‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 182 sur 320 · DEMENCE DE CHARLES VI · texte numérisé non relu

DEMENCE DE CHARLES VI

sur les mains de cet homme, lui firent lâcher la bride. Gomme il avait l'air d'un pauvre fou et de rien de plus, on le laissa aller sans s'informer de rien, et même il suivit le roi pendant près d'une demi-heure, répétant de loin le

même cri.

Le roi fut fort trouble' de cette apparition subite. Sa tête, qui était toute faible, en fut ébranlée; cependant on continua à marcher. La forêt passée, on se trouva dans ime grande plaine de sable, où les rayons du soleil étaient plus éclatants et plus brûlants encore. Un des pages du roi, fatigué de la chaleur, s' étant endormi, la lance qu'il portait tomba sur le casque et fit soudainement retentir l'acier. Le roi tressaillit ; et alors on le vit, se levant sur ses étriers, tirer son épée, presser son cheval des éperons et s'élancer en criant: "En avant sur ces traîtres! ils veulent me hvrer aux ennemis." Chacun s'écarta en toute hâte, pas assez tôt cependant pour que ^elques-uns ne fussent blessés ; on dit même que plusieursPTurent tués, entre autres un Polignac Le duc d'Orléans se trouvait là, tout auprès ; le roi courut sur lui répée levée, et allait le frapper. "Fuyez, mon neveu," s'écria le duc de Bourgogne, qui était accouru, "mon seigneur veut vous tuer. Ah! quel malheur! Mon seigneur est dans le délire ! . . . Qu'on tâche de le prendre !" Il était si furieux que personne n'osait s'y risquer. On le, laissa courir çà et là, et se fatiguer en poursuivant tantôt l'un, tantôt l'autre. Enfin, quand il fut lassé, et tout trempé de sueur, son chambellan, messire Guillaume Martel, s'approcha par derrière et le prit à bras le corps". On l'entoura, on lui ôta son épée, on le descendit de cheval ; il fut couché doucement par terre, on lui défit sa jacque ; on trouva sur le chemin une voiture à bœufs, on y plaça le roi de France en le liant, de peur que sa fureur ne le reprît ; ou le ramena à la ville sans mouvement et sans parole.

De Barante. Histoire des ducs de Bourgogne.

Barante (Pî-05/jer-BRUGiÈRE, baron de),

Auteur vivant. Il naquit à Riom (Puy-de-Dôme) en 1783. D'abord auditeur au conseil d'État sous l'Empire, M. tic Barante

300 BATAILLE d'aZINCOURT.

devint préfet du département de la Loire-Inférieure, et, après la seconde abdication de Napoléon, conseiller d'État, secrétaire-général du ministère de l'intérieur, puis député et enfin pair de France. Il a publié un ouvrage intitulé : Des divers projets de constitution pour la France ; un autre sur \2i Littérature française pendant le 19' siècle; mais son plus beau titre à la gloire est V Histoire des ducs de Bourgogne. Cet ouvrage retrace le moyenâge tout entier, avec sa physionomie, sa parole, son caractère et ses actions.

BATAILLE d'AZINCOURT^ ET SES RESULTATS EN FAVEUR DE HENRI V, ROI d'aNGLETERRE.

Henri V, né en 1388, monta sur le trône d'Angleterre en 1413. C'était le temps où la démence de Charles VI, roi de France, li\Tait ce pays aux déchirements de deux factions rivales : les Bourguignons et les Armagnacs ; les premiers dévoués au du<: de Bourgogne, Jean-sans-Peur, et les autres au duc d'Orléans, ayant pour chef le connétable d'Armagnac. Le duc d'Orléans, frère de Charles VI et amant de la reine, fut assassiné par la faction des Boui'guignons. Henri, voulant profiter de cette situation des choses sur le continent, traverse la Manche avec une armée fonnidable, et gagne la bataille d'Azincourt le 25 octobre 1415.

