‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 21 sur 320 · The t of the cotijunction et is never sounded · texte numérisé non relu

The t of the cotijunction et is never sounded

9. The unaccented e is sUent, or extremely weakened, whenever the consonant (or consonants) with which it forms a syllable can be pronounced with a vowel either preceding or follovring it ; as in /a maison de mon père, un petit chemin, ce n'est personne, je viens de Paris (pronounce la maisond mon père, unptish min, en' est personne, jviensd Paris).

10. Read slowly and loud, articulate distinctly, and observe the punctuation.

N.B. — The figures affixed to words in the following pages refer to the Explaka- TOBY NOTES given at the end of the book, page 549. For the translation, etymology and analysis of the récurrent words, such as articles, pronouns, adverbs, prépositions, conjunctions, etc., the student is referred to the Manuel étymologique. Ir the introductory annotations, page 5-19, the verbs are given in the Infinitive mood i their conjugation will be found by referring to the synopticaJ tables in the Editor's French Grammar.

REPEETOIEE DES PROSATEURS.

FRAGMENTS DES AVENTURES DE TÉlÉMAQUE^.

Télémaque dans File de Crète^.

Téléraaque, à son arrivée dans l'île, apprend^ qu'Idoménée, qui ea était- roi, vient de^ sacrifier son fils unique, pour accomplir un vœu indiscret ; que les Cretois, pour venger le sang du fils, ont réduit* le père à quitter leur pays ; qu'après de longues incertitudes, ils sont actuellement assemblés afin d' ^ élire un autre roi. Télémaque admis^ dans cette assemblée, y remporte' les prix à divers jeux, et résout^ avec une rare sagesse plusieurs questions morales et politiques proposées aux concurrents par les vieDlards, juges de l'île. Le premier de ces vieillards, yra/i/;t^ de la sagesse de ce jeune étranger, propose à l'assemblée de le couronner roi ; et la proposition est accueillie^'* de tout le peuple avec de vives acclamations. Cependant Télémaque refuse de régner sur les Cretois, préférant la pauvre Ithaque à la gloire et à l'opulence de Crète. Il propose d'élire Mentor'^, qui refuse aussi le diadème. Enfin l'assemblée pressant Mentor de choisir pour toute la nation, il rapporte^^ ce qu'il vient d'apprendre des vertus d'Aristodème, et décide aussitôt l'assemblée à le proclamer roi.

Nausxcrate, habitant de Vtle de Crète, raconte à Télémaque

le malheur d'Idoménée.

" * I DOME NÉE, fils de Beucalion^ et petit-fils de Minos^, était alW\ comme les autres rois de la Grèce, au siège de

* Télémaque, fils d'Ulysse roi d'Ithaque, Jtait encore au berceau, lorsque son père alla au siège de Troie. A la fin de cette guerre célèbre, Télémaque ne voyant point revenir Ulysse, et ignorant la cause de sa longue absence, se mit en devoir de l'aller chercher.

'' Crète, aujourd'hui Candie. Une des plus grandes îles de la mer M^;!iterrar.ée.

'' Mentor, un des plus fidèles amis d'Ulysse, et celui à qui, en partant pour Troie, il avait confié le soin de toute sa maison. Ce fut de ce Mentor que Minerve prit la figure et la voix, pour accompagner Télémaque, lorsque ce jeune prince partit d'Ithaque pour aller chercher son père.

" Deticalion, second roi de Crète, fils de Minos.

' Minos, premier roi de Crète, fils de Jupiter et d'Europe, Son amour pour la justice inspira aux Grecs de le placer parmi les juges des enfers. Les lois de Minos ont servi de modèle à celles que Lycurgue donna depuis à Lacédémone.

