XX INTRODUCTION
lâche délicate était coiiliée à M. de Crosne, qui avait mission de remplacer momentanément le ministre de la maison du roi, M. Laurent de Villedeuil, retenu chez lui par une indisposition; c'est à cette circonstance que Ton doit les intéressants rapports envoyés à Louis XVI par le lieutenant général de police, du 20 au 30 avril (1). Dès le 20 avril, M. de Crosne informe son souverain que toutes les dispositions concertées pour le maintien du bon ordre ont été mises à exécution^ prenant soin de constater que le peuple ne manque nulle part aux égards qu'il doit à la noblesse et qu'il n'y a point d'affluence dans les rues. Du reste, les précautions les plus minutieuses semblaient prises pour éviter toute occasion de conflit; c'est ainsi que le lieutenant général de police obtint du vicomte de Gand, grandmaître d'une loge maçonnique de la [rue Coq-Héron, l'ajournement d'une fête que cette loge se proposait de donner le 21 au duc et à la duchesse d'Orléans, fête pour laquelle un grand nombre d'invitations avaient été lancées; il craignait, non sans raison, le tumulte qui pourrait se produire à la sortie des Assemblées du tiers-état coïncidant avec l'arrivée d'un flot de voitures appartenant à la première noblesse. Entre autres incidents des réunions électorales signalés à Louis XVI, Thiroux de Crosne raconte qu'une douzaine de dames se présentèrent à l'Assemblée de l'Abbaye-Saint- Germain et que, les Suisses leur ayant refusé l'entrée, elles demandèrent l'un des membres de l'Assemblée qui vint galamment leur donner la main et les introduisit dans la salle. Aux termes du rapport adressé le 21 avril au Roi, les Assemblées du tiers-état étaient peu nombreuses; il y avait beaucoup d'ordre et peu de monde au dehors, les boutiques restaient ouvertes, les ouvriers ne quittaient point leurs travaux, et le cours ordinaire des choses n'était nullement interrompu, tout en un mot annonçait que la journée se passerait aussi paisiblement que la précédente; c'était aussi le sentiment du duc du Châtelet, qui avait parcouru tous les quartiers de la ville et avait constaté partout une tranquillité parfaite.
A la date du 22 avril, le lieutenant général de police, en faisant connaître à Louis XVI la nomination des académiciens Suard, Marmontel, Target, Bailly et Dusaulx, du médecin Guillotin, de l'avocat Lacretelle, du notaire Ducloz du Fresnoi, et de Beaumarchais, comme électeurs de Paris, parlait du calme qui régnait dans les marchés et du contentement des esprits ; à ce moment le peuple semblait satisfait et concevait les plus heureuses espérances, M. de Crosne cite comme exemple qu'au sortir de l'assemblée de Saint-Roch, un groupe de poissardes ayant demandé ce qu^on
|i) Cl", le 11*» 11 (le uolre Uépeitoirc.
INTRODUCTION xxj
y avait arrêté, on leur dit « qu'on avait fait pour le mieux », réponse évasive qu'elles accueillirent par des acclamations. Cependant, pour un observateur attentif, ce calme trompeur cachait une situation inquiétante, puisque, dans cette même lettre, Thiroux de Crosne croyait devoir ajouter : « J'ai continuellement les yeux ouverts sur les boulangers. »
Le 23, une ombre légère vient obscurcir le tableau jusqu'ici sans nuages, présenté au Roi. a H y a eu hier au soir, sur les dix heures, rapporte M. de Crosne, un peu de rumeur dans un canton du faubourg Saint- Antoine, mais cet événement ne tenoit pas à une cause générale, il n'étoil que l'elTet du mécontentement que quelques ouvriers marquoient contre deux entrepreneurs de manufacture qui, dans l'assemblée de Sainte-Marguerite, avoient fait des observations inconsidérées sur le taux des salaires. » Cette rumeur fut aussitôt calmée, observe le lieutenant de police, qui semble n'attacher aucune importance à cet incident; c'était pourtant le point de départ de l'émeute Réveillon. Les deux manufacturiers auxquels fait allusion M. de Crosne étaient Réveillon, propriétaire d'une fabrique de papiers peints, et Henriot, salpètrier du Roi, tous deux domiciliés dans le faubourg Saint-Antoine. Qu'y a-t-il de vrai dans les propos imputés à