‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 22 sur 320 · TÉLÉMAQUE · texte numérisé non relu

TÉLÉMAQUE

homme semble né pour détruire, pour ravager, pour renverser le monde, et non pour rendre un peuple heureux par un sage gouvernement^.

"Venons maintenant au roi pacifique. Il est vrai qu'il n'est pas propre à de grandes conquêtes ; c'est-à-dire qu'il n'est pas né pour troubler le bonheur de son peuple, en voulant vaincre les autres peuples que la justice ne lui a pas soumis : mais, s'il est véritablement propre à gouverner en paix, il a toutes les qualités nécessaires pour mettre son peuple en sûreté contre ses ennemis. Voici comment : Il est juste, modéré, et commode à V égard de^-^ ses voisins ; il n'entreprend jamais contre eux rien qui puisse troubler la pais ; il est fidèle dans ses alhances. v Ses alliés l'aiment, ne le craignent point, et ont une entière confiance en lui. S'il a quelque voisin inquiet, hautain, et ambitieux, tous les autres rois voisins, qui craignent ce voisin inquiet, et qui n'ont aucune jalousie du roi pacifique, se joignent à ce bon roi pour l'empêcher d'être opprimé. Sa probité, sa bonne foi, sa modération, le rendent l'arbitre de tous les états qui em-ironnent le sien. Pendant que le roi entreprenant est odieux à tous les autres, et sans cesse exposé à leurs ligues, celui-ci a la gloire d'être comme le père et le tuteur de tous les autres rois. Voilà les avantages qu'il a au dehors^"*. Ceiix dont il jouit au dedans sont encore plus solides. Puisqu'il est propre à gouverner en paLx, je dois supposer qu'il gouverne par les plus sages lois. Il retranche le faste, la mollesse, et tous les arts qui ne servent qu'à flatter les nces ; il fait fleurir les autres arts qui sont utiles aux véritables besoins de la vie ; surtout il applique ses sujets à l'agriculture. Par là, il les met dans l'abondance des choses nécessaires. Ce peuple laborieux, simple dans ses mœurs, accoutumé à vivre de peu, gagnant facilement sa vie, par la culture de ses terres, se multiplie à l'infini. Voilà dans ce royaume un peuple innombrable, mais im peuple sain, tigoureux, robuste, qui n'est point amolli par les voluptés, qui est exercé à la vertu, qui n'est pomt attaché aux dou-

* Quelques censeurs ont voulu reconnaître Louis XIV à ce portrait.

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ceurs d'une vie lâche et délicieuse, qui sait mépriser la mort, qui aimerait mieux mouirir que de perdre cette liberté qu'il goûte sous un sage roi appliqué à ne régner que pour faire régner la raison.-y Qu'un conquérant voisia attaque ce peuple, il ne le trouvera peut-être pas assez accoutumé à camper, à se ranger en bataille, ou à dresser^'^ des machines pour assiéger une viUe ; mais il le trouvera invincible par sa multitude^-% par son courage, par sa patience dans les fatigues, par son habitude de soufirir la pauvreté, par sa vigueur dans les combats, et par une vertu que les mauvais succès mêmes ne peuvent abattre. D'ailleurs, si le roi n'est point assez expérimenté pour commander lui-même ses armées, il les fera commander par des gens qui en seront capables, et il saura s'en servir sans perdre son autorité. Cependant il tirera du secours de ses aUiés ; ses sujets aimeront mieux mourir que de passer sous la domination d'mi autre roi violent et injuste : les dieux mêmes combattront pour lui. Voyez quelles ressources il aura au miheu de ses gi'ands périls. Je conclus donc que le roi pacifique qui ignore la guerre est un roi très-imparfait, puisqu'il ne sait point remplir une de ses plus grandes fonctions, qui est de vaincre ses ennemis ; mais j'ajoute qu'U est néanmoins infiniment supérieur au roi conquérant qui manque des qualités nécessaires dans la paix, et qui n'est propre qu'à la guerre."

J'aperçiis dans l'assemblée beaucoup de gens qui ne pouvaient goûter ces avis; car la plupart des hommes, éblouis par les choses éclatantes, comme les victoires et les conquêtes, les préfèrent à ce qui est simple, tranquille et sohde, comme la paix et la bonne police^' des peuples. Mais tous les vieillards déclarèrent que j'avais parlé comme Mines.

Le premier de ces vieillards s'écria : "Je vois l'accomphseement d'un oracle d'Apollon, connu dans toute notre île. Minos avait consulté le dieu> pour savoir combien de temps sa race régnerait, suivant les lois qu'il venait d'établir. Le dieu lui répondit: 'Les tiens^"^ cesseront de régner

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quand un étranger entrera dans ton île pour y faire régner tes lois.' Nous avions craint que quelque étranger viendrait^ faire la conquête de Tile de Crète : mais le malheur d'Idoménée, et la sagesse du fils d'Ulysse, qui entend mieux que nul autre mortel les lois de jMinos, nous montrent le sens de l'oracle. Que tardons-nous à com'oimer celui que les destins nous donnent pour roi?"v^-

Aussitôt les vieillards sortent de l'enceinte du bois sacré ; et le premier, me prenant par la main, annonce au peuple déjà impatient, dans l'attente d'une décision, que j'avais remporté le pris. À peine acheva-t-il de parler, qu'on entendit un bruit confus de toute l'assemblée. Chacun pousse des cris de joie. Tout le rivage et toutes les montagnes voisines retentissent de ce cri : " Que le fils d'Ulysse, semblable à ^linos, règne sm- les Cretois!"

J'attendis un moment, et je faisais signe de la main pour demander qu'on m' écoutât. Cependant iientor me disait à l'oreille: "Renoncez-vous à votre patrie? l'ambition de régner vous fera-t-elle oublier Pénélope^, qui vous attend comme sa dernière espérance, et le grand Ulysse, oue les dieux avaient résolu de vous rendre?" Ces paroles percèrent mon cœur, et me soutùirent contre le vain désir de régner.

Cependant un profond silence de toute cette tumxdtueuse assemblée me donna le moyen de parler amsi : " O dlustres Cretois, je ne mérite point de vous commander. L'oracle qu'on vient de rapportée marque hien^^ que la race de Mines cessera de- regner quand un étranger entrera dans cette île, et y fera régner le& lois de ce sage roi ; mais il n'est pas dit que cet étranger régnera. Je veux croire que je suis cet étranger marqué par l'oracle. J'ai accompU Ja prédiction ; je suis venu- dans cette île ; j'ai découvert le vrai sens des lois, et je souhaite que mon explication serve

* Viendrait est considéré comme une faute par la plupart des grammairiens. Selon eux il faudrait dire Nous avions craint que quelque étranger ne vint etc. Voyez la Grammaire de V éditeur. '

* La beauté de Pinélope (mère de Télémaque) l'avait exposée aux importunités de plusieurs princes qui voulaient l'épouser, croyant qu'Ulysse était mort au siège de Troie.

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