2 FENELON.

Troie^. Après la ruine de cette ville, il fit roi?e" pour revenir en Crète ; mais la tempête fat si violente, que le pUote de son vaisseau, et tous les autres qui étaient expërimentés dans la navigation, crurent^^ -que leur naufrage était inévitable. Chacun avait la mort devant les yeux^' ; chacun voyait^^ les abîmes ouverts^' pour l'engloutir; chacun déplorait son malheur, n' esj)érant^^ pas même le triste repos des ombres qui traversent le Styx^ après avoir reçu la séj)ulture^^'^. Idoménée, levant^ les yeux et les mains vers le ciel, invoquait"^ Neptune : ' O puissant dieu,' s'écriait-^' 51, ' toi qui tiens^ l'ampire des ondes, daigne-^ écouter un malheureux ! Si tu me fais^ revoir l'île de Crète, malgré la fureur des vents, je if immolerai"^ la première tête qui se présentera à mes yeux.'

" Cependant son fils, impatient de revoir son père, se hâtait'^ d'aller au-devant de lui pour l'embrasser : malheureux, qui ne savait'^ pas que c'était courir à sa perte'^ ! Le père, échappé^ à la tempête, arrivait dans le port désiré ; il remerciait^- Neptune d'avoir écouté^ ses vœux : mais bientôt il sentit^^ combien ses vœux lui étaient funestes. Un pressentiment de son malheur lui donnait un cuisant repentir de^ son vœu indiscret ; il craignait^ d'arriver parmi les siens^^, et il appréhendait de revoir ce qu'il avait de plus cher au monde. !Mais la cruelle Némésis^, déesse impitoyable, qui veille"' pour punir les hommes, et surtout les rois orgueilleux, poussait^^ d'une main fatale et invisible Idoménée. 11 arrive ; à peine ose^^-t-il lever les yeux. II voit son fils : il recule^, .saisi d'horreur. Ses yeux cker-

* Troie, célèbre ville de l'Asie mineure, prise et incendiée par les (jrecs après un siège de dix ans.

'' Sfj/x, célèbre fleuve des enfers, en faisait neuf fois le tour. " Charon, nocher des enfers, transportait pour une obole les âmes des morts au-delà du Styx et de l'Achéron. Les païens croyaient qu'il refusait de recevoir dans sa barque les âmes de ceux qui n'avaient pas ^té inhumés, et qu'il les laissait errer, cent ans sur le rivage, sans être touché des instances qu'eUes faisaient pour passer.

" Centum errant annos, volitantque hîec litora circnm." Durant cent ans entiers, ils errent sur ces bords.

ViRG. ^n. vi. 329.

** Némésis ou Adrastt'e, déesse de la vengeance. Elle châtiait les méchants, et ceux qui abusaient des présents de la fortune.

TELEMAaUE. .H

thent*^, mais en vain, quelque autre tête moins daère .qiâ ^puisse^ }yà servir de victime.

"Cependant le fils se jette. à son4:ou, et est tout éo^mé que son père réponde si mal*^ à sa tendresse ; il le voit fondant'^ en larmes. ' O mon père/ é^zY'^^-il, *■ d' ouxinenf^ cette tristesse? Après une si longue absence, êtes-voHs fâché de vous revoir dans votre royaume, et de faire Ja joie de votre fils? Qu'ai-je fait? vous détcmmez^^ vos yeux de peur de me voir !' Le père, accabW^ de douleur, ne -r^pondait*'^ rien. Enfin, après de profonds soupirs, il ^ti 'ù Neptune, que t'ai-je promis'"'^ \ à qnel prix an'as-itu garantv'^ du naufrage ! rends-moi^" aux vagues et aux rochers, qui devaient, en me brisant, finir ma triste vie'^ ; laisse vivre mon fils ! O dieu cruel ! tiens, voilà mon sang-, épargne^* le sien.' En parlant'"' ainsi, il tira^^ son épee pour se percer ; mais ceux qui étaient autour de lui arrêtèrent^^ sa main.

