‹ Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Paris pendant la révolution française (volume 4)Chapitre 1 sur 97 · IMPRIMERIE NOUVELLE (ASSOCIATION OUVRIÈRE · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE NOUVELLE (ASSOCIATION OUVRIÈRE

H, RUK CADET XSXO

INTRODUCTION

Journée du 35 février 1 793

Lors du procès de Louis XVI, l'un des griefs imputés au souverain déchu fut sa participation à des opérations commerciales à l'étranger, qui aux yeux du peuple ne pouvaient avoir pour résultat que l'accaparement et le renchérissement des denrées de première nécessité. Dans le sentiment populaire il semblait que, Louis XVI une fois disparu, tout devait changer de face, que l'abondance allait renaître; mais, lorsqu'on s'aperçut que rien n'était changé, que la vie matérielle était tout aussi chère et peut-être encore davantage, le mécontentement général ne larda pas à se manifester avec violence dans les propos tenus au milieu des groupes et surtout dans certains de ces écrits éphémères, répandus dans les masses et d'autant plus goùiés qu'ils affectaient le langage des Halles. Parmi ces sortes de libelles qui paraissaient sous le voile de l'anonyme, ceux intitulés : Domiez-nous du pain, ou égorgez-nous (1) ; Le dernier cri des Sans- Ctdottes qui manquent de pain à la Convention nationale, ou leur dernier coup de cloche pour réveiller les patriotes endormis, dont la seconde édition ajoute que les accapareurs de blé et les marchands d'argent seront mis surle-champ à la guillotine (2), montrent bien toute l'irritation qui régnait et que l'on entretenait dans les milieux populaires. L'auteur du second

(1) De l'imprimerie de la Liberté et de la sévérité, faubourg Saint-Marceau, in-S", 7 pages, B. N., Lb*<, 201.

(2) Paris, Durand, in-8°, 8 pages, B. iV., Lb" 2886.

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opuscule s'écrie : « Mille bombes de la vie, nous avons fait périr sur l'échafaud le dernier roi de la France..., un mauvais chien d'accapareur, un raflleur de blé, sucre et café. Mais, tonnerre de Dieu! encore que ce mfttin-la soit parti pour engraisser la terre du diable, nous ne nous sentons pas soulagés d'un bougre de liard, nous nous voyons à la veille de mourir de faim. » A qui les Sans-Culottes constitués en assemblée républicaine, qui tenaient ce langage, s'en prenaient-ils? à la Convention nationale, qu'ils entendaient rendre responsable de la dépréciation toujours croissante des assignats, des manœuvres des accapareurs et du renchérissement des denrées. C'est ainsi que dans le même pamphlet la Convention nationale est violemment attaquée en ces termes : « Ah ça ! nos mandataires, écoutez-nous et ne vous f... pas les airs de renvoyer notre pétition à vos Comités. Etes-vous des hommes, ou des j.-f..., quoi, vous voyez le pain à 3 sols la livre, l'argent à 180 livres pour 100 livres, le sucre à 3 livres, le café à plus de 50 sols, et le vin à 30 sols la mauvaise bouteille, et vous ne sentez pas dans vos âmes un sacré aiguillon qui pique votre activité sur l'introduction de ces prix énormes... »

Les groupements révolutionnaires des sections, dans l'espoir d'arrêter la dépréciation des assignats ainsi que l'agiotage, avaient inscrit en tête de leur programme une double mesure : tout d'abord la prohibition de la monnaie de métal, attendu qu'à leurs yeux la hausse des denrées découlait de celle de la monnaie métallique, ensuite la taxation des denrées de première nécessité. Le 3 février, une délégation du Conseil général de la Commune, des commissaires des 48 sections et des Défenseurs réunis des 84 départements, vint demander à la Convention nationale le retrait du décret de l'Assemblée constituante qui déclarait l'argent un objet mercantile. L'impression de leur adresse fut décrétée par la Convention.

Enhardis par le succès, certains députés des sections se présentèrent, le 11 février, à la barre de la Convention et sollicitèrent leur admission immédiate. L'adresse qu'ils déposèrent à l'appui de leur demande comprend deux parties bien distinctes, arbitrairement fondues en une seule par Mortimer-Ternaux, qui reproduit ce texte arrangé à sa guise dans sou Histoire de, la Terreur, l. VI, p. 34, et donne aux signataires des litres qui n'existent pas dans l'original. La première partie de cette adresse, datée du H février 1792 [sic), est écrite de la main du citoyen Heudelet, qui se qualifie président, et est conçue en ces termes :

« Les commissaires de la majorité des sections, réunis avec leurs frères des 85 départements, demandent à être entendus sur le champ à la barre de la Convention nationale, pour présenter une pétition sur les subsistances, parce que la faim ne s'ajourne pas. »

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Comme l'on sait, la Convention, absorbée par une discussion importante, celle du rapport de Dubois de Crancé sur l'organisation de l'armée, refusa d'admettre les pétitionnaires et les renvoya au Comité d'agriculture. C'est alors qu'un second comparse, Plaisant de la Houssaye, dont la signature est également accompagnée du titre de président, ajouta audessous des lignes tracées p;ir Heudelet ces mots :

(< Il nous est impossible de désemparer sans être entendus, à moins qu'un décret formel ne le déclare à la face du peuple de Paris, qui est tout entier debout avec nos frères des 84 départements; nous le répétons, les représentants du peuple n'ont pas le droit de refuser de l'entendre, encore un coup la faim ne s'ajourne pas. »

Chacune des parties de cette adresse portait en outre la signature d'un sieur Pelletier, secrétaire, qui, parait-il, était commissaire de la section du Marais.

La députation fut admise le 22 février et l'orateur, qui prit la parole en son nom, proposa diverses mesures révolutionnaires pour mettre un terme aux abus concernant les subsistances, notamment d'infliger la peine de 6 ans de fers, et de mort, en cas de récidive, à tout agriculteur ou marchand qui vendrait un sac de 250 livres de blé plus de 25 livres, d'établir l'uniformité des mesures pour les grains et d'interdire à toute administration de se faire marchande de grains.

Quel fut le rôle de chacun des signataires de cette adresse à la Convention, personnages fort obscurs qui se donnèrent comme représentants de la majorité des sections? Claude Heudelet, vérificateur du Bureau de la comptabilité, commissaire de la section Poissonnière, qui apposa sa signature au bas de la première partie de l'adresse, avait toutes les chances de passer inaperçu, si, après l'exposé présenté par l'orateur de la députation, il n'avait eu la malencontreuse idée de prendre la parole, en qualité de viceprésident de la commission des subsistances de sa section et comme mandataire de ses frères des déparlements ; interrompu par le président, qui le mit en demeure de produire ses pouvoirs, il fut obligé de reconnaître qu'il n'avait aucun mandat et pouvait tout au plus parler au nom des fédérés des 85 départements se trouvant à Paris. Arrêté séance tenante par ordre de la Convention, il fut conduit au Comité de sûreté générale, où il subit un interrogatoii'e, mais fut relaxé le même jour. Comme le lit remarquer Prudliomme {Révolutions de Paris, n" ■188, p. 222), rien n'ayant déposé contre sa loyauté et son civisme, on avait constaté seulement que c'était un cerveau exalté, susceptible d'impressions étrangères. Du reste, à la suite de cette manifestation Claude Heudelet ne tomba nullement en disgrâce ; on voit par une lettre qu'il adressa, le 24 août suivant, à ses

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chers camarades et frères du Comité de surveillance de la section Poissonnière, qu'il venait d'être désigné pour accompagner les ciloyens Gâteau et Thuillier, chargés de mettre à exécution l'arrêté du Comité de salut public conccrnani les subsistances militaires dans toutes les armées de la République, et en particulier à Mayence. Ces deux citoyens, proclamait Heudelet, sont de vrais patriotes de notre trempe. Il se trouve qualifié d'inspecteur des subsistances militaires dans l'arrêté pris le 25 ventôse an II par le Comité de sûreté générale, qui jugea à propos de s'assurer de sa personne et par mesure de sûreté générale l'expédia à la Force (1).

