‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 167 sur 320 · CORINNE OU L ITALIE · texte numérisé non relu

CORINNE OU L ITALIE

nature pour lui n'a plus d'écho ; et le vulgaire prend pour de la folie ce malaise d'une âme qui ne respire pas dans ce monde assez d'air, assez d'enthousiasme, assez d'espoir.

La fatahté, (continua Corinne, avec une émotion toujours croissante,) la fatalité ne poursuit-elle pas les âmes exaltées, les poètes dont l'imagination tient à la puissance d'aimer et de souffrir ? Ils sont les bannis d'une autre région ; et l'universelle bonté ne devait pas ordonner toute chose pour le petit nombre des élus ou des proscrits. Que voulaient dire les anciens, quand ils parlaient de la destinée avec tant de terreur? Que peut-elle, cette destinée, sur les êtres vulgaires et paisibles ? Ils suivent les saisons ; ils parcourent docilement le cours habituel de la vie. Mais la prêtresse qui rendait les oracles se sentait agitée par une puissance cruelle. Je ne sais quelle force involontaire précipite le génie dans le malheur : il entend le bruit des sphères que les organes mortels ne sont pas faits pour saisir ; il pénètre des mystères du sentiment inconnus aux autres hommes, et son âme recèle un Dieu qu'elle ne peut contenir !

Subhme Créateur de cette belle nature, protége-nous ! Nos élans sont sans force, nos espérances mensongères. Les passions exercent en nous une tyrannie tumultueuse, qui ne nous laisse ni liberté ni repos. Peut-être ce que nous ferons demain, décidera-t-il de notre sort ; peut-être hier avons-nous dit un mot que rien ne peut racheter ! . . .

Les Napolitains remarquaient avec étonnement la teinte sombre ■de la poésie de Corinne ; ils admii-aient l'harmonieuse beauté de son langage : néanmoins ils auraient souhaité que ses vers fussent inspirés par une disposition moins triste ^ car ils ne considéraient les beaux-arts, et, pai'mi les beaux-arts la poésie, que comme une manière de se distraù-e des peines de la vie, et non de creuser plus avant dans ses terribles secrets. Mais les Anglais, qui avaient entendu Corinne, étaient pénétrés d'admiration pour elle. Ils étaient ravis de voii* ainsi les sentiments mélancoliques exprimés avec l'imagination italienne. Cette belle Corinne, dont les traits animés et le regard plem de vie étaient destinés à peindre le bonheur ; cette fille du soleil, atteinte par des peines secrètes, ressemblait à ces fleurs encore fi-aîches et brillantes, mais qu'un point noir, causé par une piqûre mortelle, menace d'une fin prochaine. Madame de SxAiÏL. (Voyez la page SO.)

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