Réveillon ? D'après le rapport de Thiroux de Crosne, ils ne seraient pas de pure invention. Un ouvrier faïencier, arrêté lors du pillage de la maison Réveillon, déclare « qu'il avoit, ainsy que les autres ouvriers du faubourg, de l'humeur contre le sieur Réveillon, parce que celui-ci avoit dit, dans l'Assemblée du tiers-état, à Sainte-Marguerite, que les ouvriers pouvoient vivre avec 15 sols par jour, qu'il avoit chez'lui des ouvriers qui gagnoient 20 sols par jour et avoient la montre dans le gousset, et qu'ils seroient bientôt plus riches que lui ». A la suite de ces paroles imprudentes, qui avaient été recueillies par un sieur Olivier, fabricant de faïences, présent à cette Assemblée, Réveillon aurait, paraît-il, reçu un soufflet, et se serait hâté de prendre la fuite, poursuivi par les huées des assistants qui, s'armant de leurs couteaux, s'étaient mis à crier : TueZ'ie ! Tuez-le ! (1) Cetle déposition tendrait donc à faire considérer comme réel le langage que la rumeur publique prêtait à Réveillon. Plusieurs des émeutiers, notamment un compagnon menuisier, Verpy, et un sculpteur en bâtiment, Deldeveis, interrogés sur les motife qui avaient poussé les séditieux à commettre de si blâmables excès, étaient également d'accord pour placer dans la bouche du sieur Réveillon ce propos, répété par maintes et maintes personnes, suivant lequel 15 sols par jour suffi-
(1) Interrojratoire, par le commissaire Grandin, du sieur Le Blanc, cf. n" 23 de notre Ui^pertoire.
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saient pour faire vivre un ouvrier, sa femme et sa famille (1). On sait que Réveillon, dans un mémoire justificatif (2)^ se défendit d'avoir tenu de pareils discours, que démentaient toute une vie de labeur et le souci pour les classes laborieuses dont il avait donné des preuves pendant Thiver si rigoureux de 1788 à 1789. L'un de ses contemporains, Bailly, qui joua un rôle si considérable dans les événements de cette époque^ repoussa non moins énergiquement les odieuses imputations dont cet estimable manufacturier était Tobjct (3). Le témoignage qui nous parait le plus conforme à la réalité des faits est celui du marquis de Sillery, député de la noblesse du bailliage de Reims, qui recueillit les bruits en circulation et les résuma dans une lettre adressée, le 29 avril, à M. de Savigny (4).
D'après son récit. Réveillon, en parlant, dans une assemblée, des malheurs publics, aurait dit qu'il était obligé de donner 40 sols par jour à ses ouvriers et qu'ils vivaient moins bien qu'avec les 15 sols qu'il donnait autrefois. « On a altéré son propos^ observait M. de Sillery, et débité quil ne falloit donner que 15 sols par jour à chaque ouvrier, nouvelle qui a soulevé tout le faubourg Saint-Antoine. » Le commissaire Grandin, dans un procès-verbal dressé le 30 avril (5), n'est pas éloigné de croire à de sourdes machinations, lorsqu'il déclare formellement que des gens malintentionnés et acharnés à la ruine des sieurs Réveillon et Henriot avaient répandu sur leur compte des bruits mensongers, en leur attribuant de prétendus propos tenus dans l'Assemblée de leur district, propos suivant lesquels ces honorables manufacturiers auraient affirmé que les ouvriers pouvaient vivre' avec 18 sols par jour, ^quand ils avaient de la conduite* M. de Sillery partage jusqu'à un certain point l'opinion de ce commissaire, car, le 30 avril, il mandait à son correspondant : « On assure que Ton a découvert les auteurs de la révolte du faubourg Saint-Antoine et que les propos tenus contre M. Réveillon sont une vengeÉince d'un particulier, cette nouvelle n'est pas assez accréditée pour transcrire ce qu'on débite à ce sujet (6) ».
L'irritation manifestée par la population ouvrière du faubourg Saint- Antoine contre le salpêtrier Henriot, irritation qui aboutit à la dévastation de sa maison, semble également avoir pris naissance dans une assemblée électorale de son quartier où les tètes s'échauffaient et où les passions
(1) Cf. n» 21 de notre Répertoire, interrogatoire par le commissaire Delaporte des nommés Verpy et Deldeveis.
