GUILLAUME TELL
Gésier^ ayant, selon la chronique, fait dresser sur la place publique d'Altorf, capitale du canton d'Uri, une perche au haut de laquelle il avait fait placer le chapeau ducal d'Autriche, enjoignit à tous les Suisses de rendre à ce cha^^eau les houneiu-s prescrits envers le prince lui-même. Tell, dénoncé pour avoir désobéi à ce décret de servitude, fut condamné pai- Gésier à abattre d'un coup de flèche, sur la tète de son propre fils, une pomme que le tjTan y avait fait placer.
Il regarde son fils, s'arrête, lève les yeux vers le ciel, jette son arc et sa flèche, et demande à parler à Gemmi''. Quatre soldats le mènent vers lui : " Mon fils," dit-il, "j'ai besoin de venir t' embrasser encore, de te répéter ce que je t'ai dit. Sois immobile, mon fils ; pose un genou en terre, tu seras plus sûr, ce me semble, de ne poiut faire de mouvement ; tu prieras Dieu, mon fils, de protéger ton malheureux père. Ah ! ne le prie que pour toi ; que mou idée ne vienne pas t' attendrir, affaiblir peut-être ce mâle courage que j'admire sans l'imiter. O mon enfant ! oui, je ne puis me montrer aussi grand que toi. Soutiens, soutiens cette fermeté dont je voudrais te donner l'exemple. Oui, demeure ainsi, mon enfant, te voilà comme je te veux. . . . Comme je te veux ! malheureux que je suis ! . . .Ecoute. . . . Détourne la tête. ..Tu ne sais pas, tu ne peux prévoir l'effet que produira sur toi cette pointe, ce fer brillant dirigé contre ton front. Détourne la tête, mou fils, et ne me regarde pas." — " Non, non," lui répond l'enfant, " ne craignez rien, je veux vous regarder, je ne verrai point la flèche, je ne verrai que mon père." — "Ali! mon cher fils," s' écrie Tell, "ne me parle pas; ne me parle pas: ta voix, ton accent m'ôterait ma force. Tais-toi, prie Dieu, ne remue pas." Guillaume l'embrasse en disant ces mots, veut le quitter
* Guillaume Tell, l'un des chefs de la révolution helvétique de 1307, naquit à B'àrghen, canton d'Uri, et mourut en 1354.
•* Gésier, gouverneur de la Suisse pour Jlbert d'Autriche. Les noms propres étrangers tels que Gésier, Gemmi, Engelmann, Vogel, etc. se prononcent en conservant au g son articulation gutturale : ghés-Urf gherti-mi, an-ghél-marm, vo-ghel.
'embraêse encore, répète ces dernières paroles, pose la pomme sur sa tête, et, se retournant brusquement, regagne sa place à pas pre'cipite's.
Là, il reprend son arc, sa flèche, reporte ses yeux vers ce but si cher, essaie deux fois de lever son arc, et deux fois ses mains paternelles le laissent retomber. Enfin, rappelant toute son adresse, toute sa force, tout son courage, il essuie les larmes qui ^-iennent toujours obsciorcir sa \Tie ; il invoque le Tout-Puissant, qui du haut du ciel, veille sur les pères ; et, roidissant son bras qui tremble, il force, accoutume son œil à ne regarder que la pomme. Profitant de ce seul instant, aussi rapide que la pensée, oii il parvient à oublier son fils, il vise, tire, lance son trait, et la pomme emportée vole avec lui. Florian.
Florian {Jean-Pierre Claris de),
Ne en 1755, mort en 1794. Membre de l'Académie française. On a de cet écrivain célèbre des fables, des nouvelles, des romans poétiques, des comédies, etc. Ses Fables, le plus beau titre qu'il ait à la gloire, le placent immédiatement après La Fontaine. Gonzalvede Cor doue est le meilleur et le plus intéressant de ses romans; dans ses comédies on remai'que la Bonne mère, petite pièce pleine de grâce et de naïveté.
extraits de l'histoire de CHARLES XII, ROI DE SUEDE.
Bataille de Narra.
Il ne restait plus à Charles XII, pour achever sa première campagne, que de marcher contre son rival de gloire, Pierre Alexiowilz. Il était d'autant plus animé eontre lui, qu'il y avait encore à Stockholm trois ambassadeurs moscoA"ites qui venaient de jurer le renouvellement d'une paix inviolable. Il ne pouvait comprendre, lui qui se piquait d'une probité sévère, qu'un législateur comme le czar se fît un jeu de ce qui doit être si sacré. Le jeune prince, plein d'honneur, ne pensait pas qu'il y eût une morale différente pour les rois et pour les particuliers. VL'empereur de Moscovie venait de faire paraître un manifeste qu'il eût
mieux fait de supprimer. Il alléguait, pour raison de la guerre, qu'on ne lui avait pas reudu assez d'honneurs lorsqu'il avait passé incognito à Riga, et qu'on avait vendu les vivres trop cher à ses ambassadeurs. C'étaient là les griefs pour lesquels il ravageait l'Ingrie avec quatre- vingt mille hommes.
Il parut devant Narva à la tête de cette grande armée, le premier octobre (1700), dans un temps plus rude en ce cUmat que ne l'est le mois de janvier à Paris./ Le czar, qui, dans de pareilles saisons, faisait quelquefois quatre cents Ueues en poste à cheval, pour aller visiter lui-même une mine ou quelque canal, n'épargnait pas plus ses troupes que lui-même. Il savait d'ailleurs que les Suédois, depuis le temps de Gustave-Adolphe, faisaient la guerre au cœur de l'hiver comme dans l'été : il voulut accoutumer aussi les Moscovites à ne point connaître de saisons, et les rendre un jour pour le moins égaux aux Suédois. Ainsi, dans un temps oh les glaces et les neiges forcent les autres nations, dans des cUmats tempérés, à suspendre la guerre, le czar Pierre assiégeait Narva à trente degrés du pôle, et Charles XII s'avançait pour la secourir. /'Le czar ne fut pas plus tôt arrivé devant la place, qu'il se hâta de mettre en pratique ce qu'il venait d'apprendre dans ses voyages. Il traça son camp, le fit fortifier de tous côtés, éleva des redoutes de distance en distance, et ouvrit lui-même la tranchée. Il avait donné le commandement de son armée au duc de Croï, Allemand, général habile, mais peu secondé alors par les officiers russes. Pour lui, il n'avait dans ses propres troupes que le rang de simple lieutenant. Il avait donné l'exem^ple de l'obéissance militaire à sa noblesse, jusque-là indisciplinable, laquelle était en possession de conduire sans expérience et en tumulte des esclaves mal armés. Il n'était pas étonnant que celui qui s'était fait charpentier à Amsterdam pour avoir des flottes, fût lieutenant à Narva pour enseigner à sa nation l'art de la guerre. •
Les Russes sont robustes, infatigables, peut-être aussi courageux que les Suédois ; mais c'est au temps à aguen-ir les troupes, et à la discipline à les rendre invincibles. Les
seuls régiments dont on pût espérer quelque chose étaient commandés par des officiers allemands, mais ils étaient en petit nombre. Le reste était des barbares arrachés à leurs forêts, couverts de peaux de bêtes sauvages, les uns armés de flèches, les autres de massues : peu avaient des fusils : aucun n'avait vu un siège régulier ; il n'y avait pas un bon canonnier dans toute l'armée. \ Cent cinquante canons, qui auraient dû réduire la petite ville de Narva en cendres, y avaient à peine fait brèche, tandis que l'artillerie de la ville renversait à tout moment des rangs entiers dans les tranchées. Narva était presque sans fortifications : le baron de Horn, qui y commandait, n'avait pas mille hommes de troupes réglées ; cependant cette armée innombrable n'avait pu la réduire en six semaines.