Le second signataire de la pétition relative aux subsistances, celui qui porta la parole à la Convention au nom des commissaires des sections, Jean Plaisant de la Houssaye, homme de loi, rue de Bièvre, fut dénoncé, le 42 brumaire an II, par le Comité de surveillance de la section du Panthéon-Français comme aristocrate, par confusion avec le secrétaire de l'ancien avocat général d'Aguesseau, et en outre incriminé comme ayant été le rédacteur et l'orateur de cette pétition; il fut incarcéré à Sainte- Pélagie. Les griefs articulés contre lui révèlent de curieux détails sur ce qui se serait passé en cette occurrence. On lui reprocha, lorsque la Convention refusa de l'admettre à sa barre, d'avoir écrit une lettre menaçante au président. La députation de Paris étant venue le trouver dans la salle des pétitionnaires pour l'inviter à ne pas insister, il aurait répondu que si la Convention ne faisait pas droit à sa pétition, le peuple, qui alors avait les bras ballants, reviendrait le lendemain, armé de fer, pour forcer ses mandataires de lui donner du pain. Un autre grief qui lui était imputé le représentait comme s'étant rendu ensuite au Club central séant à l'Evêché, où il aurait fait un rapport calomnieux et tenu des propos injurieux, entr' autres ceux-ci : « Hé bien! citoyens, votre si belle, votre si bonne députation de Paris ne veut pas que ses commettants mangent, elle ne veut même pas que le peuple lui demande du pain, notamment Marat, ce prétendu Ami du peuple, veut que le peuple, dont il se dit l'ami, mange le pain à 12 sols la livre (2). » Dans un mémoire justificatif, adressé de Saint-Lazare, le 10 vendémiaire an III, au Comité de sûreté générale, Plaisant répondit point par point aux inculpations dont il était l'objet: il reconnut bien avoir été, non le rédacteur, mais l'orateur chargé de présenter la pétition sur les subsistances, observant toutefois qu'on ne pouvait lui en faire un crime, puisque, deux mois

(1) Arch. nat., dossier Heudelet, F' 4741

(2) Arch. tint., dossier Plaisant, F' 4774".

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après, la Convention avait décrété le maximum, que réclamaient les pétitionnaires. De pins, il assura n'avoir parlé à aucun des membres de la Convention, attendu qu'il avait été décidé par les pétitionnaires réunis à la Maison Commune que l'orateur, pour réserver toutes ses forces, n'aurait de conférence avec qui que ce fût à la salle des pélilionnaircs; que quant à lui, il s'était préparé à la parole dans les corridors extérieurs de la Convention. Pour se défendre des prétendues accusations portées contre Marat, Plaisant crut devoir déclarer qu'on ne pouvait, sans tomber dans la plus insigne absurdité, supposer qu'il eût prêté à Marat le dessein de faire manger au peuple le pain à 12 sols la livre ; comme le Club central était d'une façon permanente composé des plus chauds amis de ce député, il se serait, d'une part, exposé à l'indignation générale, et d'autre part Marat, étant informé de tout, n'eût pas manqué de protester contre ce propos diffamatoire dans l'un des premiers numéros de son journal.

Quoique Plaisant eût prétendu dans sa défense qu'il n'avait eu de rapport avec aucun des membres de la Convention, il ressort pourtant des discours prononcés par plusieurs Conventionnels, notamment par Buzot et Osselin, lors de la discussion soulevée par la venue de ces pétitionnaires, que les commissaires des sections s'étant retirés, à la suite de leur première démarche, dans la salle des conférences, les députés de Paris, entr'autres Marat, vinrent les trouver et entrèrent en pourparlers avec eux. Osselin déclara que, la veille, presque tous les députés de Paris s'étaient rendus à la salle des conférences pour calmer l'agitation, et qu'ils entendirent les citoyens chargés de présenter la pétition affirmer qu'elle émanait non seulement des 48 sections de Paris, mais encore des 83 départements de la République. Prudhomme, dans ses Récolutions de Paris, témoigne des mêmes faits; il rapporte que l'ordre du jour motivé, par lequel la Convention refusa de recevoir ces délégués, eut le don de les mettre en fureur, et que plusieurs membres de l'Assemblée, voyant qu'ils ne pouvaient rien gagner sur ces esprits exaltés et voulant éviter des scènes désagréables, emmenèrent la députalion au Comité d'agriculture.

A la suite du débat soulevé à la Convention par la pétition du 12 février au sujet des subsistances, la députation de Paris, par une lettre très explicite à ses commettants, s'attacha à mettre en relief l'erreur de quelques patriotes et la malveillance des intrigants qui abusaient de leur bonne foi; et elle ne craignit pas de proclamer que l'attitude des délégués qui s'étaient fait annoncer par une lettre menaçante au président de la Convention, l'exagération de leurs propositions, le ton insultant et frénétique de l'orateur, le maintien indécent de plusieurs de ces prétendus pétitionnaires, le mensonge absurde proféré par l'un d'eux,! qui faisait

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croire qu'il pnrlait au nom des 84 départements, tout dévoilait la basse intrigue ourdie pour compromettre les 48 sections, auxquelles cette pétition était aussi étrangère qu'aux 84 dc^partements. A leurs yeux, elle no pouvait être que l'œuvre d'aristocrates déguisés. Du reste Maral, dans son journal, partagea cette manière de voir; il inséra dans le n° CXXXI une lettre donnant à entendre que la pétition sur les subsistances avait été fabriquée dans la section du Panthéon-Français par deux intrigants, un certain Landrin, ex-moine, et le citoyen Damour.

Le calme préconisé par les membres de la dépulation de Paris ne fut pas de longue durée, de nouveaux symptômes d'agitation ne tardèrent pas à se manifester. On faisait courir le bruit dans les faubourgs que Paris allait manquer de pain; les alarmes répandues au sujet de la pénurie des subsistances et de l'accaparement des denrées provoquèrent une vive effervescence ; la foule assiégea la porte des boulangers et, dans la crainte d'une disette qu'on croyait imminente, se disputa le pain ; tel qui n'avait besoin que de deux pains en prenait quatre. Los faits en question furent exposés à la tribune de la Convention, le dimanche 24 février, par Lesago, d'Eure-et-Loir, et par Thuriol; et sur la proposition de ce dernier, la Convention décréta que les Comités d'agriculture, de commerce, des finances et de sûreté générale se réuniraient à l'instant pour entendre le ministre de l'Intérieur, les administrateurs du Département, le maire elle procureur de la Commune sur l'étal des subsistances de Paris, sur les mesures prises et à prendre pour que la capitale n'en manquât pas. L'Assemblée décida en outre que les Comités rendraient compte immédiatement de la situation.

Pendant que la Convention prenait cette résolution, des groupes de femmes, qui avaient d'abord porté leurs doléances au Conseil général de la Commune, se présentèrent à la salle du Manège et demandèrent leur admission à la barre. L'une de ces députalions, formée par les citoyennes républicaines se réunissant aux Jacobins, ayant à leur tête la citoyenne Wafflard, leur vice-présidente, fit connaître que des mères et épouses des défenseurs de la patrie venaient déposer dans le sein de l'Assemblée l'expression du chagrin qui les accablait par suite de la disette des subsistances et priaient la Convention d'entendre une pétition très courte, préparée à ce sujet. L'autre dépulation, composée de blanchisseuses, se plaignit du prix excessif qu'avaient atteint les matières premières servant au blanchissage, par suite de l'accaparement et de l'agiotage qui avaient fait monter le prix du savon de 14 à 22 sols, et elle demanda la peine de mort contre les accapareurs et agioteurs; cette pétition, passée sous silence ou plutôt omise dans le procès-verbal de la Convention, fut renvoyée aux Comités de commerce et des finances réunis.