Henri V, prince rempli de prudence et de courage, négocie et arme à la fois. Il descend eu Normandie avec ime armée de près de cinquante mille hommes ; il prend Honfieur^, et s'avance dans un pays désolé par les factions ; mais une dyssenterie contagieuse fait périr les trois quarts de son armée. Cette grande invasion réunit ce^ pendant contre l'Anglais tous les partis : le Bourguignon même'^, quoiqu'il traitât déjà secrètement avec le roi d'Angleterre, envoie cinq cents hommes d'armes et quelques arbalétriers au secours de sa patrie ; toute la noblesse monte à cheval : les communes marchent sous leurs bannières. D'Albret, connétable de France, se trouva bientôt à la tête de plus de soixante mille combattants (1415).

» Azincourt, oourg de la Picardie (Pas-de-Calais).

*> Honfleiir, ville et port de France, dans le Calvados.

* L'auteur désigne aina: Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne.

BATAILLE d'aZIXCOURT. 301

Ce qui était arrivé à Edouard III^ arrivait à Henri V ; mais la principale ressemblance fut dans la bataille d'Azincourt, qui fut telle que celle de Crécy^. Les Anglais la gagnèrent aussitôt qu'elle commença : leurs grands arcs de la hauteur d'ui\ homme, dont ils se servaient avec force et adresse, leur donnèrent d'abord la victoire. Ils n'avaient ni canons, ni fusils ; et c'est une nouvelle raison de croire qu'ils n'en avaient point eu à la bataille de Crécy.

Isabelle de Bavière'^ et le nouveau duc Philipjje'^ conclurent à Troyes (1420) une paix plus funeste que toutes les guerres précédentes, par laquelle on donna Catherine, fille de Charles YI, pour épouse au roi d'Angleterre, avec la France en dot. -^'^^ > '^ /^/-'■^'-^■■

n fut stipulé dès lors même que Henri V serait reconnu pour roi, mais qu'il ne prendrait que le nom de régent pendant le reste de la vie malheureuse du roi de France, devenu entièrement imbécille : enfin le contrat portait qu'on poursuivrait sans relâche celui qui se disait Dauphin de France^. Isabelle de Bavière conduisit son malheureux mari et sa fille à Troyes, oii le mariage s'accomplit. Henri, devenu roi de France, entra dans Paris paisiblement, et y régna sans contradiction, tandis que Charles VI était enfermé avec ses domestiques à l'hôtel de Saint-Paul, et que la reine Isabelle de Bavière commençait déjà à se repentir.

Le Dauphin, retiré dans l'Anjou, ne paraissait qu'un exilé. Henri V, roi de France et d'Angleterre, fit voile vers Londres pour avoir encore de nouveaux subsides et de nouvelles troupes. Ce n'était pas l'intérêt du peuple anglais, amoureux de sa liberté, que son roi fût maître de

* Èdmiard III. roi d'Angleterre, né en 1312, mourut en 137". Son règne fut signalé par des guerres sanglantes avec l'Ecosse, et surtout par l'invasion de la France, la prise de Calais, les malheurs de Pldlipps de Valois, la bataille de Poitiers (1356) et la captivité du roi Jean.

"* Crécy était un gros bourg à trois lieues nord d'Ablîeviîle. Voyez la note *, page 294.

"^ Voyez la note'', page 298.

"^ Philippe-le-Bon, troisième de ce nom, fils et successeur de Jpansans-Peur, assassiné à Montereau en 1419.

* Le Dauphin, depuis Charles VIL Dauphin est le titre que portaient les princes du Viennois ou Dauphiné, et qui avait passé aux fils aînés des rois de France, depuis la réunion de cette province au royaume.

302 JEAKXE-D ARC PRISOXNlèRE.

la France : l'Angleterre e'tait en danger de devenir une province d'un royaume étranger ; et, après s'être épuisée pour afferaiir son roi dans Paris, elle eût été réduite en servitude par les forces du pays même qu'elle aurait vaincu, et que sou roi aurait eues dans sa main. '

Cependant Henri V retourna bientôt à Paris plus maître que jamais. Il avait des trésors et des armées ; il était jeune encore. Tout faisait' croire que le trône de France passait pour toujours à la maison de Lancastre^. La destinée renversa tant de prospérités et d'espérances : Henri V fut attaqué d'une fistule. On l'eût guéri dans des temps plus éclairés ; l'ignorance de son siècle causa sa mort (1422). Il expira au château de Vincennes, à l'âge de trente-quatre ans. Son corps fut exposé à Saint-Denis^, comme celui d'un roi de France, et ensuite porté à Westminster parmi ceux d'Angleterre.