"Le vieillard Sophronyme, interprète des volontés des dieux, lui assura qu'il pouvait contenter Neptune sans donner la mort à son fils. 'Votre promesse,' disait-il, *a été imprudente : les dieux ne veulent'"^ point être honorés par la cruauté ; gardez-vous èien''^ d'ajouter à la faute ûe votre promesse celle de l'accomplir contre les lois de la nature : offrez^^ cent taureaux plus blancs que la neige à Neptune ; faites couler leur sang autour de son autel couronné de fleurs ; faites fumer un doux encens en l'honneur de ce dieu.'

"Idoménée écoutait ce discours, la tête baissée^^, et sans répondre : la fureur était allumée^'' dans ses yeux ; son visage pâle et défiguré, changeait à tout moment de couleur : on voyait ses membres tremblants. Cependant son fils lui disait : ' Me voici, mon père ; votre fils est prêt à mourir pour apaiser le dieu; x^attirez^^ pas sur vous sa colère : je meurs^ content, puisque ma mort vous aura garanti de^^ la vôtre. Frappez, mon père ; ne craignez point de trouver en moi un fils indigne de vous, qui craigne de mourir.'

" En ce moment, Idoménée, tout hors de lui, et comme déchiré par les Furies infernales, surprend^^ tous ceux qui

4 FENELON.

V observaient^^ de près ; il enfonce^^ son épée dans le cœur de cet enfant ; il la retire toute fumante et pleine de sang, pour la plonger dans ses propres entrailles ; il est encore une fois retenu^^ par ceux qui Venvironnenf. L'enfant tombe"^ dans son sang ; ses yeux se couvrent^- des ombres de la mort ; il les entrouvre''^ à la lumière ; mais à peine Va-t-il trouvée, qu'il ne peut plus la supporter'*^. Tel qu'un beau lis au milieu des champs, coupé dans sa racine par le tranchant de la charrue, languit, et ne se soutient jjIus'^^ ; il n'a point encore perdu^^ cette vive blancheur, et cet éclat qui charme les yeux ; mais la terre ne le nourrit plus, et sa vie est éteinte^^^; ainsi le fils d'Idoménée, comme une jeune et tendre fleur, est cruellement moissonne dès son premier âffe^^. Le père, dans l'excès de sa douleur, devient'''^ insensible ; il ne sait oti il est, ni ce qu'il a fait, ni ce qu'il doit^ faire ; il marche chancelanf'^ vers la ville, et demande"^ son fils.

" Cependant le peuple, touché de compassion pour l'enfant, et d'horreur pour l'action barbare du père, s'écrie que les dieux justes l'ont livré aux Furies. La fureur leur fournit des armes ; ils prennent des bâtons et des pierres^^ ; la discorde souffle dans tous les cœurs un venin mortel. Les Cretois, les sages Cretois, oublient^ la sagesse qu'ils

* Ce passage rappelle la mort de Didon :

"Ociilisque errantibus, alto

Qucesivit cœlo lucem, ingemuitque repertâ." Elle cherche la lumière des deux, et gémit en la rencontrant.

ViRG. J'ii. iv. 691.

° Cette belle comparaison semble aussi être tirée de l'Enéide : " Purpureus veluti cùm flos succisus aratro Languescit moriens." Ainsi se fane et meurt une fleur nouvelle coupée par le tranchant de la charrue. ViaG. yEn. i.v. 435.

' " Cui neque fulgor adlmc, necdum sua forma recessit ;

Non jam mater alit tellus, vii-esque ministrat."

Ces fleurs n'ont point encore perdu leur éclat et leur beauté; mais on

voit que le sein de la terre qui les a produites, ne les nourrit et ne les

$outient plus. Virg. jEn. xi. 70.

" " Jamque faces et saxa volant ; furor arma ministrat."

La fureur fournit des armes, déjà les tisons et les pierres volent de

toutes parts. Virg. /En. i. 154.