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Le président Dubois deCrancé se borna à répondre aux députations que la Convention s'occupait en ce moment de l'objet de leurs demandes, mais que l'un des moyens du faire hausser le prix des denrées était d'efîrayer le commerce, en criant sans cesse à l'accaparement. Les pétitionnaires, ainsi éconduitcs, se retirèrent fort mécontentes, et d'autant plus aigries par l'insuccès de leur démarche.

Dans cette même séance, Carra avait présenté une motion à l'effet d'être entendu, le lundi 25 février, à miiii, pour dévoiler les causes et les auteurs véritables des accaparements, de l'agiotage, enfin de toutes les calamités actuelles, et pour indiquer les moyens infaillibles d'écraser tous les ennemis intérieurs du peuple.

L'article incendiaire que Marat fit paraître dans son journal, le matin même du 25 février, article dans lequel il dénonçait à la vindicte publique les agioteurs, les monopoleurs, les marchands de luxe, tous suppôts de l'ancien régime, ligués pour désoler le peuple par la hausse exorbitante du prix des denrées de première nécessilé et la crainte de la fainine, ne fut certes pas étranger aux scènes de désordre et de pillage qui signalèrent cette journée. Marat, dans ce violent appel aux passions populaires, déclarait qu'on ne devait pas trouver étrange que le peuple, poussé au désespoir, se fil lui-même justice. Le pillage do quelques magasins, ajoutait perfidement Marat, à la porte desquels on pendrait les accapareurs, mettrait bientôt fin à leurs malversations; bien plus, ce pillage, l'auteur du Dernier cri des Sans-Culottes le préconisait en ces termes : Nous dirons à nos camarades, c'est ici la boutique de l'accaparement, allez chercher du pain, et, par une conséquence logique, du sucre, du savon et tout le reste.

M. Jean Jaurès, dans son Histoire socialiste de la Convention (p. 1032), prétend que ce n'est pas l'article de Marat qui décida le pillage, que ce mouvement populaire était prémédité et préparé depuis plus d'une semaine; quoi qu'il en soit, Marat y avait bel et bien contribué, et ne désarmait pas, puisque trois jours après les événements, dans le numéro du 28 février, le même publiciste, revenant sur l'appel qu'il avait adressé le 25 à la population, loin de désavouer ce qu'il avait écrit, 'répète encore que le meilleur moyen de mettre un terme aux malversations des accapareurs serait de piller leurs magasins et de les pendre à la porte; seulement, pour sa justification, Marat fait observer que les meneurs de la faction des hommes d'Etat, se saisissant avidement de cette phrase, s'étaient hâtés d'envoyer des émissaires parmi les femmes attroupées aux portes des boulangers pour les pousser à enlever à prix coûtant du savon, des chandelles et du sucre dans les boutiques des épiciers détaillants.

Il est possible que Marat ait été victime de sa plu'aséologie meurtrière;

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toujours est-il que le peuple ne s'empressa que trop de suivre le conseil que son Ami lui donnait. Comme Boyer-Fonfrède le fit remarquer le lendemain à la tribune de la Convention : « Hier, Marat avait prêclié le pillage, et hier soir l'on a pillé. » Du reste, la discussion qui s'ouvrit à ce sujet, dans la séance du 26, aboutit, comme l'on sait, à la promulgation du décret qui renvoya la dénonciation de l'écrit de Marat, relatif aux troubles et pillages du 25 février, aux tribunaux ordinaires et chargea le Ministre de la justice do faire poursuivre les auteurs et instigateurs de ces délits.

Si M. Jean Jaurès refuse d'admettre le rôle de Marat, il croit que l'inspirateur et l'organisateur de cette sorte de révolution des subsistances fut Jacques Roux, l'ancien prêtre, membre du Conseil général de la Commune, qui, depuis un mois, dans son obscur quartier des Gravilliers, menait une campagne acharnée contre les accapareurs et qui eut pour constante tactique de mettre en avant Marat et de se couvrir de sa popularité. Il est bien certain, si l'on en juge par le rapport de l'un des vingt-quatre commissaires de la Commune envoyés dans les sections, le 2S février au matin, pour essayer de rétablir l'ordre, que Jacques Roux pactisait ouvertement avec les émeutiers, qui se faisaient délivrer les marchandises arbitrairement taxées par eux ; le langage qu'il tint le même jour à la tribune du Conseil général de la Commune, où il aurait dit que la journée du 25 février était une belle journée et qu'elle eût été encore plus belle, s'il y avait eu quelques têtes coupées, montre assez que, loin de désapprouver ce mouvement révolutionnaire, il ne le trouvait pas assez accentué. La conduite de Jacques Roux fut d'ailleurs sévèrement jugée par plusieurs des sections parisiennes, celle des Piques, entre autres, qui, réunie en Assemblée générale le 26, prit un arrêté exhortant ses frères de la section des Gravilliers à censurer le citoyen Jacques Roux, son représentant à la Commune, pour avoir, dans la journée du 25 courant, prêché au Conseil général la dissolution de tous les principes, en légitimant les événements qui venaient de se produire, et déclara lui retirer sa confiance. Quelques jours après, il se trouvait exclu de la Commune.

En réalité Jacques Roux est le seul fauteur de troubles dont le rôle dans la journée du 2o février ne puisse prêter à l'équivoque; on ne voit pas apparaître d'autre agitateur, et Varlet, notamment, qui trois mois plus tard sera l'un des chefs du parti révolutionnaire, semble être resté dans l'ombre. Quant à Hébert, dans son Père-Diic/tesne, il cherche à donner le change et ne veut voir dans l'émeute du 25 février qu'un mouvement excité par les aristocrates, les Brissotins, qui auraient poussé le peuple à la révolte et au brigandage.

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Tels sont ceux qui, soit par leurs écrits, soit par leurs paroles, furent les promoteurs des désordres qui troublèrent Paris, les 25 et 26 février. Vers 8 heures du malin, le peuple se porta dans le quartier des Lombards, de tout temps centre du commerce des denrées coloniales, telles que le sucre, le café, le savon, et envahit les boutiques des épiciers dans les rues des Cinq-Diamants, des Lombards, de la Vieille-Monnaie. Cette foule ameutée, où les femmes, quelques-unes armées de pistolets, se trouvaient en majorité, se fit délivrer les marchandises à sa convenance, suivant une taxe arbitraire : le sucre à 20 et 25 sols, la cassonade à 8 et 10 sols, le savon et la chandelle à 12 sols; on finit par faire main-basse sur toutes les marchandises, même sur celles dont le peuple ne faisait point usage, comme le thé, la cannelle, la vanille, l'indigo.

D'après les rapports des observateurs de police (1), ce furent les femmes de la Halle qui se montrèrent le plus acharnées au pillage des épiciers, soit qu'elles appartinssent à la classe indigente, soit qu'elles se fussent laissées entraîner par des suggestions perfides; elles huaient les patrouilles qui passaient au milieu des groupes pour les diviser, prétendant que ces patrouilles n'étaient composées que d'épiciers et de chandeliers, tandis qu'en réalité plusieurs sections, entre aulres celle des Quatre-Nations, avaient eu soin d'exclure des patrouilles cette classe de commerçants. Vers 5 heures du soir, l'afiluence des femmes au Marché des Innocents était considérable; elles chantaient, dansaient, se moquant de la force armée à pied et à cheval, qui cherchait à les disperser, ne ménageant pas les propos insolents et ironiques. Le soin qu'on avait pris de faire replier les grands parapluies de toile cirée au-dessus des étalages avait été plus nuisible qu'utile : au lieu d'empêcher les rassemblements cette précaution les avait favorisés. Du reste dans ces groupes d'émeuliers, il ne manquait pas de voleurs; rue Saint-Denis, en face du Marché des Innocents, Ton en arrêta d'un seul coup de filet 50 à 60; les gens de mine suspecte y étaient aussi en bon nombre ; parmi ceux qui avaient envahi les boutiques d'épiciers l'on put constater la présence d'individus couverts de haillons, sur lesquels fut trouvé beaucoup d'or et d'argent; rue Phélypeaux, paraît-il, furent remarquées des femmes pauvrement vêtues, qui tenaient dans leurs mains de gros paquets d'assignats qu'elles distribuaient à ceux qui n'avaient pas de quoi acheter à vil prix du sucre et du savon. En résumé, il semble que le pillage des épiciers ait été à la fois excité par des agents de désordre et de contre-révolution, et perpétré par le peuple, exaspéré du prix énorme

(1) V. tome IX de notre Répertoire, n»' 432, 435.

