XXX INTRODUCTION
ces condamnés près de la porte Saint-Antoine, au milieu d'un concours immense de peuple (1).
La plupart des individus arrêtés comme émeutiers, à leur dire, avaient été ou attirés par la curiosité « pour voir le baccanal », suivant l'expression de Tun d'eux (2), ou entraînés par la populace; ce qui est certain, c'est qu'en général, ils étaient oisifs et ivres depuis le matin. En voici un, compagnon paveur, sans ouvrage depuis cinq jours, qui, après s'être promené dans les rues du faubourg, jusqu'à deux heures, s'en va boire à Gharonne et, déjà un peu gris, se laisse envelopper dans une cohue de gens armés de bâtons qui l'emmènent jusque sous la grande porte du sieur Réveillon ; arrivé là, on le fait encore boire, on achève son ivresse qui l'empêchait de distinguer s'il absorbait du vin ou de l'eau-de-vie ; il reconnaît volontiers ses excès de boisson, mais se défend d'être monté dans la maison, et d'avoir précipité aucun meuble par les fenêtres (3). Un autre, compagnon ébéniste allemand, transporté à l'infirmerie de la Force, ne fait point difficulté . d'avouer qu'il a suivi la foule des séditieux chez Réveillon et qu'il a été blessé grièvement d'une balle en jetant des meubles par les fenêtres; il devait également se trouver en état d'ébriété , car il ne s'expliquait point comment il avait perdu sa culotte, regrettant surtout les 6 livres contenues dans les poches (4). Un troisième, ouvrier sur les ports, congédié en raison de l'émeute, rentre chez lui et, pour utiliser ses loisirs, se dirige du côté des courses de Vincennes ; en revenant avec un de ses camarades, il est averti des mouvements populaires dans le faubourg, et peu soucieux de s'y mêler, se réfugie chez son logeur, où il prend la précaution de se verrouiller, de crainte qu'on ne vienne l'y relancer « pour aller à la bagarre », Vers huit heures du soir, les deux compagnons , croyant l'émeute apaisée, sortent pour aller voir les dégâts et les morts restés sur le carreau ; aux abords de la maison Réveillon, ils rencontrent des cavaliers de la maréchaussée qui les appréhendent au corps et, malgré leurs protestations, refusent de les relâcher, leur appliquant le vieux dicton : « Ce qui est bon à prendre est bon à pendre » (5). Un quatrième, ouvrier menuisier en nîeubles, qui^ a n'étant pas en train », avait passé sa journée à boire avec des amis, est amené.
(1) V. la lettre de M. de Flandre de Brunville à M. Necker, au sujet de cette exécution, n* 20 de iK>tre Répertoire.
(2) Interrogatoire de Jean-Claude Deldeveis, par le commisaaire Delaporte, n^ 24 de notre Répertoire.
(3) V. l'interrogatoire de Jacques Prudhomme par le commissaire Picard-Desmarest, n° 25 de notre Répertoire.
(4) Interrogatoire de Pierre-Philippe Cuny par le commissaire Picard-Desmarest, n<> 25 de notre Répertoire.
(5) Interrogatoire de Joseph Marchand par le mémo commissaire, u» 25 de notre Réiiertoire.
INTHODUCTION xxxj
sans chapeau ni souliers, et plein de crotte devant le commissaire qui lui fait observer que cet état de délabrement et de malpropreté dénotait amplement sa présence parmi les émeutiers (1). Un autre insurgé, marinier de profession, après une journée de libations, instruit de la bagarre du faubourg Saint-Antoine, se dirige de ce côté, mais arrivé près de TArsenal, il apprend « qu'il n'y faisoit pas bon », rebrousse chemin et est arrêté place Royale. Le lendemain, lors de son interrogatoire, les fumées de l'ivresse étaient à peine dissipées. Le commissaire Picard-Desmarest ne put s'empêcher de lui demander « avec qui il a bu, puisqu'il sent encore le vin; le marinier répond qu'il a bu dans les batteaux à même un pichet (2) ». En somme, tous les malheureux^ que nous voyons incarcérés à la Force el au Chàtelet, à la suite des troubles des 27 et 28 avril, ne sont que des comparses dans ces dramatiques journées, instruments inconscients de désordre; on ne rencontre point de meneurs, même parmi les plus compromis; on ne saurait, en effet, ranger dans cette catégorie l'écrivain Mary^ dont le principal crime était d'avoir, à la tête d'une bande d'individus, armés de bâtons et de sabres et coiffés des chapeaux du régiment Royal-Cravate, arraché leurs épées à deux bas officiers près de la porte Saint- Antoine, et d'avoir tenu ce langage : « Voyez, nous sommes /. . Jus pour désatrner les mUitctireSj voilà une épée, nous e?i aurons encore bien dautres (3). » En dehors de ces propos séditieux, attestés par deux témoins et qui ne furent point niés par l'inculpé, rien n'établissait la participation directe du sieur Mary aux excès commis chez Réveillon ou chez Henriot. Mary, désœuvré comme tant d'autres, soit par curiosité, soit par tout autre mobile, s'était transporté à la porte Saint-Antoine avec un de ses camarades, écrivain au Palais ; à l'en croire, loin de s'être emparé des épées de deux recruteurs, loin d'avoir provoqué l'émeute et d'avoir causé le pillage de la maison Réveillon, il aurait été assailli par la troupe des révoltés, qui lui aurait fait crier : Vive le Roy et le tiers-état ! et l'aurait obligé à prendre une épée et à marcher, non à leur tête, mais à leur suite. En tout cas, le rôle joué par cet obscur agitateur, qui fut exécuté le 22 mai, est bien effacé, et, d'après le témoignage de M. de Flandre de Brunville, au pied même de la potence, on ne put lui arracher aucun aveu de nature à faire connaître les vrais auteurs de l'émeute (4). Quant à la femme Bertin,
(1) Interrogatoire de Charles Verpy par le commissaire Delaporte, n<* 24 de notre Répertoire.
(2) Interrogatoire de Jean-Baptiste Poulin par le commissaire Pioard-Desmarest, n» 25 de notre Répertoire.
(3) Interrogatoire du sieur Mary par le commissaire Pioard-Deamarest, du 2 mai 1789, n^ 38 de notre Répertoire.