On était déjà au 15 novembre, quand le czar apprit que le roi de Suède, ayant traversé la mer avec deux cents vaisseaux de transport, marchait pour secourir Narva^. I^es Suédois n'étaient que vingt mille. Le czar n'avait que la supériorité du nombre. Loin donc de mépriser son ennemi, il employa tout ce qu'il avait d'art pour l'accabler. Non content de quatre-vingt mille hommes, il se prépara à lui opposer encore une autre armée, et à l'arrêter à chaque pas. Il avait déjà mandé près de trente mille hommes qui s'avançaient de Pleskow à grandes journées. Il fit alors une démarche qui l'eût rendu méprisable, si un législateur qui a fait de si grandes choses pouvait l'être. Il quitta son camp, où sa présence était nécessaire, pour aller chercher ce nouveau corps de troupes, qui pouvait très-bien arriver sans lui, et sembla, par cette démarche, craindre de combattre dans un camp retranché, un jeune prince sans expérience, qui pouvait venir l'attaquer. À'
Quoi qu'il en soit, il voulait enfermer Charles XII entre deux armées. Ce n'était pas tout, trente mille hommes, détachés du camp devant Narva, étaient postés à une lieue de cette ville, sur le chemin du roi de Suède ; vingt mille strélitz étaient plus loin sur le même chemin ; cinq mille autres faisaient une garde avancée. Il fallait passer sur le rentre à toutes ces troupes, avant que d'arriver devant le
camp, qui était muni d'un rempart et d'un double fossé. Le roi de Suède avait débarqué à Pemaw, dans le golfe de Riga, avec environ seize mille hommes d'infanterie, et un peu plus de quatre mille chevaux. Y De Perna-w il avait précipité sa marche jusqu'à Revel, suivi de toute sa cavalerie, et seulement de quatre mille fantassins. Il marchait toujours en avant, sans attendre le reste de ses troupes. Il se trouva bientôt avec ses huit mille hommes seulement devant les premiers postes des ennemis. Il ne balança pas à les attaquer tous les uns après les autres, sans leur donner le temps d'apprendre à quel petit nombre ils avaient affaire. Les Moscovites, voyant arriver les Suédois à eux, crurent avoir toute une armée à combattre. La garde avancée de cinq mille hommes, qm gardait, entre des rochers, un poste où cent hommes résolus pouvaient arrêter une armée entière, s'enfuit à la première approche des Suédois. Les vingt raille hommes qui étaient derrière, voyant fuir leurs compagnons, prirent l'épouvante, et allèrent porter le désordre dans le camp. Tous les postes furent emportés en deux jours ; et ce qui, en d'autres occasions, eût été compté pour trois victoires, ne retarda pas d'une heure la marche du roi. Il parut donc enfin, avec ses huit mille hommes fatigués d'une si longue marche, devant un camp de quatrevingt mille Russes, bordé de cent cinquante canons. À peine ses troupes eurent-elles pris quelque repos, que, sans délibérer, U donna ses ordres pour l'attaque.
Le signal était deux fusées, et le mot en allemand, avec Vaide de Dieu. Un officier général lui ayant représenté la grandeur du péril : "Quoi! vous doutez," dit-il, "qu'avec mes huit mille braves Suédois je ne passe sur le coi'ps à quatrevingt mille Moscovites ?" Un moment après, craignant qu'il n'y eût un peu de fanfaronnade dans ces paroles, il courut lui-même après cet officier : " N'êtes-vous donc pas de mon avis?" lui dit-il ; "n'ai-je pas deux avantages sur les ennemis ? l'im, que leur cavalerie ne pourra leur servir ; et l'autre, que le lieu étant resserré, leur grand nombre ne fera que les incommoder; pt ainsi je serai réellement plus fort qu eux."^
L'officier n'eut garde d'être d'un autre avis, et on marcha aux Moscovites à midi le 30 novembre 1700.
Dès que le canon des Suédois eut fait brèche aux retranchements, ils s'avancèrent, la baïonnette au bout du fusil, ayant au dos une neige furieuse qui donnait au visage des ennemis. Les Russes se firent tuer pendant une demi-heure sans quitter le revers des fossés. Le roi attaquait à la droite du camp oh. était le quartier du czar ; il espérait le rencontrer, ne sachant pas que l'empereur luimême avait été chercher ces quarante mille hommes qui deTaient arriver dans peu.X Aux premières décharges de la mousqueterie ennemie le roi reçut une balle à la gorge ; mais c'était une balle morte^ qiii s'arrêta dans les plis de sa cravate noire, et qui ne lui fit aucun mal. Son cheval fut tué sous lui. M. de Spaar m'a dit que le roi sauta légèrement sur un autre cheval, en disant : " Ces gens-ci me font faire mes exercices ; " et continua de combattre et de donner les ordres avec la même présence d'esprit. Après trois heures de combat les retranchements furent forcés de tous côtés. Le roi poursuivit la droite des ennemis jusqu'à la rivière de Narva avec son aile gauche, si l'on peut appeler de ce nom environ quatre mille hommes qui en poursuivaient près de quarante mille. Le pont rompit sous les fuyards ; la rivière fut en un moment couTcrte de morts. Les autres, désespérés, retournèrent à leur camp sans savoir oii ils allaient : ils trouvèrent quelques baraques derrière lesquelles ils se mii'ent ; là, ils se défendirent encore, parce qu'ils ne pouvaient pas se sauver ; mais enfin leurs généraux Dolgorowki, Goîowkin, Fédérowitz, vinrent se rendre au roi, et mettre leurs armes à ses pieds. Pendant qu'on les lui présentait, arriva le duc de Croï, général de l'armée, qui venait se rendre lui-même avec trente officiers.