(2) Cf. Ch.-L. Chasain, Les Élections et les Cahiers de Paris en 1789, t. III, p. 118. ?3) Mémoires de Bailly, t. I, p. 28.
(4) Cf. n» 27 de notre Répertoire.
(5) Cf. no 32 de notre Répertoire.
(6) Cf. n« 28 du même Répertoire.
INTRODUCTION xxiij
locales se donnaient libre carrière. Le 31 avril, Dominique Henrioi avait été convoqué à la réunion du tiers-état du district des Enfants-Trouvés, pré* sidée par un nommé Honoré, avec le brasseur Santerre et le sieur Lejeune, fabricant d'é tain en feuilles, pour scrutateurs. A son entrée dans l'Assemblée, Henriot prit à part Santerre pour lui demander communication du cahier des doléances, dès que ce cahier serait rédigé. Cette démarche si simple porta ombrage à Tun des électeurs, un certain Mutel, ébéniste et fripier du faubourg Sain t« Antoine, qui injuria grossièrement Henriot, le traitant de gueux et de lâche, lui mit le poing sous le nez et lui reprocha d'avoir accaparé Santerre. Le salpétrier Henriot, gardant tout son sang froid, se contenta de répondre qu'il n^avait point affaire à lui et qu'il méprisait souverainement ses invectives. Une nouvelle altercation se produisit le lendemain dans le cabaret du Petit-Tambour, où Ton avait amené le sieur Mutel pour essayer de le réconcilier avec Henriot. Au cours de Texpli* cation qui eut lieu en présence de témoins, Henriot, cherchant à calmer son interlocuteur dont l'irritation était extrême, alla jusqu'à dire qu'il lui aurait volontiers donné sa voix pour être député au^ États-Généraux Mutel, toujours sous le coup d'une vive surexcitation, répondit qu'il se gai*derait bien d'aller à Versailles pour s'y faire pendre, et, faisant sonner des écui> de 6 livres dans sa poche^ ajouta qu'il avait de l'argent tant qu'il en voulait et quand il en voulait. Après le désastre qui frappa si cruelle* ment Henriot, le fripier Mute) ne craignit pas de répéter publiquement qu'il ne se serait pas imaginé que les choses auraient été aussi loin. La malignité de ces propos confirma l'infortuné salpétrier dans l'idée que Mutel avait été l'instigateur et l'agent principal de l'attroupement des séditieux et gens sans aveu, qui avaient incendié et dévasté sa maison, et, au^ termes de la plainte, reçue le 6 mai, par le commissaire Gueullette, il le dénonça à Tautorité judiciaire.
On voit, d'après tous ces témoignages, qu'une sourde hostilité contre Henriot et Réveillon fermentait depuis quelques jours dans le faubourg Saint- Antoine, et que cette hostilité fut habilement exploitée par des meneurs, & la solde on ne sait de quel parti, qui excitèrent et ameutèrent tous les compagnons de métier et gagne-deniers sans ouvrage, errant par la ville et traînant leur oisiveté de cabarets en cabarets. Du 24 au 26 avril, d'après les rapports adressés quotidiennement à Louis XVI par M. de Crosne, le plus grand calme continuait à régner dans le faubourg Saint'Antoine, ainsi que dans le reste de la ville, et rien ne faisait pré-
(!) Cf. n» 47 do notre Répertoire.
