VICTOR HL'GO
miniez la capitale entière ; et assistez à l'éveil des carillons. Voyez, à un signal parti du ciel, car c'est le soleil qui le donne, ces miUe églises tressaillir à la fois. Ce sont d'abord des tintements^ épars, allant d'une église à l'autre, comme lorsque des musiciens s'avertissent qu'on va commencer. Puis, tout à coup, voyez, car il semble qu'en certains instants l'oreille aussi a sa \nie, voyez s'élever, au même moment, de chaque clocher, comme mie colonne de bruit, comme une fumée d'harmonie. D'abord la vibration de chaque cloche monte droite, pure, et pour ainsi dire isolée des autres, dans le ciel splendide du matin ; puis, peu à peu, en grossissant, elles se fondent, elles se mêlent, elles s'effacent l'une dans l'autre, elles s'amalgament dans un magnifique concert. Ce n'est plus qu'une masse de vibrations sonores qui se dégage sans cesse des innombrables clochers, qui flotte, ondule, bondit, tourbillonne' sur la ville, et prolonge bien au delà de l'horizon le cercle assourdissant de ses oscillations. Cependant cette mer d'harmonie n'est point un chaos; si grosse et si profonde qu'elle soit, elle n'a point perdu sa transparence : vous y voyez serpenter à part chaque groupe de notes, qui s'échappe des sonneries^ ; vous y pouvez suivre le dialogue, tour à tom" grave et criard, de la crécelle^ et du bourdon^ ; vous y voyez sauteler'^ les octaves d'un clocher à l'autre, vous les regardez s'élancer ailées, légères et sifflantes, de la cloche d'argent, tomber cassées et boiteuses de la cloche de bois ; vous admirez au miheu d'elles la riche gamme qui descend et a-emoute sans cesse les sept cloches de Saiut-Eustache ; vous voyez courir tout au travers des notes claires et rapides qui font trois ou quatre zigzags lumineux,' et s'évanouissent comme des éclairs. Là bas, c'est l'abbaye Saint-^Iartin, chanteuse ai(/re et fclt-e* ; ici, la vois sinistre et bourrue de la Bastille ; à l'autre bout, la grosse tour du Louvre, avec sa basse-taille. Le
^ Crécelle, moulinet de bois avec lequel on faisait du bruit pour appeler les fidèles à l'église.
•> Bourdon, grosse cloclie.
"= Sauleler, vieux mot inusité qui signifiait aller en sautant tant soit peu. On dit aujourd'hui sautiller.
l,'éveil des cloches du vieux paris. 311
royal carillon du Palais jette sans relâche de tous côtés des trilles^ resplendissantes, sur lesquelles tombeut à temps égaux les lourdes coupetées^ du beifroi de Notre-Dame, qui les font étinceler comme Tenclume sous le marteau. Par intervalles vous voyez passer des sons de toutes formes, qui viennent de la triple volée de Saint-Germain-des-Prés. Puis encore, de temps en temps, cette masse de bruits sublimes s'entr'ouvre et donne passage à la strette'^ de l'Ave-^Iaria, qui éclate et pétille comme une aigrette d'étoiles^. Au-dessus, au plus profond du concert, vous distinguez confusément le chant intérieur des églises, qui transpire à travers les pores vibrants de leurs voûtes. Certes, c'est là un opéra qui vaut la peine d'être écouté. D'ordinaire, la rumeur qui s'échappe de Paris le jour, c'est la ville qui parle ; la nuit, c'est la ville qui respire : ici, c'est la ville qui chante. Prêtez donc l'oreille à ce tutti^ des clochers ; répandez sur l'ensemble le murmure d'un demimillion d'hommes, la plainte éternelle du fleuve, les souffles infinis du vent, le quatuor grave et lointain des quatre forêts disposées sur les collines de l'horizon, comme d'immenses buffets d'orgue ; éteignez-y, ainsi que dans une demi-teinte, tout ce que le carillon central aurait de trop rauque et de trop aigu, et dites si vous connaissez au monde quelque chose de plus riche, de plus joyeux, de plus doré, de plus éblouissant que ce tumulte de cloches et de sonneries ; que cette fournaise de musique ; que ces dix mille voix d'airain chantant à la fois dans des flûtes de pierre, hautes de trois cents pieds ; que cette cité qui n'est plus qu'un orchestre ; que cette symphonie qui fait le bruit d'une tempête. Victor Hugo, Notre-Dame de Paris. {Voyez lapage 309.)
* Tril ou trille de l'italien trillo, espèce de cadence. Au propre, il signifie battement de gosier. L'Académie ne lui donne que le ^'cnre masculin.
* Coupetée, mot qui ne se trouve dans aucun dictionnaire. Il signifie sans doute suite de coups, coups répétés d'une manière continue.
" Strette, terme de musique emprunté à la langue italienne ; il vient d'un mot qui signifie saccade, secousse. •^ Aigrette d'étoiles, pièce de feu d'artifice.
* Tutti, terme de musique emprunté à la langue italienne et qui répond à notre mot ensemble on final.