Charles reçut tous ces prisonniers d'importance avec une pohtesse aussi aisée et un air aussi humain que s'il leur eût fait dans sa cour les honneurs d'une fête. Il ne voulut garder que les généraux. Tous les officiers subalternes
et les soldats furent conduits désarmés jusqu'à la rivière de Narva: on leur fournit des bateaux pour la repasser et pour s'en retourner chez eux. Cependant la nuit s'approchait ; la droite des Moscovites se battait encore : les Suédois n'avaient pas perdu six cents hommes : dix-huit mille Moscovites avaient été tués dans leurs retranchements : un grand nombre était noyé : beaucoup avaient passé la rivière ; il en restait encore assez dans le camp pour exterminer jusqu'au dernier Suédois : mais ce n'est pas le nombre des morts, c'est l'épouvante de ceux qui survivent qui fait perdre les batailles. Le roi profita du peu de jour qui restait pour saisir l'artillerie ennemie. Il se posta avantageusement entre leur camp et la ville : là il dormit quelques heures sur la terre, enveloppé dans son manteau, en attendant qu'il pût fondre, au point du jour, sur l'aile gauche des ennemis, qui m'avait point encore été tout à fait rompue. À deux heures du matin le général Vede, qui commandait cette gauche, ayant su le gracieux accueil que le roi avait fait aux autres généraux, et comment il avait renvoyé tous les officiers subalternes et les soldâtes, l'envoya supplier de lui accorder la même grâce. Le vainqueur lui fit dire qu'il n'avait qu'à s'approcher à la tête de ses troupes, et venir mettre bas les armes et les drapeaux devant lui. Ce général parut bientôt après avec ses Moscovites, qui étaient au nombre d'environ trente mille. Ils marchèrent tête nue, soldats et officiers, à travers moins de sept mille Suédois. Les soldats, en passant devant le roi, jetaient à terre leurs fusils et leurs épées ; et les officiers portaient à ses pieds les enseignes et les drapeaux. n fit repasser la rivière à toute cette multitude, sans en retenir un seul soldat prisonnier. S'il les avait gardés, le nombre des prisonniers eût été au moins cinq fois plus grand que celui des vainqueurs".
' " Je sais bien," dit le czar en apprenant la défaite de ses troupes, "que les Suédois nous battront longtemps ; mais à la fin ils nous apprendront eux-mêmes à les yaincre." Cette prédiction fut vérifiée par la bataille de Puhava.
CHARLES Xn À BENDER.
Après la bataille de Pultava, gagnée sur Charles XII par le czar Pierre-le-grand, le roi de Suède fut réduit à fuir en Turquie. Cerné à Bender par les Turcs, il se défendit héroïquement avec quarante Suédois dans une maison où il s'était barricadé avec eux.
On ne fut pas longtemps sans voir l'armée des Turcs et des Tartares, qui venaient attaquer le petit retranchement avec dix pièces de canon et deux mortiers. Les queues de clieval flottaient en l'air, les clairons sonnaient, les cris de alla, alla^ ! se faisaient entendre de tous côtés. Le baron de Grothusen remarqua que les Turcs ne mêlaient dans leurs cris aucune injure contre le roi, et qu'ils l'appelaient seulement Bemirbash (tête de fer). Aussitôt il prend le parti de sortir seul sans armes des retranchements ; il s'avança dans les rangs des janissaires, qui presque tous avaient reçu de l'argent de lui. "Eh quoi! mes amis," leur dit-il en propres mots, "venez-vous massacrer trois cents Suédois sans défense ? Vous, braves janissaires, qui avez pardonné à cinquante mille Russes, quand ils vous ont crié amman (pardon), avez-vous oublié les bienfaits que vous avez reçus de nous ? et voulez-vous assassiner ce grand roi de Suède que vous aimez tant, et qui vous a fait tant de libéralités ? Mes amis, il ne demande que trois jours, et les ordres du sultan ne sont pas si sévères qu'on vous le fait croire."
Ces paroles firent un effet que Grothusen n'attendait pas lui-même. Les janissaires jurèrent sur leurs barbes qu'ils n'attaqueraient point le roi, et qu'ils lui donneraient les trois jours qu'U demandait. En vain on domia le signal de l'assaut : les janissaires, loin d'obéir, menacèrent de se jeter sur leurs chefs, si l'on n'accordait pas trois jours au roi de Suède ; ils vinrent en tumidte à la tente du bâcha de Bender, criant que les ordres du sultan étaient supposés : à cette sédition inopinée, le hacha n'eut à opposer que la patience.
Il feignit d'être content de la généreuse résolution des
Alla ou allah, Dieu en arabe. Cri de guerre des Mahométans.
janissaires, et leur ordonna de se retirer à Bender. Le kan des Tartares, homme TÏolent, voulait donner immédiatement l'assaut avec ses troupes ; mais le baclia, qui ne prétendait pas que les Tartares eussent seuls l'honneur de prendre le roi, tandis qu'il serait puni peut-être de la désobéissance de ses janissaires, persuada au kan d'attendre jusqu'au lendemain.
Le bâcha, de retour à Bender, assembla tous les officiers des janissaires et les plus vieux soldats ; il leur lut et leur fit voir l'ordre positif du sultan et le fetfa (mandement) du mufti. Soixante des plus vieux, qui avaient des barbes blanches vénérables, et qui avaient reçu mille présents des mains du roi, proposèrent d'aller eux-mêmes le suppher de se remettre entre leurs mains, et de souifrir qu'ils lui servissent de gardes.
Le hacha le permit ; il n'y avait point d'expédient qu'il n'eût pris, plutôt que d'être réduit à faire tuer ce prince. Ces soixante vieillards allèrent donc le lendemain matin à Varnitza, n'ayant dans leurs mains que de longs bâtons blancs, seules armes des janissaires quand ils ne vont point au combat ; car les Turcs regardent comme barbare la coutume des chrétiens de porter des épées en temps de paix, et d'entrer armés chez leurs amis et dans leurs églises.
Ils s'adressèrent au baron de Grothusen et au chancelier Muller ; ils lui dirent qu'ils venaient dans le dessein de servir de fidèles gardes au roi ; et que, s'il voulait, ils le conduiraient à Andrinople, où il pourrait parler lui-même au grand-seigneur. Dans le temps qu'ils faisaient cette proposition, le roi lisait des lettres qui arrivaient de Constautinople, et que Fabrice^, qui ne pouvait plus le voir, lui avait fait tenir secrètement par im janissaire. Elles étaient du comte Poniatowski, qui ne pouvait le servir ni à Bender ni à Andrinople, étant retenu à Constantinople par ordre de la Porte. Il mandait au roi que les ordres du sultan pour saisir ou massacrer sa personne royale, en cas de résistance, n'étaient que trop réels; qu'à la vérité le sultan était trompé par ses ministres, mais que plus l'empereur était
* Le baron Fabrice envoyé de Holstein auprès de Charles XII.
trompé dans cette afPaive, plus il roulait ctre obéi ; qu'il fallait céder aa temps et plier sous la nécessité ; qu'il prenait la liberté de liii conseiller de tout tenter auprès des ministres par la voie des négociations ; de ne point mettre de l'inflexibilité où. il ne fallait que de la douceur, et d'attendre de la politique et du temps le remède à un mal que la violence aigrirait sans ressource.