(4) Cf. no 3412 de notre Répertoire*
xxxij INTRODUCTION
revendeuse de viande au panier, qui fut également condamnée à mort (i), et qui n'échappa au dernier supplice qu'en raison de son état de grossesse, les dépositions recueillies dans Finstruction la représentent à la tête des émeutiers, les armant elle-même de bâtons et de bûches et les conduisant en quelque sorte à Tassant de la maison Réveillon ; dans son exaltation furibonde, on la voit trépigner et vociférer à tue tête : Allons, vive le tiers-état! Et, lorsque ie pillage est consommé, elle déchire publiquement des rouleaux de papier en poussant les cris : A la Réveillon! à la Réveillon (2) ! C'est une vraie mégère, que rien n'arrête; son mari cherche en vain à l'apaiser et à la faire rentrer au logis, elle s'emporte et le traite de sacié « c.llon ». Et pourtant, à en juger par les réponses qu'elle fit, le 18 mai, à ses juges (3), tout ce qu'on lui imputait était faux, elle n'avait distribué ni bâtons, ni bûches, n'avait point excité au pillage de la maison Réveillon; bref, à l'entendre, elle était absolument innocente de tout ce qu'on mettait à sa charge. Lorsque le calme fut rentré dans les esprits, l'autorité judiciaire avoua franchement que la condamnation prononcée contre la femme Bertin était bien sévère et dépassait la mesure; dans une lettre du 9 juillet 1789, à l'adresse de M*"* Necker, qui s'était intéressée au sort de cette malheureuse, mère de sept enfants, le procureur du Roi au Châtelet reconnaissait que son exécution tardive ne produirait qu'un ellet peu utile et se montrait tout disposé à user de clémence non seulement à son égard, mais encore en faveur des nombreux prisonniers encore retenus au Châtelet à la suite des troubles des 27 et 28 avril (4). Le manufacturier Réveillon, avec une générosité de caractère qui l'honore, oubliant que la femme Bertin avait été l'un des instruments les plus acharnés de sa ruine, demanda lui-même sa grâce au garde des sceaux (3), et, lorsqu'au mois d'août 1789, le Châtelet de Paris, sous la pression des habitants du faubourg Saint- Antoine, prononça la mise en liberté des coaccusés de la femme Bertin, le procureur du Roi, prenant en considération la longue détention subie par la condamnée, déclara qu'il ne voyait aucun inconvénient à lui accorder la grâce sollicitée pour elle par Réveillon (6). La grâce ne vint pas et Jeanne Trumeau, lasse d'attendre, trouva moyen
(1) V. le jugemeut prévôtal du 18 mai, n» 60 de notre Répertoire.
(2) Procès-verbal d'arrestation et interrogatoire par le commissaire GueuUctte de la femme Bertin, no 52 de notre Répertoire.
(3) V, l'interrogatoire sommaire du 18 mai, avec les conclusions du procureur du Roi, n» 59 de notre Répertoire.
(4| Cf. no» 3415, 3416 de notre Répertoire.
(5) Cf. le mémoire du sieur Réveillon appuyant la pétition du sieur Bertin, no 3414 de notre Répertoire.
(6) Lettre de M. de Flandre de Brunville au garde des sceaux, du 14 août 1789, no 3416 de notre Répertoire.
INTRODUCTION xxxiij
de s'évader de sa prison; elle adressa, le 24 février 1791, une supplique au ministre de la justice pour se mettre à l'abri de toutes poursuites (1) et dut bénéficier de l'amnistie du 15 septembre, qui s'étendit à tous les crimes et délits concernant la Révolution (2); ce n'est donc point, comme paraît le croire M. Chassin, à la suite de la prise de la Bastille que la femme Berlin obtint sa grâce et sa liberté.
Indépendamment des condamnations capitales qui frappèrent le sieur Mary et la femme Berlin, cinq émeutiers, ou reconnus tels, furent envoyés aux galères à perpétuité, et encore, lors du prononcé du jugement, plus d'un conseiller du Châtelet fut-il d'avis de les expédier tous au gibet. L'un d'eux, Thomas Le Blanc, garçon bourrelier, occupé dans la manufacture d'un faïencier, se trouva obligé, près du passage de la Boule-Blanche, de suivre le flot populaire et s'introduisit chez Réveillon vers deux heures de l'après-midi, descendit dans la cave où il but à loisir, monta des bouteilles de vin dans la cour et dans les appartements^ puis aida ses compagnons à jeter les meubles par les fenêtres ; à l'arrivée des gardes-françaises, on cria: Sauvons-nom! alors il prit la fuite par des marais donnant sur la rue des Boulets; mais il était tellement ivre et avait si peu conscience de ses actes qu'il revint machinalement par la rue de Montreuil, se coucha et s'endormit près de la maison Réveillon, où la maréchaussée l'arrêta vers minuit. Lors de son interrogatoire, le commissaire Grandin le pressa de questions pour savoir s'il n'avait pas frappé quelques soldats et de quelles armes il s'était servi; il répondit que les gardes-françaises avaient été repoussés à coups de bûches et à coups de pierres jetées de dessus les toits et de l'intérieur des chambres, protestant n'avoir pris aucune part k la bataille; malheureusement pour lui, les cailloux trouvés dans ses poches, au moment de son arrestation, démentaient ses paroles. Il déclara n'avoir rien emporté, si ce n'est une bouteille de vin blanc cacheté qu'on lui avait passée de main en main sur l'escalier et qu'il avait absorbée en entier. En ce qui concerne ce misérable, la participation à l'émeute était évidente et, aux yeux de ses juges, la peine des galères qu'on lui infligeait semblait très bénigne (3). Pour d'autres, on peut se demander, en examinant les charges relevées dans l'instruction, si réellement la justice ne frappait pas quelquefois aveuglément; témoin cet ouvrier gazier, le nommé Parcelle, qui, poussé par la curiosité, eut le malheur de s'approcher de la maison Réveillon pour voir de près ce qui se passait et fut victime de son imprudence;
i\) Cf. n«* 3420 et 3421 de notre Répertoire.
f2i Cf. la lettre de M. Delavi^^ne au ministre de la justice, n» 3423.
(3) Cf. n» 23 de notre Répertoire.
