INCENDIE DE ROME
en pièces. Ils reprenaient leur pouvoir d'assaut, et Rome avait tout à redouter d'être emportée ainsi de vive force. Aussi la popidation entière, qui s'était précipitée dans toutes les avenues, qui avait envahi toutes les maisons dont les portes avaient pu être forcées, dès qu'elle se vit hors d'atteinte de leurs lances, retrouva son courage avec sa haine, et, du haut des terrasses, des galeries, de toutes les ouvertures pratiquées sur les rues, où. les cohortes étaient engagées, elle fit pleuvoir tout à coup des pierres, des meubles en débris, d'énormes poutres, et tout ce dont le désespoir armait ses mains infatigables.
Les Prétoriens, étonnés, lèvent la tête avec une dédaigneuse fureur, et entendent le peuple rugir de joie, alors que quelques-uns des leurs tombent accablés sous quelques débris : des deux côtés de la voie Appienne^, c'est la même défense, ce sont les mêmes insultes, les mêmes dangers ; ils regardent avec horreur les blessures que n'a point faites le fer d'une lance ou d'une flèche, et répondent par des imprécations aux coups qui les atteignent de si loin.
Mais un soldat gaulois, qui a vu son camarade renversé à côté de lui, sous une large dalle, lancée du haut d'im toit, fait un saut en an-ière, et, saisissant, au coin d'un palais, quelques brins de foin qui avaient servi de couche à un malheureux Juif: "S'ils combattent comme des renards," s'écrie-t-il, " enfumons-les dans leurs tannières." Et, se précipitant dans \m vestibule enfoncé, oii brûlait ime lampe en l'honneur d'un dieu lare^, il y allume le brandon
* Voie Appienne. La plus célèbre de toutes les voies romaines ; elle fut construite par le censeur Claudius, l'an de Rome 442. Elle sortait de Rome par la porte Capène et s'étendait jusqu'à Brindes, à l'extrémité de l'Italie (3G5 milles). De chaque côté il y avait de superbes trottoirs, et le pavé était de pierres très-dures parfaitement jointes sans aucun ciment.
'' Les dieux Lares étaient les dieux domestiques, les dieux du foyer, protecteurs de chaque maison et de chaque famille. Aussi les représentait-on quelquefois sous la figure de deux chiens ; c'est de là que nous viennent nos chenets, autrefois chiennets, qui dans l'origine avaient deux petits chiens pour ornement.
Chenet (en anglais dog ou dog4ron), est un ustensile de cuisine et de chambre qu'on place par paire dans les cheminées, pour élever le bois et Id faire brûler plus facilement.
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qu'il agite, le montre à ses compagnons qui applaudissent, et pénètre dans la maison qu'il livre de tous côtés à la flamme. "Le feul le feu!" répètent aussitôt les Prétoriens ; et, se saisissant des débris de meubles et de toitures dont les rues sont encombrées, ils en font des monceaux sous les portiques des palais, et y mettent le feu, qu'ils attisent en vomissant d'horribles menaces contre un ennemi qui les force à ce genre de combat.
Ce fut tm effrayant spectacle, sitôt que la fumée monta au faîte des maisons, de voir cette multitude qui s'y trouvait amoncelée, se regarder avec étonnement, s'interroger, pâlir et pousser enfin d'affreux gémissements à chaque jet de flammes qui, se faisant jour^ à traA'ers les ouvertures que ses propres mains avaient pratiquées, lui montraient dans toute son horreur le danger qui la pressait. Où fuir ? Où -se sauver? Dans les maisons, le dévorant incendie; dans les rues, les lances prétoriennes. On courait en foide sur les toits des palais, où la flamme ne s'était pas encore montrée ; et les flèches des soldats lancées contre une masse qui ne se cachait plus à leurs coups, car elle avait changé d'ennemi, harcelaient et décimaient cette foule, à laquelle ne restait plus aucun refuge. Pour comble de malheur, un vent furieux, qui soufflait du même côté que celui par lequel s'avançaient les cohortes, vint s'emparer tout à coup du désastre qu'elles avaient commencé, et, poussant l'incendie de maison en maison, semblait s'acharner à son tour, avec ses nuages de flamme^ contre ces misérables dont la moitié était ensevelie sous les décombres embrasés.
C'était un des plus beaux quartiers de Rome, celui de la Subarra; c'eût été dans les pro'S'inces une ville entière, tant il y avait de palais et de temples. Les temples surtout étaient encombrés de peuple ; mais l'incendie ne respectait rien, et les malheureux qu'U venait saisir au pied des autels, y succombaient avec la douleur de douter de leurs dieux. Aussi, dans toute sa vaste enceinte, la grande !Rome fut frappée d'une soudaine terreur, au bruit effroyable qui partait de ce quartier désolé; car les lamentations, les cris de rage, les écroulements des toitures, les
COMBAT d'un GLADIATF.UR CONTRE TN TIGRE. 229
sifflements de la flamme et des rents, les vociférations des soldats barbares, les hurlements des bêtes du cirque, que l'ardeur de l'embrasement épouvantait, se confondaient en un seul cri, comme celui d'un volcan qui e'clate ; et les vieillards se demandaient, en fuyant à travers la campagne, si Rome était livrée aux Scythes et aux Sarmates, ou s'il y avait, en haut de quelque tour, un empereur qui, une harpe d'or à la main, eût de nouveau besoin de s'inspirer à l'horreur d'un tel spectacle^. A.lexandre Guiraud.
Alexandre Guiraud fie baron).
Né en 17B8, mort en 1847- Poète dramatique et membre de l'Académie française.
COMBAT D UN GLADIATEUR CONTRE UN TIGRE DANS UN AMPHITHÉÂTRE T)\iLEX.iXDRIE^.
On avait établi, selon l'usage, surtout sous le ciel d'Afrique, au haut des gradins, des poteaux surmontés de piques dorées, auxquels étaient attachées des voiles de pourpre retenues par des nœuds de soie et d'or. Ces voiles étendues formaient, au-dessus des spectateurs, une vaste tente circulaire, dont les reflets éclatants donnaient à tous ces visages africains une teinte animée, en parfaite harmonie avec leur expression \i\e et passionnée. Au-dessus de l'arène, le ciel était libre et vide, et des flots de lumière qui en descendaient, comme par la coupole, dans le Panthéon (T Agrippa'^, se répandaient largement de tous côtés,
* Quelqu'un ayaut dit en présence de Néron : " Que le monde brûle quand je serai mort," il répliqua : " Qu'il brûle et que je le voie." En effet, peu de temps après, l'an 64 de J.-C, il fit mettre le feu aux quatre coins de Rome. L'incendie dura neuf jours. Dis quartiers de la ville et les plus beaux monuments de l'antiquité furent réduits en cendres. Néron monta sur une haute tour pour jouir plus à son aise de cet affreux spectacle.
•> Alexandrie, grande ville de l'Egypte sur le bord de la mer, à l'ouest du Delta. Elle fut, sous les Césars, la seconde ville de l'empire romain : sa population, sous Auguste, était de 900,000 âmes. La situation en était si heureuse qu'elle fut jusqu'au 7^ siècle le centre du monde et le siège principal de la littérature et des beaux-arts.
'Le Panthéon d' Agrippa, un des édifices les plus magnifiques et les plus célèbres de Rome. Il fut construit après la bataille d'Actium dans