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des denrées, lorsque l'arreslalion do voitures de savon lui permettait de constater d'après la facture que ce savon qui revenait à 14 sols la livre lui était vendu 32 sois, et que les magasins explorés par les émeuliers renfermaient de la cassonade moisie, à force d'avoir été gardée, et du sucre à moitié rongé par l'humidité.

Le désordre ne resta pas localisé dans le quartier des Lombards; il s'étendit aux autres quartiers, de l'ile Saint-Louis à la rue Saint-Jacques, sur le port au Blé, même devant IHôlel de Ville. D'après Tiiine (1), douze cents boutiques auraient été pillées et dévastées. Le même historien, avec sa tendance à grossir et à voir sous les couleurs les plus sombres tous les mouvements révolutionnaires, accepte sans contrôle le témoignage d'un romancier populaire, Rétif de la Bretonne (2), qui dans le chapitre qu'il a consacré au pillage des épiciers prétend que des bandits, réunis à des agents étrangers, se livrèrent à un véritable brigandage, comme s'il se fût agi d'une ville prise d'assaut. S'il faut en croire ce littérateur, que ïaine considère comme un témoin oculaire, il se serait passé des scènes révoltantes, renouvelant les exploits des chauffeurs : des misérables auraient contraint un maître do maison et sa femme, les pieds dans le feu, à leur livrer tout ce qu'ils avaient de précieux, or, argent, assignats, linge fin, dentelles, robes de soie. Le même Rétif de la Bretonne rapporte, d'après des on-dit, des actes de lubricité dont auraient été victimes la femme et les deux fiUes d'un riche épicier, qui furent outragées à plusieurs reprises par trois bandits, pendant que leurs valets impassibles assistaient, le sabre à la main, le pistolet à la ceinture, à ces cyniques débauches. Nous croyons qu'il y a beaucoup d'exagération dans ces récits, où l'imagination d'un romancier s'est donnée libre carrière.

Toutes les scènes de désordre qui signalèrent la matinée du 25 février ne furent, au début, l'objet d'aucune répression; il est certain que la Municipalité parisienne comme le Déparlement semblent avoir été pris au dépourvu et n'avoir eu aucune connaissance dos mouvements qui avaient pu précéder et préparer l'émeute; c'est l'impression que l'on éprouve lorsqu'on lit les réponses que Lulicr, procureur général syndic du Département, fit aux questions qui lui furent posées le 26 février par le Conseil exécutif provisoire (3). Sans nul doute, lu Municipalité fut surprise par la soudaineté des événements, puisqu'elle déclara, le 27 février, que le

(1) H. Taine, Les origines de la France contemporaine, La Révolution, t. III, p. 407.

(2) Rétif de la Bretonne, Nuits de Paris, t. VIII, p. 463.

(3) V. le t. VIII de notre Répertoire, n« 1483.

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désordre avait éclaté subitement avec violence et s'était propagé avec la rapidité de la foudre; c'est ce qui explique jusqu'à un certain point pourquoi elle ne montra pas la décision nécessaire et sembla ne se réveiller de sa torpeur que lorsque lémeute se fut rendue complètement maîtresse du terrain; de plus, comme par un fait exprès, le Commandant général de la garde nationale, Sanlerre, se trouvait absent depuis le matin et inspectait des troupes à Versailles, alors que sa présence eût été indispensable à Paris; aussi l'intervention tardive du maire et du procureur de la Commune fut-elle absolument ineificace. Lorsque le maire et les représentants de la Commune se furent rendus compte de l'inutilité de leurs efforts, ils se transportèrent au Département et de là au Comité do sûreté générale ; alors, sur la motion do Basiro, l'un de ses membres, la Convention nationale promulgua un décret autorisant la Municipalité parisienne à prendre les mesures nécessaires pour le rétablissement de l'ordre et même à faire battre la générale pour contenir les malveillants. Dans sa lettre du 26 février à la Convention nationale (1), Pache déclare que la Municipalité ne connut qu'après H heures du matin la formation d'un rassemblement, rue de la Vieille-Monnaie, ainsi que l'envahissement des boutiques d'épiciers par une foule de femmes, et que la présence du Maire, du procureur de la Commune, de l'un de ses substituts et de cinq administrateurs municipaux, avec toutes les exhortations des uns et des autres, ne réussit point h réprimer les désordres. Pourtant, au témoignage du journal de Brlssot, Pache aurait montré quelque énergie et payé de sa personne en arrêtant de sa main deux pillards; le bruit courut même qu'on l'avait menacé do coups de couteau et qu'on lui avait déchiré son écharpe, alors qu'accompagné du procureur de la Commune, il protégeait, rue des Lombards, la boutique d'un épicier; mais il fut reconnu que la nouvelle était fausse. Quant à Chaumette et Hébert, malgré leur caractère officiel, ils ne pouvaient, conime l'a dit très justement M. Jaurès, marcher à fond contre le peuple, même égaré, et l'avaient laissé faire. L'un comme l'autre ne virent ou affectèrent de ne voir, dans la journée du 25 février, qu'un mouvement contre-révolutionnaire. Chaumette iléclara, le 27 février, devant la Convention, que la véritable cause de ces troubles, c'était la haine de la Révolution; leurs auteurs, c'étaient les malveillants de l'intérieur, coalisés avec les agents des puissances étrangères. Hébert n'est pas moins afiirmatif ; à ses yeux (n" 219 de son Père Duchesne), la journée du 23 février n'avait été qu'une mascarade aristocratique, une émeute masquée, organisée

(1) V. t. VIII de notre Répertoire, n» 1491.

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par de faux Sans-Culoltes ; c'étaient les fripons soudoyés par l'Angleterre qui avaient fait jiiller les magasins dans Paris, afin d'exciter le désordre au moment où l'on s'occupait du recrutement de l'armée. Les patrouilles multipliées dont Pache fait mention dans sa lettre ne commencèrent, en réalité, qu'à cinq heures du soir, et encore les officiers seuls, sans être suivis par leurs hommes, exposés seuls aux brutalités de la multitude égarée, cherchèrent-ils à dissiper les attroupements, en sorte que, comme le constate Prudhomme dans ses Révolutions de Paris, les pillards eurent tout le temps et toute la sûreté désirable pour mener à bonne fin leur expédition qui, en somme, dura du lever au coucher du soleil. Ce fut seulement le mardi malin que l'on se décida à prendre des mesures énergiques pour le rétablissement de l'ordre ; ce jour-là, dès quatre heures, la générale fut battue, de fortes patrouilles furent envoyées rue Sainl-Honoré et à la Croix-Rouge, où s'étaient formés de nouveaux groupes qui se proposaient de recommencer les excès de la veille. Santerre informa la Convention, le 26 février, à 2 h. 3/4, que la force armée était devenue maîtresse d'empêcher le retour des événements fâcheux qui s'étaient produits; mais dans la crainte qu'à la faveur de la nuit les agitateurs et les malintentionnés ne recommençassent, il prit soin de placer dans toutes les caisses, à la fabrique des assignats, au Mont-de-Piété et à toutes les prisons, des forces d'hommes et de canons, de manière à réprimer tous désordres (1).