>xxiv LNTRODUCTION
il voulut se retirer au moment où une compagnie de Royal-Cravate arrivait à cheval par le bas de la rue de Montreuil et les gardes-frangaises du c6té de la barrière pour prendre la foule entre deux feux, par malheur, suivant son expression, il se trouva mêlé « à la populace » et fut arrêté par un officier de gardes-françaises qui le remit à la maréchaussée. L'interrogatoire de ce pauvre hère laisse une impression pénible; le commissaire devant lequel il comparait ne parvient à découvrir aucun élément sérieux de culpabilité; ce Parcelle n'est entré ni chez Henriot, ni chez Réveillon, a été simple spectateur des désordi*es, a bien vu jeter les meubles par les fenêtres et les brûler, mais ne s'est point révolté contre les troupes, n'ayant ni bâton, ni arme quelconque, incapable d'ailleurs d'opposer la moindre résistance, attendu son extrême faiblesse, car il sortait à peine de THôtel-Dieu où il avait été soigné pour une esquinancie et d'autres infirmités (1). Tout cela ne l'empêche nullement d'être condamné comme séditieux et d'être envoyé au bagne de Brest. Son ancien patron, le sieur Renouard, prit sa défense et rédigea, en mars 1790, un certificat constatant que le nommé Parcelle s'était trouvé enveloppé par la foule et avait été compris à tort parmi les émeutiers, attestant en outre que sa femme et ses enfants étaient dans la misère la plus noire (2). En septembre 1790, l'autorité judiciaire elle-même voulut bien reconnaître que la rigueur du jugement prononcé contre le sieur Parcelle, dans un moment où il fallait à tout prix refréner les excès populaires, pourrait être atténuée (3); mais, malgré les démarches tentées en sa faveur, le pauvre émeutier, inscrit au bagne de Brest sous le n° 27169, y fut oublié, et même, après l'amnistie du 25 septembre 1791, ne fut pas élargi. Dans une suite de lettres adressées au garde des sceaux, du 21 décembre 1791 au 18 mars 1792, le sieur Renouard, sans se laisser décourager, continua ses instances pour obtenir la mise en liberté de son ancien ou\Tier (4). Les interrogatoires subis par deux autres insurgés, condamnés également aux galères à perpétuité, ne révèlent pas des charges bien accablantes. L'un d'eux, un compagnon peintre, sans ouvrage depuis plusieurs jours, se tenait au moment de son arrestation en face de la maison Réveillon, où il regardait brûler les meubles, et s'était même introduit dans la cour; ses vêtements couverts de boue et son état d'ivresse le rendaient quelque peu suspect; de plus, en le fouillant, on avait trouvé sur lui un mouchoir blanc, marqué D L, ramassé dans la rue de Montreuil,
i) Cf. l'interrogatoire d'Etienne Parcelle par le commissaire Grandin, n« 23 de notre Répertoire» m Cf. n» 3147 de notre Répertoire.
3) Cf. no* 3418-3420 du môme Répertoire* 4] Cf. n<> 3422 de notre Répertoire.
LNTRODL'GTION xxxv
au dire de l'inculpé (1). L'autre émeutier, un sculpteur sur bois, arrêté en sortant de la rue Sainte-Marguerite après une station au cabaret de la Croix-d'Or, semble encore moins coupable, et Taccusation ne relève contre lui aucun fait grave, de nature à motiver une condamnation aussi sévère (2). Par contre, un jeune ouvrier imprimeur en papiers peints, qui s'était vanté d'avoir jeté des pierres sur les gardes-françaises et d'en avoir tué deux de sa main, ne fut point jugé coupable, et pourtant, de son propre aveu, il avait suivi la populace qui était venue chez plusieurs manufacturiers pour entraîner les ouvriers, notamment ceux de la manufacture des glaces, ^i faire ime bande joyeuse] mais, arrivé à l'entrée de la rue de Montreuil, le bruit de la fusillade et surtout la vue d'un homme tué raide à vingt pas de lui, refroidirent son ardeur; il s'empressa de battre en retraite, sous prétexte d'accompagner à l'Hôtel-Dieu le fils d'une laitière de Montreuil, blessé de deux coups de feu. L'extrême jeunesse de l'inculpé (dix-neuf ans) lui concilia probablement l'indulgence des magistrats (3).
M. Taine, dans son étude philosophique de la Révolution (4), distingue, parmi les éléments qui se combinèrent pour faire l'émeute Réveillon, les bandits, les affamés et les patriotes. Si les documents judiciaires que nous venons de passer en revue ne nous montrent guère de ces malfaiteurs de profession, habitués à pêcher en eau trouble, qui ne cherchent dans les émeutes que des occasions de vols et de rapines, nous les voyons apparaître dans un procès-verbal fort curieux du commissaire Vanglenne (5), qui reçut, le 29 avril, les dépositions des boulanger, pâtissier et charcutier du Marais, dévalisés par de véritables bandes de malandrins, lesquels procèdent par effraction et par violence ; ce sont des affamés, si l'on veut^ mais ils ont bien les allures des voleurs de grand chemin. Les déclarations des plaignants permettront d'en juger. Un pâtissier de la rue de Bretagne, vers onze heures du soir, entendant frapper à la porte de sa boutique, se hâte de mettre en lieu sûr l'argent de son comptoir; à peine est-il monté dans sa chambre, qu'une douzaine de particuliers font sauter la serrure et, en un clin d'œil, déménagent complètement la boutique du pâtissier, emportant pour vingt-huit livres de biscuits, gâteaux, tartelettes et pâtés ; en présence d'un vol aussi audacieux, le commerçant ayant timidement hasardé quelques observations, on lui enjoint de se taire, « ou que c'en est fait de sa
(1) Cf. l'interrogatoire de J.-B. Lamarche, n» 23 de notre Répertoire.
(2) Cf. l'interrogatoire de Pierre Quentin, par le commissaire Delaporte, n» 24 de notre Répertoire.
(3) Cf. l'interrogatoire de Ch. Guérin, par le commissaire Orandin, n» 33 de notre Répertoire. - (4) H. Taine, les OriginM de {a France coniemporainey la Révolution, t. I» p. 40.
(5) Cf. n« 26 de notre Répertoire.