TELEMAQUE. 5

ont tant aîme'e ; ils ne reconnaisse^it plus^ le petit-fils du sage Minos. Les amis d'Idoménée ne trouvent^ plus de salut pour lui qu'en le ramenant^ vers ses vaisseaux:' ils s'embarquent avec lui ; ils fuient'^ à la merci des ondes. Idoméne'e, revenant à soP'^, les remercie de l'avoir arraché d'une terre qu'il a arrosée du sang de son fils^°, et qu'il ne saurait plus habiter. Les vents les conduisent^^ vers VHespérie^, et ils vont fonder un nouveau royaume dans le pays des Salentins^.

" Cependant les Cretois, n'ayant plus de roi pour les gouverner, ont résolu d'en choisir im qui conserve^- dans leur pureté les lois e^aô^ies^^. Voici les mesures qu'ils ont prises^ pour faire ce choix. Tous les principaux citoyens des cent villes sont assemblés ici. On a déjà commencé par des sacrifices : on a assemblé tous les sages les plus fameux des pays voisins, pour examiner la sagesse de ceux qui paraîtront'^''' dignes de commander. On a préparé des jeux publics, où tous les prétendants combattront^^ ; car on veut donner pour prix la royauté à celui qu'on jugera vainqueur de tous les autres, et pour l'esprit et pour le corps. On veut un roi dont le corps soit fort et adroit, et dont l'âme soit ornée de la sagesse et de la vertu. On appelle^ ici tous les étrangers."

Après nous avoir raconté toute cette histoire étonnante, Nausicrate nous dit : " Hâtez-vous donc, ô étrangers, de venir dans notre assemblée : vous combattrez avec les

' Les Grecs appelaient Hesperie les pays qui étaient à leur occident. Ce nom fut d'abord donné à l'Italie, et ensuite à l'Espagne.

" Est locus, Hesperiam Graii cognomine dicunt, Terra antiqua, potens armis atque ubere glebae Œnotri coluere \"iri ; nunc fama, minores Italiam dixisse, ducis de noœine, gentem."

Il est un pays que les Grecs nomment Hesperie, célèbre par F ancienneté de ses Jiabitants, par la puissance de ses armes, et par la fertiliti de son terroir. Ce pays a été occupé par les Œnotriens, et s'appelle, dit-on, aujourd'hui Italie du nom d'un de ses )-ois.

ViRG. yEn. i. 534.

* Le pays des Salentins est aujourd'hui la partie méridionale de la terre d'Otrante sur la mer Ionienne dans le rovaume de Xaples.

Voyez ViRG. jEn. iii. 121. 400,

FENELON.

autres ; et si les flieux destinent la victoire à l'uu de vous, il régnera en ce pays." Nous le suivtmes^^, sans aucun désii; de vaincre, mais par la seule curiosité de voir une GÎioae si extraordinaire.

Nous arrivâmes à une espèce de cirque très-vaste, environné d'une épaisse forêt: le milieu du cirque était une arène préparée pour les combattants ; elle était bordée par tiE grand amphithéâtre d'uu gazon frais sur lequel était Gssis'^ et rangé un peuple innombrable. Quand nous arrivâmes, on nous reçut avec honneur ; car les Cretois sont les peuples du monde qui exercent le plus noblement et asec le plus de religion l'hospitalité. On nous fit asseoir, et on nous invita à combattre. Mentor s'en excusa sur son âge, et Hazaël^ sur sa faible santé. ^Ip. jeunesse et ma vigueur m'ôtaient toute excuse ; je jetai néanmoins un coup d'ceil sur Mentor pour découvrir sa pensée, et j'aperçus ^u'il souhait ait^'-^ que je combattisse. J'acceptai donc l'offre ^n'on me faisait : je iite dépouillai de mes haLits^"^ ; ont fit couler des fiots d'huile douce et luisante sur tous les mem- Inres de mon corps ; et je }ue 7nêlai^°'' 'paxmi les combattants. On dit de tous côtés que c'était le fils d'Ulysse, qui était venu pour tâcher de remporter les prix ; et plusieui's Cretois, qui avaient été à Ithaque pendant mon enfance, me reconnurent.

