‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 162 sur 320 · GUIRAUD · texte numérisé non relu

GUIRAUD

et, ne laissaient rien perdre, aux yeux ravis, ni des colonnes, ni des statues, ni des vases de bronze et d'or, ni de ces joyaux brillants dont le sein des femmes et des jeunes filles étin celait.

Soixante mille spectateurs avaient trouvé place ; soixante mille autres erraient autour de l'enceinte, et ils se renvoyaient les uns aux autres ce vague tumulte où rien n'est distinct, ni fureur ni joie ; l'amphithéâtre ressemblait à un vaisseau dans lequel la vague a pénétré, et qu'elle a rempli jusqn' an 2iont\ taudis que d'autres vagues le battent à l'extérieur, et se brisent, en mugissant, contre lui.

Un hoiTible rugissement, auquel répondirent les cris de la foule, annonça l'arrivée du tigre, car on venait d'ouvrir sa loge.

À l'une des extrémités, un homme était couché sur le sable, nu et comme endormi, tant H se montrait insouciant de ce qui agitait si fort la multitude ; et, tandis que le tigre s'élançait de tous côtés dans l'arène vide, impatient de la proie attendue, lui, appuyé sur im coude, semblait fermer ses yeux pesants, comme un moissonneur qui, fatigué d'un jorn* d'été, se couche et attend le sommeil.

Cependant plusieurs voix parties des gradins demandent à l'mtendant des jeux de faire avancer la ^dctime ; car, ou le tigre ne l'a point distinguée, ou il l'a dédaignée, en la voyant si docile. Les préposés de l'arène, armés d'une longue pique, obéissent à la volonté du peuple, et, du bout de leur fer aigu, excitent le gladiateur. Mais à peine a-t-il ressenti les atteintes de leurs lances, qu'il se lève avec un cri terrible, auquel répondent, en mugissant d'effroi, toutes les bêtes enfermées dans les cavernes de l'amphithéâtre. Saisissant aussitôt une des lances qui avaient ensanglanté sa peau, il l'arrache, d'un seul effort, à îa main qui la tenait, la brise en deux portions, jette l'une à la tête de l'intendant, qu'il renverse ; et, gardant celle qui est garnie de fer, il va lui-même avec cette anne au devant de son sauvage ennemi.

le champ de Mars, par Agrippa, gendre d' Auguste, qui le consacra a Jupiter Viudicator et à tous les dieux, d'où il fut appelé Panthéon.

COMBAT d'vX gladiateur CONTRE UN TIGRE. 231

Dès qu'il se fut levé, et que le regard des spectateurs put mesurer sur le sable l'ombre que projetait sa taille colossale, un murmure d'étounement circula dans toute l'assemblée, et plus d'un spectateur, le montrant du doigt avec une sorte d'orgueil, le uommait par son nom et racontait tous ses exploits du cirque et ses violences dans les séditions.

Le peuple était content : tigre et gladiateur, il jugeait les deux adversaires dignes l'un de l'autre...

Pendant ce temps, le gladiateur s'avançait lentement dans l'arène, se tournant parfois du côté de la loge impériale, et laissant alors tomber ses bras avec une sorte d'abattement, en creiisant, du bout de sa lance, la terre qu'il allait bientôt ensanglanter.

Comme il était d'usage que les criminels ne fussent pas armés, quelques voix crièrent : " Point d'armes au bestiaire^ \ le bestiaire sans armes!" . . . Mais lui, brandissant le tronçon' qu'il avait gardé, et le montrant à cette multitude : "Venez le prendre!" disait-il; mais d'ime bouche contractée, avec des lèvres prdes et ime voix rauque, presque étouffée par la colère. Les cris ayant redoublé, cependant, il leva la tête, fit du regard le tour de l'assemblée, lui sourit dédaigneusement ; et, brisant de nouveau entre ses mains l'arme qu'on lui demandait, il en jeta les débris à la tête du tigre, qui aiguisait en ce moment ses dents et ses griffes contre le socle d'ime colonne.

Ce fut là son défi.

L'animal, se sentant frappé, détourna la tête, et, voyant sou adversaire debout au milieu de l'arène, d'un bond il s'élança sur lui ; mais le gladiateur l'évita en se baissant jusqu'à terre, et le tigre alla tomber en rugissant à quelques pas. Le gladiateur se releva, et trois fois il trompa par la même manœuvre la fureur de son sauvage ennemi ; enfin le tigre -vint à lui à pas comptés, les yeux étincelants, la queue droite, la langue déjà sanglante, montrant les dents et alongeant le museau j mais cette fois ce fut le gladiateur

' Les bestiaires étaient, chez les Romains, des hommes destinés :i combattre dans le Cirque contre les bêtes féroces.

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qui, au moment où il allait le saisir, le franchit d'un saut^, aux applaudissements de la foule, que l'émotion de cette lutte maîtrisait déjà tout entière.

Enfin, après avoir longtemps fatigué son ennemi furieux, plus excédé des encouragements que la foule semblait lui donner que des lenteurs d'un combat qui avait semblé d'abord si inégal, le gladiateur l'attendit de pied ferme ; et le tigre, tout haletant, courut à lui avec un rugissement de joie. Un cri d'horreur, ou peut-être de joie aussi, partit en même temps de tous les gradins, quand l'animal, se dressant sur ses pattes, posa ses griffes sur les épaules nues du gladiateur, et avança sa tête pour le dévorer ; mais celui-ci jeta sa tête en arrière ; et, saisissant, de ses deux bras raidis, le cou soyeux de l'animal, il le serra avec une telle force, que, sans lâcher prise, le tigre redressa son museau et le leva violemment pour faire arriver jusqu'à ses poumons un peu d'air, dont les mains du gladiateur lui fermaient le passage, comme deux tenailles de forgeron"^.

Le gladiateur cependant, sentant ses forces faiblir et s'en aller avec son sang, sous les griffes tenaces, redoublait d'efforts pour en finir au plus tôt ; car la lutte, en se prolongeant, devait tourner contre lui. Se dressant donc sur ses deux pieds, et se laissant tomber de tout son poids sur son ennemi, dont les jambes ployèrent sous le fardeau, il brisa ses côtes, et fit rendre à sa poitrine écrasée un son qui s'échappa de sa gorge longtemps étreinte, avec des flots de sang et d'écume. Se relevant alors tout à coup à moitié, et dégageant ses épaules dont mi lambeau demeura attaché à l'une des griffes sanglantes, il posa im genou sur le flanc payitelant'^ de l'animal ; et, le pressant avec une force que sa victoire avait doublée, il le sentit se débattre un moment sous lui ; et, le comprimant toujours, il y\t ses muscles se raidir, et sa tête, un m.oment redressée retomber sur le sable, la gueule entr' ouverte et souillée d'écume, les dents serrées et les yeux éteints.

Une acclamation générale s'éleva aussitôt, eX le gladiateur, dont le triomphe avait ranimé les forces, se redressa

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