Mxvj INTRODUCTION
vie ». Chez un boulanger de la même rue, à onze heures un quarl, arrivent vingt à trente individus, la plupart porteurs de flambeaux allumés, qui enfoncent la porte et s'emparent, sans rencontrer aucune résistance, d'environ trente-six pains sortant du four, qu'ils distribuent à trois femmes arrêtées au coin de la rue de Saintonge. Un charcutier des mêmes parages se montre d'humeur moins accommodante; assailli parles mêmes malfaiteurs qui font main-basse non seulement sur les marchandises, mais encore sur le tiroir du comptoir, et, outré de voir qu'un de ces truands saisissait sa femme par la gorge, en lui criant : Ote-toi de /à, yarc^/ cherchait même à lui brûler la figure avec son flambeau, il s'arme d'un couteau à hacher, son garçon imite son exemple, tous deux se ruent sur ces pillards et en laissent plusieurs sur le carreau; la bande est obligée de battre en retraite, non sans se munir des cervelas, langues, lards et jambons qui garnissaient la boutique, pour la valeur d'un louis, en menaçant le charcutier et sa femme de revenir le lendemain « les étrangler dans leur lit et leur faire comme au sieur Réveillon (1). »
Il est curieux de lire la déclaration du chirurgien qui fut appelé pour panser l'un des plus maltraités dans cette bagarre, un certain garçon chaudronnier, qu'il trouva assis par ten*e au coin de la rue de Saintonge avec deux pains à côté de lui ; après lui avoir donné ses soins, il le fit transporter à l'Hôtel-Dieu, où le commissaire Beauvallet procéda, le 28 avril, à son interrogatoire. D'après son procès-verbal, ce chaudronnier avait été grièvement blessé d'un coup de couperet entre les deux épaules, d'un coup de bâton sur la tête et avait le petit orteil emporté. Nombre de ses compagnons, blessés aux bras et à la tête, refusèrent de venir chez le chirurgien et prirent la fuite, emportant leurs pains. Il s'agit évidemment d'une seule et même bande d'émeutiers qui, pour se reconforter des fatigues de la journée, mit en coupe réglée les marchands de victuailles du Marais. Quant aux patriotes, dont parle M. Taine, qui, le soir de l'émeute, s'en allaient entre le Pont-au-Change et le Pont-Marie, portant des civières et demandant l'aumône au nom du pauvre tiers-état, ce n'étaient que d'habiles compères, qui comptaient sur cette exhibition théâtrale pour apitoyer les passants et soutirer quelque argent ; nous les retrouvons dans des circonstances analogues, notamment le soir de la mort tragique de FouUon et de Bertier. Dans une lettre adressée à Louis XVI, le 30 avril, M. de Villedeuil parlait des recherches entreprises pour s'assurer de la personne de cinq à six de ces séditieux qui jouaient les principaux rôles dans
(1) Déclaration du toir« du sieur
ation du aieur Hibet, charcutier, reçue par le commissaire Beauvallet, et int«rroga« CheloDS, compagnon chaudronnier, du 9 mai 1789, A. iV., Y 11033.
INTRODUCTION xxxvij
Témeute, tels que le tambour, le porte-drapeau, sans oublier « celui qui, avec le sabre et le chapeau d'un des cavaliers de Royal-Cravale, faisait porter devant lui le cadavre d'un des mutins et exigeait de ceux qu'il rencontrait de l'argent, sous prétexte de lui faire faire un service (1). »
Tous les témoignages s'accordent à montrer qu'une lutte acharnée s'engagea aux abords de la maison Réveillon, et que les forces militaires envoyées contre les émeutiers ne parvinrent à les maîtriser qu'en faisant des décharges répétées. La résistance désespérée des mutins, ivres de vin et de fureur, exaspéra les soldats, qui dirigèrent contre eux un feu roulant sur quatre faces et les pourchassèrent à coups de baïonnettes. Besenval affirme dans ses Mémoires « que, contre les fusils, ces malheureux n'avaient que des bâtons, et pour toute ressource celle de monter sur les toits, d'où ils faisaient pleuvoir des pierres et des tuiles sur les soldats. )> Cette assertion n'est pas absolument exacte, car nous voyons dans un procès-verbal du commissaire Grandin (2) que quelques-uns des émeutiers étaient armés et tirèrent des coups de feu sur les troupes. Maints épisodes dramatiques de la lutte sont révélés par l'interrogatoire de ceux qui, soit par l'effet du hasard, soit par suite de leur participation à l'émeute, se trouvèrent au milieu de la fusillade. L'un des blessés transportés à l'hospice de la Charité, bas officier en congé, qui revenait des courses de Vincennes avec un chevalier de Saint-Louis, rencontra, chemin faisant, une troupe innombrable de peuple, et quelques instants après aperçut un détachement de grenadiers, précédé d'un tambour, sur lequel on fit pleuvoir des maisons, à droite et à gauche, une grêle de pierres et de tuiles; les soldats ripostèrent par une décharge ; une balle l'atteignit k la jambe, et il tomba en même temps que disparut soudain le chevalier de Saint-Louis, son voisin (3). La maison même de Réveillon fut le théâtre de scènes terribles. Un émeutier, qui buvait en nombreuse compagnie dans la cave, vit avec terreur les grenadiers des gardes-françaises jeter par terre à coups de fusil huit de ses camarades; fort heureux de ne pas être blessé, et, subitement dégrisé, il se sauva par la porte cochère et rentra se coucher (4). Sans aucun doute, la répression fut sanglante; Besenval, dans ses Mémoires, Hardy, dans son Journal, évaluent le nombre des victimes à 400 ou 500 ; VAmi du Roi donne le chiffre de 200 tués et 300 blessés du côté des
(1) Cf. n® 30 de notre Répertoire.
m Cf. rinterrogatoire de Parcelle par le commissaire Grandin, n» 23 de notre Répertoire.
(3) Cf. l'interrogatoire par le commissaire Guyot du nommé d'Aubusson, du 7 mai 1789, n» i9 de notre Répertoire.
(4) Cf. le procès-verbal d'arrestation et l'interrogatoire par le commissaire Gueiillctte du sieur Auger, dit Taitaigne, n^ 44 de notre Répertoire.
xxxviij LNTRODUCTION
insurgés et de 80 blessés et 10 ou 12 morts du côté des soldats. Ces chiffres sont adoptés par presque tous nos historiens.
