FRAGMENTS DES AVENTURES DE GIL BLAS DE SANTILLANE
Gil Blas s'engage au service du docteur Sangrado, et devient un célèbre médecin.
Je résolus d'aller trouver le seigneur Arias de Londona^y et de choisir dans son registre une nouvelle condition} ; mais, comme j'étais près d'entrer dans le cul-de-sac^^ où il demeurait, je rencontrai le docteur Sangrado : je pris la liberté de le saluer. Il me remit^ dans le moment, quoique j'eusse changé d'habit ; et, témoignant quelque joie de me voir: "Eh! te voilà, mon enfant," me dit-il, "je pensais à toi tout à l'heure. J'ai besoin d'vm bon garçon pour me servir, et je songeais que tu serais bien mon fait*' si tu savais lire et écrire." "Monsieur," lui répondis-je, "sur ce pied-là je suis donc votre affaire^}' "Cela étant," reprit-il, " tu es l'homme qu'il me faut. Viens chez moi ; tu n'y auras que de l'agrément ; je te traiterai avec distinction. Je ne te donnerai point de gages^, mais rien ne te manquera. J'aurai som de t' entretenir proprement, et je t'enseignerai le grand art de guérir toutes les maladies. En un mot, tu seras plutôt mon élève que mon valet."
J'acceptai la proposition du docteur, dans l'espéranee que je pourrais, sous un si savant maître, me rendre illustre dans la médecine. Il me mena chez lui sur-le-champ pour m'iustaller dans l'emploi qu'il me destinait; et cet emploi consistait à écrire le nom et la demeure des malades qui l'envoyaient chercher pendant qu'il était en ville. H y avait pour cet effet au logis un registre dans lequel une vieille servante, qu'il avait pour tout domestique^ , marquait les adresses ; mais, outre qu'elle ne savait point l'orthographe, elle écrivait si mal qu'on ne pouvait le plus souvent déchiffrer son écriture.,,' Il me chargea du soin de tenir ce livre, qu'on pouvait justement appeler un registre
* Arias de Londona était un agent à Valladolid qui se chargeait de placer les domestiques.
^ Cul-de-sac, Petite rue qui n'a point d'issue. On dit aussi, Impast^t
mortuaire, puisque les gens dont je prenais les noms mouraient presque tous. J'inscrivais, pour ainsi dire, les personnes qui voulaient partir pour l'autre monde, cornue un commis, dans un bureau de voiture publique, e'crit le nom de ceux qui retiennent des places^. J'avais souvent la plume à la main, parce qu'il n'y avait point, en ce temps-là, de médecin à Yalladolid plus accrédité^ que le docteur Sangrado. Il s'était mis en réputation dans le public par un verbiage spé(neux^° soutenu d'vm air imposant, et par quelques cures heureuses qui liu avaient fait plus d'honneur qu'il n'en méiitait.
Il ne manquait pas de pratiques, ni par conséquent de bien. Il n'en faisait pas toutefois meilleure chère : on vivait chez lui très-frugalement. Nous ne mangions d'ordinaire que des pois, des fèves, des pommes cuites ou du fromage. Il disait que ces aliments étaient les plus convenables à l'estomac, comme étant les plus propres à la trituration, c'est-à-dire à être broyés^^ plus aisément. Néanmoins, bien qu'il les crût^' de facile digestion, il ne voulait point qu'on s'en rassasiât^^ ; en quoi, certes, il se montrait fort raisonnable. Mais s'il nous défendait, à la servante et à moi, de manger beaucoup, en récompense il nous permettait de boire de l'eau à discrétion^^ . Bien loin de nous prescrire des bornes là-dessus, il nous disait quelquefois : " Buvez, mes enfants ; la santé consiste dans la souplesse et l'humectation des parties. Buvez de l'eau abondamment ; c'est un dissolvant universel. Le co'rrs^' du sang est-il ralenti, elle le précipite ; est-il trop rapide, elle en arrête l'impétuosité." Notre docteur était de si bonne foi sur cela qu'il ne buvait jamais lui-même que de l'eau, bien qu'il fut dans un âge avancé. Il définissait la i-ieillesse une phthisie'^^^ naturelle qui nous dessèche et nous consume ; et, sur cette définition, il déplorait l'ioiiorance de ceux qui nomment le vin le lait des vieillards. ' Il sou-
* Phthisie, du grec ù9i(jfs (phfJiism), dérivé du verbe (pGiui {v">fhiS) ou (j)9éu {j)ktheo), je sèche, je corromps. Terme de Médecine. !i e dit de toute sorte de maigreur et de consomption du corps, de oi-lque cause qu'elle vienne.
tenait que le vin les use et les détruit ; et il disait fort éloquemment que cette liqueur funeste est pour eux, comme pour tout le monde, un ami qui trahit et \m plaisir qui trompe.