Le premier combat fut celui de la lutte^°^. Un Rhodien^ ^environ trente-cinq ans surmonta tous les autres qui «Bsèrent se présenter à lui. Il était encore dans toute la TOgaenr de la jeunesse ; ses bras étaient nerveux et bien »mtrris^°^ : au moindre mouvement qu'il faisait, on voyait tous ses muscles : il était également souple et fort. Je ne i parus pas digne d'être vaincu ; et, regardant avec pitié Bia tendre jeunesse, il voulut se retirer : mais je me présentai â Itii. Alors nous nous saisîmes l'un l'autre ; nous BOUS serrâmes à perdre la respiration. Nous étioas épaule

' Hazaël était de Sjrie. Il s'était rendu dans l'île de Crcto, avec Xentor et Télémaque, pour étudier les lois de JMiaos. '' C'est-à-dire, uu habitant de l'île de Rhodes.

TELEMAQUE. 7

contre épaule, pied contre piecl% tous les nerfs tendus^^, et les bras entrelacés comme des serpents, chacun s' efforçant d'enlever de terre son ennemi. Tantôt il essayait de me surprendre en me poussant du côté droit : tantôt il s'efforçait de me pencher du côté gauche. Pendant qu'il me tâtait ainsi^^^, je le poussai avec tant de violence, que ses reins phèrent : il tomba sm* l'arène, et m'entraîna sur lui. En vain il tâcha de me mettre dessous ; je le tins immobile sous moi ; tout le peuple cria : " Victoire au fils d'Ulysse !" Et j'aidai au Rhodien confus à se relever.

Le combat du ceste^ fut plus difficile. Le fils d'un riche citoyen de Samos avait acquis une haute réputation dans ce genre de combats. Tous les autres lui cédèrent ; il n'y eut que moi qui espérai la victoire. D'abord U me donna dans la tête, et puis dans l'estomac, des coups qui me firent vomir le sang, et qui répandirent sur mes yeux un épais nuage. Je chancelai ; d me pressait, et je ne pouvais plus respirer : mais je fus ranimé par la voix de Mentor, qui me criait : " O fils d'Ulysse, seriez-vous vaincu ?" La colère me donna de nouvelles forces^ ; j'évitai plusieurs coups dont j'aurais été accablé. Aussitôt que le Samien m'avait porté un faux coup, et que son bi-as s'allo)igeait en vain, -je le surprenais dans cette posture penchée : déjà il reculait, quand je haussai mon ceste pour tomber sur lui avec plus de forces ' il voulut esquiver, et

* " Haeret pede pes, densusque %iro vir."

Et Von combat corps à corps {pied contre pied).

ViEG. yEn. X. 361.

" Cum pede pes junctus ; totoque ego pectore pronus

Et digitos digitis, et frontem fronte premebam." Je le serrais de toutes mes forces^ pied contre pied, etc.

OviD. Met. is. 44.

'' Les cestes ou gantelets étaient des espèces de brassards qui couvraient les mains ; et afin qu'ils ne pussent échapper, ils tenaient à des courroies tournées autour des bras, et qui s'attachaient aux épaules. " Obstupuere animi : tantorum ingentia septem Terga boum plumbo insuto ferroque rigebant." Les spectateurs sont saisis d'étonnement à la vue de ces gantelets formés de sept cuirs des plus épais, qu'on avait encore garnis de plomb et de fer. Yirg. ^n. v. 40'i.

' " Ac vim suscitât ira."

La colère réveille son courage. — Virg. ^n. v. 454.

FENELON.

perdant l'équilibre, il me donna le moyen de le renverser. À peine fut-il étendu par terre, que je lui tendis la main pour le relever. Il se redressa lui-même, couvert de pous* Bière et de sang : sa honte fut extrême : mais il n'osa renouveler le combat.

