PORTRAIT DE RICHELIEU
Richelieu {Armand-Jean du Plessis, cardinal de), né à Paris en 1585, mort en 1642, Il fut le premier ministre de Louis XIII, et l'un des plus habiles politiques et des plus grands génies que la France ait produits. Malgré les graves reproches que lui fait l'histoire, on se rappelle avec reconnaissance que, protecteur des arts, des sciences et des lettres, il bâtit le Palais-Royal, établit le Jardin des Plantes, fonda l'Académie française, et prépai-a le beau siècle de Louis XIV.
Montez les degrés du vieux archevêclié% et entrons dans la première et la plus grande des salles. Elle était fort longue, mais éclairée par une suite de hautes fenêtres en ogive^, dont la partie supérieure seulement avait conservé les vitraux bleus, jaunes et rouges, qui répandaient une hieur mystérieuse dans l'appartement. Une table ronde, énorme, la remplissait dans toute sa largeur, du côté de la grande cheminée ; autour de cette table, couverte d'un tapis bariolé- et chargée de papiers et de portefeuilles, étaient assis et courbés sur leurs plumes
* Celui de Narbonne.
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huit secrétaires occupés à copier des lettres qu'on leur passait d'une table plus petite. D'autres hommes, debout, rangeaient les papiers dans les rayons d'une bibhothèque, que des livres, reliés en noir, ne remplissaient pas tout entière, et marchaient avec précaution sur le tapis épais dont la salle était garnie.
Malgré cette quantité de personnes réunies, on eût entendu les ailes d'une mouche. Le seul bruit qui s'élevât était celui des plumes qui couraient rapidement sur le papier, et d'une voix grêle^ qui dictait, en s'interrompant pour tousser. Elle sortait d'un immense fauteuil à grands bras, placé au coin du feu, allumé en dépit des chaleurs de la saison et du pays. C'était un de ces fauteuils qu'on voit encore dans quelques vieux châteaux, et qui semblent faits pour s'endormir en lisant, sur eux, quelque livre que ce soit, tant chaque compartiment en est soigné ; un croissant de plume y soutient les reins ; si la tête se penche, elle y trouve ses joues reçues par des oreillers couverts de soie, et le coussin du siège déborde tellement les coudes, qu'il est permis de croire que les prévoyants tapissiers de nos pères avaient pour but d'éviter que le livre ne fit du bruit et ne les réveillât en tombant.
Mais quittons cette digression pour parler de l'homme qui s'y trouvait, et qui n'y dormait pas. Il avait le front large et quelques cheveux fort blancs, une figure pâle et effilée'^, à laquelle une petite barbe blanche et pointue donnait cet aij- de finesse que l'on remarque dans tous les portraits du siècle de Louis XIII. Une bouche presque sans lèvres, et nous sommes forcé d'avouer que le docteur Lavater^ regarde ce signe comme indiquant la méchanceté à n'en pouvoir douter ; une bouche pincée, disons-nous, était encadrée par deux petites moustaches grises et une royale, ornement que nos officiers de hussards se laissent croître entre la lèvre inférieure et le menton, et qui ressemble assez à une wgiile. Ce vieillard, qui avait sur la tête une calotte^ rouge, et qui était enveloppé dans une
* Lavater, ministre protestant et célèbre physionomiste, né à Zurich en 1741, mort en 1801.