Malgré ces beaux raisonnements, après avoir été huit jours dans cette maison, je commençai à sentir de grands maux d'estomac, que j'eus la témérité d'attribuer au dissolvant universel et à la mauvaise nourriture que je prenais. Je m'en plaignis à mon maître, dans la pensée qu'il pourrait se relâcher et me donner un peu de vin à mes repas ; mais il était trop ennemi de cette liqueur pour me l'accorder, " Si tu sens," me dit-il, " quelque dégoût pour l'eau pure, il y a des secours innocents pour soutenir l'estomac contre la fadeur des boissons aqueuses. La sauge, par exemple, et la véronique^', leur donnent un goût délectable ; et si tu veux les rendre encore plus délicieuses, tu n'as qu'à y mêler de la fleur d'œillet^^, de romarin}'^ ou de coquelicot'\"
Il avait beau'^ vanter l'eau, et m' enseigner le secret d'en composer des breuvages exquis, j'en buvais avec tant de modération que, s'en étant aperçu, il me dit : " Eh ! vraiment, Gil Blas, je ne m'étoime point si tu ne jouis pas d'uue pai'faite santé ; tu ne bois pas assez, mon ami. L'eau prise en petite quantité ne sert qu'à développer les parties de la bile, et qu'à leur donner plus d'activité ; au lieu qu'il les faut noyer par un délayant" copieux. Ne crains pas, mon enfant, que l'abondance de l'eau affaiblisse ou refroidisse ton estomac : loin de toi cette terreur j^anique^ que tu te fais peut-être de la boisson fréquente. Je te garantis de l'événement ; et si tu ne me trouves pas bon pour t'en répondre'-^, Celse^ même f en sera garant'*. Cet oracle latin fait un éloge admirable de l'eau : ensuite, il dit en termes exprès que ceux qui, pour boire du vin, s'excusent sur la
» Terreur subite, dont on est trouble sans sujet. Terreur panique dans l'histoire grecque se dit particulièrement de l'épouvante qui se répandit parmi les Gaulois, attaqués par les Grecs auprès du temple de Delphes : on a supposé que le dieu Pan avait pris, eu cette occasion, la défense des Grecs, et répandu l'eflVoi parmi les barbares.
^ Celse, médecin et philosophe, l'Hippocrate des Latins (a.d. 30).
faiblesse de leur estomac, font une injustice manifeste à ce viscère, et cherclient à couvrir leur sensualité."
Comme j'aurais eu mauvaise grâce de me montrer indocile en entrant dans la carrière de la médecine, je pcirus persuadé qu'il avait raison ; j'avouerai même que je le crus effectivement. Je continuai donc à boire de l'eau sur la garantie de Celse, ou plutôt je commençai à noyer la bile en buvant copieusement de cette liqueur ; et, quoique de jour en jour je m'en sentisse plus incommodé, le préjugé V emportait sur^ l'expérience. J'avais, comme on voit, une heureuse disposition à devenir médecin. Je ne pus pourtant résister toujours à la -s-iolence de mes maux, qui s'accrurent h, un point"^ que je pris enfin la résolution de sortir de chez le docteur Sangrado. Mais il me chargea d'un nouvel emploi qui me fit changer de sentiment.
"Ecoute, mon enfant," me dit-il un jour, "je ne suis point de ces maîtres durs et ingrats qui laissent vieillir leurs domestiques dans la servitude avant de les récompenser. Je suis content de toi, je t'aime ; et, sans attendre que tu m'aies servi plus longtemps, je vais faire ton bonheur. Je veux tout à l'heure te découvrir le fiiv' de l'art salutaire que je professe depuis tant d'années. Les autres médecins en font consister la connaissance dans mille sciences pénibles ; et moi, je prétends t' abréger un chemin si long, et t' épargner la peiue d'étudier la physique^, la pharmacie^, la botanique'^, et Vanafomie'^. Sache, mon ami, qu'il ne faut que saigner et faire boire de l'eau chaude : voilà le secret de guérir toutes les maladies du monde. Oui, ce merveilleux secret que je te révèle, et que la nature, impénétrable à mes confrères, n'a pu dérober à^ mes observations, est renfermé dans ces deux points : dans la
* Physique, du grec <pvm? (pAusis), nature. Science qui a pour objet les propriétés accidentelles ou permanentes des corps matériels, lorsqu'on les étudie sans les décomposer chimiquement.
'' Pharmacie, du grec (pdpiiaKov (pharmakon), dérivé probablement de i^éooj (pherô), je porte, et de cékos {akos), remède, ou âxos {achos), douleur. L'ait de préparer et de composer les médicaments.
' Botanique, du grec /3o-â»'rj {botanê), herbe.
* Anatomie, du grec àvà 'anà), à travers, et de TeyLvo} (temno), je coupe.
saignée et dans la boisson fréquente. Je n'ai plus nen à t'apprendra, tu sais la médeciae à fond"^, et, profitant du fruit de ma longue expérience, tu de\-ieus tout d'un coup aussi Habile que moi. Tu peux," continua-t-il, "me soulager présentement : tu tiendras le matin notre registre, et l'après-midi tu sortiras pour aller voir une partie de mes malades. Tandis que j'aurai soin de la noblesse et du clergé, tu iras pour moi dans les maisons du tiers étai^ do. l'on m'appellera ; et, lorsque tu auras travaillé quelque temps, je te ferai agréger^^ à notre corps. Tu es savant, Gd Blas, avant que d'être médecin ; au lieu que les autres sont longtemps médecins, et la plupart toute leur vie, avant que d'être savants."