D'après une étude critique sur l'affaire Réveillon, récemment publiée dans la Revue de la Révolution française (année 1885), ce n'est plus deux cents, mais quatre cents morts qui restèrent sur le carreau. Sur quelles bases reposent ces appréciations? Simplement sur des bruits accrédités dans le public et recueillis dans les mémoires ou journaux du temps, car aucun document, à notre connaissance, ne mentionne de chiffre même approximatif. Les historiens admettent également qu'on ne vint à bout de l'émeute qu'en employant le canon, et M. Baudon, l'auteur de l'étude critique citée plus haut, nous représente l'artillerie de Besenval balayant la rue par une mitraillade vigoureuse. Parce que Besenval, dans ses Mémoires, mentionne l'ordre par lui donné à un bataillon de gardes-suisses de charger à cartouches deux pièces de canon et de tirer à coups redoublés sur le peuple, est-ce à dire que l'on ait eu recours à ce moyen extrême? Rien n'est moins certain. Besenval ajoute lui-même que la vue du canon prêt à tirer avait apaisé le tumulte comme par enchantement. En tout cas, les blessés interrogés soit à l'Hôtel-Dieu, soit à la Charité, soit à la Force, sur ce qui avait occasionné leurs blessures, sont imanimes à déclarer qu'ils avaient reçu ou des coups de feu tirés par les gardes-françaises, ou des coups de sabre des cavaliers chargeant la foule, mais sont absolument muets sur le rôle meurtrier de l'artillerie. Quoiqu'il en soit, il nous paraît difficile de préciser le nombre des victimes. M. de Crosne, dans une lettre adressée à Louis XVI, le soir même du 28 avril, disait ; « Je ne puis encore donner à .Voire Majesté une note exacte des personnes qui ont été tuées », mais dans les lettres subséquentes ne revient plus sur cette question. A défaut d'indications officielles, on possède divers documents d'ordre judiciaire qui peuvent jeter quelque lumière sur ce point. Ainsi tous ceux qui ont étudié l'affaire Réveillon connaissent déjà l'important procèsverbal du commissaire Beauvallet, qui reçut la mission d'interroger les vingt-trois blessés soignés à l'Hôtel-Dieu; ce procès-verbal établit que six d'entre eux succombèrent le jour même ou le lendemain. Le commissaire Picard-Desmarest, assisté du chirurgien Soupe, constata, le 29 avril, la présence à l'infirmerie de la Force de quatre particuliers blessés dans la bagarre; deux d'entre eux, au moment de la visite, venaient de mourir des suites de leurs blessures ; un troisième, grièvement atteint de coups de feu à la cuisse, était en danger de mort; le dernier n'avait qu'une plaie à la tête sans aucune gravité (1). Enfin le commissaire Guyot fut chargé de procéder
(1) Cf. n«» 25 de notre Répertoire.
INTRODUCTION xxxix
à rinterrogatoire de deux individus également blessés, transportés à Ja Charité; le premier, un maréchal, victime de sa curiosité, qui fut frappé d'une balle au bras; le second, un bas officier au régiment du Cap, qui se laissa envelopper dans la mêlée et reçut plusieurs coups de feu aux jambes (1).
Suivant ces divers procès-verbaux, les blessés transportés dans les hôpitaux se trouvent être au nombre de vingt-neuf. Un autre document, non moins précieux, ignoré jusqu'à ce jour, nous renseigne de la façon la plus certaine sur le chiffre des cadavres qui furent relevés par les soins de Tautorité, dans le faubourg Saint- Antoine, à la suite de Témeute du 28 avril. Conformément aux ordres écrits donnés par M. de Crosne, les commissaires Odent et Grandin, accompagnés du chirurgien Soupe, se transportèrent, le 30 avril, à neuf heures du matin, au cimetière de la Tombe- Issoire, où étaient recueillis les ossements exhumés du cimetière des Innocents, à Teffet de procéder à Texamen des corps des séditieux tués dans la révolte du faubourg Saint-Antoine. Il ressort de leur procès-verbal (2) que, dans la nuit du 28 au 29 avril et dans la journée du 29, dix-huit cadavres avaient été apportés et déposés dans ce cimetière. Les commissaires constatèrent, sur les déclarations de Soupe, que toutes les blessures qui avaient amené la mort de ces malheureux provenaient de coups de feu, la plupart reçus à la tête ou en pleine poitrine. Douze de ces cadavres furent reconnus et réclamés les jours suivants par les parents ou amis des défunts qui se chargèrent de leur inhumation ; toutes les professions se trouvent représentées; ce sont des compagnons tourneurs en bois, menuisiers, serruriers, manœuvres à maçons, deux ouvriers de la manufacture des glaces. On remarque, dans cette funèbre exhibition visitée par les Parisiens du 1" au H mai, deux pauvres enfants, Tun, âgé de quatorze ans et demi, fils d'un menuisier, Tautre, âgé de seize ans, orphelin mis en apprentissage par l'administration des hospices. Six cadavres restèrent inconnus, avant de les inhumer, on les déshabilla complètement et Ton fit autant de paquets des bardes qui les recouvraient, en ayant soin de les accompagner des numéros d'ordre qui avaient été attachés à chacun de ces corps, au moment de leur examen médical.
Tel est le nombre des morts donné par les documents officiels, nous sommes loin du chiffre effrayant de victimes généralement admis. Maintenant les cadavres transportés à la Tombe-Issoire ne représentent-ils que
(1) Procès-verbaux du 7 mai, n<» 49 de notre Répertoire.
(2) Cf. no 32 de notre Répertoire.
xJ INTRODLTCTION
les individus dont l'identité n'avait pu être constatée sur le lieu même de la lutte ? Faut-il accepter comme exactes les révélations d'un témoin oculaire de l'émeute Réveillon qui, dans une brochure intitulée : Lettre au Roi relativeynent aux désastres des 27 et 28 avril ^ par un citoyen zélé, habitant le faubourg Saint-Antoine, entre dans les détails les plus circonstanciés et parle notamment de soixante-dix à quatre-vingt cadavres, déposés chez un jardinier de la rue de Montreuil, sans compter une infinité de personnes dangereusement blessées qui auraient été pansées par un chirurgien de la même rue, le sieur Embal (1)? Aucun document ne vient corroborer ces assertions, cependant l'un des émeutiers raconte dans son interrogatoire qu'il avait été arrêté au sortir de l'allée d'un vacher, chez lequel il s'était introduit pour voir les cadavres gisant sur un fumier (2). Il est hors de doute qu'un bon nombre des victimes de l'émeute furent transportées et soignées dans leurs familles ; on peut citer notamment un certain Maisonneuve, scieur de long, qui, étant sorti pour aller travailler, se trouva entraîné par la populace et fut blessé d'un coup de feu par la garde répandue dans le faubourg Saint-Antoine. Sa belle-sœur vint déclarer au commissaire Lerat que ce malheureux était agonisant chez elle, ayant les intestins hors du ventre et répandant une odeur insupportable. Une déclaration analogue fut reçue par le même commissaire, au sujet d'un marchand de vins, mortellement blessé de deux coups de feu et d'un coup de baïonnette (3). »
En somme, les procès-verbaux des commissaires n'accusent qu'une cinquantaine de tués ou blessés, et l'on est en droit de se demander si l'autorité, pour diminuer sa responsabilité dans le massacre de tant d'innocents, n'aurait pas déguisé la vérité et dissimulé le nombre des victimes.