xxiv INTRODUCTION
sager les graves événements qui allaient se succéder les 27 et 28 avril. Le 27 avril, un changement complet s'était opéré dans les masses populaires, car cette tranquillité apparente fut troublée tout à coup. Vers trois heures de Taprès-midi, cinq à six cents ouvriers s'attroupèrent à l'entrée du faubourg, pendirent l'effigie 'de Réveillon, s'armèrent de bûches et de bâtons, et parcoururent différents quartiers de Paris, avec cette effigie et celle du sieur Henriot, « les deux particuliers, observe M. de Crosne, contre lesquels ils étoient animés à cause des propos qu'on leur imputoit », et dont les gamins criaient dès la veille dans les rues la sentence de condamnation. Ces bandes se répandirent dans les quartiers Moirffetard et des Gobelins, puis revinrent à la place de Grève, où elles pillèrent des claies à charbons, à la barbe du sergent du Port aux blés, qui, malgré sa méchanceté habituelle, n'osa souffler mot. « Il fit bien, » rapporte l'un des individus fourvoyés dans cette bagarre, « sans quoi il n'en auroit pas été quitte à si bon marché » (1). Informé de cette agitation extraordinaire qui avait jeté l'alarme dans tout Paris, M. de Crosne convoqua immédiatement le duc du Châtelet, colonel des gardes-françaises, M. de Besenval et M. Bachmann, chefs des gardes-suisses, pour se concerter sur les mesures à prendre, afin de rétablir l'ordre compromis. Dans son r.ipport du 27 avril, le lieutenant général de police assurait le Roi que toutes les dispositions étaient arrêtées pour maîtriser Témeule , mais il ajoutait en post-scriptum que des nouvelles inquiétantes lui arrivaient, et que le peuple rassemblé en plus grand nombre menaçait les maisons des sieurs Réveillon et Henriot. En effet, l'attroupement du faubourg Saint- Antoine prenait un caractère de plus en plus grave, les détachements de gardes-françaises envoyés au secours du guet étaient bien parvenus à empêcher le pillage de la maison Réveillon, mais n'avaient pu sauvegarder celle du salpêtrier Henriot, que la populace avait envahie et saccagée de fond en comble, en livrant aux flammes tout le mobilier jeté par les fenêtres et entassé sur le carreau. Le commissaire Gueullette appelé, le 2 mai, à l'effet de constater les dégâts et ravages commis par la foule ameutée, trouva partout dans l'immeuble de la rue de Cotte, les traces d'une dévastation sauvage et systématique ; après le passage de cette trombe populaire, il ne restait guère que les quatre murs ; ainsi, dans la saUe à manger, les portes et fenêtres et jusqu'aux boiseries avaient été arrachées, le chambranle de la cheminée en marbre noir brisé en mille morceaux, le plancher était jonché de débris de meubles, de gravats, de morceaux de
(l) Interrogatoire de Jean-Baptiste Poulin, marinier, 29 avril 1789, n» 25 de notre Répertoire.
liNTRODUCTlON xxv
verre etplAtre. Même spectacle dans les chambres à coucher, où Ton avait démoli entièrement le manteau de la cheminée, pulvérisé toutes les glaces et poussé la rage de la destruction jusqu'à déchirer le papier à fond blanc à fleurs. Les émeutiers étaient même descendus à la cave, moins pour boire que pour défoncer les deux pièces de vin qui s'y trouvaient, ils avaient emmené les chevaux, au nombre de sept dans les écuries, et vidé le poulailler garni d'un coq, de quatorze poules et quatorze canards. Tout ce que les brigands (telle est l'expression dont se sert le commissaire Gueullette) purent enlever, portes et fenêtres, mobilier, linge, habits, outils et ustensiles servant à la fabrication du salpêtre, tombereaux, cabriolet garni de velours d'Utrecht cramoisi, tout fut jeté dans la rue et livré aux flammes avec une joie féroce, c'est ce qu'établit le procès-verbal dressé par le commissaire Gueullette, procès- verbal plus éloquent dans sa simplicité que toute description :
« Après quoy, dit Je commissaire, élaul passé sur la chausséo du marché de Beauveau, au bout de la rue de Cotte, nous y avons trouvé un foyer avec des décombres ol ferailles et ])andes de roues, gardé par un factionnaire de la garde de Paris, où les séditieux ont allumé le feu et bruslé tous les meubles, effets, linges, bardes, voitures, tombereaux, cabriolet et généralement tout ce qui garnissoit les lieux occupés par les sieur et dame Henriol, lesquels sont entièrement dévastés, comme nous Tavons ci-dessus ronslaté, et tous les objets de décorations, glaces et chambranles brisés et enlevés, ce qui présente le tableau le plus affligeant des pertes que les sieur ot dame Henriot paroissent avoir éprouvés (1). »
Dominique Henriot, à la suite du désastre qui venait de le frapper, s'était réfugié à l'hôtel de Chelles, cimetière Saint-Jean ; il fournit, le 6 mai, un état des meubles, efl'ets, bijoux, argenterie, linge, bardes, billets de la Caisse d'Escompte, argent monnayé, titres et papiers perdus dans la nuit du 27 avril 1789; cet état, signé de sa main, est annexé au procès-verbal du commissaire Gueullette. Entre autres objets précieux qui figurent sur cet inventaire, on remarque : un porte-col en or ; deux paires de boucles d'argent à souliers ; une paire de boucles d'oreilles en briUants, de la valeur de 2,400 livres; une croix à la Jeannette en brillants, ayant coûté 1,200 livres; un collier de perles fines, estimé 300 livres; une montre en or de même prix; une boîte d'or de 400 livres; des billets de la Caisse d'Escompte, représentant une valeur de 9,000 livres; 7,200 livres en six sacs de 1,200 livres chaque ; 60 louis en or, formant la somme de 1,444 livres; 700 livres en argent courant, sans compter les créances et
(t) Cf. n° 30 de notre Répertoire.
