COURAGE CIVIL DE BOISSY-D ANGLAS
Insurrection des révolutionnaires du P' prairial, an III (20 mai 1/95), et envahissement de la convention.
Les patriotes déjoués récemment dans une tentative pour mettre les sections^ en permanence, sous le prétexte de la disette, conspiraient dans différents quartiers populeux, et avaient fini par former un comité central d'insurrection composé d'anciens membres des comités révolutionnaires. Ils firent imprimer, le 30 floréal au soir (19 mai 1/95), et répandre dans Paris un manifeste au nom du peuple souverain rentré dans ses droits. Dès le lendemain \^^ prairial (20 mai), à la pointe du jour, le tumulte était général dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint- jNIarceau, dans le quartier du Temple, dans les rues Saint-Denis, Saint-Martin, et surtout dans la Cijé. Les patriotes faisaient retentir toutes les cloches dont ils pouvaient disposer, ils battaient la générale et tiraient le canon.
Dans le même instant le tocsin sonnait au pa-villon de l'Unité, par ordre du comité de sûreté générale, et les sections se réuniss-aient. Le rassemblement, grossissant toujours, s'avançait peu à peu vers les Tuileries. Une foule de femmes, mêlées à des hommes ivres, et criant : " Du pain . et la constitution de 93 !" des troupes de bandits armés de piques, de sabres et d'armes de toute espèce ; des flots de la plus vile populace ; enfin quelques bataillons de sections régulièrement armés, formaient ce rassemblement, et marchaient sans ordre vers le but indiqué, la convention. Vers les dk heures, ils étaient arrivés aux Tuileries, ils assiégeaient la salle de l'assemblée, et en fermaient toutes les issues.
■ Sous la république fondée en 1792, les divisions électorales de la France prirent le nom de sections.
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Les députes étaient à leur poste ; ils ne connaissaient 1« mouTement que par les cris de la populace et le retentissement du tocsin. L'assemblée à peine réunie, im député vint lire le manifeste de l'insurrection : les tribunes, occupées de grand matin par les patriotes, retentiient aussitôt de bruyants applaudissements. En voyant la convention ainsi entourée, im membre s'écria qu'elle saurait mourir à son poste. Aussitôt les députés se levèrent en répétant : " Oui ! oui!" Dans ce moment, on entendait croître le bruit; on entendait gronder les flots de la populace. Tout à coup on voit fondre un essaim de femmes dans les tribunes ; elles s'y précipitent en foulant aux pieds ceux qui les occupent, et en criant: "Du pain! du pain!" Le président Vernier se couvre, et leur commande le silence ; mais elles continuent à crier: "Du pain! du pain!" Les unes montrent le poing à l'assemblée, les autres rient de sa détresse. Une foule de membres se lèvent pour prendre la parole ; ils ne peuvent se faire entendre. Ils demandent que le président fasse respecter la convention. Le président ne peut y réussir. André Dumont succède à Vernier et occupe le fauteuil. Le tumulte continue. Les cris " du pain ! du pain!" sont répétés par les femmes qui ont fait irruption dans les tribunes. Andi'é Dumont déclare qu'il va les faire sortir ; on le couvre de huées d'un côté, d'applaudissements de l'autre. Dans ce mom.ent, on entend des coups violents donnés dans la porte qui est à gauche du bureau, et le bruit d'ime multitude qtd fait effort pour l'enfoncer. Lesct*^ de la porte crient, et des plairas" tombent. Le président, dans cette situation périlleuse, s'adresse à un général qui s'était présenté à la barre avec une troupe de jeunes gens pour présenter une pétition fort sage, et lui donne le commandement provisoire de la force armée. Le général, chargé par le président de veiUer sur la convention, rentre avec une escorte de fiisilliers et plusieurs jeunes gens qui s'étaient mmns de fouets de poste. Ils escaladent les tribunes, et en font sortir les femmes en les chassant à coups de fouet. EUes fuient en poussant des cris épouvantables, et aux grands applaudissements d'une partie des assistants.
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À peine les tribunes sont-elles e'vacue'es, que le bruit à la porte de gauche redouble. La foule est revenue à la charge ; elle attaque de nouveau la porte qui cède à la violence, e'clate et se brise. Les membres de la convention se retirent sur les bancs supérieurs ; la gendarmerie forme une haie autour d'eux pour les prote'ger. Aussitôt des citoyens armés des sections accourent dans la salle par la porte de droite pour chasser la populace. Ils la refoulent d'abord et s'emparent de quelques femm.es ; mais ils sont bientôt ramenés à leur tour par la populace victorieuse. Heureusement la section de Grenelle, accourue la première au secours de la convention, arrive dans ce moment, et vient fournir un utile renfort. Le député Auguis était à sa tête, le sabre à la main. " En avant!" s'écrie-t-il .... On se serre, on avance, on croise les baïonnettes, et on repousse sans blessure la multitude des assaillants qui cède à la vue du fer. On saisit par le collet l'un des révoltés ; on le traîne au pied du bureau ; on le fouille, et on lui trouve les poches pleines de pain. Il était deux heures. Un peu de calme se rétabht dans l'assemblée.