Mais ni les propositions de ces vieux janissaires, ni les lettres de Poniatowski, ne purent donner seulement au roi l'idée qu'il pouvait flécliir sans déshonneur. Il aimait mieux mourir de la maia des Turcs que d'être en quelque sorte leur prisonnier : il renvoya ces janissaires sans les vouloir voir, et leur fit dire que, s'ils ne se retiraient, il leur ferait couper la barbe, ce qui est dans l'Orient le plus outrageant de tous les affronts.
Les vieillards, remplis de l'indignation la plus \ive, s'en retournèrent en criant : " Ah ! la tête de fer ! puisqu'il veut périr, qu'il périsse." Ils vinrent rendre compte au bâcha de leur commission, et apprendre à leurs camarades de Bender l'étrange réception qu'on leur avait faite. Tous jurèrent alors d'obéir aux ordres du bâcha sans délai, et eurent autant d'impatience d'aller à l'assaut qu'ils en avaient eu peu le jour précédent.
L'ordre est donné dans le moment : les Turcs marchent aux retranchements : les Tartares les attendaient déjà, et les canons commençaient à tirer. Les janissaires d'un côté, et les Tartares de l'autre, forcent en un instant ce petit camp ; à peine vingt Suédois tirèrent l'épée ; les trois cents soldats furent enveloppés et faits prisonniers sans résistance. Le roi était alors à cheval, enti'e sa -maison et son camp, avec les généraux Hord, Dahldorf, et Sparre : voyant que tous les soldats s'étaient laissé prendre en sa présence, il dit de sang-froid à ces trois officiers : " Allons défendre la maison ; nous combattrons," ajouta-t-il en sourîaiit, " pro arts et/ocis^."
Aussitôt il galope avec eux vers cette maison, où il avait mis environ quarante domestiques en seutineile, et qu'on avait fortifiée du mieux qu'on avait pu.
Ces généraux, tout accoutumés qu'ils étaient à l'opiniâtre intrépidité de leur maître, ne pouvaient se lasser d'admirer qu'il Toulùt de sang-froid, et en plaisantant, se détendre contre dix canons et toute une armée ; ils le smvirent arec quelques gardes et quelques domestiques, qui faisaient en tout vingt personnes.
Mais quand ils furent à la porte, ils la trouvèrent assiégée de janissaires ; déjà même près de deux cents Turcs ou Tar tares étaient entrés par \me fenêtre, et s'étaient rendus maîtres de tous les appartements, à la réserve d'une grande salle oii les domestiques du roi s'étaient retirés. Cette salle était heureusement près de la porte par où le roi voulait entrer avec sa petite troupe de vingt personnes ; il s'était jeté en bas de son cheval, le pistolet et l'épée à la main, et sa suite en avait fait aiitant.
Les janissaires tombent sur lui de tous côtés ; ils étaient animés par la promesse qu'avait faite le bâcha de huit ducats d'or à chacun de ceux qui auraient seulement touché sou habit, en cas qu'on le pût prendre. Il blessait et il tuait tous ceux qui s'approchaient de sa personne. Un janissaire qu'il avait blessé lui appuya son mousqueton sxir le visage : si le bras du Turc n'avait fait un mouvement causé par la foule, qui allait et venait comme des vagues, le roi était mort : la balle ghssa sur son nez, lui emporta un bout de l'oreille, et alla casser le hras au général Hord, dont la destinée était d'être toujours blessé à côté de son maître.
Le roi enfonça son épée dans l'estomac du janissaire ; en même temps ses domestiques, qm étaient enfermés dans la grande salle, en ouvrent la porte : le roi entre comme un trait, suivi de sa petite troupe ; on referme la porte dans l'instant, et on la barricade avec tout ce qu'on peut trouver. YoUà Charles XII dans cette salle, enfermé avec toute sa suite, qui consistait en près de soixante hommes, officiers, gardes, secrétaires, valets de chambre, domestiques de toute espèce.
Les janissaires et les Tartares pillaient le reste de la maison, et remplissaient les appartements. "Allons un peu chasser de chez moi ces barbares," dit-il ; et se met-
tant à la tête de son monde, il ouvrit lui-même la porte de la salle, qui donnait dans son appartement à coucher ; il entre, et fait feu sur ceux qui pillaient.
Les Turcs, chargés de butin, épouvantés de la subite apparition de ce roi qu'ils étaient accoutumés à respecter, jettent leurs armes, sautent par la fenêtre, ou se retirent jusque dans les caves : le roi profitant de leur désordre, et les siens animés par le succès, poursuivent les Turcs de chambre en chambre, tuent ou blessent ceux qui ne fuient point, et en un quart d'heure nettoient la maison d'ennemis.
Le roi aperçut, dans la chaleur du combat, deux janissaires qui se cachaient sous son lit : il en tua un d'un coup d'épée ; l'autre lui demanda pardon en criant amman ! "Je te donne la vie," dit le roi au Turc, "à condition que tu iras faire au bâcha un fidèle récit de ce que tu as vu." Le Turc promit aisément ce qu'on voulut, et ou lui permit de sauter par la fenêtre comme les autres.
Les Suédois étant enfin maîtres de la maison, refermèrent et barricadèrent encore les fenêtres. Ils ne manquaient point d'armes : une chambre basse, pleine de mousquets et de poudre, avait échappé à la recherche tumultueuse des janissaires ; on s'en servit à propos ; les Suédois tiraient à travers les fenêtres, presque à bout portant, sur cette multitude de Turcs, dont ils tuèrent deux cents en moins d'un demi-quart d'heure.
Le canon tirait contre la maison ; mais les pierres étant fort molles, il ne faisait que des trous, et ne renversait rien.
Le kan des Tartares et le bâcha, qui voulaient prendre le roi en vie, honteux de perdre du monde et d'occuper une armée entière contre soixante personnes, jugèrent à propos de mettre le feu à la maison, pour obhger le roi de se rendre. Ils firent lancer sur le toit, contre les portes et contre les fenêtres, des flèches entortillées de mèches allumées : la maison fut en flammes en un moment. Le toit tout embrasé était près de fondre sur les Suédois. Le roi donna tranquillement ses ordres pour éteindre le feu. Trouvant un petit baril plein de liqueur, il prend le baril lui-même, et aidé de deux Suédois, il le jette à l'endroit où le feu
était le plus violent. Il se trouva que ce baril était rempli d' eau- de-vie ; mais la précipitation, inséparable d'un tel embarras, empêcha d'y penser. L'embrasement redoubla avec plus de rage : l'appartement du roi était consumé ; la grande salle, oii les Suédois se tenaient, était remplie d'une fumée affreuse, mêlée de tourbillons de feu qui entraient par les portes des appartements voisins ; la moitié du toit était abîmée dans la maison même, l'autre tombait en dehors en éclatant dans les flammes.