Je remerciai le docteur de m' avoir si promptement rendu capable de lui servir de substitut ; et, pour reconnaître les bontés qu'il avait pour moi, je l'assurai que je suivrais toute ma vie ses opinions, quand elles seraient^- contraires à celles à'Hippocrate^. Cette assm'ance pom'tant n'était pas tout à fait sincère : je désapprouvais son sentiment sur l'eau, et je me proposais de boii-e du vin tous les jours en allant voir mes malades. Je pendis au croc^ mon habit, pour en prendre un de mon maître et me donner l'air d'un médecin. Après quoi je me disposai à exercer la médecine aux dépens de qui il appartiendrait^. Je de'butai par \m alguazil^ qui avait une pleurésie^"^ : j'ordonnai qu'on le saignât saus miséricorde et qu'où ne lui plaignit^ point l'eau. J'entrai ensuite chez un pâtissier à qui la goutte faisait pousser de grands cris. Je ne ménageai pas plus son sang que celui de l'alguazil, et je ne lui défendis point la boisson. Je reçus douze réaux^^ pour mes ordonnances ; ce qvd me fit prendre tant de goût à la profession, que^/e 7ie
* Hippocrate. îsé à Cos en 460 av. J.-C. et surnommé \tprtnce de la médecine.
•> Algaazil (on prononce algouazil), agent de police espagnol.
' Pleurésie, du grec irXevpà {pleura), plèvre. En anatomie, on donne le nom de plèvre à la membrane qui tapisse rintérieur de la poitrine, et, en mcdeciiie, on appene/*/e!(*T'îJe, une douleur de côte fort vive, causée par l'inflammation de la plèvre, et souvent de la partie externe du poumon.
demandai plus que ploie et bosse^^. En sortant de la maison du pâtissier, je rencontrai Fabrice, que je n'avais point tu depuis la mort du licencie Scdillo. 11 me regarda pendant quelque temps avec surprise ; puis il se mit à i-ire de toute sa force, en se tenant les côtcs^^. Ce n'était pas sans raison : j'avais un manteau qui traînait à terre, avec un pourpoint et un haut-de-ciiaasses quatre fois plus longs et plus larges qu'il ne fallait. Je pouvais passer pour une figure originale. Je le laissai s'épanouir la rate*°, non sans être tenté de suivre son exemple ; mais je me contraignis pour garder le décorum dans la rue, et mieux contrefaire le médecin, qui n'est pas un animal risible. Si mon air ridicide avait excité les ris de Fabrice, mon sérieux les redoubla; et, lorsqu'il s'en fut bien donné*^, "Ma foi! Gil Blas," me dit-il, "te voilà plaisamment équipé! Qui t'a déguisé de la sorte ?" " Toiit Leau*'^, mon ami," lui répondis-je, "tout beau! respecte un nouvel Hippocrate. Apprends que je suis le substitut du docteur Sangrado, qui est le plus fameux médecin de Valladolid. Je demeure chez lui depuis trois semaines. Il m'a montré la médecine à fond ; et, comme il ne peut fournir à'^ tous les malades qui le demandent, j'en vois mie partie pour le soulager. Il va dans les grandes maisons, et moi dans les petites." " Fort bien," reprit Fabrice ; " c'est-à-dire, qu'il t'abandonne le sang du peuple, et se réserve celui des personnes de qualité. Je te félicite de ton partage ; il vavt mieux** avoir affaire à la populace qu'ai* grand monde*". Vive*^ un médecin de faubourg*^ ! ses fautes sont moins en vue, et ses assassinats ne font point de bruit. Oui, mon enfant," ajouta-t-il, " ton sort me paraît digne d'envie ; et, pour parler comme Alexandre^, si je n'étais pas Fabrice, je voudrais être Gil Blas."
Pour faire voir au fils du barbier Nunez qu'il n'avait pas tort de vanter le bonheur de ma condition présente, je lui montrai les réaux de l'alguazil et du pâtissier ; puis nous
* Alexandre, roi de Macédoine, dit à ses officiers qui s'étaient moqués de Diogène : " Pour moi, si je n'étais pas Alexandre, je voudrais être Diogèue." Voyez Phitaruue.
entrâmes dans un café pour en boire une partie. On nous apporta d'assez bon Tin, que l'envie d'en goûter me fit trouver encore meilleur qu'il n'était. J'en bus à longs traits*^ ; et, n'en déplaise à*^ l'oracle latin, à mesure que^" j'en versais dans mon estomac, je sentais que ce viscère ne me savait pas mauvais gré^^ des injustices que je lui faisais. Ensuite, voyant que la nuit approchait, nous nous séparâmes, après nous être mutuellement promis que le jour suivant, l'après-dînée, nous nous retrouverions au même lieu.
Gïl Blas continue d'exercer la médecine avec autant de succès que de capacité.
