VOLTAIRE A UNE DEMOISELLE
qui r avait consulté sur les livres qu'elle devait lire.
Je ne suis, mademoiselle, qu'un vieux malade, et il faut que mou état soit bien douloureux puisque je n'ai pu répondre plus tôt à la lettre dont vous m'honorez, et que je ne vous envoie que de la prose pour vos jolis vers. Vous me demandez des conseils, il ne vous en faut point d'autres que votre goût. L'étude que vous avez faite de ia langue italienne doit encore fortifier ce goût avec lequel vous êtes née, et que personne ne peut donner. Le Tasse'^ et YArioste^ vous rendront plus de services que moi, et la lecture de nos meilleurs poètes vaut mieux que toutes les leçonsj mais puisque vous daignez de si loin me consulter, je vous invite à ne lire que les ouvrages qui sont depuis longtemps en possession des suffrages du public, et dont la réputation n^est point équivoque^. Il y en a peu ; mais on profite bien davantage en les lisant, qu'avec tous les mauvais petits livres dont nous sommes inondés. Les bons auteurs nont de Vesprit qu'autant qu'il en faut", ne le recherclient jamais, pensent avec bon sens, et s'expriment avec clarté. Il semble qu'on n'écrive plus qu'en énigmes. Hien n'est simple, tout est affecté ; on s'éloigne en tout de la nature, on a le malheur de vouloir mieux faire que nos
maîtres. ^
Tenez-vous en^, mademoiselle, à tout ce qui vous plaît en eux. La moindre affectation est un vice. Les Italiens 3i'ont dégénéré, après le Tasse et l'Arioste, que parce qu'ils ont voulu avoir trop d'esprit ; et les Français sont dans le même cas. Voyez avec quel naturel madame de Sévignë et d'autres dames écrivent ; comparez ce style avec les phrases entortillées de nos petits romans. Je vous cite les héroïnes de votre sexe, parce que vous me paraissez faite pour leur ressembler. Il y a des pièces de madame Des-
" Torquato Tasso, Napolitain, poëte célèbre (1581). Auteur de la Jérusalem délivrée.
^ L'Jrioste, de Keggio, poëte (15^0, siècle de Léon X), auteur de Roland furieux et de plusieurs autres ouvrages.