‹ Repertoire general du theatre francais P. Corneille 3Chapitre 65 sur 187 · VOLTAIRE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE

e genre purement romanesque , dénué de tout

ce qui peut émouvoir , et de tout ce qui fait l’ame de la tragédie, fut un vogue avant Corneille. Don Bernard de Cabrera , Laure persécutée, et plusieurs autres pièces, sont dans ce goût j c’est ce qu’on appeloit comédie héroïque, genre mitoyen qui peut avoir ses beautés. La comédie de l’Ambitieux de Destouclips est a peu près du même genre , quoique beaucoup au-dessous de Don Sanclie d’Aragon, et même de Laure. Cesespèces de comédies furent inventées par les Espagnols. Il y en a beaucoup dans Lopès de Véga. Celle-ci est tirée^l’une pièce espagnole, intitulée El Palacio coNïifcsoj et du roman de Pélage.

Peut-ètre'les comédies héroïques sont-elles préférables à ce qu’on appèlle la tragédie bourgeoise, ou la comédie larmoyante. En effet, cette comciRe larmoyante, absolument. privée de co- . mique , n’est au fond qu’un monstre né de Tim- . puissauce-d’ètrc ou plaisant ou tragique.

Celui qui ne ;-eut faire ni une vraie comédie , ni une vraie tragédie, tâche d’intéresser par des

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aventures bourgeoises attendrissantes : il n ? a pas ^ le don du comique ; il cherche à ÿ suppléer pat . l’intérêt : il ne peut s’élever àu cothurne; il rehausse un peu le brodequin. • •

11 pejit arriver sans doute des aveutures.tresfunestes à de simples citoyens; mais elles sont bien moins attachantes que Celles des souverains, dout le sort cntraînb celui des nations. Un bourgoÎJÎs peut être assassiné comme Pompée ;maisla mort de Pompée fera toujours Un tout autre effet que - ' celle d’un bourgeois.

Si vous traitez'ïes intérêts d’un bourgeois dans le style de Mithridaté ,iln’y * plus de convenance; si vous représentez une aventure terrible d’un homme du commun en "style familier , cette die- tiçn familière ,conveuable au personnage, nel est plus au sujet. Il ne faut point transposer les bornés des arts : la comédie doit s’élever et la tragédie doit s’abaisser a propos ; mais ni 1 une ni 1 autre ne doit changer de nature. . '

Corneille prétend que le refus d’un suffrage illustre fit tomber son Don Sanclie. Le suffrage qui lui manqua fut celui du grand Condé. Mais Corneille devoit se souvenir que lgà dégoût^ et les critiques du cardinal de Richelieu , homme plus accrédité dans la littérature que le grand ‘ Condé , n’avoient pu nuire au Cid. 11 est plus oisé ît uu prince de faire la guerre civile que d anéaritir un bon ouvrage. Phedre se relev a bientôt malgré la cabale des hommes les plus puissans.

Si Don Sanclie est presque oublié, s’il n’eut

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jamais ou grand succès, ^’est que trois princesses amoureuses d’un inconnu de'bitent les maximes les -plus froides d’amour et do fierté; c’est qu’il ne s agit que de savoir qui épousera ces princesses; c’est que personne Re se soucie qu’elles soient mariées ou non. Vous verrez toujours l'amour traité dans les pièces suivantes de Corneille du st\le lroid et entortillé des mauvais romans de ce loups-la. Vous ne verrez jamais les sentimens du Cœur développés avec cette noble simplicité, avec ce naturel tendre , avec cette élégance qui nous enchante dans le quatrième livre de Virgile, dan? certains morceaux d’Ovide, dans plusieurs rôles de Racine; mérite que depuis Raciue personne n’a connu parmi nous, dont aucun aufcur h a approché en Italie depuis le Pastor eido, mérite entièrement ignoré en Angleterre et mente dans t'c reste de l’Europe.

Corneille est trop grand parles belles scènes du Cid , de Cinna,des Iloraces , dtr Polyeuctc , de Pompée , etc. , pour qu’on puisse le rabaisser en disant la vérité. Sa mémoire est respectable ; la vérité l’est encore davantage. Ce commentaire est principalement destiné à l’instruction des jeunes gens. La plupart de ceux qui ont voulu imiter Corneille, et qui out cru qu’une intrigue froide , soutenue de quelques maximes de méchanceté qu’on appelle politique, et d’insolence qu’on appelle grandeur , pourroient soutenir leurs pièces , les ont vu tomber pour jamais. Corneille soppOse toujours, dans tous lo^exameu? deses piè-

ces, -depuis Théodore et Perlfiarite, quelque '■petit défunt qui nui a ses ouvrages^ et il oublie toujours que le froid , qui est le plus grand défaut, est ce qui les tue. it

La grandeur héroïque de Don Sanche, qui se croit fds d’un pêcheur, est d’une beauté dont le genre étoil inconnu en France; mais c’est la seule fchose qui pût soutenir cette pièce, indigne d’ailleurs de l’auteur de Cinna. Le succèsdépend presque toujours du sujet. Pourquoi Corneille choisit-il un roman espagnol , une cqmédie espagnole, pour son modèle, au lieu de.choisir dans l’histoire romaine et dans la fable grecque ?

C’eut été un très-beau sujet qu’un soldat de fortune qui rétablit sur le trône sa maîtresse et sa mère sans les connoître. Mais il faudroit qoe dans un tel sujet tout fût grand et intéressant.

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