xxvj INTROnUCTlON
livres de commerce. Quant à Targcnterie, elle se composait de deux dou*zaines de couverts d'argent, de trois grandes cuillères, de douze cuillères à café, de deux grands gobelets, de douze couteaux à manche d'argent et de deux salières. L'énumération des elTets mobiliers de tout genre, du linge et des habits qui disparurent dans cette catastrophe, comprend 9 pages in-folio.
Une pauvre veuve, la femme Prévôt, locataire d'une boutique dans la maison de Henriot, fut aussi victime de ces déprédations, et remit également au commissaire Gueullette « Tétat et mémoire des choses voilées et pilliées la nuit que les brigands ont ravagé la maison du sieur Henriot ».
Tels furent les résultats de la première journée de Fémeute qui se pro* duisit avec la soudaineté d'un coup de foudre et jeta la consternation dans les esprits. La plupart des historiens accusent les agents du pouvoir souverain d'être restés inactifs et de n'avoir su ou voulu prendre aucune mesure pour réprimer ces désordres, ou tout au moins d'avoir pris des mesures trop tardives. Michelet dit notamment « que la police, si bien avertie, ne prit aucunes précautions pour la journée du 28, et que, pendant les deux longs jours où les magistrats dormirent, Besenval s'abstint d'envoyer des troupes ». Ces assertions sont-elles exactes? Si l'on en croit les rapports officiels, dans ces instants critiques, ni la police, ni la force armée ne semblent s'être endormies. Dès que les excès commis chez Henriot furent connus, c'est-à-dire dans la soirée du 27 au 28 avril, les chefs militaires de Paris, réunis en permanence chez M. de Crosne, donnèrent l'ordre d'envoyer en toute hâte de nouveaux détachements de gardes-françaises, cent cavaliers du régiment Royal-Cravate^ casernes à Charenton, ainsi que les compagnies suisses de Courbevoie, espérant par ce déploiement de forces avoir raison de l'émeute naissante.
Le 28 avril, à une heure du matin, dans une lettre dont l'écriture troublée témoigne d'une fiévreuse précipitation, M. de Crosne annonçait à Louis XVI que les gardes-françaises et cavaliers du guet avaient dispersé les attroupements, sans effusion de sang, qu'une garde de cinquante hommes, et non de trente hommes, comme le disent les historiens, avait été laissée dans la maison de Réveillon pour la préserver de toute attaque, que deux détachements de cent hommes restaient dans le faubourg, que les cent cavaliers venus de Charenton feraient des patrouilles et prêteraient main-forte en cas de besoin, qu'enfin pour les autres quartiers de Paris les troupes étaient consignées dans leurs casernes. Comme Ton voit, le faubourg Saint-Antoine était occupé militairement; aussi, l'on pensait que ces dispositions suffiraient pour maintenir le calme qui semblait rétabli. La
INTROnrCTION xxvij
nuit, en effet, fui tranquille et Tautorité royale croyait en avoir fini avec Témeute; mais, dans la matinée, de nouveaux attroupements commencèrent à se former et grossirent de plus en plus, M. de Crosne, qui sortait du Parlement et en rapportait un arrêt destiné à être uffiché dans les rues, apprenait les progrès effrayants de rinsurrection. « Les séditieux, écrivait-il au Roi, auxquels il s'en est réuni du faubourg Saint-Marceau et d'ailleurs, montroient tant d'acharnement que M. le duc du Ghâtelet et M. de Besenval ont cru devoir donner aux troupes, ainsi qu'à la garde de Paris et à la mareschaussée, l'ordre de sabrer et de tirer, si on faisoit résistance. » El Thiroux de Crosne ajoutait : « Je crains bien que dans le moment actuel on ne soit contraint d'exécuter cet ordre. »