Il n'est pas moins difficile de se rendre compte des causes secrètes et cachées qui donnèrent naissance au mouvement populaire des 27 et 28 avril. Y eut-il réellement des mains soudoyées qui échauffèrent les esprits et fomentèrent l'agitation en colportant dans les masses et envenimant, par de perfides commentaires, les paroles imprudentes échappées aux sieurs Henriot et Réveillon? L'auteur d'un article récent sur l'affaire Réveillon (4) ne se borne pas à mettre en lumière le rôle des agents provocateurs, il nous montre l'émeute préparée, organisée par le gouverne-
(1) Cf. Ch.-L. Chassin, Les Élections et les Cahiers de Paris en 1789, t. III, p. 66.
(2) Cf. Tinterrogatoire sommaire du nommé Gille, du 12 mai 1789, n<» 59 de notre Répertoire.
(3) Déclaration de la femme Bullot, reçue, le 29 avril 1789, par le commissiiire Lerat, A. iV., Y 14437, et autre déclaration du même jour, sous la même cote.
(4) Revue de la Révolution française, année 1885, t. IX, p. 307.
INTRODUCTION xlj
ment, mais sans apporter aucune preuve à Fappui d'une accusation aussi grave. Rien de semblable ne ressort de la correspondance de M. de Crosne et de M. de Villedeuil, adressée à Louis XVI, correspondance secrète, confidentielle, qui fut retrouvée dans les papiers des Tuileries et qu'on ne saurait considérer comme destinée à donner le change ou arrangée pour les besoins de la cause; tout, au contraire, trahit le désarroi de l'autorité surprise par un mouvement insurrectionnel dont elle ne soupçonnait point la portée. M. de Villedeuil écrivait au Roi, le 30 avril : « J'ai recommandé à M. le procureur du Roi du Châtelet de ne rien négliger pour découvrir les moteurs et instigateurs de l'incroyable frénésie d' avant-hier (1); » et cette préoccupation apparaît dans toutes les lettres échangées au sujet de l'affaire Réveillon entre M. de Flandre de Brun ville et le ministre de la maison du Roi, ainsi que dans tous les interrogatoires que les commissaires du Châtelet firent subir aux émeutiers arrêtés. Qu'il y ait eu des meneurs, cela ne semble pas douteux, l'autorité elle-même le reconnaît et met tous ses soins à rechercher et à retrouver ces agents provocateurs. C'est ainsi que M. de Villedeuil marquait au Roi dans celte même lettre du 30 avril :
u J'ai été iDfornié qu'avant-hier un homme avec deux béquilles, en habil de velours noir, veste de drap d'argent brodé en or et la croix de Saint-Louis, avoit tenu les propos les plus incendiaires, excitant le peuple à culbuter toute la troupe qu*on lui opposoit, disant que les Parisiens étoient des lâches, étant aussi nombreux, de ne pas écraser le régiment des gardes, ajoutant que le pain devroit être à 2 sols, etc. J'ai donné les ordres les plus précis à M. de Crosne de le faire arrêter et de le faire conduire au Châtelet. Ce magistrat est à sa recherche. »
Ce personnage énigmatique demeura introuvable et son signalement ne semble point se rapporter à celui d'un aventurier impliqué dans l'affaire Réveillon, le chevalier Hugues Rilioty des Aubres de Belleville, qui, d'après l'accusation, aurait joué un rôle assez suspect. Voici le curieux interrogatoire qu'il subit au Châtelet, le 18 mai 1789, interrogatoire qui n'établit nullement sa culpabilité (2) :
e Hugues Bilioty des Aubres de Belleville, âgé de soixante-cinq ans, chevalier de Tordre du Saint-Empire romain, natif de la ville de Tlsle au comtat d'Avignon, demeurant à Paris, rue Geoffroy-Lasnier, a dit que, le 28 avril dernier, passant près le pavillon de
(1) Cf. no 30 de notre Répertoire.
[2) Cet interrogatoire figure parmi ceux que Ton fit subir aux émeutiers le 18 mai, jour du jugement prévôtal. Cf. n^ 59 de notre Répertoire.
xlij INTRODUCTION
rhostel de Richelieu, sur le boulevard, il n*a pas attaqué un marchand de chansons sous prétexte qu'il chantoit celle : Les petits seront mangés par les gros; que c'est au contraire ce marchand de chansons qui» voyant passer lui répondant. Ta attaqué en disant : Ah! en voilà encore un de la noblesse; qu'en disant cela il avoit Tair de narguer lui répondant, qui se contenta de luy dire : Mon ami, tu ne devrois pas chanter cette chanson qui est indigne; mais qu'il est de toute fausseté qu'il ait dit à ce marchand de chansons qu'il feroit beaucoup mieux d'aller au faubourg Saint-Antoine seconder ses confrères pour faire diminuer le pain et la viande, qu'il est même incapable de l'avoir pensé. Qu'il est vray qu'il a eu une lettre d'exil, mais que cette lettre d'exil étoit sans objet et sans cause, que malgré cela il s'y est conformé. Qu'au reste cette aflfaire-là n'a rien de commun avec ce dont on l'accuse aujourd'hui et qu'il est très humiliant pour lui de se voir compromis et faussement inculpé dans un procès de l'espèce de celuy-ci. >
Le 7 mai, en vertu des instructions données par M. de Crosne, le commissaire Guyot se transportait à la Charité pour procéder à Tinterrogatoire de plusieurs particuliers blessés dans Fattroupement du faubourg Saint- Antoine. En questionnant Tun d'eux, le sieur Hallier, maître maréchal, il insistait tout particulièrement sur les auteurs présumés de Témeute du mardi 28, demandant s'il n'avait pas reconnu quelques-uns des séditieux, s'il n'avait pas vu des individus excitant les émeutiers et leur distribuant de l'argent, si on ne lui en avait pas offert pour prendre part à la révolte, si l'on n'était pas venu débaucher de ses ouvriers et s'il ne s'en trouvait pas parmi les insurgés. Le sieur Hallier ne put que répondre négativement sur tous les points. Mêmes questions furent posées au sieur d'Aubusson, bas officier du régiment du Cap, accidentellement blessé dans la bagarre, sans plus de résultat. A tous les émeutiers emprisonnés au Chàtelet, les commissaires demandèrent, au cours de leurs interrogatoires, s'ils avaient entendu nommer ou s'ils connaissaient aucuns des chefs ou fauteurs des deux émeutes, mais sans pouvoir obtenir à cet égard aucun éclaircissement.