Je ne fus pas sitôt au logis que le docteur Sangrado y arriva. Je lui parlai des malades que j'avais vus, et lui remis entre les mains huit réaux qui me restaient des douze que j'avais reçus pour mes ordonnances. "Huit réaux!" me dit-d, après les avoir comptés, " c'est peu de chose pour deux visites ; mais il faut tout prendre." Aussi les prit-iP presque tous. Il en garda six, et me domia les deux autres. "Tiens, Gil Blas," poursuivit-il, "voilà pour commencer à te faire un fonds- ; je t'abandonne le quart de ce que tu m'apporteras. Tu seras bientôt richC) mon ami, car il y aura, s'il plaît au ciel, bien des maladies cette ïunée."
J'avais Heu d'être^ content de mon partage. Cela m'inspira une nouvelle ardeur pour la médecine. Le lendemain, dès que j'eus dîné, je repris mon habit de substitut, et me remis en campagne*. Je visitai plusieurs malades que j'avaiâ inscrits, et je les traitai tous de la même manière, bien qu' "ils eussent des maux différents. Jusques-là, les choses s'étaient passées sans bruit, et personne, grâce au ciel, ne s'était encore révolté contre mes ordonnances ; mais, quelque excellente que soit la pratique d'un médecin, elle ne saurait manquer de censeurs. J'entrai chez un marchand épicier qui avait un fds /tgdropiqiie^. J'y trouvai xui petit
• Hydropiqve, du grec vcwp {1mdor),ta.\x, et d'ô;;^ {op»), aspect, parce qu'on reconnaît la prôsonce de l'eau à l'enflure du corps de celui qui est attaqué d'iiydrnpi-ie.
médecin brun qu'on noînmait le docteur Cuchillo, et qu'un parent du maître de la maison venait d'amener^. Je fis de profondes révérences à tout le monde, et particulièrement au personnage que je jugeai qu'on avait appelé pour le consulter sur la maladie dont il n'agissait' . Il me salua d'un air grave ; puis, m'ayant envisagé^ quelques moments avec beaucoup d'attention : " Seigneur docteur," me dit-il, "je vous prie d'excuser ma curiosité : je croyais comiaître tous les médecins de Yalladolid, mes confrères, et je vous avoue que vos traits me sont inconnus. Il faut que depuis très-peu de temps vous soyez venu vous établir dans cette ville." Je répondis que j'étais vm jeime praticien, et que je ne travaillais encore que sous les auspices du docteur Sangrado. " Je vous félicite," reprit-il poliment, "d'avoir embrassé la méthode d'un si grand homme. Je ne doute point que vous ne soyez déjà très-habile, quoique vous paraissiez fort jeune." Il dit cela d'un air si naturel, que je ne savais s'il avait parlé sérieusement, ou s'il s'était moqué de moi ; et je rêvais à ce que je devais lui répliquer, lorsque l'épicier, prenant ce moment pour parler, nous dit : "Messieurs, je suis persuadé que vous savez parfaitement l'un et l'autre l'art de la médecine : examinez, s'il vous plaît, mon fils, et ordonnez ce que vous jugerez à propos qu'on fasse pour le guérir."
Là-dessus le petit médecin se mit à observer le malade ; et, après m' avoir fait remarquer tous les symptômes qui découvraient la nature de la maladie, il me demanda de quelle manière je pensais qu'on dût le traiter. "Je suis d'avis," répondis-je, " qu'on le saigne tous les jours, et qu'on lui fasse boire de l'eau chaude abondamment." A ces paroles, le médecin me dit en souriant d'im air plein de mahce : " Et vous croyez que ces remèdes lui sauveront la \-ie?" "N'en doutez pas," m'écriai-je, d'un ton ferme, "ils doivent produire cet effet, puisque ce sont des spécifiques contre toutes sortes de maladies. Demandez au seigneur Sangrado." "Sur ce pied-là," reprit-il, "Celse a grand tort d'assurer que pour guéiir plus facilement un hydropique, il est à propos de bai faire souffrir la soif et la
faim." "Oh! Celse," lui repartis-je, "n'est pas mon oracle : il se trompait comme un autre, et quelquefois ;'« me sais bon gré^ d'aller contre ses opinions." "Je reconnais à vos discours," me dit Cuchillo, " la pratique sûre et satisfaisante dont le docteur Sangi-ado veut insinuer la méthode aux jeunes praticiens. La saignée et la boisson font sa médecine universelle. Je ne suis pas surpris si tant d'honnêtes gens périssent entre ses mains!" "N'en venons point aux invectives^"," interrompis-je assez brusquement : "mi homme de votre profession a bonne grace^^ de faire de pareils reproches ! Allez, allez, monsieur le docteur, sans saigner et sans faire boire de l'eau chaude, on envoie bien des malades en l'autre monde ; et vous en avez peut-être vous-même expédié plus qu'un autre. Si vous en voulez au-^ seigneur Sangrado, écrivez contre lui, il vous répondra, et nous verrons de quel côté seront les rieurs." "Pai saint Jacques et par saint Denis !" interrompit-il à son tour avec emportement^^, "vous ne connaissez guère le docteui' Cuchillo. Sachez, mon ami, que j'ai bec et ongles^^, et que je ne crains nullement Sangrado, qui, malgré sa présomption et sa vanité, n'est qu'un original^^." La figure du petit médecin me fit mépriser sa colère. Je lui répliquai avec aigreur ; il me repartit de la même sorte, et bientôt nous en vînmes aux gourmades^^ . Nous eûmes le temps de nous donner quelques coups de poing et de nous arracher l'im à l'autre une poignée de cheveux, avant que l'épicier et son parent pussent nous séparer. Lorsqu'ils en Jurent venus à bout^^, ils me payèrent ma visite, et retinrent mon antagoniste, qui leur parut apparemment plus habile que moi.
