‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 114 sur 320 · CONNAISSANCE GENERALE DE L HOMME · texte numérisé non relu

CONNAISSANCE GENERALE DE L HOMME

L'homme entre T abîme de V infiniment grand et V abîme de V infiniment jietit.

La première chose qui s'offre à l'homme quand il se regarde, c'est son corps, c'est-à-dire une certaine portion de matière qui lui est propre. Mais, pour comprendre ce qu'elle est, il &ut qu'il la compare avec ce qui est au-dessus de kd et tout ce qui est au-dessous, afin de reconnaître ses justes bornes.

Qu'il ne s'arrête donc pas à regarder simplement les objets qui l'environnent ; qu'il contemple la nature entière dans sa haute et pleine majesté ; qu'il considère cette éclatante lumière, mise comme une lampe étemelle pour éclairer l'univers ; que la terre lui paraisse comme un point auprès du vaste tour que cet astre décrit", et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour n'est lui-même qu'un point très-dâicat à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe outre. Elle se lassera plus tôt de concevoir, que la nature de fouiTur. Tout ce que nous voyons du monde n^est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'approche de l'étendue de ses espaces. Nous avons beau enfler nos conceptions, nous n' ev/antons que^ des atomes au prix de la réalité des choses. Cest

* Pascal s'exprime ici d'après les idées populaires, conformes aa système de Ptolémée, qid faisait tourner le soleil, les planètes et les étoiles même, autour de la terre, regardée alors comme le centre de l'univers. On doit supposer qu'il feignait de partager à cet égard l'opinion des anciens, pour ne se point mettre en opposition avec le clergé, qui, de Bon temps encore, combattait de tout son pouvoir le nouveau système. Du reste, il dit ailleurs : " Je trouve bon qu'on n'approfondisse pas l'vpinion de Copernic." Copernic avait, dès l'an 1530, publié son système, ou plutôt celui de Pythagore, ou de Philolaiis son disciple ; et après la découverte des télescopes par Galilée, en ICIO, les savaiits en avaifnt reconnu l'évidence.

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une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin c'est un des plus grands cacactèi"es sensibles de la toute-puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée.

Qne rhomme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est SRI prix de ce qui est ; qu'il se regarde comme égaré daais ce canton détourné de la nature ; et que, de ce que lui paraîtra ce petit cacliot où il ee trouve logé, c'est-à-dire ce monde visible, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes, et soi-même, son juste prix.

Qu'est-ee que l'homme dans l'infini? qui peut le comprendre? Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu'il recbercLie, dans ce qu'il connaît, les choses les plus dchcates. Qu'un cii-on', par exemple, lui oiFre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes ; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forees et ses conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celid de notre discours. Il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là dedans un abîme nouveau, ie veux lui peindre non-seulement l'univers visible, mais encore tout ce qu'il est capable de concevoir de l'immensité de la nature, dans l'enceinte de cet atome imperceptible. Qu'il y voie une infinité de mondes, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné, trouvant encore dans les autres la même chose, sans fin et sans repos. Qu'il se perde dans ces raerv-eilles aussi étonnantes par leur petitesse que les autres par lettr étendue. Car qui n'admirera que notre corps, qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers, imperceptible luimême dans le sein du tout, soit maintenant un colosse, un monde, ou plutôt un tout, à l'égard de la dernière petitesse où l'on ne peut arriver ?

184 LE PRESENT, l' AVENIR.

Qui se considérera de la sorte s'effraiera, sans doute, de se voir comme suspendu dans la masse que la -nature lui a donnée entre ces deux abîmes de l'infini et du néant, dont il est également éloigné. Il tremblera dans la vue de ces merveilles : et je crois que, sa curiosité se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence, qu'à les recliercber avec présomption.

Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini, vm tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Il est infiniment éloigné des deux extrêmes, et son être n'est pas moins distant du néant d'où il est tiré que de l'infini où il est englouti. Pascal.

Pascal (Biaise), Né en 1623, mort en 1662. On peut dire que Pascal a créé la prose française. Le style de cet écrivain célèbre découle avec naturel comme ses pensées, et les mots se rangent sous sa plume sans recherche et sans efforts dans cette forme classique la plus simple et la plus précise. Les ouvrages de cet auteur qui obtinrent le plus grand succès furent ses Lettres provinciales, et ses Pensées, admirable recueil où dominent la plus saine philosophie et la morale la plus pure.

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