La journée du 27 fut relativement calme; pourtant dans la soirée, il y eut de nouvelles velléités d'agitation : les blanchisseuses, rassemblées place Maubert et ailleurs, demandèrent à grands cris que l'on envahit les magasins de savon et de soude, notamment rue de Bièvre, invitant les hommes à les suivre, sous peine de payer au moins 6 sols de blanchissage par chemise. On fil en même temps courir le bruit que l'on se porterait chez les bijoutiers et orfèvres, lesquels, saisis d'une terreur panique, se hâtèrent de fermer boutique (2).

L'apaisement revint petit à petit; le 28 février, Santerre annonçait que Paris était fort tranquille, qu'il n'y avait aucun rassemblement, la force armée étant très active, que les agitateurs donnaient le change au peuple en lui faisant croire que ceux qui n'aimaient pas le désordre étaient ses ennemis; il terminait en déclarant, avec ce ton déclamatoire qui lui était familier, que les républicains ne quitteraient point les rênes et qu'ils sauraient mourir comme Le Peletier.

(1) V. t. VllI de notre Répertoire, n» 1490.

(•2) Rapport de police, t. IX de notre Répertoire, n»» 43!), 437.

INTRODUCTION xHj

Ce même jour, la Convention, dans le but de rechercher les responsabilités, rendit, sur la motion de Barère, un décret ordonnant : 1° au Comité de sûreté générale de lui faire connaître le lendemain les mesures qu'il avait prises en vue do la cessation des troubles et pour en découvrir les auteurs et instigateurs ; 2° au Maire, au procureur de la Commune et à la Municipalité de se présenter le lendemain à la barre pour exposer également les moyens par eux mis en œuvre pour prévenir les troubles et la violation des propriétés, en arrêter les progrès et faire incarcérer les auteurs et instigateurs; 3° aux Comités de commerce, d'agriculture et des finances de proposer dans le délai de trois jours les mesures les plus propres à réprimer l'accaparement ainsi que l'agiotage et à diminuer la masse des assignats. Ce décret, une fois les événements tombés dans l'oubli, resta, on le comprend sans peine, lettre morte.

On sait par la lettre de Pache à la Convention qu'à la suite des troubles du 25 février, un nombre considérable d'agitateurs, parmi lesquels figuraient quelques suspects et des domestiques de ci-devant nobles, furent arrêtés , conduits d'abord devant le Conseil général de la Commune, renvoyés au Département de Police et enfin écroués à la Force. On est naturellement amené à se demander à quelle classe de la société appartenaient ces émeutiers qui organisèrent le pillage des boutiques d'épiciers et si, comme l'avance Prudhomme dans ses Révolutions de Paris, il faut admettre la présence dans les rangs du peuple de quantité d'émissaires gagés par les listes civiles de presque toute l'Europe. M. Aulard, dans son Histoire politique de la Révolution (p. 419), en parlant de l'émeute du 25 février, me paraît trop affirmatif, lorsqu'il attribue le pillage des quelques boutiques d'épiciers aux ouvriers qui avaient peur de la famine. L'élément ouvrier n'eut qu'une part très faible dans ces désordres; on peut relever, en effet, sur la liste des 12 inculpés détenus à la Force, qui passèrent en jugement pour leur participation aux troubles des 25 et 26 février, trois domestiques, 1 brocanteur, 1 tailleur, 1 dragon de la République, 1 garçon cordonnier, 1 marchand de boucles, 1 marchand de cocardes, 1 taillandier, 1 garçon pâtissier et un particulier sans profession, soit 3 individus qui, à la rigueur, peuvent rentrer dans la catégorie des ouvriers. Sur les quatre femmes inculpées pas une ouvrière, ce sont, une domestique, une cuisinière, une revendeuse et une femme sans profession.

Cependant, quoique l'adresse de la Municipalité, rédigée par Chaumette, dise que la plupart de ceux qui excitaient la fermentation paraissaient au-dessus du besoin, et que la plupart des meneurs, soit hommes, soit femmes, étaient pris de vin, tous ces émeutiers semblent à première vue de pauvres hères, sans travail, sans ressources, obscurs comparses,

^ INTRODUCTION

qui furent, ou acquittés, ou condamnés à des peines insignifiantes, mais il est difficile d'y trouver trace d'agents de l'étranger ou de la contre-révolution. Un décret du 3 mars décida que les auteurs, fauteurs, instigateurs et complices des troubles et pillages qui s'étaient produits les 25 et 26 février seraient traduits devant le tribunal criminel de Seine-et-Oise ; l'application de ce décret se fit sans principe bien arrêté, on peut même dire avec une cerUine incohérence. Les tribunaux des arrondissements, dans le ressort desquels avaient eu lieu les actes de pillage, adoptèrent des manières de voir différentes. C'est ainsi que le jury d'accusation du Tribunal du 2' arrondissement se crut en droit de procéder à l'instruction préparatoire et renvoya plusieurs prévenus devant le tribunal chargé de les juger; par contre le Tribunal du 5' arrondissement estima que ce serait maintenir l'influence locale que de ramener le point de fait devant un jury d'accusation formé à Paris, et fit incarcérer à Versailles l'un des prévenus dont la cause avait été instruite par son jury. Particularité encore plus digne de remarque, un certain nombre d'inculpés détenus à la Force comparurent devaut le Tribunal de police correctionnelle, qui leur infligea des condamnations variant de 8 jours à 3 mois de prison, ou furent déférés aux tribunaux des 2®, 3' et 6' arrondissements. En présence de ces divergences d'interprétation des dilîérents jurys d'accusation, Gohier^ ministre de la justice, sur la demande expresse du tribunal du district de Versailles, adressa, le 10 août 1793, une lettre au président de la Convention nationale (1), à l'effet d'obtenir que l'instruction toute entière fût confiée à un seul jury, celui du tribunal du district de Versailles, et que tous les jugements de police correctionnelle rendus à Paris fussent annulés. La décision fut renvoyée le 12 avril au Comité de législation.

Quant aux malheureux épiciers qui, sous le fallacieux prétexte d'accaparement, avaient été victimes des actes de pillage commis les 2') et 26 février, nul ne semble s'en être occupé ; ils rappelèrent leur infortune à la Convention par une pétition présentée le 27 mars, où ils demandèrent à être indemnisés des pertes qu'ils avaient subies, pertes dont ils déclaraient justifier d'après leurs livres, leurs factures et leurs correspondances. La Conventi.on renvoya, le 31 mars, leur pétition au Comité des finances, qui déposa, le 21 juin, son rapport concluant au rejet de la demande des épiciers; séance tenante, la Convention rendit un décret portant qu'il n'y avait pas lieu à délibérer, sauf aux pétitionnaires à se pourvoir devant les tribunaux.

(1) V, le t. VIII de notre Répertoire, n» 1509.

INÏIIODUCTION XV

Du reste, leurs réclamations étaient vues de fort mauvais œil dan» le populair^î; on peut en juger parce fait cnracléristiquo, c'est qu'un colporteur étant venu crier au milieu dos groupes assemidés sur la ternisse des Feuillants la pétition dune épicière qui réclamait 100,000 livres pour le sucre qu'on lui avait pillé, le 2o février, les citoyennes présentes s'écrièrent : « C'est dommage qu'elle n'ait pas donné son adresse, nous lui aurions porté son indemnité (1). »

Journée du lO mars.