Après cette aventure, ^)e2< s"" en fallut qrCil ne m' en arrivât une autre^^. J'allai voir un gros chantre qui avait la fièvre. Sitôt qu'il m'entendit parler d'eau chaude, il se montra si récalcitrant^^ contre ce spécifique qu'il se mit a^ jurer. II me dit un milUon d'injures, et me menaça même de me jeter par les fenêtres. Je sortis de chez lui plus ^ite que je n'y étais entré. Je ne voulus plus voir de malades ce jour-là, et je gagnai l'hôtellerie où j'avais donné rendez-
VOUS à Fabrice. Il y était déjà. Comme nous nous trouvâmes en humeur de boire, nous fîmes un peu d'excès, et nous nous en retournâmes chez nos maîtres en bon état^, c'est-àdire, entre deux vins^. Le seigneur Sangrado ne s'aperçut point de mon ivresse, parce que je lui racontai avec tant d'action le démêlé-^ que j'avais eu avec le petit docteur, qu'il prit ma vivacité pour vm effet de l'émotion qui me restait encore de mon combat. D'ailleurs, il entrait poiii' son compte"'^ dans le rapport que je lui faisais ; et, se sentant piqué contre Cucliillo, "Tu as bien fait, Gil Blas," me dit-il, "de défendre l'hoimeur de nos remèdes contre ce petit avorton"^' de la Faculté. Il prétend donc qu'on ne doit pas permettre les boissons aqueuses aux bydropiques ? L'ignorant! Je soutiens, moi, qu'il faut leur en accorder l'usage . . ."
Il ne me soupçonna donc point d'avoir bu, tant il était en colère ; car, pour l'aigrir encore davantage contre le petit docteur, j'avais mis dans mon rapport quelques circonstances de mon crû"^. Cependant, tout occupé quHl était^ de ce que je venais de lui dire, il ne laissa pas de s^ apercevoir^ que je buvais ce soir-là plus d'eau qu'à l'ordinaire. Effectivement, le vin m'avait fort altéré. . Tout autre que Sangrado se serait déjié-^ de la soif qui me pressait, et des grands coups que j'avalais ; mais lui, il s'imagina bonnement^ que je commençais à prendre goût aux boissons aqueuses. "À ce que je vois, Gil Blas," me dit-il en souriant, "tu n'as plus tant d'aversion pour l'eau. Vraiment ! tu la bois comme du nectar. Cela ne m'étonne point, mon ami, je savais bien que tu t'accoutumerais à cette liqueur." " Monsieur," lui répondis-je, " chaque chose a son temps ; je donnerais à l'heure qu'il est, un muid de vin pour^^ une pinte d'eau." Cette réponse charma le docteur, qui ne perdit pas une si belle occasion de relever^ l'excellence de l'eau.
Cependant d'autres désagréments^^ que;e ne tardai pas^* à éprouver, finirent par me détacher de la médecine. Je repris mon habit brodé, et après avoir dit adieu à mon maître, qui tâcha vainement de me retenir, je sortis de la ville à la pointe du jour, et je me hâtai de fuir d'un séjour oià j'avais commis tant de meurtres.
CHl Blas devient le favori de V archevêque de Grenade, et le canal de ses f/ruces.
J'avais été, dans l'après-dînée, chercher mes hardes et mon cheA'al à l'hôtellerie oh. j'étais logé ; après quoi j'étais revenu souper à l'archevêché, où l'on m'avait préparé une chambre fort propre et un lit de duvet. Le jour suivant, monseigneur me fit appeler de bon matin. C'était pour me donner une homélie à transcrire ; mais il me recommanda de la copier avec toute l'exactitude possible. Je n'y manquai pas ; je n'oubliai ni accent, ni point, ni virgule. Aussi^ la joie qu'U en témoigna fut mêlée de surprise. "Est-il possible!" s'écria-t-il avec transport lorsqu'il eut parcouru des yeux- tous les feuillets de ma copie, " vit-on jamais rien de si correct ! Vous êtes trop bon copiste pour n'être pas grammairien. Parlez-moi confidemment, mon ami : n'avez-vous rien trouvé, en écrivant, qui vous ait choqué? quelque négligence dans le style, ou quelque terme impropre?" "Oh! monseigneur," lui répondis-je d'un air modeste, "je ne suis point assez éclairé pour faire des observations critiques ; et quand je le serais, je suis persuadé que les omTages de Votre Grandeur échapperaient à ma censure." Le prélat sourit de ma réponse. Il ne réphqua point ; mais il me laissa voir, au travers de toute sa piété, qu'il n'était pas auteur impunément^.