YoLTAî RE . ( Voyez la jmge 1 7 /.;

JEANKE-D ARC PRISONNIERE.

La Pucelle d'Orléans naquit, en 1410, à Domremy, près de Yaacouleurs, de parents pauvres, et fut bergère jusqu'à 18 ans. Le désir de délivrer son pays et de rétablir son souverain dans ses états en fit ime fille inspirée. EUe piend l'habit et l'armure d'im guerrier, elle raulme l'espoir des Français, et en peu de temps les Anglais sont contraints de se retirer. Elle conduit ensuite Cbai-les VII à Reims, où il est sacré en 1429.

Après plusieiu-s actions héroïques, elle fut prise au siège de Compiègne, et les Anglais la mirent en jugement à Rouen, où elle fut bi-ûlée vive comme sorcière, le 31 mai 1431 .

Le duc de Bourgogne vint mettre le siège devant Compiègne ; c'était la principale ville que les Français eussent

• Henri /F(pèrç fie Heuri Y), roi d'Angleterre en 1399, fils ùeJean, dit de Gand, duc de Lancastre et troisième fils d'Edouard III, est le premier pviuce de cette maison de Lancastre, qui divisa l'Angleterre en deux factions, celle d'îor^et celle de la maison de Lancastre, connues sous les noms de Rose ronr/e et de Rose Hanche.

•> Saint-Denis. Ville de Trance, chef-lieu d'un arrondissement du département de la Seine. Elle est célèhre par son église qui renferme les tombeaux des rois et des princes de France.

jeanxk-d'arc prisonnière. 303

dans le pays. Le sire Guillaume de Flavy, que le roi y avait pour capitaine, et qui l'avait conservée ensuite malgré ses ordres, e'tait un raillant homme de guerre, mais le plus dur et le plus cruel peut-être qu'on connût dans ce tempslà. H n'y avait pas de crime qu'il ne commît chaque jour. Il faisait mourir toutes sortes de gens, sans justice ni miséricorde, dans les plus affreux supplices.

Ce terrible capitaine avait fait les plus grands préparatifs pour se bien défendre, La ville était suffisamment approvisionnée de vivres et de munitions. Les murailles étaient fortes et réparées à neuf ; la garnison, nombreuse; Tartillerie, bien semé. Aussi le duc de Bourgogne assembla toute sa puissance pour un siège si difficile. 11 fit entourer la ville presque de tous les côtés : le sire de Luxembourg, le sire Baudoin de Noyelles, sir John Montgoinery, et le duc lui-même commandaient chacun les postes principaux.

Dirs qu'elle apprit que Compiègne était ainsi resserrée, Jeanne-d'Arc partit de Crespy pour aller s'enfermer avec 1.1 garnison. Dès le jour même de son arrivée, elle tenta une Sortie par la porte du pont, de l'autre côté de la rivit're d'Aisne. Elle tomba à l'improviste sur le quartier du sire de Noyelles, au moment où Jean de Luxembourg'' et quelques-uns de ses cavaliers y étaient venus pour reconnaître la ville de plus près. Le premier choc fut rude ; les Bourguignons étaient presque tous sans armes. Le sire de Luxembourg se maintenait de son mieux, en attendant qu'on pût lui amener les secours de son quartier, qui (•tait voisin, et de cekd des Anglais. Bientôt, le cri d'alarme se répandit parmi tous les assiégeants, et ils commencèrent il arriver en foule. Les Français n'étaient pas en nombre pour résister : ils se mirent en retraite. Jeanne-d'Arc se montra plus vaillante que jamais ; deux fois elle ramena ses gens sur l'ennemi ; enfin, voyant qu'il fallait rentrer dan.s la ville, elle se mit en arrière-garde pour protéger leur marche et les maintenir en bon ordx'e contre les Bourgui-

" Jean de Luxembourg, gouverneur d'Arras en 1M4, et de Paris en 1413, pour le roi d'Angleterre, Henri VI.

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