Dès le S mars, les fâcheuses nouvelles de Belgique, répandues à Paris, qui apprenaient la levée du siège de Maesliichl, l'évacuation d'Aix-la- Chapelle et de Liège, jetèrent la consternation parmi les patriotes et réjouirent les aristocrates qui recommencèrent à tenir dans les cafés des propos incendiaires (2). Les bruits mis en circulation tendaient à aggraver la situation; on parlait de la prise de Liège et de Bruxelles, de défaites subies par l'avant-gnrde des Iroupes françaises et de l'évacuation imminente de toute la Belgique. A la Convention on demandait que les nombreux fédérés qui se trouvaient à Paris fussent immédiatement envoyés aux frontières ; dans la discussion qui s'ouvrit à ce sujet, Lanjuinais dénonça l'existence à Paris d'un comité d'insurrection qui se réunissait le soir dans le local occupé d'ordinaire par l'Assemblée électorale de Paris et qui convoquait journellement les fédérés à ses séances. Ces groupes révolutionnaires projetaient évidemment une action violente, d'une part, contre le parti Girondin, d'autre part, contre Dumouriez, dont on pressentait la trahison à ce moment; dans les groupes, dans les cabai'ets et cafés il n'était question que d'une insurrection générale et prochaine, on réclamait une journée du 10 août afin de purger la République de tous les traîtres ; les auteurs de ces discours incendiaires, ces provocateurs au meurtre, au carnage, étaient en majeure partie des fédérés

(1) V. le tome IX de notre Répertoire, n" 478.

(2) Voir le tome IX de notre Répertoire, n° 450.

Xfj INTRODUCTION

composant la Société des Défenseurs réunis de la République, qui siégeaient le matin dans la salle des Jacobins ; mais ils espéraient, ils comptaient même que l'initiative de ces mesures révolutionnaires partirait des sections. Pour concerter un mouvement, nombre de volontaires des départements, à la tête desquels s'était mis un agitateur très connu, Fournier, dit l'Américain, s'assemblèrent aux Champs-Elysées (1), y dînèrent dans différentes auberges et, paraît-il, complotèrent vaguement d'envahir les imprimeries aristocrates; mais, comme ils se dispersèrent le soir, on crut que leur projet était abandonné, il n'en était rien. Dans la nuit même du 9 mars, à deux heures du matin, le comité de surveillance de ces fédérés, qui se qualifiaient Défenseurs de la République assemblés aux Jacobins, prit un arrêté invitant toutes les sections de Paris composées de Sans-Culottes à se joindre aux défenseurs de la patrie pour opérer une insurrection, donnant rendez-vous aux Jacobins, annonçant que le tocsin sonnerait à 5 heures très précises du malin, enfin faisant appel aux Sans- Culottes pour en imposer aux factieux qui siégeaient à la Convention et se transporter dans les imprimeries des journaux de Brissot, Gorsas et autres de même nature.

Ce manifeste, qui porte la signature de deux inconnus, Champagnac, président, et André Gadet, fils, secrétaire, est contresigné de commissaires du Club des Jacobins, affiliés à la Société des Fédérés, qui sont Garnier de Launay (François-Pierre) de la section des Piques, Pereyra (Jacob), de la même section, (dont Mortimer-Ternaux travestit le nom en celui de Le Perigerais), et Bailly, fédéré. Si ce manifeste s'est retrouvé dans les papiers du Comité de sûreté générale (sous la cote F' 444S-4550, que Morlimer-Ternaux se garde bien de donner) c'est qu'il fut envoyé à la section du Panthéon-Français, qui le fit parvenir au Comité de sûreté générale par les soins de Julian de Carentan, personnage assez connu comme observateur de la Police, et de Damour, qui devinrent peu après secrétaire et secrétaire-adjoint du Comité révolutionnaire de cette section.

Le curieux document en question, publié une première fois par Mortimer-Ternaux dans son Histoire de la Terreur, t. VI, p. 185, a été reproduit par M. Jean Jaurès, dans son Histoire socialiste de laConvention, p. 1131, qui croit pouvoir l'attribuer à la section Poissonnière; or, aucun des signataires de cet appel aux armes n'appartenait à celte section, qui semble bien n'y avoir pris aucune part. La veille, il est vrai, cette section, par l'organe de son président, le peintre Faro, avait demandé aux com-

(1) Rapport de police, t. IX de notre Répertoire, n» 459.

INTRODUCTION xvi.j

missaircs de la Convention, venus dans son sein, la dcstilulion de Beurnonville, un décret d'accusation contre Dumouricz et son état-major, contre Roland et Clavière, prolesté contre la nomination de Gensonné en quiililé de président de la Convention, réclamé des mesures énergiques à l'eflet de supprimer les mouvements populaires, mais avait néanmoins déclaré être prête à défendre la Convention : par conséquent elle ne se serait assurément pas associée à une démonstration hostile conlre les représentants du peuple.

Ceux que l'opinion publique désignait comme les chefs de ce complot étaient Fournier, l'Américain, connu par son rôle suspect dans l'expédition des prisonniers d'Orléans, Claude Lazowski, capitaine des canonniers de Saint-Marcel, dont on sait la participation au 40 août et à celte même expédition, Jean Varlet, employé des postes, fougueux Jacobin, Peyre, homme de loi, de la section de Marseille, Charles-Philippe Ronsin et François-Nicolas Vincent, Etienne Jourdan, frère du fameux Jourdan Coupe-Tète , d'Avignon, François Desfieux, membre du Tribunal du 17 août, (lu Club des Jacobins, un certain Langlais, agent du Comité de sûreté générale, tous ces agitateurs perpétuellement prêts à fomenter l'insurrection, qu'on retrouve dans la plupart des journées révolutionnaires (1).

Il est bien difficile de démêler quelle fut la part de chacun des auteurs présumés de ce mouvement. Comme l'on sait, Fournier fut formellement dénoncé par Maral; le même Fournier, Desfieux et Lazowski furent signalés par Vergniaud comme membres de ce comité d'insurrection. Le jacobin Desfieux, qui en pluviôse an II fut incarcéré à Sainte-Pélagie, fit paraître un mémoire justificatif, imprimé de 12 pages, où il s'attache à démontrer, comme il l'avait fait jadis dans un placard-affiche, que l'accusation portée contre lui par Vergniaud était sans fondement, se faisant fort de prouver qu'il n'avait jamais appartenu à aucun comité secret, qu'il ne connaissait que très peu Fournier, qu'il ne lui avait jamais parlé et ne l'avait même pas vu depuis un mois, en outre qu'il n'avait jamais parlé au citoyen Lazowski, le considérant loulelois comme ayant rendu de grands services à la Révolution.

En tout cas le manifeste lancé dans la nuit du 9 mars ne produisit pas l'elTet attendu ; le tocsin ne fut pas sonné, personne ne bougea. Convaincus de l'avortement d'une insurrection générale, les meneurs se réunirent aux abords de la Convention, formant sur la terrasse des Feuillants des

(1) Rapport (le police, t. IX de notre Hépertoire, n» 'iGî. T. IX.