J'achevai de gagner ses bonnes grâces par cette liatterie. Je lui devms plus cher de jour en jour ; et j'appris enfin de don Fernand, qui le venait voir très-souvent, que j'en étais aimé de manière que je pouvais compter ma fortune faite. Cela me fut confirmé peu de temps après par mon maître même ; et voici à quelle occasion. Un soir il répéta devant moi, avec enthousiasme, dans son cabinet, une homélie qu'il devait prononcer le lendemain dans sa cathédrale. Il ne se contenta pas de me demander ce que j'en pensais en général, il m' jigea de lui dire quels endroits m'avaient le plus frappé. J'eus le bonheur de lui citer ceux qu'il estimait davantage, ses morceaux favoris. Par là, je passai dans son esprit pour un homme qui avait une connaissance délicate des vraies beautés d'un ouvrage.
"Voilà," s'écria-t-il, "ce qu'on appelle avoir du goût et du sentiment ! Va, mon ami, tu n'as pas, je t'assure, l'oreille béotienne^," En un mot, il fut si content de moi qu'il me dit avec vivacité : " Sois, Gil Blas, sois désormais sans inquiétude sur ton sort" ; je me charge de feti faire un^ des plus agréables. Je t'aime, et pour te le prouver, je te fais mon confident."
Je n'eus pas sitôt entendu ces paroles, que je tombai aux pieds de sa grandeur, tout pénétré de reconnaissance. J'embrassai de bon cœur ses jambes cagneuses' , et je me regardai comme un homme qui était en train^ de s'enrichir. "Oui, mon enfant," reprit l'archevêque, dont mon action avait interrompu le discours, "je veux te rendre dépositaire de mes plus secrètes pensées. Ecoute avec attention ce que je vais te dire. Je me plais à prêcher : mes homélies touchent les pécheurs, les font rentrer en eux-mêmes'^, et recourir à la pénitence. J'ai la satisfaction de voir un avare, effrayé des images que je présente à sa cupidité, ouvrir ses trésors et les répandre d'une prodigue main ; d'arracher un voluptueux aux plaisirs, de remplir d'ambitieux les ermitages, et d'affermir dans leur devoir quantité de gens qui semblent être tentés de s'en écarter. Ces conversions, qui sont fréquentes, devraient toutes seules m'exciter au travail. Néanmoins je t'avouerai ma faiblesse, je me propose encore un autre prix, un prix que la délicatesse de ma vertu m^e reproche iiuitilement ; c'est l'estime que le monde a pour les écrits finis et limés^". L'honneur de passer pour un parfait orateur a des charmes pour moi. On trouve mes ouvrages également forts et délicats ; mais je voudrais bien éviter le défaut des bons auteurs qui écrivent trop longtemps, et me sauver avec toute ma réputation.
"Ainsi, mon cher Gil Blas," continua le prélat, "j'exige une chose de ton zèle : quand tu t'apercevras que ma phime sentir a^^ la vieillesse, lorsque tu me verras baisser, ne manque pas de m'en avertir. Je ne me fie point à moi là-dessus ; mon amour-propre pourrait me séduire. Cette remarque demande un esprit désintéressé. Je fais choix du tien que je connais bon ; je in' en rapporterai a^ ton jugement," "Grâces au cieU" lui dis-je, "monseigneur,
3t< LE SAGE.
TOUS êtes encore fort éloigné de ce temps-là. De plus, un esprit de la trempe^^ de celui de Votre Grandeur se conservera beaucoup mieux qu'vui autre ; ou, pour parler plus juste, vous serez toujours le même. Je vous regarde comme un autre cardinal Ximenès^, dont le génie supérieur, au heu de s'affaiblir par les années, semblait en recevoir de nouvelles forces." "Point de flatterie," interrompit- il, "mon ami. Je sais que je puis tomber tout d'un coup. A mon âge, on commence à sentir les infirmités, et les infirmités du corps altèrent^* l'esprit. Je te le répète, Gil Blas, dès que tu jugeras que ma tête s'affaiblira, donne m'en aussitôt avis. Ne crains pas d'être franc et sincère ; je recevrai cet avertissement comme une marque d'affection pour moi. D'ailleiirs, il y va de ton intérêt^' : si, par malheur pour toi, il me revenait qu'on dît dans la ville que mes discours n'ont plus leur force ordinaire, et que je devrais me reposer, je te le déclare tout net, tu perdrais avec mon amitié la fortime que je t'ai promise. Tel serait le fruit de ta sotte discrétion."
L' archevêque tombe en apoplecae. De V embarras ou se
trouve Gil Blas, et de quelle faron il en sort. Deux mois après, dans le temps de ma plus grande faveui*, nous eûmes une chaude^ alarme au palais épiscopal : l'archevêque tomba en apoplexie. On le secourut si promptemeut, et on lui donna de si bons remèdes que, qaelques jours après, il ri y paraissait plus'. Mais son esprit en reçut une rude atteinte^. Je le remarquai bien dès le premier discours qu'il composa. Je ne trouvai pas toutefois la différence, qu'il y avait de celui-là aux autres, assez sensible pour conclure que l'orateur commençait à baisser. J'attendis encore vme homéhe pour mieux savoir à quoi m'en tenir*. Oh! pour celle-là, elle fut décisive. Tantôt le bon prélat se rabattait^ ; tantôt il s'élevait trop haut, ou descendait trop bas : c'était un discours diffus, une rhétorique de régent usé^, une capucinade' .