Un garde, nommé Walberg, osa, dans cette extrémité, crier qu'il fallait se rendre. "Voilà un étrange homme," dit le roi, "qui s'imagine qu'il n'est pas plus beau d'être brûlé que d'être prisonnier." Un autre garde, nommé Rosen, s'avisa de dire que la maison de la chancellerie, qui n'était qu'à cinquante pas, avait un toit de pieiTe, et était à l'épreuve du feu ; qu'il fallait faire une sortie, gagner cette maison, et s'y défendre. "Voilà un vrai Suédois!" s'écria le roi : il embrassa ce garde, et le créa colonel surle-champ. " Allons, mes amis," dit -il, " prenez avec vous le plus de poudre et de plomb que vous pourrez, et gagnons la chancellerie, l'épée à la main."
Les Turcs, qui cependant entouraient cette maison tout embrasée, voyaient avec une admiration mêlée d'épouvante que les Suédois n'en sortaient point ; mais leur étonnement fut encore plus grand lorsqu'ils virent ouvrir les portes, et le roi et les siens fondre sur eux en désespérés. Charles et ses principaux officiers étaient armés d'épées et de pistolets : chacun tira deux coups à la fois à l'instant que la porte s'ouvrit ; et dans le même clin d'œil, jetant leurs pistolets et s' armant de leurs épées, ils firent reculer les Turcs plus de cinquante pas. j\Iais, le moment d'après, cette petite troupe fut entourée : le roi, qui était en bottes, selon sa coutume, s'embarrassa dans ses éperons, et tomba : vingt et un janissaires se précipitent aussitôt sur lui ; il jette en l'air son épée, pour s'épargner la douleur de la rendre : les Turcs l'emmènent au quartier du hacha ; les uns le tenant sous les jambes, les autres sous les bras, comme on porte un malade que l'on craint d'incommoder.
254 CORINNE OtJ l' ITALIE.
A.U moment que le roi se vit saisi, la violence de son tempérament, et la fureur où un combat si long et si terrible avait du le mettre, firent place tout à coup à la douceur et à la tranquillité. Il ne lui échappa pas un mot d'impatience, pas un coup d'oeil de colère. Il regardait les janissaires en souriant, et ceux-ci le portaient en criant alla ! avec une indignation mêlée de respect. Ses officiers furent pris au même temps, et dépouillés par les Turcs et par les Tartares. Ce fut le 12 février de l'an 1713 qu'arriva cet étrange événement, qui eut encore des suites singulières*. Voltaire. (Voyez la page m .)
CORINNE^ OU l' ITALIE.
Les deux improvisations suivantes sont tirées du roman de Corinne que madame de Staël composa en Italie, où elle était allée chercher des distractions à ses chagrins. Les beautés du st)le, la vérité des tableaux, l'expression énergique et tendre des passions, la peinture des mœurs, rendent cet ouvrage un des plus beaux ornements de la littérature française.
Improvisation de Corinne, au Capitole' de Rome.
Italie, empire du Soleil ; Italie, maîtresse du monde ; Italie, berceau des lettres, je te salue. Combien de fois la race humaine te fut soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de ton ciel !
" Ces deux extraits dépeignent avec force la valeur héroïque et le caractère obstiné de Charles XII, de cet homme extraordinaire dont Montesquieu a dit : " Il n'était point Alexandre, mais il aurait été le meilleur soldat d'Alexandre."
De Bender, Charles XII fut transféré à Atidrinople,pms à Démotica, d'où il s'enfuit à l'aide d'un déguisement. Il arriva à Slralmnd le 1 1 novembre 1714. Assiégé dans cette ville, il se sauva en Suède, réduit à l'état le plus déplorable. Il fut tué au siège de Frédéricshall, îe 30 novembre 1718.
" M°* de Staël a emprunté à la Grèce ce nom poétique de Corinne. L'histoire et la mythologie grecques citent trois femmes de ce nom. L'une d'elles, surnommée la Muse lyrique, était contemporaine de Pindare.
« Capitole. Nom d'un ancien édifice ou temple de Rome, consacré à Jupiter, qui fut surriommé par cette raison, Jupiter C^itolis.
CORINNE OU l'italie. 255
Un dieu^ quitta l'Olympe pour se re'fugier en Ausonie^ ; l'aspect de ce pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et l'homme y parut trop heureux pour l'y supposer coupable.
Rome conquit l'univers par son génie, et fut reine par la liberté. Le caractère romain s'imprima sur le monde ; et l'invasion des barbares, en détruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier.
L'Itahe reparut, avec les divins trésors que les Grecs 'fugitifs rapportèrent dans son sein ; le ciel lui révéla ses lois ; l'audace de ses enfants découvrit un nouvel hémisphère : elle fut reine encore par le sceptre de la pensée ; mais ce sceptre de lauriers ne fit que des ingrats.
L'imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les peintres, les poètes enfantèrent pour elle une terre, un Olympe, des enfers et des cieux ; et le feu qui l'anime, mieux gardé par son génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans l'Europe un Prométhée'^ qui le ravît.
Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il recevoir la couronne que Pétrarque'^ a portée, et qui reste suspendue au cyprès funèbre du Tasse^ 1 pourquoi ... ? si vous n'aimiez assez la gloire, ô mes concitoyens, pour récompenser son culte autant que ses succès !
Eh bien, si vous Z'^aimez cette gloire, qui choisit trop souvent ses victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés, pensez avec orgueil à ces siècles qui \'irent la renaissance des arts. Le Dante^, l'Homère des temps modernes, poëte sacré de nos mystères religieux, héros de la pensée, plongea son génie dans le Styx, pour aborder à
• Saturne, détrôné par Jupiter. Voyez la note *, page 21.
*> Atisonie. Nom donné par les Grecs et les poètes à l'Italie.
' Prométhée, fils de Japet, ayant formé le premier homme de terre et d'eau, monta au ciel avec le secours de Pallas, et y déroba du feu pour l'auimer.
"* Pétrarque, d'Arezzo près de Florence (1343). L'un des plus beaux génies des restaurateurs des lettres, fondateur de la langue italienne, poëte et philosophe.
' Torquato Tasso. Voyez la page 176, note '.
' Cet usage du pronom se rapportant à un substantif qui suit, donne un tour énergique à la phrase.