xviij INTHOnUCTION

groupes animés t-l menai^aiils, où Pelion el Beurnonvillc furent pourcliassés et insultés. Dans la soirée pourtant ils tentèrent de réaliser une partie ilo leur programme en exploitant le mécontentement populaire contre les presses girondines. Vers 8 heures du soir, une quarantaine d'individus, armés de sabres el de pistolets, mais non 200, comme l'écrit Taine, quelques-uns revêtus do l'uniforme de dragons de la République, se rendirent rue Tiquetonne, où se trouvait l'imprimerie de Gorsas, envahirent les ateliers, brisèrent les presses et les caractères, hachèrent les papiers à coups do sabres, enfin occasionnèrent d'importants dégâts, évalués 76.000 livres. Gorsas, qui se trouvait chez lui en ce moment, n'eut que le temps, pour échapper aux émeuliers, de sauter par-dessus un mur de son jardin cl de se réfugier chez im voisin, d'où il rentra dans son domicile au bout de trois quarts d'heure, quand les envahisseurs se furent retirés; mais il ne parut nullement à la section du Contrat- Social, comme le dit Pache dans sa lettre. Vers 9 heures du soir, le même nombre d'individus, également armés, se transportèrent rue Serpente, à l'imprimeiic Fiévée, où s'imprimait la Chronique de Paris de Condorcet, et la sacc;igèrcnt de fond en comble, comme le constatèrent deux commissaires de la section du Théâtre-Français. Les imprimeries du Patriote Français et des Me'colutions de Paris ne furent préservées de la destruction que grâce à la résistance opposée par les ouvriers. Prudhomme en racontant ces excès fait remarquer que le peuple de Paris fut aussi étranger aux dégâts commis chez les imprimeurs qu'il l'avait été au pillage des magasins de sucre et de chandelles. Le même soir, Varlet et Fournier l'Américain, porte-paroles du Comité insurrectionnel, apportèrent au Club des Cordeliers, que Gorsas appelle le Club nourricier des émeutes, une adresse dont la rédaction était de Varlet et qu'il réussit à faire adopter par surprise par la section des Quatre Nations; do là ils se rendirent au sein de la Municipalité à l'eilet de l'inviter à mettre en état d'arrestation les membres de la Convention traîtres à la cause du pays, à faire fermer les barrières, à faire sonner le tocsin el faire battre la générale; mais ce fut peine perdue, au Conseil général de la Commune, Pache, aussi bien que Chaumette et Hébert refusèrent absolument de s'associer au mouvement. Prudhomme estime dans ses Révolutions de Paris que l'on doit rendre gr&ces à la Commune de Paris, qui fut vainement sollicitée par une soixantaine de prétendus députés des Jacobins et des Cordeliers, et dont l'attitude imposante sauva la situation. Un autre contemporain, le député Salle, dans une lettre au vice-président du Directoire du déparlement de la Meurlhe, montra que le hasard el des circonstances heureuses avaient fait manquer le coup préparé pour la nuit du dimanche au lundi, que les

INTHODUCTIUN xix

conspirateurs furent déroulés par la pluie qui tomba eu abondance loule la nuit, p;ir l'absence des députés et la présence de 400 fédérés bretons, prêts à marcher au jiremier signal, mais laisse à entendre que les conspirateurs n'avaient nullement abandonné leur projet.

Le Conseil général do la Commune ayant avisé la Convention de l'existence d'attroupements qui faisaient craindre une nouvelle insurrection, attroupements accompagnés de menaces de mort contre plusieurs membres de la Convention, l'Assemblée manda immédiatement à sa barre le Maire, le Commandant général et le secrétaire greffier de la Municipalité, qui sans tarder se rendirent à son invitation. Le Maire exposa les mesures adoptées en raison des rassemblements et de l'exaltation des esprits ; de son côté, Santcrrc vint déclarer qu'il avait donné les ordres les plus précis pour pn-venir loule insurrection et qu'il disposait d'une force armée de 9.000 hommes, prèle à agir, massée sur la place de l'Hôtel-dc-Ville; il fit connaître en outre que des malveillants, qu'on n'avait pu arrêter, avaient suggéré l'idée de conférer la royauté au citoyen Egalité.

Ce qui a pu faire croire à quelques historiens, comme M. Jaurès, que le signal de l'insurrection fut donné par la seclion Poissonnière, c'est l'attitude singulière de cette seclion, qui, non contente d'avoir tenu un langage presque menaçant aux commissaires de la Convention, loin de le désavouer ou de l'atténuer, décida, le 22 mars, qu'une dépulation de huit membres se présenterait à la Convention à la tête des volontaires et y ferait lecture du discours adressé le 8 mars aux commissaires ; en ell'et, celle députation fut admise le lendemain ; le discours de l'or.ileur de la seclion Poissonnière souleva de violents murmures et fut interrompu par des prolestalions unanimes. Un mouvement général d'indignation éclala dans la salle et même parmi les volontaires, lorsqu'on s'aperçut que leur drapeau portail deux fleurs de lis, découpées à jour, l'une sur le taffetas, l'autre sur la hampe; tout aussilôt les volontaires furieux arrachèrent l'étoffe, la foulèrent aux pieds et la remplacèrent par une ceinture tricolore qu'oifrit la citoyenne Floquet, de Toulon, en la surmontant d'un bonnet rouge.

L'incident soulevé à la Convention par la section Poissonnière donna lieu à une vive discussion, dans laquelle l'un des représentants s'attacha à faire ressortir le lien existant entre les projets que trahissait le discours du président de cette section, les mouvements excités autour de la .salle et jusques dans les tribunes, et surtout les complots dénoncés par les officiers municipaux et le Commandant général, heureusement déjoués par leur prudence, et demanda la destitution de Pinard, juge de paix de

XX INTROnUCTION

l;i section Poissonnière, ainsi que son arrestation avec celle do Jacquemin, président de ladite section.

Deux jours après, la section Poissonnière, réunie en assemblée générale, reconnut les erreurs dans lesquelles l'avait t'ait tombrr un moment de désarroi causé par les revers essuyés en Belgique ; elle déclara se désister de ce qu'elle avait dit les 8 et 12 mars, en ce qui concernait Dumouriez, observant que la flamme qui servait d'étendard iiu bataillon de volontaires existait depuis 1789 et que le commandant de la section armée, dont le patriotisme ne pouvait être suspecté, l'avait laissée sortir par inadvertance (1).

Dans cette môme séance du 12 mars, la Convention nationale, sur la motion de Fonfrède, rendit tout d'abord nn décret portant que le Conseil général de la Commune de Paris ainsi que le Commandant général de la garde nationale avaient bien mérité de la pairie. Par un autre décret, la Convention, jugeant d'après la lettre qui lui avait été écrite, le 20 mars, par le maire de Paris, d'après l'arrêté du Conseil général de la Commune, le compte rendu de la Municipalité à sa barre et la dénonciation des commissaires inspecteurs de la salle, qu'il avait existé un complot attentatoire à la sûreté de la Convention nationale, décida que le Tribunal extraordinaire, créé le 10 mars, informerait, aussitôt sa réunion, contre les autenrs et les fauteurs de ce délit national; enfin, un troisième décret, visant spécialement l'un des instigateurs du comidot que Marat venait de dénoncer à la tribune, ordonna l'arrestation de Fournier, dit l'Américain, la mise sous scellés de ses papiers et son interrogatoire par le Comité de sûreté générale, spécialement délégué à cet clTet. Sans perdre un instant, le Comité mit en état d'arrestation Fournier, sous la garde d'un gendarme dans son domicile, rue du Doyenne, et chargea Simon- Toussaint Charbonnier, commissaire de police do la section des Tuileries, d'abord d'apposer les scellés sur ses papiers, puis de les .apporter au (Comité, ce qui fut efl'ectué les 12 et 13 mars; unlin il invita les membres de la Convention qui avaient lancé des dénonciations contre Fournier à les faire connaître, afin qu'elles pussent servir de base à l'interrogatoire de cet inculpé.

Bourdon de l'Oise, l'un des membres de la Convention, déposa, séance tenante, une dénonciation en règle contre Fournier, dans laquelle il affirma l'avoir entendu reprocher à deux ou trois inconnus de ne pas l'avoir appuyé, sans quoi il aurait brûlé la cervelle à Pet ion. Fournier,

(I) Voir le t. Vlll (le notre Uépôrloire, n» 2010.