Je ne fus pas le seul qui y prit garde^. La plupart des auditeurs, quand il la prononça, comme s'ils eussent été • Le cardinal Ximenès, fameux ministre espagnol (1492J.
aussi gagés^ pour l'examiner, se disaient tout bas les uns aux autres: "Yoilà un sermon qui sent V apoplexie^^ ." "Allons, monsieur l'arbitre des homélies," me dis-je alors à moi-même, " préparez -vous à faire votre office. Youd voyez que monseigneur tombe ; vous devez l'en avertir, non-seulement comme dépositaire de ses pensées, mais encore de peur que quelqu'im de ses amis ne soit assez franc pour vous prévenir^^. En ce cas-là, vous savez ce qu'il en arriverait ; vous seriez biffé^^ de son testament."
Après ces réflexions, j'en faisais d'autres toutes contraires. L'avertissement dont il sagissaiO^ me paraissait délicat^^ à donner : je jugeais qu'un auteur eyitêté^" de ses ouvrages pourrait le recevoir mal ; mais, rejetant cette pensée, je me représentais qu'il était impossible qu'U le pAt en mauvaise part^^, après l'avoir exigé de moi d'une manière si pressante. Ajoutons à cela, que je comptais bien lui parler avec ailresse, et lui faire avaler la inlule^^ tout doucement. Enfin, trouvant que je risquais davantage à garder le silence qu'à le rompre, je me détenninai à parler.
Je n'étais plus embarrassé que d'ijne chose, je ne savais de quelle façon entamer^^ la parole. Heureusement, l'orateur lui-même me tira de cet embarras, en me demandant ce qu'on disait de lui dans le monde, et si l'on était satisfait de son dernier discours. Je répondis qu'on admirait toujours ses homélies, mais qu'il me semblait que la dernière n'avait pas si bien que les autres affecté l'auditoire. " Comment donc ! mon ami," répliqua-t-il avec étonnement, " aurait -elle trouvé quelque -^m^ûf;-j»e"^?" "Non, monseigneur," lui repartis-je, "non. Ce ne sont pas des ouvi'ages tels que les vôtres que l'on ose critiquer ; il n'y a personne qui n'en soit charmé. Néanmoins, puisque vous m'avez recommandé d'être franc et sincère, je prendrai la liberté de vous dire que votre dernier discours ne me paraît pas tout à fait de la force des précédents. Ne pensez-vous pas cela comme moi?"
Ces paroles firent pâlir mon maître, qui me dit avec \va
• Aristarque. Nom propre d'un grammairien célèbre d'Alexandrie. qui publia neuf livres de corrections sur Homère. On l'emploie figurément pour désigner un critique judicieux et sévère.
soxiris forcé: "]\Ionsieur Gil Blas, cette pièce n'est donc pas de votre goût?" "Je ne dis pas cela, monseigneur," interrompis-je tout déconcerté; "je la trouve excellente, quoiqu'un peu au-dessous de vos autres ouvrages." "Je vous entends," répliqua- t-il. "Je vous parais baisser, n'est-ce pas ? tranchez le mot'^, vous croyez qu'il est temps que je songe à la retraite?" "Je n'aurais pas été assez hardi," lui dis-je, "pour vous parler si librement, si Votre Grandeur ne me l'eût ordonné. Je ne fais donc que lui obéir, et je la supplie très-humblement de ne me point savoir mauvais gré"^ de ma hardiesse." "A Dieu ne plaise^," interrompit-il avec précipitation, "à Dieu ne plaise que je vous la reproche, il faudrait que je fusse bien injuste. Je ne trouve point du tout mauvais'''^ que vous me disiez votre sentiment ; c'est votre sentiment seul que je trouve mauvais. J'ai été furieusement la dupe de'* votre intelligence bornée"' "
Quoique démonté"^, je voulus chercher quelque modification pour rajuster les choses'^ ; mais le moyen d' apaiser-^ un auteur irrité, et de plus, un auteur accoutumé à s'entendre louer ! " N'en parlons plus," dit-il, " mon enfant. Vous êtes encore trop jeune pour démêler le vrai du faux"^. Apprenez que je n'ai jamais composé de meilleure homélie que celle qui n'a pas votre approbation. Mon esprit, grâce au ciel, n'a rien encore perdu de sa vigueur. Désormais je choisirai mieux mes confidents ; j'en veux de plus capables que vous de décider. Allez," poursuivit-il, en me poussant par les épaides hors de son cabinet, " allez dire à mon trésorier qu'il vous compte cent ducats ; et que le ciel vous conduise avec cette somme. Adieu, monsieur Gil Blas ; je vous souhaite toutes sortes de prospérités, avec un peu plus de goût."
Le Sage. Gil Blas.
Le Sage (Alain- P^ene).