* Le Dante Alighieri, de Florence, poëte italien (1310), l'un des restaurateurs de la philosophie et des belles-lettres en Italie.
l'enfer ; et son âme fut profonde comme les abîmes qu'il a de'crits,
L'Italie, au temps de sa puissance, revit tout entière dans le Dante. Animé par l'esprit des républiques, guerrier aussi bien que poète, il souffle la flamme des actions parmi les morts ; et ses ombres ont une vie plus forte que les vivants d'aujourd'hui.
Les souvenirs de la terre les poursuivent encore ; leurs passions sans but s acharnent à leur cœiir^ ; elles s'agitent sur le passé, qui leur semble encore moins irrévocable que leur éternel avenir.
On dirait que le Dante, banni de sou pays, a transporté dans les régions imaginaires les peines qui le dévoraient. Ses ombres demandent sans cesse des nouvelles de l'existence, comme le poëte lui-même s'infonne de sa patrie ; et l'enfer s'offre à lui sous les couleurs de l'exil.
Tout à ses yeux se revêt du costume de Florence. Les morts antiques qu'il évoque, semblent renaître aussi Toscans que lui ; ce ne sont point les bornes de son esprit, c'est la force de son âme qui fait entrer l'imivers dans le cercle de sa pensée.
À sa voix, tout sur la terre se change en poésie ; les objets, les idées, les lois, les phénomènes, semblent un nouvel Olympe de nouvelles divinités ; mais cette mythologie de l'imagination s'anéantit, comme le paganisme, à l'aspect du paradis, de cet océan de lumières, étincelant de rayons et d'étoiles, de vertus et d'amoui*.
Les magiques paroles de notre plus grand poëte sont le prisme de l'univers : toutes ses merveilles s'y réfléchissent, s'y divisent, s'y recomposent ; les sons imitent les couleurs, les couleurs se fondent en harmonie; la rime, sonore ou bizarre, rapide ou prolongée, est inspirée par cette divination poétique, beauté suprême de l'art, triomphe du génie, qui découvre dans la nature tous les secrets en relation avec le cœur de l'homme.
Le Dante espérait de son poëme la fin de son exil : il comptait sur la renommée poiir médiateur, mais il mourut trop tôt pour recueillir les palmes de la patrie. Souvent
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la vie passagère de l'homme s'use dans les revers ; et si la gloire triomphe, si l'on aborde enfin sur une plage plus heureuse, la tombe s'ouvre derrière le port, et le destin aux mille formes annonce souvent la fin de la vie par le retour du bonheur.
Ainsi le Tasse infortune', que vos hommages, Romains, devaient consoler de tant d'injustices, beau, sensible, chevaleresque, rêvant les exploits, éprouvant l'amour qu'il chantait, s'approcha de ces murs, comme ses héros de Jérusalem, avec respect et reconnaissance. Mais la veille du jour choisi pour le couronner, la mort l'a réclamé pour sa terrible fête : le ciel est jaloux de la terre, et rappelle ses favoris des rives trompeuses du temps.
Dans im siècle plus fier et plus libre que celui du Tasse, Pétrarque fut aussi, comme le Dante, le poëte valeureux de l'indépendance italienne. Il ranima l'antiquité par ses veilles ; et, loin que son imagination mît obstacle aux études les plus profondes, cette puissance créatrice, en lui soumettant l'avenir, lui révéla les secrets des siècles passés. Il éprouva que connaître sert beaucoup pour inventer ; et Bon génie fut d'autant plus original, que, semblable aux forces étemelles, il sut être présent à tous les temps.
Notre air serein, notre chmat riant, ont inspiré VArioste^. C'est r arc-en-ciel qui parut après nos longues guerres : brillant et varié comme ce messager du beau temps, il semble se jouer familièrement avec la vie ; et sa gaieté légère et douce est le sourire de la nature, et non pas l'ironie de l'homme.
Michel-Ange, Rapha'él^y Pergolèse^, Galilée^, et vous, intrépides voyageurs, avides de nouvelles contrées, bien que la nature ne pût vous offrir rien de plus beau que la vôtre, joignez aussi votre gloire à celle des poètes 1 Artistes, savants, philosophes, vous êtes comme eux enfants
• L'Artoste. Voyez la page 176, note ^
'' Michel-Ange (prononcez Mikel-Ange) (1553) et Raphaël (1514). célèbres peintres italiens.
' Pergolèse, de Naples, musicien (1724).
* Galilée, né à Pise en 1564, mort en 1G41, pliilosophe, matLématicien, astronome et restaurateur de la physique.
de ce soleil qui tour à tour développe l' imagination, anime la pensée, excite le courage, endort dans le bonheur, et semble tout promettre ou tout faire oublier.
Connaissez-vous cette terre, où les orangers fleurissent, que les rayons des cieux fécondent avec amour? Avezvous entendu les sons mélodieux qui célèbrent la douceur des nuits? avez-vous respiré ces parfums, luxe de l'air déjà si pur et si doux ? Répondez, étrangers, la nature est-elle chez vous belle et bienfaisante ?
Ailleurs, quand des calamités sociales affligent un pays, les peuples doivent s'y croire abandonnés par la Divinité : mais ici nous sentons toujours la protection du ciel ; nous voyons qu'il s'intéresse à l'homme, et qu'il a daigné le traiter comme une noble créature.
Ce n'est pas seulement de pampres et d'épis que notre nature est parée ; mais elle prodigue sous les pas de l'homme, comme à la fête d'un souverain, une abondance de fleurs et de plantes inutiles qui, destinées à plaire, ne s'abaissent point à servir.
Les plaisirs délicats, soignés par la nature, sont goûtés par une nation digne de les sentir ; les mets les plus simples lui suffisent ; elle ne s'enivre point aux fontaines de vin que l'abondance lui prépare : elle aime son soleil, ses beaux-arts, ses monuments, sa contrée tout à la fois antique et printanière ; les plaisirs raffinés d'une société brillante, les plaisirs grossiers d'un peuple avide, ne sont pas faits pour elle.
Ici, les sensations se confondent avec les idées ; la vie se puise tout entière à la même source, et l'âme, comme l'air, occupe les confins de la terre et du ciel. Ici le génie ee sent à l'aise, parce que la rêverie y est douce ; s'il agite, elle calme ; s'il regrette un but, elle lui fait don de mille chimères ; si les hommes l'oppriment, la nature est là pour l'accueilUr.
Ainsi, toujours elle répare, et sa main secourable guérit toutes les blessures. Ici l'on se console des peines même du coeur, eu admiiant un Dieu de bonté, en pénétrant le secret de son amour : les revers passagers de notre rie
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éphémère se perdent dans le sein fécond et majestueux de l'immortel univers.
Il est des peines cependant que notre ciel consolateur ne saurait effacer ; mais dans quel séjour les regrets peuventils porter à l'âme une impression plus douce et plus noble que dans ces lieux !
