LE PRINCE D'ORANGE
M o x SI E U R,
Y T oici un poème d’une espèce nouvelle , et qui h’a point d’exemple dans les auciens. Vyus connoisie* l’iiuiueur de 110s Fraudais $ ils. aiment la
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nouveauté; et je? hasarde non tam méliora qttaînï notva, sur l'espérance de lès mieux divertir. C’étoit l’humeur des Grecs dès le temps d’Æschyle, . -, ? . ; ( - ,
A /nid quos ' llkccbris erat et gratd novitale rriorandus Spectalor.
Et , si je ne me trompe , c’étoit aussi celle des
Romains ,
JYec minimum meruere decus, vestigia grœca
siusi deserere ,
, Vel qui prœlextas vel'qui docuere togatas.
Ainsi j’ai du moins des exemples d’avoir entrepris une chose qui n’en a point. Je vous avouerai toutefois qu’après l’avoir faite, je me suis trouvé fort embarrassé à lui choisir un nom. Je n’ai jamais pu me résoudre à celui de tragédie , n’y voyant que les personnages qui en fussent clignes. Cela eût suffi au bon-homme Plaute, qui n’y cherchoit point d’autre finesse : parce qu’il y a des dieux et des rois dans son Amphitryon, il veut que c’en soit:une; et parce qu’il y a -des valets qui bouffonnent, il veut que ce soit aussi une comédie , 'et lui donne l’Un ét l’autre nom, par un composé, qu’il' forme r exprès , de peur de ne lui, donner pas tout cequ’il cçôit fui appartenir.
dÜdxcatoirè. ai*»
Mais c’est trop déférer aux personnages j et considérer trop peu l’action. Aristote eu use autrement dans la définition qu’il fait delà tragédie, où il décrit les qualités que doit avoir celle-çi, et hes effets qu’elle doit produire, sans parler aucunement de ceux-là : et j’ose imaginer que ceux qui ont restreint cette sorte de poème aux personnes - > illustres, n’en ont. décidé que sur l’opiuion qu’ils ont eue qu’il n’y avoit que la fortune des rois et des princes qui fut capable d’une action telle que ce-grand maître de l’artnous prescrit. Cependant, quand il examine lui -meme les qualités nécessaires au héros de la tragédie, il ne touche point du tout à sa naissance , et ne s’attache qu’aux incidens de sa vie et à ses mœurs. Il demande un bpmnie qui ne soit ni tout méchant ni tout bon; . il le demande persécuté par quelqu’un de ses plus proches; il demande qu’il tombe en danger de mourir par une main obligée à le conserver : et je ne. vois point que cela ne puisse arriver qu’à un prince, et que dans un moindre rang on sort à couvert de ces malheurs. L’histoire dédaiguc de les marquer, à moins qu'ils n’aient accablé quelqu’une de ces grandes tètes, et c’est sarts doute pourquoi jusqu’à préseut la tragédie s’y est arrêtée. Elle a besoin de son appui pour les * événemens qu’elle traite; et comme ils n’ont de l’éclat que parce, qu’ils sont hors de la vraiseni-
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n6 ÉPITRE
blance ordinaire , ils ne seroient pas croyables sans son autorité , qui agitàvec empire, et semble commander de croire ce qu’il veut persuader.
Mais, je ne comprends point ce qui lui défend de descendre plus bas , quand il s’y rencontre des actions qui méritent qu’elle prenne. soin de los imiter ; et je ne puiscroirequc l’hospitalité violée eu la personne des filles de Scédase, qui n étoit qu’un paysan de Leuctrcs, soitmoins digne d elle que l’assassinat d’Agaraenmon par sa femme, ou la vengeance de cette mort par Orcsle sui sa propre mère 5 quitte pour chausser le colhunte un peu plus bas : ,
El tragicus plcrumque dolet sermone pédestre.
Je dirai plus, Monsieur: la tragédie doitexcitor de la pitié et de la crainte ; et cela est de ses parties essentielles , puisquil entre dans sa déliuilion. Or, s’il est vrai que ce dernier seutiment ue s’excite en nous par sa représentation que quaud' nous voyons souffrir *1108 semblables , et que leurs infortunes nous en font appréhender de pareilles , n’est-il pas rraj aussi qu’il y pour-. Jbit être excité plus fortement par la vüè des malheurs arrivés aux pers.Oiuies de notre condition , à qui nous ressemblons.i.out à fait, qiié par l’image de ceux qqifont trébucher de leurs trônes les pljis grands monarques J avec .qui nous n’.av ons
Diqiti.