Il est certain que, dans le principe, l'autorité se figurait pouvoir facilement maîtriser le mouvement insurrectionnel du faubourg Saint- Antoine, mais qu'elle fut débordée par le tlot populaire qui monta avec une rapidité inouïe et rendit inutiles toutes les mesures d'ordre prises dans la soirée du 27. Sous la monarchie, comme le fait remarquer M. Taine (1), les émeutes rudement et promptemenl réprimées n'étaient que des troubles partiels et passagers. Aussi le lieutenant général de police ne peut s'em* pêcher de manifester sa surprise en se voyant en présence d'une véritable révolte, où le peuple tient tête à la force armée avec l'acharnement d'une bête fauve, forcée dans ses derniers retranchements, et rend coup pour coup, morsure pour morsure. C'est par les cris significatifs de Vive le Roy ! Vive Mo7isieur Neckerl Vive le tiers-état l F.... de la noblesse et du clergé! que la multitude en furie répond aux sommations qui lui sont adressées (2). Voici en quels termes M. de Crosne informait le Roi de la situation, le 28 avril, à huit heures et demie du soir :
« Le mal fait à chaque instant des progrès surprenans, J'audaco et la léniérilé du peuple sont portés à un point extraordinaire, Taftluencc est extrôme. J'avois donné des ordres pour qu'on retint tous les ouvriers de la manufacture des glaces qui sont environ cinq cent, la populace les a forcés de se réunir à elle, après avoir enfoncé les portes; les séditieux ont aussi contraint tous les passans et tous les ouvriers des environs à partager leurs excès, quelques-uns sont armés; la garde postée à la maison du sieur Réveillon a été forcée, cette maison est livrée au pillage, on jette par les fenestres tous les effets et on les livre aux flammes.
» Le peuple est monté sur les toits d'où il fait pleuvoir sur les troupes une grêle de tuiles, de pierres, etc.; il fait môme rouler des débris de cheminées, des morceaux de charpente, et quoiqu'on ait fait feu à plusieurs reprises et qu'il y ait des personnes tuées et d'autres blessées, on n'a pu encor s'en rendre maître.
|t) H. Taine, Les Origines de la France contemporaine y la Révolution, t. I, p. 8. (2) Lettre do M. de Sillery à M. de Savigny, cf. n» *27 de notpp Rôpprtoire.
xxviij INTHODlICriON
« La grande rue du faubourg Saint-Antoine est si pleine de monde qu'on ne peut y pénétrer.
c< On a fait avancer Jes ciuquante hommes du régiment Royal-Cravate qui étoient restés à Charenton, un nouveau bataillon des gardes-françaises vient d'arriver sur le lieu, des Suisses de Courbevoye sont aussi en marche pour s'y rendre, on a donné des ordres pour faire approcher encor trois cents hommes de cavalerie. Dès que je serai instruit de l'effet de ces nouveaux secours, j'en rendrai compte à Votre Majesté. »
Grâce à Tarrivée de ces renforts, Fautorité demeura maîtres&e du terrain et finit par disperser les mutins. A dix heures du soir, Témeute était écrasée; suivant une lettre de M. de Crosne, il ne restait plus dans le faubourg Saint-Antoine que quelques groupes errants, et les patrouilles se chargeaient de les diviser et de les écarter, pendant que cinquante hommes de cavalerie et des détachements d'infanterie étaient lancés à la poursuite de plusieurs pelotons de séditieux dans le faubourg Saint-Marceau, afin de les empêcher dft se rallier. Les attroupements, qui, d'après M. Taine, se prolongèrent bien avant dans la nuit, n'étaient que les derniers débt*is de rémeute vaincue, dont les efi'orts devaient rester impuissants.
Pour reconstituer exactement la physionomie de l'émeute, pour en retracer un tableau fidèle, il ne suffit pas de reproduire les récits de Besenval, de Ferrières et de Hardy, il faut encore interroger les acteurs ou témoins de ces péripéties tragiques du faubourg Saint-Antoine; il faut lire leurs déclarations recueillies, au lendemain de la sédition, par les commissaires Beauvallet, Delaporte, Grandin, Gruter des Rosiers, Gueullétte, Guyot et Picard-Desmarest. Le seul procès-verbal, qui jusqu'ici ait été consulté et signalé à l'attention, est celui du commissaire Beauvallet, chargé de procéder à l'interrogatoire des vingt-trois blessés transportés à l'Hôtel-Dieu; ceux des autres commissaires ne sont pas connus et méritent de sortir de l'oubli, car ils abondent en détails curieux et pittoresques.