Né à Sarzeau, près de Vannes, en 1668, mort en 1747. Ce célèbre écrivain commença sa carrière littéraire par quelques pièces de théâtre, traduites de l'espagnol. Ses comédies Crispin rival de son maître et Turcaret sont pleines de comique et de gaieté. Parmi ses romans, Gil Blas est un véritable chef-d'œuvre'
FRAGMENTS DE l'hISTOIRE DE PAUL ET VIRGINIE.
Humanité de Virginie.
Le bon naturel de ces enfants se développait de jour en jour. Un dimanche, au lever de l'aurore, leurs mères étant allées à l'église des Pamplemousses^, une négresse marronne^ se présenta sous les bananiers qui entouraient leur habitation. Elle était décharnée'^ comme un squelette, et n'avait pour vêtement qu'un lambeau de sei'pilUère^ autour des reins. Elle se jeta aux pieds de Virginie qui préparait le déjeuner de la famille, et lui dit : " Ma jeune demoiselle, ayez pitié d'une pauvre esclave fugitive : il y a un mois que j'erre dans ces montagnes, demi-morte de faim, souvent poursuivie par des chasseurs et par leurs chiens. Je fuis mon maître, qui est \m riche habitant de la Rivière-Noire : il m'a traitée comme vous le voyez." En même temps elle lui montra son corps sillonné de cicatrices profondes* par les coups de fouet qu'elle en avait reçus. / Elle ajouta : " Je voulais aller me noyer; mais, sachant que vous demeuriez ici, j'ai dit: Puisqu'il y a encore de bons blancs dans ce pays, il ne faut pas encore mourir." Virginie, tout émue, lui répondit : •'Rassurez-vous, infortimée créature! Mangez, mangez." Et elle lui donna le déjeuner de la maison, qu'elle avait apprêté. L'esclave, en peu de moments, le dévora tout entier. Virginie, la voyant rassasiée, lui dit : " Pauvre misérable ! j'ai em-ie d'aller demander votre grâce à votre maître ; en vous voyant il sera touché de pitié. Voulez-vous me conduire chez lui?" — "Ange de Dieu," repartit la négresse, "je vous suiATai partout oii vous voudrez." Virginie appela son frère, et le pria de l'accompagner. L'esclave marronne les conduisit par des sentiers, au milieu des bois, à travers de hautes montagnes qu'ils grimpèrent avec bien de la peine, et de larges rivières qu'ils passèrent à gué". Enfin, vers le milieu du jour, ils arrivèrent au bas d'un morne'', sur les bords de la Ri\'ière-Noire. Ils aperçurent là une maison bien bâtie, des plantations considérables, et un grand nombre
* Marron, marronne, se dit dans les colonies d'un nègre ou d'une négresse qui s'est enfui de chez son maître.
4i; BERNARDIN DE SAINT-PIERRE.
d'esclaves occupés à toutes sortes de travaux. Leur maître se promenait au milieu d'eux, une pipe à la bouche et un rotin à la main. C'était un grand homme sec', olivâtre^, aux yeux enfoncés^, et aux som'cils noii's et joints. Virginie, tout émue, tenant Paul par le bras, s'approcha de l'habitant, et le pria, pour l'amom- de Dieu, de pardonner à son esclave, qui était à quelques pas de là derrière eux. D'abord l'habitant ne fit pas grand compte^° de ces deux enfants pauvrement vêtus ; mais, quand il eut remarqué la taille élégante de Virginie, sa belle tête blonde sous une capbte bleue, et qu'il eut entendu le doux son de sa voix qui tremblait, ainsi que tout son corps, en lui demandant grâce, il ôta sa pipe de sa bouche, et, levant son rotin vers le ciel, il jura, par un affreux serment, qu'il pardonnait à son esclave, pour l'amour d'elle. Virginie aussitôt fit signe à l'esclave de s'avancer vers son maître ; puis elle s'enfuit, et Paul courut après elle.
Ils remontèrent ensemble le revers^^ du morue par où ils étaient descendus ; et, parvenus au sommet, ils s'assirent sous im arbre, accablés de lassitude, de faim et de soif. Ils avaient fait à jeuu^" plus de cinq Ueues depuis le lever du soleil. Paul dit à Virginie : " jMa sœur, il est plus de midi ; tu as faim et soif, nous ne trouverons pouit ici à dîner ; redescendons le morue, et allons demander à manger au maître de l'esclave." — " Oh ! non, mon ami," reprit Virginie, "il m'a fait trop de peur. Souviens-toi de ce que dit quelquefois maman : ' Le pain du méchant remplit la bouche de gravier.'" — " Comment ferons-nous donc?" dit Paul; " ces ai'bres ne produisent que de m.auvais fruits ; il n'y a pas seulement ici un tamarin ou un citron pour te rafraîchir."— " Dieu aura pitié de nous," reprit Virginie ; " il exauce la voix des petits oiseaux qui lui demandent de la nourriture." À peine avait-elle dit ces mots, qu'ils entendirent le bruit d'une source qui tombait d'un rocher voisin. Ils y coururent^ et, après s'être désaltérés^^ avec ses eaux plus claires que le cristal, ils cueiUirent et mangèrent un peu de cresson qui croissait sur ses bords. Comme ils resiardaient de côté et d'autre s'ils ne trouveraient