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À ces paroles, il s'éleva dans l'air mille cris de joie. Le diadème fut mis par le chef des \ieillards gardes des lois, sur la tête d'Aristodème. Ou fit des sacrifices à Jupiter, et aux autres grands dieux. Aristodème nous fit des pre'sents, non pas avec la magnificence ordinaire aux rois, mais avec une noble simplicité. Il donna à Hazaël les lois de Minos écrites de la main de Minos même ; il lui donna aussi un recueil de toute l'histoire de Crète, depuis Saturne et rage (Tor^ ; il fit mettre dans sou vaisseau des fruits de toutes les espèces qui sont bonnes en Crète et inconnues dans la Syrie, et lui ofirit tous les secours dont il pourrait avoir besoin.
Télémaque décrit la ville de Tyr, et les Phéniciens.
J'admirais l'heureuse situation de cette grande ville, qui est au milieu de la mer, dans une île. La côte voisine est délicieuse par sa fertilité, par les fruits exquis qu'elle porte, par le nombre des villes et des villages qui se touchent presque, enfin par la douceur de son climat : car les montagnes mettent cette côte à l'abri des vents brûlants du midi ; elle est rafraîchie par le vent du nord qui souffle du côté de la mer. Ce pays est au pied du Liban, dont le sommet fend les nues et va toucher les astres ; ime glace éternelle couvre son front; des fleuves pleins de neige tombent, comme' des torrents, des pointes des rochers qui environnent sa tête. Au-dessous, on voit une vaste forêt de cèdres antiques, qui paraissent aussi vieux que la terre
• Saturne, chassé du ciel par Jupiter, se réfugia en Italie. Ce fut là qu'il enseigna l'agriculture aux hommes, et le temps de son règne fut si heureux qu'on l'appela l'âge d'or.
" Primus ab sethereo venit Satm'nus Olympo, Arma Jovis fugiens, et rcgnis exsul ademptis." Saturne /ut le premier qui, fuyant les armes de Jupiter, vint de l'Olympe dans cette contrée, et s'y réfugia, après avoir été détrôné."
ViRG. /En. viii. 319.
•' Aurea, quae perhibent, illo sub rege fuêre, Saecula ; sic placidâ populos in pace regebat." L'âge d'or, qu'on vante si souvent, arriva sous son règne : tant était douce et tranquille la paix qu'il faisait goûter à ses peuples.
ViRG. ^n. viii. 324.
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où ils sont plantés, et qui portent leurs brancdaes épaisses jasque vers les nues. Cette ferét a sous ses pieds de gras pâturages, dans la pente de la moniûgne. C'est là qu'on voit eiter les taureaux qui mugissent, ies brebis qui bêlent, arec leurs tendres agneaux qui bondissent sur l'herbe fraîche : là coulent mille divers ruisseaux d'une eau claire, qui distribuent l'eau partout. Enfin on voit au-dessous de ces pâturages le pied de la montagne qui -est comme un jardm : le piintemps et l'automne y régnent ensemble pour y joindre les fleurs et les fruits. Jamais ni le souffle empesté du midi, qui sèche et qui brûle tout, ni le rigoureux aquilon, n'ont osé effacer lès ^-ives couleurs qui ornent ce jardin. *
C'est auprès de cette belle côte que s'^ve dsms la mer l'île où est bâtie la ville de Tyr. Cette grande \i\le semble nager au-dessus des eaux, et être la reine de toute la mer. Les marchands y abordent de toutes les parties du monde, et ses habitants sont eux-mêmes les plus fameux marchands qu'il y ait dans l'univers. Quand on entre dans cette ville, on croit d'abord que ce n'est point une ville qui appartienne à un peuple particulier, mais qu'elle est la ville commune de tous les peuples, et le centre de leur commerce, / Elle a deux grands môles, semblables à deux bras, qui s'avancent dans la mer, et qui embrassent un vaste port où les vents ne peuvent entrer. Dans ce port on voit comme ime forêt de mâts de navires ; et ces navires sont si nombreux, qu'à peine peut-on découvrir la mer qui les porte. Tous les citoyens s'appUquent au commerce, et leurs grandes richesses ne les dégoûtent jamais du travail nécessaire pour les augmenter. On y voit de tous côtés le fin hn d'Egypte, et la pourpre tyrienne, deux fois teinte d'un éclat merveilleux : cette teinture est si vive, que le temps ne peut l'effacer : on s'en sert poxu" des laines fines, qu'on rehausse d'une broderie d'or et d'argent. Les Phéniciens font le commerce de tous les peuples jusqu'au -détroit de Gadès^, et ils ont même pénétré dans le vaste océan qui
Gadcs, aujourd'hui Cadix, ville de l'Espagne Bétique, dans une
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en-vironne toute la terre. Ils ont fait aussi de longues navigations sur la ]Mer Bouge; et c'est par ce chemin qu'ils vont chercher, dans des îles inconnxies, de For, des parfums, et divers animaux qu'on ne voit point ailleurs.