Aussitôt on commença les courses des chariots, que Von distribua au sorf^^'. Le mien se trouva le moindre pour la légèreté des roues et pour la vigueur des chevaux. Nous partons : im nuage de poussière vole, et couvre le ciel. Au commencement, je laissai les autres passer devant moi. Un jeune Lacédémonien, nommé Crantor, laissait d'abord tous les autres derrière lui. Un Cretois, nommé Polyclète, le suivait de près. Hippomaque, parent d'Idoménée, qui aspirait à lui succéder, lâchant les rênes à ses chevaux fumants de sueur, était tout penché sur leurs crins fiottants^°^ ; et le mouvement des roues de son chariot était si rapide, qu'elles paraissaient immobiles comme les ailes d'un aigle qui fend les airs. Mes chevaux s'animèrent et se mirent peu à peu en haleine ; je laissai loin derrière moi presque tous ceux qui étaient partis avec tant d'ardeur. Hippomaque, parent d'Idoménée, poussant trop ses chevaux, lé plus vigoureux s'abattit, et ôta, par sa chute, à son maître l'espérance de régner. Polyclète, se penchant trop sur ses chevaux, ne put se tenir ferme dans une secousse ; il tomba ; les rênes lui échappèrent, et il fut trop heureux de pouvoir en tombant éviter la mort. Crantor voyant avec des yeux pleins d'indignation que j'étais tout auprès de lui, redoubla son ardeur : tantôt il invoquait les dieux, et leur promettait de riches offrandes ; tantôt ,jl parlait à ses chevaux pour les animer : il craignait que je ne passasse entre la borne et lui ; car mes chevaux, ynieux ménoffés^^^ que les siens, étaient en état de le devancer : il ne lui restait plus d'autre ressource que celle de me fermer le passage. Pour y réussir, il hasarda de se briser contre la borne ; il y brisa effectivement sa roue. Je ne songeai qu'à faire promptement le tour, pour n'être pas engagé dans son désordre ; et il me vit un moment après au bout de la carrière. Le peuple s'écria encore une fois: "Vie-

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toire au fils d'Ulysse! c'est liii que les dieux destment à

régner sur nous." -^^^^ "^j/

Cependant les plus illustres et les plus sages d'entre les Cretois nous conduisirent dans un bois antique et sacré, recuW^° de la vue des hommes profanes, où les vieillards que Minos avait établis juges du peuple et gardes des lois, nous assemblèrent. Nous étions les mêmes qui avions combattu dans les jeux ; nul autre ne fut admis. Les sages ouvrirent le livre oii toutes les lois de Minos sont recueillies. Je me sentis saisi de respect et de honte, quand j'approchai de ces vieillards que l'âge rendait vénérables, sans leur ôter la vigueur de F esprit. Ils étaient assis avec ordre, et immobiles dans leurs places : leurs cheveux étaient blancs; plusieurs n'en avaient presque plus. On voyait reliure sur leurs visages graves une sagesse douce et tranquille ; ils ne se pressaient point de parler ; ils ne disaient que ce qu'ils avaient résolu de dire. Quand ils étaient d'a\is différents, ils étaient si modérés à soutenir ce qu'ils pensaient de part et d'autre, qu'on aurait cru qu'ils étaient tous d'une même opinion. La longue expérience des choses passées, et l'habitude du travail leur donnaient de grandes vues sur toutes choses : mais ce qui perfectionnait le plus leur raison, c'était le calme de leur esprit délivré des folles passions et des caprices de la jeunesse. La sagesse toute seule agissait en eux, et le fruit de leur longue vertu était d'avoir si bien dompté leurs humeurs, qu'ils goûtaient sans peine le doux et noble plaisir d'écouter la raison. En les admirant, je souhaitai que ma vie pût s'accourcir pour arriver tout à coup à une si estimable vieillesse. Je trouvais la jeunesse malheureuse d'être li impétueuse, et si éloignée de cette vertu si éclairée et si tranquille.

