‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 250 sur 320 · DE JOUY · texte numérisé non relu

DE JOUY

Elle est éteinte cette sublime intelligence qui semble francbir les bornes de la nature pour lui dérober ses plus intimes secrets. Elle est glacée pour jamais cette voix éloquente qui retentit encore à notre oreille. À pareil jour, nous assistions à ses doctes leçons ; au pied de cette tribune, où se pressait la foule de ses élèves et de ses admirateurs, nous l'entendions converser avec les siècles passés, et, remontant avec lui jusqu'au berceau de la science, nous la précédions dans sa marche, nous la devancions dans ses progrès. À pareil jour, la semaine dernière, il nous assemblait autour de sa chaire : où nous rassemblet-il aujourd'hui ? autour de sa tombe.

Ce n'est pas à nous qu'il appartient d'assigner à M. Cuvier le rang qu'il doit occuper parmi ce petit nombre d'hommes de génie dont les travaux scientifiques ont agrandi le domaine de l'esprit humain : contentons-nous de dire que cet émule des Fontenelle^, des Balembert^, des Buffon, fut à la fois un savant du premier ordre, un littérateur distingué ; c'est à ce dernier titre que l'Académie française s'honora de le compter parmi ses membres, et qu'elle exprime en ce moment, par ma voix, les profonds regrets qu'elle éprouve en voyant disparaître la plus éclatante lumière du siècle. Aussi remarquable par la multiplicité de ses connaissances que par leur étendue, cette haute intelHgence n'avait pu rester étrangère à la scienee de l'homme d'État : M. Cu\-ier fut appelé successivement aux fonctions les plus importantes du gouvernement ; dans toutes, il porta cette force de conception, cette profondeur de vues, ces recherches lumineuses qui lui avaient révélé quelques-uns des mystères de la nature ; mais quels que soient les services qu'il ait pu rendre à l'Etat dans la carrière pohtique qu'il a parcourue, c'est le réformateur de la zoologie, c'est le fondateur du Cabinet d'anatomie comparée, c'est l'auteur d'une création nouvelle, qui exhuma,

* Voyez la note ^, page 153. C'est comme auteur d'éloges académiques que M. de Jouy compare ici Fontenelle à M. Cuvier.

^ Balembert, ou D'Alembert (Jean-le-Rond), l'un des plus célèbres mathématiciens et littérateur distingué du dLx-liuiticme siècle, né à Paris en 1717, mort en 1783.

qui ressuscita des classes d'animaux disparus de la terre ; c'est l'homme de la science, en un mot, qui viTi-a dans la postérité.

Celui dont les travaux avaient immortalisé l'existence ■vit arriver la mort avec une courageuse résignation. "Je suis anatomiste," disait-il aux doctes amis qui liu prodiguaient leurs soins, " la paralysie a gagné la moelle épinière, vous n'y pouvez plus rien, et moi je n'ai plus qu'à mom-ir."

Hier ^I. Cuvier était baron, pair de France, couseiLlerd'État, membre du ConseU de l'instruction publique, grand officier de la Légion d' honneur, secrétaire-perpétuel de l'Académie des Sciences, membre de l'Académie française, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et de presque toutes les sociétés savantes et littéraires du monde.

Aujourd'hui George Cuvier perd tous ces titres pompeux, mais il reste en possession de cette vie intellectuelle qui n'a point de terme dans l'avenir ; ses titres ont péri, mais son nom est immortel.

De JoTJY. {Voyez la page 156.)

Il y a quelques années je conçus le projet d'étudier la France, de connaître son sol, ses monuments, ses villes, ses hameaux, et cette vaste ceinture de fleuves, de mers et de montagues, qui se déroule des Pyrénées aux Alpes, de la Méchterranée à l'Océan. J'espérais un grand plaisir de cette course : mon attente ne fut pas trompée. Sous les climats les plus doux, je rencontrai des populations intelUgentes, et ime singulière abondance de tous les biens de la terre. Je vis avec admiration d'innombrables vaisseaux entrer dans nos ports, et y verser les richesses des cinq parties du monde ; ces richesses, plus de cinquante mille voitures de roulage s'en emparent et les dispersent, çà et là, dans le pays dont elles entretiennent sans cesse le mouvement et la prospérité. Ici, les fers de Norwége'' s'enflamment et s'amollissent sous le marteau des forge- * Prononcez Norvège.