De'.DIC ATOIRE. TPI*
aucun rapport qu’en tant que nous sommes susceptibles des passions qui les ont jete's dans ce précipice, ce qui ne se rencontre pas toujours? Que gi vous trouvez quelque apparence en ce raisonnement, et ne désapprouvez pas qu’on puisse faire une tragédie entre des personnes me-' diocres , quand leurs infortunes ne sont pas audessous de sa dignité; permettez-moi de conclure , a simili, que nous pouvons faire une comédie entre des personnes illustres, quand nous en proposons quelque aventure qui ne s’élève point au-dessus de sa portée. Et certes, après avoir lu dans Aristote que la tragédie est une imitation tics actions, et non pas des . hommes , je pense avoir quelque droit de dire la même chose de la comédie, et de prendre pour maxime que c’est' par la seule considération des actions, sans aucun égard aux personnages, qu’on doit déterminer de ' quelle espèce est un poème dramatique. Voilà, Monsieur, bien du discours dont il n’étoit pas besoin pour vous attirer à mon parti et gagner votre suffrage en faveur du titre que j’ai donné à Don Sanche. Vous Savez mieux que moi tout ce que je vous dis; mais comme j’en fais confidence an public, j V ai cru que vous ne vous offenseriez pas que je vôus fisse souvenir des choses dont je' lui dois quelque lumière. Je continuerai donc, s il vous plaît; et lui dirai que don Sànclic est
I K PI T U K v
une véritable coïnédie, quoique tous les acteurs y soient ou rois, ou grands d’Espagne, puisqu’on n’y voit naîtrë aucun péril par qui nous puissions être portés à la pitié ou à la crainte. Notre aven- 1 turier Carlos n’y’court aucun risque. Deux de scs rivaux sont trop jaloux de leur rang pour se commettre avec lui, cl trop généreux pour lui dresser quelques supercheries: Le mépris qu’ils en font sur l’incertitude de son origine ne détruit point en eux l’estime de sa valeur, et se change en respect sitôt qu’ils le peuvent soupçonner d’être ce qu’il est véritablement , quoiqu’il ne le sache pas. Le troisième lie la partie avec lui , mais elle est incontinent rompue par la reine; et quand même elle s’achèveroit par la perte dtfsa vie, la mort d’un ennemi par un ennemi n’a rien de pitoyable ni de terrible, et par conséquent rien de tragique. Il a de grands déplaisirs, et qui Semblent vouloir quelque pitié de nous, lorsqu’il dit lui-même à une de ses maîtresses ,
Je plaiudrois un amant qui soufTriroit mes peines :
mais nous ne voyons autre chose dans les comédies que des amans qui vont mourir s’ils ne possèdent ce qu’ils aiment ; et de semblables douleurs ne préparent aucun cfiet tragique; on ne peut dire, qu’elles aillent au-dessus de la comédie. 11 tombe dans l’unique malheur qu’il appréhende :
DEDrCATOIRE. lity
il est de'couvert pour fils d’un pécheur; mais, en cet état même, il n’a garde de nous demander notre pitié, puisqu’il 9’otfense de celle de ses rivauï. Ce n’est point un héros à la mode d’Euripide , qui les habilloit de-lambeaux pour mendier les larmes des spectateurs; celui-ci soutient saV disgrâce avec tant de fermeté, qu’il nous imprime plus d admiration de son grand courage, que de compassion pour son infortune. Nous la craignons pour lui avant qu’elle arrive; mais cette crainte n’a sa source que dans l’intérêt que nous prenons d’ordinaire à ce qui touche le premier acteur, et se peut ranger inter communia utritjsqtje dramatis , aussi-bien que la reconnoissaricc qui fait le dénouement de cette pièce. La crainte tragique- ne devancé pas le malheur du héros, elle suie; elle n’est pas pour lui , elle est pour nous ; et , se produisant par une pvompte application que la vue de ses malheurs nous fait faire sur uous-mêmes, elle purge en nous les passions que nous en voyons être lacause. Enfin, je ne vois rien en ce poème qui puisse mériter lé nom de tragédie, si nous ne voulons nous contenter de la définition qu’en donne Averroès, qui l’appelle simplement un ait de louer. En ce cas, nous ne lui pourrons dénier ce titre sans nous aveuglér volontairement, et ne vouloir pas voir que toutes ses parties ne sont qu’une peinturé despuissautes
* fa • J+k