GOMBERT
peuple souffre et gémit, et vous me parlez de l'attaquer! Moi, je veux les nourrir. Qu'on m'amène tous les prisonniers parisiens ; je veux leur rendre la liberté ; je les chargerai de dire à leurs concitoyens que Henri n'est pas leur ennemi, qu'il compatit à leurs besoins, qu'il veut les sauver de la famine. Ils \'iendront, ces malheureux Français, ils tiendront se rassasier dans le camp du Béarnais ; ils me verront, ils me connaîtront, ils m'aimeront peut-être, ou du moins ils ne mourront pas.
Je sais bien que la politique réprouve ce que je fais ; je sais que nourrir les Parisiens, c'est renoncer à un succès certain, et nous soumettre de nouveau à toutes les chances de la guerre et de la fortune ; je sais que le duc de Parme, avec ses Espagnols, arrivera bientôt sous les murs de Paris. Eh bien ! Français, quel plaisir de combattre alors nos vrais ennemis ! Quel est celui d'entre nous qui pomTait reculer devant ces honorables périls, et qui ne voudrait se trouver aux prises^ avec l'étranger? N'est-il pas vrai, Sully*, Biron, Mornay^, Turenne^, et toi, brave Crilîon^, qui n'étais pas à Arques^, et vous tous, vaillants gentilshommes qui me pressez tant au champ d'honneur, n'est-il pas vrai qu'un jour de bataille sera pour vous tous un jour de fête, si au lieu d'égorger des Français, nous chassons les Espagnols? Ô mes compagnons, quand j'aurai nourri mon peuple rebelle, et repoussé l'ennemi loin du sol de la France, peut-être ne me contestera-t-on plus mes droits ; je forcerai mes sujets à me chérir ; c'est la seule violence que je veuille leur faire. Je les subjuguerai, mais à force de bienfaits et de gloire. Alors j'entrerai dans leur ville que le sang n'aura pas souillée.
• Sully (Maximilien de Béthune, baron de Hosny, duc de). En 1594, il fut nommé secrétaire d'Etat. Il mourut en 1641, laissant des mémoires précieux sur le gouvernement de Henri IV.
^ Mornay (Philippe de), seigneur du Plessis-Marly. Après l'abjuration de Henri IV, il devint le chef du parti protestant en France, et mourut en 1623.
" Turenne (Henri de La Tour d'Orliègues, vicomte de), maréchal fle France, père du célèbre vicomte de Turenne.
" Crillon (Louis de Balbe de Berthon, seigneur de) fut un des plus grands capitaines de sou siècle. Il mourut en 1615.
* Arques. Petite ville de France à 6 kilomètres de Dieppe. Henri IV y défit les ligueurs en 1589.
PORTRAIT DE RICHELIEV. 327
non en ennemi, en conquérant, mais en roi, mais en père. C'est un bon exemple que je donnerai à la postérité ; et si quelqu'un de mes descendants, après avoir plaint longtemps des sujets égarés, revenait prendre possession du palais de ses aïeux, il imiterait Henri IV, et comme moi il n'entendrait retentir sur son passage que des cris d'allégresse et d'amour. Je veux que la valeur et la clémence soient les vertus de mes enfants, je veux qu'ils prennent pour devise : Vaincre et pardonner. GtOmbert.
GoMBERT {Jules de).
Auteur vivant. Ses ouvrages sur divers sujets historiques sont remarquables par la pureté, l'élégance et l'énergie du style- Le discours de Henri IV, qui précède, est un de ses chefs-d'œuvre. Il est tiré du Manuel de l'orateur par M. Duquesnois.