Le premier d'entre ces vieillards ou\Tit le livre des lois de Minos. C'était un grand livre qu'on tenait d' crdinaire revfermé dans une cassette d'or avec des parfums^^^^. Tous ces vieillards le baisèrent avec respect ; car ils disent qu'après les dieux, de qui les bonnes lois viennent, rien ne

* C'est ainsi qu'Alexandre le Grand conservait les ouvrages d'Homère. — {Voyez le /ième livre de Y Histoire naturelle de Pmne.)

ItH rEXELO.N.

dùiw être si sacsé ans. lioBaines, que. les lois destinées à les rendre bons, sages et heureux. Ceux qui ont dans leurs luajuis les lois pour gouveruer les peuples doivent toujours i^e laisser- gouverner eus-mêmes par les lois. C'est la loi, et nou pas l'homme, qui doit réguer. Tel est le discours de ces sages. Ensuite, celui qui présidait proposa trois, questions,, qui devaient être décidées par les maximes de I^iiûos..

La première question était de savoir quel est le plus libre de tous les hommes. Les uns répondirent que c'était uii roi qui avait sur soa peuple mi empire absolu, et qui était victorieux de tous ses ennemis. D'autres soutinrent que c'était un homme si riche, qu'il pouvait contenter tous ses désirs. D'autres dirent que c'était mi homme qui ne se mariait point, et qui voyageait pendant toute sa vie eit divers pays, sans être jamais assujetti aux lois d'aucune nation. D'autres s'imaginèrent que c'était un barbare, qui, vivaut de sa chasse au milieu des bois, était indépendant de toute police^^ et de tout besoin. D'autres crurent que c'était un homme nowselhment affrtmckV^, parce qu'en sortant des rigmeuïs de la servitude, il jouissait plus qu'aucun autre^ des douceurs de la liberté.. D'autres enfin s'a-visèreat de dire que c'était un homme mouraEit, parce que la mort le délivrait de tout, et que tous les hommes ensemble n'avaieat plus aucun pouvoir suc lui. Quand mon rang- fat venu, je n'eus pas de peine à répondre, parce qufi je n'avais pas G ablié ce que Mentor m'avait dit souvent. "Le plus libre de tous les hommes," répondis-je, "est celui qui peut être- hbre dans l'esclavage même. En quelque pays et en qaelque condition qu'on soit, on est très-libre, pourvu qu'on craigne les dieux, et cpûon ne craigne Cfieux^. En un mot, l'homme véritablement hbre est celui qui, dégagé de toute crainte et de tout désir, n'est soumis qu'aux dieux et à sa raison." Les vieillards s'entre-regardèrent en souriant, et furent surpris de voir que ma réponse fût précisément celle de Minos. '^

• " Soumis avec respect à sa volonté sainte,

Je crains Dieu, ciiex Abner, et n'ai point d'autre crainte."

Racine. Aihalie, Act i.