INTRODUCTION «j

introduit à la barre et invité à s'expliquer à ce sujet, nia le propos qui lui était imputé; et , en ce qui concernait Ifts événements dos 9 et 10 mars, déclara que son rùlc s'était borné à se transporter aux Jacobins, puis aux Cordcliers, où des molionnaircs projelaienl de se saisir de lous les ennemis do 1,1 patrie et do former les barrières ; il reconnut également s'être mis à la lète d'une députation à la Commune pour empèjber que les pouvoirs dos motionnairos no tombassent entre mauvaises mains, s'être entretenu avec lo procureur de la Commune et le Maire. Ce dernier l'ayant oxhorlé à employer les moyens les plus efficaces pour lout pacifier, il était retourné iiux Cordeliers pour calmer les esprits, de.lii.ii sa section qu'il avait trouvée fermée, puis il était rentré chez lui. Pressenti au sujet d'un Comité d'insurrection, Fournier répondit no rien savoir à cet égard. Col interrogatoire terminé, l'un des membres du Comité de surveillance ayant attesté que l'on n'avait rien trouvé dans les papiers do Fournier qui pût motiver une plus longue détention, la Convention ordonn;i de lo mettre en liberté, sauf à le faire entendre comme témoin par le Triimnal extraordinaire. Fournier, ayant sur lo cœur la dénonciation de Marut qui avait provoqué son arrestation, se vengea enpubliaut(l),àla date du 14 mars, un factura contre l'Ami du peuple, où il se plaignait d'avoir été dénoncé à l'occasion d'une [jétition contre-révolutionnaire, celle de la section Poissonnière, et attaquait nSou adversaire avec une extrême vioi:-nce, eu mettant en parallèle le civisme et le patriotisme dont lui-même avait fait preuve dans maintes occasions et ceux do Marat, qu'on n'avait vu paraître dans aucune des journées do la Révolution; il termina eu demandant pourquoi, contre le vœu d'un récent décret, Marat conservait seul le privilège d'être à la fois Législateur et journaliste.

Ce fut seulement le 13 mars que la Convention se décida à ouvrir une enquête relativement au complot avorté du 9 mars. Elle donna nuindat au Conseil exécutif do mettre sur-le-champ en état d'arrestation les membres du Comité dit d insurrection et d'apposer les scellés, tant sur leurs papiers personnels que sur les registres et papiers du Comité même. Fournier était à peu près le seul membre de ce Comité insurrectionnel, contre lequel l'on avait pu réunir les éléments d'une instruction; d'autres encore éîaient véhémentement suspectés d'avoir trempé dans le complot du 9 au 10 mars; mais faute d'avoir dos preuves sérieuses de leur cuipaliiliié, on ne put e.xerccr do poursuites ; c'est ainsi que, le 14 mars, sur la proposition qui fut faite d'enleudre à la barre Lazowski, présumé déjà

(1) Ce pamphlet imprimé se trouve clans les papiers de Fournier l'Américain, F' 6504.

Mij INTHODUCTIOX

on élat d'arrestation d"après le décret de la veille, la Convention no put que passer à l'ordre du jour, motivé sur ce qu'il n'existait point de décret le visant personneiloment, pas plus que le citoyen Deslieux. Le même jour, le ministre do la justice, invité à rendre compte séance tenante des renseignements qu'il avait pu recueillir sur l'existence de ce Comité d'insurrection, se contenta de fournir des indications très vagues sur un certain Comité de surveillance générale, composé de commissaires des 48 sections, chargé, jiaraissait-il, d'avoir l'œil sur les officiers municipaux, sur les administrateurs du Département, les ministres, la Convention nationale eilemême; il donna ensuite des explications sur les événements de la nuit du 1) au 10 mars et sur les projets prêtés aux agitateurs qui se proposaient, partagés en deux bandes, de se porter, les uns chez les ministres, les autres chez les députés ayant voté l'appel au peuple et de faire maison nette, ou simplement de mettre en accusation le côté droit de l'Asèemblée. Gohicr fit connaître, en outre, qu'à la suite d'une réunion du Conseil exécutif, il s'était transporté à la Maison Commune, où il avait entendu lecture d'un arrêté rédigé dans les bons principes, qui menaçait de la peine de mort tous ceux qui fermeraient les barrières, et il termina son exposé, en déclarant qu'il était resté debout jusqu'à 3 heures du matin dans l'attente des événements et que la Iran- (]uiHilé ])ul)lique était assurée par les communications fréquentes qu'il avait eues avec le Maire et par celles du ministre de la guerre avec le Commandant général de la garde nationale. En attendant, le Conseil exécutif provisoire cherchait à savoir exactement ce qu'était cet insaisissable Comilé secret, dit révolutionnaire, et quels en étaient les membres. Ayant appris que l'évèque de Paris avait quelques notions au sujet de ce Comilé, il convoqua Gobel, qui comparut le 24 mars, à S heures. En réponse aux questions qui lui furent posées par le Conseil exécutif, celui-ci se défendit d'avoir jamais paru dans aucun Comité de cette nature, ajoutant qu'il s'était borné à présenter devant deux commissaires délégués à cet effet par la Société des Amis de la Liberté et de l'Egalité sa justification au sujet de certains griefs qui lui étaient imputées.

l'our compléter les mesures de sûreté adoptées le 13 mars, la Convention décida, le lo, que tous les étrangers et gens sans aveu seraient tenus de quitter Paris dans les 24 heures: en exécution do ce décret la Convention enjoignit, le 18 mars, à la Municipalité parisienne et à l'administration de Police de remettre au Comité de sûreté générale, dans le délai de 3 jours, la liste dos individus domiciliés à Paris, notés comme suspects, sans aveu et mal intentionnés.

L'agitation populaire, malgré l'avortement de la tentative révolution-

INTHODUCTION xxiij

naire du 9 mars, ne s'iHail nullement calmée ; c'esl ainsi que, d'après un rapport de police du 16 mars, un jeune Jacobin, que l'on idcnlifiait généralement avec le fougueux Varlot, prit la parole (ce qui lui arrivait souvent) sur la terrasse des Feuillants et, au milieu de groupes nombreux, exprima tout haut le regret que ^insurrection projetée les 9 et 10 mars n'eût pas réussi; il résuma son discours en répélaul ce qu'il avait dit le dimanche précédent aux Jacobins, que cette insurrection était légitime et nécessaire, qu'il la désirait encore et qu'au surplus elle n'était qu'ajournée, qu'il souhaitait maintenant que l'apathie des Jacobins fût remplacée par l'énergie des femmes des S et 6 octobre 1789, de façon à obtenir de gré ou de force que la Convention proscrivît la vente de l'argent, décrétât la peine de mort contre les agioteurs et accapareurs, et fît tomber les têtes de Roland et de Brissot.

Dans son ordre du jour du 27 mars, Santerre, préoccupé de l'état peu rassurant de Paris, prit soin de mettre en garde les citoyens contre certains faux bruits rc'pandus par les malveillants, dans le but de jeter l'alarme et d'égarer l'opinion, principalement à la fin de la semaine, afin de profiter pour la réalisation de leurs projets sinistres du lundi, qui était ordinairement le jour de repos et de fête des ouvriers. Au début de la séance que tint ce même jour le Conseil exécutif, le ministre de l'In- ■ lérieur communiqua des rapports inquiétants sur la situation de Paris, desquels il semblait résulter que la vie d'un grand pombie de citoyens était menacée, cl demanda la convocation immédiate du Maire, du Commandant général et du procureur général syndic. Le Maire se présenta aussitôt et mit le Conseil au courant de divers avis qu'il avait reçus, notanuTient de certaines lettres, signées de l'initiale A et attribuées à un sieur Aubert, contenant l'indication de faits très graves, notamment d'un appel aux armes adressé aux sections. En effet, l'incident qui se produisit ce jour-là, aux portes même de la Convention, montre assez la fermen-tation qui continuait à régner dans les masses. La Société des Uéfeus(.'urs de la République, celle qui avait pris l'initiative du mouvement du 9 mars, avait organisé, pour le dimanche malin 17 mars, sur la place du Carrousel, une réunion où devaient se trouver le Conseil général de la Commune et loiilos les sociétés patriotiques afin do se donner le baiser fraternel. Un rassemblement considérable se forma; l'un des députés Girondins, Yzarn \alady, informé de cet attroupement et entraîné par son zèle, sortit à l'efiet do prévenir la force armée dans divers corps de garde, fut retenu prisonnier dans celui de l'Oratoire et obligé de se faire réclamer par le président de la Convention.

La question des subsistances et la crainte permanente de la disette

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