Je ne pouvais rassasier mes yeux du spectacle magnifique de cette grande ville où tout était en mouvement. Je n'y voyais point, comme dans les villes de la Grèce, des hommes oisifs et cmieux, qui vont chercher des nom-elles dans la place publique, ou regarder ies étrangers qui arrivent sur le port. Les hommes y sont occupés à décharger leurs vaisseaux, à transporter leurs mai-chandiscs ou à les vendre ; à ranger lem-s magasins, et à tenir un compte exact de ce qui leur est dû par les négociants ctraogei's. Les femmes Jie .cessent jamais ou de filer ies laines, ou de faire des dessins de braderie, ou de plier ks riches étoffes. .:.-
" D'où \'ient," disais-je à Narbal^, " que les Phéniciens se sont rendus les maîtres du commerce de toute la tenue, et qu'ils s'enrichissent ainsi aux dépens de tons les ^autres peuples?" "Vous le voyez," me répondit-il; "la situation de Tyr est heureuse pour le comunerce. C'est notre patrie qui a la gloire d'avoir inventé la navigation : ies TjTÎens furent les premiers, s'il en faut cr.oire ce 'qu'on raconte de la plus obscure antiquité, qiui <dom.pttffent les flots longtemps avant l'Age de Tijph'^s et .des Arffonait'tes^ tant vantés dans la Grèce : Us furent, .die-ije, les premiers qui osèrent se mettre dans mi frêle vaisseau à la merci des vagues et des tempêtes, qui sondèrent les abîmes de la mer, qui observèrent les astres loin de la tei-re, suivant la science des Égyptiens et des Babyloniens, enfin qui réunirent tant de peuples que la mer avait séparés. Les Tyrieus sont industrieux, patients, laborieux, propres, sobres ^et
petite île voisine du continent, vis-à-vis du port de Alnestée. Elle fut bâtie par les Tyriens, et c'est une de leurs plus anciennes colonies.
" Narbal était le commandant du vaisseau s'ir lequel Télémaque s'était rendu à Tyr.
'' Tiphys, fameux pilote qui conduisit le navire .A.rgo, sur lequel les princes grecs nommés Argonautes s'embarquèrent pour aller dans la Colcbide y conquérir la toison d'or.