Cependant la foule augmentait autour de la salle. À peine deux ou trois sections avaient-elles eu le temps d'accourir et de se jeter dans le Palais-National ; mais elles ne pouvaient résister à la masse toujours croissante des assaillants. D'autres venaient d'arriver, mais elles ne pouvaient pénétrer dans l'intérieur. En cet instant la foule fait un nouvel effort sur le salon de la Liberté, et pénètre jusqu'à la porte brisée. Les cris "Aux armes!" se renouvellent; la force qui était dans l'intérieur de la salle accourt vers la porte menacée ; le président se couvre, l'assemblée demeure calme. Alors des deux côtés on se joint ; le combat s'engage devant la porte même ; les défenseurs de la convention croisent la baïonnette ; de leur côté les assaillants font feu, et les balles viennent frapper les murs de la salle. Les députés se lèvent en criant: "Vive la république!" De nouveaux détachements accourent, traversent de droite à gauche, et viennent soutenir l'attaque. Les coups de feu redoublent; on charge, on se mêle, on sabre. Mais une
foule immense, placée derrière les assaillants, les pousse, les porte malgré eux-mêmes sur les baïonnettes, renverse tous les obstacles qu'on lui oppose, et fait irruption dans l'assemblée. Il était trois heures ; des femmes ivres, des hommes armés de sabres, de piques, de fusils, portant sur leurs chapeaux ces mots : " Du pain, la constitution de 93," remplissent la salle ; les uns vont occuper les banquettes inférieures que les députés avaient laissées libres ; les autres remplissent le parquet ; d'autres se placent devant le bureau, ou montent par les petits escaliers qui conduisent au fauteuil du président. Un jeune officier des sections, nommé Mally, placé sur les degrés du bureau, arrache à l'un de ces hommes l'écriteau qu'il portait sur son chapeau. On tire aussitôt - sur lui, et il tombe blessé de plusieurs coups de feu. Dans ce moment, toutes les baïonnettes, toutes les piques se dirigent sur le président ; on enferme sa tête dans une haie de fer. C'est Boissy-d'Anglas qui a succédé à Dumont; il demeure immobile et calme. Un jeune député, plein de courage et de dévouement, Féraud, accourt au pied de la tribune, s'arrache les cheveux, se frappe la poitrine de douleur, et, voyant le danger du président, s'élance pour aller le couvrir de son corps. L'un des hommes à pique veut le retenir par l'habit ; un officier, pour dégager Féraud, assène un coup de poing à l'homme qui le retenait, ce dernier répond au coup de poing par un coup de pistolet qui atteint le malheureux Féraud dans les épaules. L'infortuné jeune homme tombe ; on l'entraîne, on le foule aux pieds, on l'emporte hors de la salle, et on Uvre son cadavre à la populace.
Boissy-d'Anglas demeure calme et impassible au milieu de cet épouvantable événement ; les baïonnettes et les piques environnent encore sa tète. Alors commence une scène de confusion impossible à décrire ; chacun veut parler et crie en vain pour se faire entendre. Les tambours battent pour rétablir le silence; mais la foule, s' amusant de ce- chaos, vocifère, frappe des pieds, trépigne^ de plaisir en voyant l'état auquel est réduite cette assemblée souveraine. Pendant ce tumulte, on apporte une tête au bout d'une baïonnette :
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on la regarde arec effroi, on ne peut d'abord la reconnaître. C'était celle de Féraud, que les brigands avaient coupée, et qu'ils avaient placée au bout d'une baïonnette. Ils la promènent dans la salle, au milieu des hurlements de la multitude. La fureur contre le président Boissy-d'Anglas recommence ; miUe morts le menacent.
Il était déjà sept heures du soir ; on tremblait dans cette assemblée, on craignait que cette foule, où se trouvaient des scélérats, n'égorgeât les représentants du peuple au milieu de l'obscurité de la nuit. Les comités du gouvernement avaient employé tous leurs efforts pour réunir les sections, ce qui n'était pas facile avec le tumulte qui régnait, avec l'effroi qui s'était emparé de beaucoup d'entre elles et la mauvaise volonté que manifestaient quelques autres. Les représentants Legendre, Auguis, Chénier, Delecloi, et Kervélégan s'étaient rendus à la tête de forts détachements auprès de la convention. Legendre pénètre dans la salle, monte à la tribune à travers les insultes et les coups, et prend la parole au milieu des huées. " J'invite l'assemblée," dit-il, "à rester ferme, et les citoyens qui sont ici à sortir." " À bas ! à bas !" s'écrie-t-on.
Alors s'avance le détachement à la tête duquel marchent les représentants Kervélégan et Auguis, et le commandant de la garde nationale. On somme la multitude de se retirer, le président l'y invite au nom de la loi : elle répond par des huées. Aussitôt on baisse les baïonnettes et on entre ; la foule désarmée cède ; mais des hommes armés qui se trouvaient au milieu d'elle résistent un moment ; ils sont repoussés et fuient en criant: " A nous, sans-culottes!" Une partie des patriotes revient à ce cri, et charge avec violence le détachement qui avait pénétré. Ils emportent un instant l'avantage ; mais le pas de charge retentit dans la salle extérieure ; un renfort considérable arrive, fond de nouveau BUT les insurgés, les repousse, les sabre, les poursuit à coups de baïonnettes : ils fuient, se pressent aux portes, ou escaladent les tribunes, et se sauvent par les fenêtres. La salle est enfin évacuée : il était minuit.
Thiers. Histoire de la révolution française. {Voyez la page 345.)