TELEMAQJjr. Il

Ensuite on proposa la seconde question en ces termes : '' Quel est le plus malheureux de tous les hommes?" Chacua disait ce qui lui venait dans l'esprit^'^. L'un disait : " C'est un homme qui n'a ni biens, ni santé, ni honneur." Un autre disait: "C'est un homme qm n'a aucun, ami." D'autres soutenaient que c'est xm homme qui a des enlants ingrats et indignes de lui. Il vint un sage de l'île de Lesbos, qui dit: "Le plus malheureus de tous les hommes est celui qui croit l'être:;, cae le malheur dépend moin* des choses qu'on soctSts, çie del'impatience avec laquelle on augmente son malheur." A ces mots toute l'assembl^'e se récria'-'-' ; on applaudit^ et chacun crut que ce sage Lesbien remporterait le prix sur cette qtiestion. Mais on me demanda ma pMisée, et je répondis, suivant les maximea de Mentor : "Le plus malheureiïx de tous les hommes est un roi qui croit être heureux en rendant les autres hommes misérables : il est doublement malheureux par son aveuglement : ne conn^seant pas son malheur, il ne peut s" en guérir ; il craint même de le connaître. La vâité ne' peut percer la foule des flatteurs pour aller jusquj'ài lui. Il est tyrannisé par ses passions ; il ne connaît point ses devoirs ; il n'a jamais goûté le plaisir de faire le bien, ni senti les charmes de la pure vertu. Il est malheureux, et digne de l'être : son malheur augmente tous les jours; il court à sa perte, et les dieux se préparent à le confondre par une punition éternelle." Toute l'assemblée avoua que j'avais vaincu le sage Lesbien, et les vieillards déclarèrent que j'avais rencontre le vrai sens de Minos.

Pour la troisième question, on demanda lequel des deux est préférable ; d'un côté, un roi conquérant et invincible dans la guerre ; de l'autre, un roi sans expérience de la guerre, mais propre a policer sagement^^ les peuples dans la paix. La plupart répondirent que le roi invincible dans la guerre était préférable. "À quoi sert^^^," disaient-ils, "d'avoir un roi qui sache bien gouverner en paix, s'il ne sait pas défendre le pays quand la guerre vient ? Les ennemis le vaincront, et réduiront son peuple en servitude." D'autres soutenaient au contraire, que le roi pacifique

12 riNELON.

serait meilleur, parce qu'il craindrait la guerre, et l'éviterait par ses soins. D'autres disaient qu'un roi conquérant traraillerait à la gloire de son peuple aussi bien qu'à la sienne, et qu'il rendrait ses sujets maîtres des autres nations ; au lieu qu'un roi pacifique les tiendrait dans une honteuse lâcheté^^^. ••

On voidut savoir mon sentiment. Je répondis ainsi : "Un roi qui ne sait gouverner que dans la paix ou dans la guerre, et qui n'est pas capable de conduire son peuple dans ces deux états, n'est qu'à demi roi. Mais si vous comparez un roi qui ne sait que la guerre, à un roi sage, qui, sans savoir la guerre, est capable de la soutenir dans le besoin par ses généraux, je le trouve préférable à l'autre. Un roi entièrement tourné à la guerre voudrait toujours la faire : pour étendre sa domination et sa gloire propre, il ruiaerait ses peuples. A quoi sert-il à un peuple, que son roi subjugue d'autres nations, si on est malheureux sous son règne? D'ailleurs, les longues guerres entraraent toujours après elles beaucoup de désordres ; les victorieux mêmes se dériglent^^^ pendant ces temps de confusion. Voyez ce qu'il en coûte à la Grèce pour avoir triomphé de Troie ; elle a été privée de ses rois pendant plus de dix ans. Lorsque tout est en feu par la guerre, les lois, l'agriculture, les arts languissent. Les meilleurs princes mêmes, pendant qu'ils ont une guerre à soutenir, sont contraints^-" de faire le plus grand des maux, qui est de tolérer la licence, et de se servir des méchants. Combien y a-t-il de scélérats^^^ qu'on punirait pendant la pais, et dont on a besoin de récompenser l'audace dans les désordres de la guerre ! Jamais aucun peuple n'a eu un roi conquérant, sans avoir beaucoup à souffrir de son ambition. Un conquérant, enivré de sa gloire, ruine presque autant sa nation victorieuse que les nations vaincues. Un prince qui n'a point les qualités nécessaires pour la paix, ne peut faire gotder a ses sujets^" les fruits d'une guerre heureusement finie : il est comme tra homme qui défendrait son cliamp contre son voisin, et qui usurperait celui du voisin même, mais qui ne saurait ni labourer, ni semer pour recueillir aucune moisson. Un tel

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