Les historiens nous montrent, à la veille de l'afi'aire Réveillon, des bandes de vagabonds et d'étrangers suspects s'engoufl'rant dans Paris, les uns pour trouver du travail, les autres pour mendier et rôder dans la rue, et leur attribuent une part considérable dans la préparation de l'émeute. Certes, au milieu de la populace qui saccagea les maisons Henriot et Réveillon, il devait se rencontrer bon nombre de ces gens sans aveu, toujours prêts à profiter de toutes les occasions de désordre et à entraîner les ouvriers sans travail qui vaguaient par la ville, mais leur rôle a peut-être été exagéré. Un fait caractéristique qui ressort des interrogatoires subis par tous ces misérables, arrêtés aux abords de la maison Réveillon et amenés devant les commissaires du Châtelet, c'est qu'il n'y a point parmi eux de repris de justice; avant d'être reconduits en prison, les émeutiers
LNTRODUCTION xxix
sonl lous déshabillés pour reconnaître si leurs corps ne porlaieni point de ces llétrissures imprimées par la main du bourreau et s'ils ne devaient pas être rangés dans la catégorie des malfaiteurs de profession ; chez un seul, un débardeur, que ses camarades étaient venus chercher sur le port près de l'Arsenal, qu'ils avaient armé d'un bâton et contraint de marcher à leur suite, on constate la présence sur l'épaule droite de la marque de la lettre V (1). Tous sont également fouillés: on ne découvre rien de suspect sur eux, pas d'argent, pas un objet volé, ou tout au moins des objets d'une valeur insignifiante, comme un morceau de glace ramassé par le pauvre diable pendu le 29 avril, ou encore de méchants chandeliers de cuivre jaune avec une montre trouvés sur l'un des blessés de la Force, victime de sa curiosité. Nous ne savons oii Michelet a vu que beaucoup de ces morts en guenilles, restés sur le carreau, avaient de l'argent dans leurs poches; ce qui est indéniable, c'est que les vivants, non moins en guenilles, traduits devant les commissaires du Châtelet, ne possédaient pas un sol vaillant.
L'un des émeutiers exécutés le 29 avril, Antoine Pourat, gàgne-denier, révélait par le débraillé de son costume les scènes de désordre auxquelles il avait été mêlé : sans chapeau ni veste, vêtu au moment de son arrestation d'un pantalon taché de sang, il avait sur le corps trois chemises, dont deux étaient marquées aux initiales de Réveillon et d'IIenriot, et la troisième n'avait plus qu'une manche. Dès le matin, il s'en était allé boire avec des camarades dans un cabaret de la Cour tille et, de son propre aveu, se trouvait tellement ivre qu'il ne savait ni ce qu'il avait fait pendant le reste de la journée, ni où il avait été arrêté, prétendant, pour expliquer ce luxe de chemises, en avoir acheté deux à la Halle.
Gomme le larcin de ces chemises, et par conséquent la participation à rémeute, étaient manifestes, le procès du malheureux fut vite instruit; le gagne-denier Pommât, arrêté le 28 avril, vers cinq ou six heures, rue de Montreuil, par les gardes-françaises, fut pendu le lendemain dans la soirée, en vertu d'un jugement prévôtal rendu par le Châtelet, à la majorité de neuf voix contre cinq qui inclinaient pour une pénalité plus douce, celle des galères (2); mais, aux yeux des magistrats, il importait de frapper les esprits par une répression prompte et énergique ; deux des insurgés qui semblaient les plus compromis, le gagne-denier Pourat et le couverturier Gilbert payèrent de leur tête leur participation plus ou moins avérée aux excès commis dans la maison Réveillon ; il fut procédé à l'exécution de
(1) Procès-verbal d'arrestation et înlerrogatoiroi par le commissaire GueuUelte, du ooiimié Auger, dit Taitaigne, cf. û" 44 de notre Répertoire. (1) Cf. n» 22 de notre Répertoire.