Le commissaire Gruter des Rosiers, chargé d'interroger un porteur de tourbes que les gardes-françaises de la caserne Popincourt avaient arrêté en le voyant passer avec une poule suspendue à un échalas, chercha, mais sans succès, à savoir si, dans le chantier de tourbes où travaillait ce manœuvre, il n'avait pas eu vent de quelque complot tramé pour assaillir les maisons d'Henriotet de Réveillon. Le gagne-denier répondit qu'il n'avait eu connaissance de la révolte qu'en voyant passer, le lundi, à la place Maubert, une grande quantité de gens attroupés, dont l'un avait un tambour et l'autre portait une potence, et que cet attroupement avait interrompu le marché du Saint-Esprit de la place aux Veaux, où il était employé comme homme de peine (1). Du reste, tous ces individus arrêtés pour leur participation
(1) Interrogatoire de Michel Arbalette, du 1«» mai 1789. Cf. no 35 de notre Répertoire.
INTRODUCTION xliij
à rémeute semblaient n'avoir que des notions très vagues sur les fauteurs des désordres qui venaient d'ensanglanter le faubourg Saint-Antoine ; ainsi, un sculpteur sur bois, à qui le commissaire Delaporte demandait s'il savait quels étaient ceux qui avaient excité cette révolte et causé tout le trouble qui s'en était suivi, répondit que, d'après le bruit public, c'étaient des gens du faubourg Saint-Marceau qui avaient occasionné ce tumulte-là (i).
Le jour même de l'exécution des deux émeutiers les plus compromis, c'est-à-dire dès le 30 avril, le procureur du Roi au Châtelet annonçait à M. Necker qu'il ferait continuer l'instruction contre les autres prisonniers, afin de voir s'il ne serait pas possible de tirer d'eux quelque lumière sur les causes de ce fatal événement, mais l'audition d^un assez grand nombre de témoins n'amena la découverte d'aucun fait précis (2), et, le 3 mai, M. de Flandre de Brunville, dans une lettre à M. de Villedeuil, était obligé d'avouer que, jusqu'à ce jour, il résultait très peu de chose de l'information (3). Et cependant tous les moyens étaient mis en œuvre pour recueillir des renseignements sur l'émeute et ses auteurs, on allait même jusqu'à favoriser et provoquer la délation. C'est ainsi que trois voisins de Réveillon, un menuisier, un cordonnier et un marchand de balais de jonc, ruinés par le désastre du 28 avril, s'étant adressés au lieutenant général de police pour obtenir des secours, M. de Crosne s'empressa de profiter de cette circonstance et transmit, le 8 mai, les instructions suivantes au commissaire Joron :
« Je vous prie de mander ces trois particuliers et de leur dire que je parlerai volontiers au ministre pour leur procurer un secours proportionné à la perte de leurs effets, dont l'état est cy-joint, mais qu'il faut aussi qu'ils désignent ceux des auteurs du pillage qu'ils connoissent. Vous leur ferez entendre que, la pluspart des séditieux étant du faubourg Saint- Antoine, il n'est pas possible qu'ils n'en ayent pas reconnu quelques-uns et que, s'ils les dénoncent, leur demande sera dans le cas d'être plus favorablement accueillie (4). »
Interrogés parle commissaire, les sieurs Barrier, Carron et Hopscheit dénoncèrent la femme Berlin, débitante de viande à la Halle, qu'ils avaient
(1) Interrogatoire de Pierre Quentin, n» 24 de notre Répertoire. ^2) Cf. no 29 de notre Répertoire.
(3) Cf. n® 4 1 de notre Répertoire.
(4) Cette lettre est annexée au procès-verbal du commissaire Joron, en date du 12 mai 1789, -n« 55 de notre Répertoire.
xliv INTRODUCTION
vue chez le sieur Réveillon, un bâton à la main, déchirant tout ce qu^elle trouvait, excitant la populace et se répandant en invectives contre le même Réveillon; ils signalèrent également la femme Hyacinthe, marchande de poisson au marché Saint-Martin, accompagnée de trois individus qui avaient emporté un lit de plumes sur lequel était un cadavre, et une autre marchande de viande du faubourg, laquelle ameutait tout le monde, disant qu'on était des lâches de ne point entrer chez le sieur Réveillon pour Je piller et le voler. Toutes ces révélations n'avaient qu'une importance très secondaire, car elles ne faisaient toujours point connaître les meneurs que l'autorité tenait tant à découvrir.
Pour donner un semblant de satisfaction à l'opinion publique, M. de Crosne lit procéder à l'arrestation de l'abbé Roy, personnage suspect, qui, d'après les rameurs en circulation, passait pour être l'instigateur de l'émeute du faubourg Saint-Antoine; le 5 mai, le commissaire Chénon se rendit au Châtelet et y interrogea cet abbé au sujet des graves soupçons qui planaient sur sa conduite (1) ; les uns prétendaient l'avoir vu dans la rue Saint-Séverin, haranguant les ouvriers , les autres dans le faubourg Saint-Antoine, soulevant la populace et distribuant même de l'argent, calomnies insignes, au dire de l'abbé Roy, qui rendit un compte exact de ses faits et gestes jour par jour. En effet, on ne pan^int point à prouver la culpabilité de cet ecclésiastique, et, dès le 7 mai, l'accusation était abandonnée; à cette date, M. de Flandre de Brunville mandait à MM. Necker et de Villedeuil que l'on ne découvrait rien contre l'abbé Roy et qu'il était impossible de le comprendre dans la procédure instruite au Châtelet; aussi conseillait-il à l'administration de le relaxer, aucun fait ne venant à l'appui des bruits populaires propagés contre lui; le 12 mai, il fut rendu à la liberté (2). Les règles de la critique historique permettent-elles de se ranger à l'opinion de M. Baudon, qui considère l'abbé Roy comme un agent secret du gouvernement, comme l'organisateur avéré de l'émeute, soudoyant des [individus capables de tous les crimes, afin d'ameuter contre Réveillon la foule exaspérée et le faire assassiner? Nous ne le croyons pas ; dans une question aussi délicate, de simples présomptions ne suffisent pas, il faut des preuves appuyées sur des textes, et ces preuves manquent. Cette affaire Réveillon est restée si obscure, si impénétrable que les assertions les plus hasardées ont été accueillies par les historiens ; ainsi l'on
(1) Le procès-verbal d'arrestation et Tinterrogatoire de Tabbé Roy sont connus ; ils ont été utilisés par M. Taine et publiés en extrait par M. Chassin, Les Élections et les Cahiers de Paris
en 1789, t. III, p. 104. Cf. no 42 de notre Répertoire. (2) Cf. n« 53 de notre Répertoire.