Ailleurs, les vivants trouvent à peine assez de place pour leurs rapides courses et leurs ardents désirs ; ici, les ruines, les déserts, les palais inhabités, laissent aux ombres un vaste espace. Rome maintenant n'est-elle pas la patrie des tombeaux !
Le Colisce^, les obélisques, toutes les merveilles qui, du fond de l'Egypte et de la Grèce, de l'extrémité des siècles, depuis Romulus jusfiu'à Léon X^, se sont réunies ici, comme si la grandeur attirait la grandeur, et qu'un même lieu dût renfermer tout ce que l'homme a pu^raettre à l'abri du temps ; toutes ces merveilles sont consacrées aux monuments funèbres. Notre indolente vie est à peine aperçue ; le silence des vivants est un hommage pour les morts : ils durent, et nous passons.
Eux seuls sont honorés, eux seuls sont encore célèbres ; nos destinées obscures relèvent l'éclat de nos ancêtres, notre existence actuelle ne laisse debout que le passé ; il ne se fait aucun hiniit autour des souvenirs " ! Tous nos chefsd'œuvre sont l'ouvrage de ceux qui ne sont plus ; et le génie lui-même est compté parmi les illustres morts.
Peut-être un des charmes secrets de Rome est-il de réconcilier l'imagination avec le long sommeil. On s'y résigne pour soi ; l'on en souffre moins pour ce qu'on aime. Les peuples du Midi se représentent la fin de la vie sous des couleurs moins sombres que les habitants du Nord. Le soleil, comme la gloire, réchauffe même la tombe.
Le froid et l'isolement du sépulcre sous ce beau ciel, à côté de tant d'urnes funéraires, poursuivent moins les
' Colisée. Nom d'un célèbre amphithéâtre de Rome, dont il subsiste encore de beaux restes, et que l'on appelait anciennement le Colossée, parce qu'il fut construit non loin de la statue colossale de Néron.
*> C'est-à-dire pendant près de vingt-quatre siècles.
esprits effrayés. On se croit attendu par la foule des ombres ; et, de notre ^ille solitaire à la yille souterraine, la transition semble assez douce.
Ainsi la pointe de la douleur est émoussée, non que le cœur soit blasé^, non que l'âme soit aride; mais une harmonie plus parfaite, un air plus odoriférant, se mêlent à l'existence. On s'abandonne à la natm-e avec moins de crainte, à cette nature dont le Créateur a dit : Les lis ne travaillent ni ne filent ; et cependant, quels vêtements des rois pourraient égaler la magnificence dont j'ai revêtu ces fleurs*!
Improvisation de Corinne, dans la campagne de Naples.
La lune se levait à l'horizon ; mais les derniers rayons du jour rendaient encore sa lumière très-pâle. Du haut de la petite colhne qui s'avance dans la mer et forme le cap Misène, on découvrait parfaitement le Vésuve, le golfe de Naples, les îles dont il est parsemé, et la campagne qui s'étend depuis Naples jusqu'à Gaëte; enfin, la contrée de l'univers où les volcans, l'hiStoire et la poésie, ont laissé le plus de traces.
La nature, la poésie et l'histoiie rivalisent ici de grandeur ; ici l'on peut embrasser d'un coup d'oeil tous les temps et tous les prodiges.
J'aperçois le lac à'Averne^, volcan éteint, dont les ondes inspiraient jadis la terreur : VAchéron^, le Phlégéton'^, qu'une flamme souterraine fait bouillonner, sont les fleuves de cet enfer visité par Enée.
Le feu, cette vie dévorante qui crée le monde et le consume, épouvantait d'autant plus que ses lois étaient moins connues. La nature jadis ne révélait ses secrets qu'à la poésie.
La ville de Cumes, l'antre de la Sibylle, le temple
» " De quoi vous inquiétez-vous ? considérez comment croissent les lis des champs, ils ne travaillent ni ne filent.
" Or je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n'était pas vêtu comme l'un d'eux." — Evangile selon Saint Matthieu.
'' Entrée des enfers, selon les poètes anciens.
' Ache'ron, du grec âx'os (achos) douleur, et pcos {rJioos) fleuve.
* Phlégéton, du grec çXeyédia (j)hlegetho) je hnile.
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d'Apollon, étaient sur cette hauteur. Voici le bois où fut cueilli le rameau cTor^. La terre de T Enéide vous entoure ; et les fictions consacrées par le génie sont devenues des souvenirs dont on cherche encore les traces.
Un Triton a plongé dans ces flots le Troyen téméraire qui osa défier les divinités de la mer par ses chants*' : ces rochers creux et sonores sont tels que Virgile les a décrits. L'imagination est fidèle, quand elle est toute-puissante. Le génie de l'homme est créateur, quand il sent la nature ; imitateur, quand il croit l'inventer.
Au milieu de ces masses terribles, vieux témoins de la création, l'on voit une montagne nouvelle que le volcan a fait naître. Ici la terre est orageuse comme la mer, et ne rentre pas comme elle paisiblement dans ses bornes. Le lourd élément, soulevé par les tremblements de l'abîme, creuse les vallées, élève des monts ; et ses vagues pétrifiées attestent les tempêtes qui déchirent son sein.
Si vous frappez sur ce sol, la voûte souten'aine retentit : on dirait que le monde habité n'est plus qu'une surface prête à s' entr' ouvrir. La campagne de Naples est l'image des passions humaines : sulfureuse et féconde, ses dangers et ses plaisirs semblent naître de ces volcans enflammés qui donnent à l'an- tant de charmes, et font gronder la foudre sous nos pas.
Pline étudiait la nature pour mieux admirer l'Italie ; il vantait son pays comme la plus belle des contrées, quand il ne pouvait plus l'honorer à d'autres titres. Cherchant la science, comme un guerrier les conquêtes, il partit de ce promontoire même pour observer le Vésuve à travers les flammes ; et ces flammes l'ont consumé"^.
Ô souvenir, noble puissance, ton empire est dans ces
" A son arrivée en Italie, Enée alla interroger la Sibylle de dîmes, qui lui enseigna le cbemin des enfers, où il descendit, après avoir trouvé le rameau d'or qu'elle lui avait indiqué pour en faire présent à Proserpine.
** Misène, un des compagnons d'Énée ; il surpassait tous ceux de son temps dans l'art de sonner de la trompette. Ayant osé défier les divinités de la mer, un Triton le précipita dans les flots, où d périt. — Voyez l'Enéide de Virgile, vi. 162.
* Voyez la note ', page 69, et la note ', page 206.
lieux ! De siècle en siècle, bizarre destinée ! l'homme se plaint de ce qu'il a perdu. L'on dirait que les temps écoulés sont tous dépositaires à leur tour d'un bonheur qui n'est plus ; et tandis que la pensée s'enorgueillit de ses progrès, s'élance dans T avenir, notre âme semble regretter une ancienne patrie dont le passé la rapproche.