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méuagers ; ils ont une exacte police ; ils sont parfaitement d'accord entre eux ; jamais peuple n'a été plus constant, plus sincère, plus fidèle, plus sûr, plus commode à tous les étrangers. Voilà, sans aller chercher d'autres causes, ce qui leur donne l'empire de la mer, et qui fait fleurir dans leurs ports un si utile commerce. Si la division et la jalousie se mettaient entre eux, s'ils commençaient à s'amollir dans les délices et dans l'oisiveté ; si les premiers de la nation méprisaient le travail et l'économie ; si les axts cessaient d'être en honneur dans leur ville ; s'ils manquaient de bonne foi envers les étrangers ; s'ils altéraient tant soit peu les règles d'un commerce libre ; s'ils négligeaient leurs manufactures, et s'ils cessaient de faire les grandes avances qui sont nécessaires pour rendre leurs marchandises parfaites, chacune dans son genre, vous verriez bientôt tomber cette puissance que vous admirez."- —
"Mais expliquez-moi," lui disais-je, "les vrais moyens d'établir un jour à Ithaque un pareil commerce." " Faites," me répondit-il, " comme on fait ici : recevez bien et facilement tous les étrangers ; faites-leur trouver dans vos ports la sûreté, la commodité, la liberté entière ; ne vous laissez jamais entraîner ni par l'avarice ni par l'orgueil. Le vrai moyen de gagner beaucoup, est de ne vouloir jamais trop gagner, et de savoir perdre à propos. Faites-vous aimer par tous les étrangers ; souffrez même quelque chose d'eux ; craignez d'exciter leur jalousie par votre hauteur ; soyez constant dans les règles du commerce ; qu'elles soient simples et faciles ; accoutumez vos peuples à les suivre inviolablement ; punissez sévèrement la fraude, et même la négligence ou le faste des marchands, qui ruinent le commerce en ruinant les hommes qui le font. Surtout n'entreprenez jamais de gêner le commerce pour le tourner selon vos vues. Il faut que le prince ne s'en mêle point, de peur de le gêner, et qu'il en laisse tout le profit à ses sujets qui en ont la peine ; autrement il les découragera : il en tirera assez d'avantages par les grandes richesses qui entreront dans ses états. Le commerce est comme certaines sources : si vous voulez détourner leur cours, vous
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les faites tarir. Il n'y a que le profit et la commodité qui attirent les étrangers chez vous ; si vous leur rendez le commerce moins commode et moins utile, ils se retirent insensiblement, et ne reAàennent plus, parce que d'autres peuples, profitant de votre imprudence, les attirent chez eux, et les accoutument à se passer de vous. Il faut mc;me vous avouer que depuis quelque temps la gloire de Tyr est bien obscurcie. Oh! si vous l'aviez \'ue, mon cher Télémaque, avant le règne de Pygmalion^, vous auriez été bien plus étonné ! Vous ne trouvez plus maintenant ici que les tristes restes d'une grandeur qui menace ruine."
Fénelon.
Fénelon {François de Salignac de la Motte).
Né au château de Fénelon, en Querci, le 6 août 1651 ; il mourut à Cambrai, le 7 janvier IJlo.
Membre de l'Académie française, archevêque de Cambrai, cet illustre écrivain dut à son immortel Télémaque le sm-nom de Racine de la jwose. Ce chef-d'œuvre de style poétique, de morale et de pohtique, fut composé pom* l'éducation du duc de Bom-gogne, dont Fénelon était le digne préceptem-. Ses Fables, pleines d'élégance, de grâce et de natm-el, ainsi que ses Dialogues des morts, où de hautes leçons morales sont cachées sous les discussions familières et intéressantes des plus illustres personnages de l'histoire, tendaient aussi au même but.
Son Traité de l'existence de Dieu se distingue par la force de la vérité qui s'y trouve présentée et par les connaissances profondes et variées de l'auteur.
De sévères vérités (voyez la page 13) exprimées cependan* avec modération dans le Télémaque, des portraits ti-acés avec la conscience d'un homme de bien, lid abénèrent la faveur de Louis XIV qui, en 1693, le relégua à Cambrai, dont il le fit nommer archevêque. C'est là qu'il passa le reste de ses jours dans la pratique de toutes les vertus religieuses et dans la culture des lettres.
Fénelon est le premier de tous les prosateurs français par son style pur, coulant, harmonieux, plein de grâce et d'imagination.
* Pygmalion, roi de Tyr. Il se rendit odieux par son avarice et sa cruauté. Il fit périr Sichée, mari de Didon, sa sœur, afin de s'emparer de ses richesses. Didon s'enfuit et alla fonder une nouvelle ville en Afrique, la célèbre Carthage.