerre, dans la nuit du 2 au 3 septembre et ne prirent fin que le 7 septembre. On voit, par les procès-verbaux du Conseil

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général de la Commune, que le o septembre, après lecture d*une lellrc de Pelion, qui annonçait la continuation des exécutions de la Force, deux membres du Conseil s'y transportèrent avec le Maire pour rappeler les citoyens à l'exécution de la Loi qui protégeait les personnes et les propriétés; le lendemain, Pelion demandait à Santerre s'il avait envoyé des renforts à la Force, déclarant que si les massacres continuaient, il fallait s'emparer des coupables. Comme l'on sait, les égorgeurs faisaient sortir les victimes par le guichet donnant sur la rue des Ballets; c'est dans celte petite rue aboutissant à la rue Saint-Anloine que furent immolés les malheureux condamnés par le Tribunal du peuple, qui siégea en permanence à la Force; d'après les listes qui furent dressées à l'époque, 171 détenus de cetle prison furent mis à mort. Les dames de la Reine, ainsi que celles du service des Enfants de France, échappèrent au massacre ; elles furent mises en liberté, dans la nuit du 2 au 3 septembre, par suite d'un ordre du Conseil général de la Commune, dont l'exécution fut confiée aux commissaires Truchon el Duval d'Fstain, qui relaxèrent également l^s détenus pour dettes de la Force el de Sainte-Pélagie Quant aux prisonniers survivants de la Force, ils furent conduits à Saint-Louisde-la-Cullure el transférés à Sainte-Pélagie, le 5 septembre, en vertu d'un arrêté du Conseil général de la Commune, qui chargea de ce soin 2 commissaires, les sieurs Baudouin et Camus, escortés par la force armée. Deux de ces prisonniers transférés de Saint-Louis-de-la-Culture à Sainte-Pélagie, s'élant révoltés contre les guichetiers de cetle prison qui avaient voulu les faire rentrer dans leurs chambres, furent expédiés à la Conciergerie, le 21 septembre, par ordre de M. Le Camus, officier municipal. (Cf. le t. VI de noire Réperloiro, n° 779.)

Ici se termine notre exploration des principales prisons de Paris, entreprise à l'aide des documents contemporains, notamment ceux que nous ont laissé les commissaires de po'ice des sections; leurs procèsverhaux, dont l'exaclitude et la véracité ne pcuvenl êlre révoqués en doute, fournissent les meilleurs éléments d'information pour étudier l'existence intime des prisonniers. L'impression éprouvée par tous ceux qui, en 1792, visitaient ces asiles du crime et du malheur, se retrouve exactement la même quatre ans plus lard, dans la bouche d'un personnage officiel, M. Thierrye-Crandpré , chef du déparlement des prisons au minislère de l'intérieur, qui s'exprimait en ces termes, le 18 juin 1796 :

« Lorsque je jette les yeux sur le régime des prisons, je ne vois que des infortunés périssant de froid, de misère et de faim, accablés sous le pénible fardeau d'une oisiveté continuelle, se vautrant sur une paille

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infecle, livrés à toutes les horreurs du désespoir et invoquant ù grands cris la mort comme un bienfait. Ces malheurs, ajoutait Grandpré, prennent leur source, non seulement dans l'insalubrité et le mauvais état des prisons, mais encore dans le désespoir auquel la nudité, la misère et la faim réduisent les prisonniers. »

Tout esprit impartial qui comparera le régime des prisons de Paris au début de la Révolution, avec celui des prisons modernes, ne pourra que reconnaître les améliorations obtenues et les progrès réalisés depuis un siècle.

Au moment où s'achève l'impression de ce volume, l'avant-dernier de l'Assemblée législative, il nous semble juste de rappeler que notre Répertoire a été commencé sous les auspices de M. Gustave Servois, directeur des Archives nationales; nous lui adressons, à la veille de son départ, l'expression émue de notre vive et respectueuse gratitude, pour la bienveillance toute particulière avec laquelle il a suivi et encouragé nos longs et pénibles travaux, elle seule nous a permis de menar à bonne fin six volumes d'un inventaire qui a rendu et rendra les plus grands services à tous ceux qui étudient l'histoire de la Révolution.

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