Les Romains dont nous envions la splendeur, n'enviaient-ils pas la simplicité mâle de leurs ancêtres ? Jadis ils méprisaient cette contrée voluptueuse ; et ses délices ne domptèrent que leurs ennemis. Voyez dans le lointain Capoue : elle a vaincu le guerrier dont l'âme inflexible résista plus longtemps à Rome que l'univers*.
Les Romains, à leur tour, habitèrent ces lieux: quand la force de l'âme servait seulement à mie\ix sentir la honte et la douleur, ils s'amoUirent sans remords. À Baies^, on les a vus conquérir sur la mer mû. rivage pour leurs palais. Les monts furent creusés pour en arracher des colonnes ; et les maîtres du monde, esclaves à leur tour, asservirent la nature pour se consoler d'être asservis.
Cicéron a perdu la vie près du promontoire de Gaëte, qui s'offre à nos regards. Les triumvirs'^, sans respect pour la postérité, la dépouillèrent des pensées que ce grand homme aurait conçues. Le crime des triumvirs dure encore ; c'est contre nous encore que leur forfait est com.mis.
Cicéron succomba sous le poignard des tyrans. Scipion^, plus malheureux, fut banni par son pays encore libre: il termina ses jours non loin de cette rive ; et les ruines de son tombeau sont appelées la Tour de la patrie : touchante allusion au souvenir dont sa grande âme fut occupée !
Marins^ s'est réfugié dans ces marais de Mintumes, près
» Annihal, général carthaginois, après la bataille de Cannes qu'il gagna sur les Romains alla passer l'hiver à Capoue : ses troupes s'y anjollirent dans les délices et dans le repos (216 avant l'ère vulg.).
'' Baies, ville maritime de Carapanie. Une situation déhcieuse, des bains somptueux, des eaux minérales y avaient réuni tout ce que Roipe avait de citoyens riches et voluptueux.
' Octave, Lépide et Antoine. Voyez V Histoire romaine.
^ Scipion l'Africain, vainqueur d'Annibal à Zama (202 av. J.-C).
' Marius, célèbre général romain, poursuivi par les émissaires de Sylla se trouva réduit à se cocher dans les marais de Minturnes.
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de la demeure de Scipion. Ainsi, dans tous les temps, les nations ont persécuté leurs grands hommes : mais ils sont consolés par l'apothéose ; et le ciel, où les Romains croyaient commander encore, reçoit parmi ses étoiles Romulus, Numa, César : astres nouveaux, qui confondent à nos regards les rayons de la gloire et la lumière céleste.
Ce n'est pas assez des malheurs ; la trace de tous les crimes est ici. Voyez, à l'extrémité du golfe, l'île de Caprée, oii la vieillesse a désarmé Tibère^, oh. cette âme à la fois cruelle et voluptueuse, violente et fatiguée, s'ennuya même du crime, et voulut se plonger dans les plaisirs les plus bas, comme si la tyrannie ne l'avait pas encore assez dégradée.
Le tombeau ^ Agrippine^ est sur ces bords, en face de l'île de Caprée ; il ne fut élevé qu'après la mort de Néron : l'assassin de sa mère proscrivit aussi ses cendres. Il habita longtemps Baies, au milieu des souvenirs de son forfait. Quels monstres le hasard rassemble sous nos yeux ! Tibère et Néron se regardent.
Les îles que les volcans ont fait sortir de la mer servirent, presque en naissant, aux crimes du vieux monde : les malheureux relégués sur ces rochers solitaires, au milieu des flots, contemplaient de loin leur patrie, tâchaient de respirer ses parfums dans les airs ; et quelquefois, après un long exil, un arrêt de mort leur apprenait que leurs ennemis du moins ne les avaient pas oubhés.
Ô terre! toute baignée de sang et de larmes, tu n'as jamais cessé de produire et des fruits et des fleurs ! es-tu donc sans pitié pour l'homme ? et sa poussière retourne-telle dans ton sein maternel sans le faire tressaillir ?
Quelques souvenirs du cœur, quelques noms de femmes, réclan;ent aussi vos pleurs. C'est à JNIisène, dans le lieu même oii nous sommes, que la veuve de Pompée, Cornélie, conserva jusqu'à la mort son noble deuil. Agrippine^
' Tibère, second empereur romain.
* Agrippine (Julie), épouse de Domitius Jînobarbus et mère de Néron.
* Agrippine, fille de M. Agrippa et petite-fille d'Auguste, épouse de
pleura longtemps Germanicus sur ces bords : un jour, le même assassin qui lui ravit son e'poux la trouva digne de le suivre. L'île de Nisida fut témoin des adieux de Brutus et de Porcie^.
Ainsi, les femmes amies des héros ont vu périr l'objet qu'elles avaient adoré. C'est en vain que pendant longtemps elles suivirent ses traces ; vm jour vint qu'il fallut le quitter, Porcie se donne la mort ; Comélie presse contre son sein l'urne sacrée qui ne répond plus à ses cris ; Agrippine, pendant plusieurs années, irrite en vain le meurtrier de son époux : et ces créatures infortunées, errant comme des ombres sur les plages dévastées du fleuve étemel, soupirent pour aborder à l'autre rive ; dans leur longue solitude, elles iuterrogent le sUence, et demandent à la nature entière, à ce ciel étoile, comme à cette mer profonde, un son d'ime voix chérie, un accent qu'elles n'entendront plus.
Amour, suprême puissance du cœur, mystérieux enthousiasme qui renferme en lui-même la poésie, l'héroïsme et la religion! Qu'arrive-t-il quand la destinée nous sépare de celui qui avait le secret de notre ame, et nous avait donné la vie du cœur, la vie céleste? Qu'arrive-t-il quand l'absence ou la mort isolent rme femme sur la terre ? Elle languit, elle tombe. Combien de fois ces rochers qui nous entourent, n'ont-ils pas offert leur froid soutien à ces veuves délaissées, qui s'appuyaient jadis sur le sera d'un ami, sur le bras d'un héros !
Devant vous est Sorrente ; là, demeurait la sœur du Tasse, quand il vint en pèlerin demander à cette obscure amie un asile contre l'injustice des princes : ses longues douleurs avaient presque égaré sa raison ; il ne lui restait plus que du génie : il ne lui restait que la connaissance des choses di^-ines ; toutes les images de la ten'e étaient troublées. Aiasi le talent, épouvanté du désert qui l'environne, parcourt l'vuiivers sans trouver rien qui lui ressemble. La
Germanicus, qui fut empoisonné par Pison à l'instigation de Tibère. Elle laissa neuf enfants, dont deux sont devenus célèbres, Caligfula empereur, et Agrippine, mère de Néron.
• Porcie, fille de Caton d'Utique et femme de Brutus.