INTRODUCTION xlv
chercherait vainement des preuves pour justifier celle de Tun de nos plus éminents écrivains qui, à propos des soupçons qu'on fit planer sur un personnage illustre, autrement dit le duc d'Orléans, parle de l'argent trouvé sur les dévastateurs de la maison Réveillon et des mots échappés à quel* ques-uns d'entre eux. En se référant aux procès-verbaux dressés par les commissaires, on peut constater que, sur tous les émeutiers arrêtés aux abords ou à l'intérieur de la maison Réveillon, dans la soirée du 28 avril, et emprisonnés, soit au Chàtelei, soit à la Force, on ne trouva pas un sol vaillant, et cependant ils avaient été fouillés par les guichetiers au moment de leur incarcération et le furent encore en présence des magistrats, lors de leur interrogatoire; rien non plus dans leurs réponses ne laisse supposer qu'ils aient reçu de l'argent. Le seul fait de ce genre est révélé par Tinter* rogatoire d'un garçon papetier, qui raconte que deux particuliers, près du Palais-Royal, lui avaient donné quatre louis en lui disant d'aller voir le dégât au faubourg Saint-Antoine, mais sans l'engager à exciter une nouvelle émeute; l'autorité judiciaire ne prit point au sérieux cette déclaration qui lui sembla sinon imaginaire, au moins empreinte d'exagération, car l'inculpé fut renvoyé absous de toute accusation (1). Ce qui a pu accréditer tous ces bruits, c'est le témoignage, assez précis d'ailleurs, du rédacteur de VAmi du Roi, qui, paraît-il, avait interrogé plusieurs de ces misérables, qu'on portait soit dans les hôpitaux, soit dans les prisons, et avait acquis la conviction que tous n'étaient que des mercenaires payés au taux de 12 livres. Quoiqu'il en sdit, chez les émeutiers le mot d'ordre était de tout détruire, de tout brûler ; c'est ce qui explique comment on ne trouva rien sur des hommes à peine vêtus et sous les haillons de la misère, lesquels, suivant le récit d'un ancien constituant (M. Toulongeon), loin de voler et piller, jetaient meubles, linge, provisions, jusqu'à des montres et bijoux, dans les brasiers allumés autour des maisons Réveillon et Henriot, en criant : Nous ne vouions rien emporter. Aussi, jusqu'à plus ample informé, malgré l'opinion professée par quelques historiens, nous ne pouvons admettre que, lors de Tincendie de la maison Réveillon, 500 louis d'or, l'argent comptant et l'argenterie aient été volés; tous ces ouvriers et gagne-deniers déguenillés qui se ruèrent à l'assaut des maisons Réveillon et Henriot, qui, avec une rage indescriptible, brisèrent et saccagèrent tout, n'étaient pas des voleurs, n'étaient point de vulgaires malfaiteurs, attirés par la rapine, mais se considéraient comme des justiciers populaires, soulevés contre une longue oppression, armés et combattant pour la cause du Tiers-État.
(1) V. ^interrogatoire de Louis Sirier parmi les interrogatoires sommaires du 18 mai, h® 59 de notre Répertoire.
xlvj INTRODUCTION
Avant de présenter au public le premier volume du Répertoire des sources manuscrites de l'Histoire de Paris pendant la Révolution française ^ nous devons adresser l'expression de notre vive et sincère gratitude à tous ceux qui ont bien voulu faciliter un travail aussi vaste et aussi ardu que ie nôtre. Si nous avons réussi à en recueillir les matériaux, c'est grâce au concours dévoué de nos confrères des Archives et des Bibliothèques, et nous associerons dans le même sentiment de reconnaissance MM. les archivistes des Archives nationales, en particulier ceux de la section administrative, et MM. les bibliothécaires du département des manuscrits de la Bibliothèque nationale. Nous n'aurons garde d'oublier l'accueil si cordial et si empressé que nous avons reçu aux Archives du ministère de la guerre, aux Archives du ministère de la justice, à la Bibliothèque de l'Arsenal, à la Bibliothèque de la ville de Paris, aux Archives départementales de Seineet-Oise ainsi qu'à la Bibliothèque de Versailles ; partout nous n'avons eu qu'à nous louer de l'obligeance inépuisable des conservateurs de ces différents établissements. Si nous avons rencontré sur notre route les mêmes bonnes volontés et facilités exceptionnelles que notre savant collaborateur et ami, M. Maurice Tourneux, de même, nous n'avons jamais eu à souffrir de ces lenteurs administratives qui viennent parfois entraver et retarder la marche de plus d'un travail, et nous sommes heureux de rendre hommage à la constante bienveillance et à la sollicitude éclairée du service des Travaux historiques de la Ville de Paris, qui ont aplani bien des difficultés et permis de mener rapidement à bonne fin l'impression de ce volume ; nous devons reconnaître également le soin de tous les instants apportés par l'Association ouvrière à l'exécution typographique d'un livre dont la mise en pages était souvent fort compliquée.
Ce n'est pas sans appréhension que nous soumettons au jugement de la critique une œuvre dont nous ne saurions nous dissimuler les imperfections et les lacunes; mais, si imparfaite et si incomplète qu'elle puisse être, elle représente des recherches considérables et un dépouillement énorme, et nous avons le ferme espoir qu'elle pourra rendre quelques services aux travailleurs de plus en plus nombreux qui étudient d'après les sources l'histoire de notre grande Révolution.