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rons ; là, se déploient en tissus moelleux les laines d'Espagne et de Cachemire ; plus loin, des peuples d'ouvriers reçoivent le coton des Indes, le filent, le tissent, et lui impriment les plus vives couleurs ; je trouvai partout les vieux cloîtres et les vieilles abbayes transformés en manufactures : leurs voûtes profondes répétaient les chansons des ouvriers et le bruit incessant des machines à vapeur. J'étais ravi de tant de bien-être ; mais ce qui excita vivement ma surprise, ce fut de voir l'impulsion immense donnée à tout le pays par l'éducation d'un insecte. Du ]\Iidi au Nord, des frontières de l'Italie aux montagnes volcaniques du Vivarais^, une chenille excite partout l'activité. A A'^'ignon, à Ylsle^, à Vaucluse, on dévide ses cocons^. En Normandie, les doigts exercés des femmes attachent ces fils à de légers fuseaux, et jettent mille gi'acieux dessins sur les mailles aériennes de nos blondes.

À Saint-Etienne'^, ces mêmes fils se tissent en rubans qui se déroulent sur toute la surface de l'Europe. A Ntines^, on en fabrique des étoffes qui bruissent et chatoient comme des métaux. A Lyon, mon beau pays, ils se déploient en velours épais, en gazes transparentes comme l'air et brillantes comme la nacre, en satin, en damas, en latnjyas^.

A Paris enfin, la soie rivalise avec le pinceau, et va jusqu'à reproduire, sur les somptueuses tentures des Gobelins^, les tableaux des plus grands maîtres^. Telle est la richesse de la France. Mais ces chefs-d'œuvre de l'art, ces prodiges de l'industrie, que sont-ils en comparaison des

' Le Vivarais, ancienne province de France, dont Viviers était la capitale. Elle a formé le département de VArdèche et une partie de celui de la Haute-Loire.

^ L'/s/e, jolie petite ville du département de Vaucluse.

■^ Saint-Etienne. Ville très-considérable du département de la Loire et l'une des plus industrieuses du royaume, centre d'une extraction considérable de houille, et renommée surtout par ses belles manufactures d'armes, par sa quincaillerie, par ses filatures de coton et par ses fabriques de rubans de soie.

"^ Nîmes, chef-lieu du département du Gard.

'^ Lampas, étoffe de soie de la Chine.

' Voyez la page 159, note ^\

*^ Ce n'est pas la soie, mais bien la laine qui, par son admirable teinture, produit de tels cliefs-d'œuvre.

biens que lui prodigue la nature ? Vous y voyez tous les climats, vous y rencontrez toutes les cultures ; au ^lidi, l'olivier, le citronnier, l'oranger ; au Nord, le mélèze et le sapin, les deux extre'mite's de la chaîne botanique. Les arbres de la Perse et des deux Amériques viennent s'y mêler à l'orme féodal et aux chênes de la vieille Gaule ; les fruits parfumés de l'Asie, au pommier indigène ; la flore entière de l'Orient, à l'humble violette, à nos couronnes de bluets, aux bouquets champêtres de la pâquerette^ et de la inystérieuse verveine^. Ainsi la France se couvre des productions du nouveau monde et des trésors de l'ancien. Du haut de ses coteaux chargés de vignes, des fleuves de vin coulent éternellement dans la coupe de tous les peuples ; tandis que, sur ses larges plames, les moissons ondoient, comme les flots de la mer, sous le vent qui les courbe, sous le soleil qui les mûrit.

A la vue de tant de biens, mon cœur bondissait de joie. Je m'écriais : Chère patrie ! terre fortunée ! tu possèdes tout, richesse, intelhgence, liberté. Est-il sur le globe un spectacle comparable à celui de ta gloire ! Tu t'es dépouillée de tes superstitions et de tes vices, comme on se dépouille d'un haillon fittri^ ; plus de moines inutiles, plus de droits féodaux, plus de corvées'^, plus de servage, plus de castes qui se méprisent, plus de pronnces rivales et jalouses ; je ne vois dans ton sein qu'un peuple, et dans ce peuple qu'une famille !

Aimé-^Iautin. De F éducation des mires de famille.

Aimé-Martin (Louis),

Ké à Lvon en 17?fi, mort en 1847. Parmi les ouvrases de cet écrivain, on remarque les Lettres à Sophie sur la physique, la

* Pâquerette. Espèce de marguerite blanche, qui vient vers le tenijis de Pâques.

^ Verveine. Plante odorante, de la famille des labiées, que les aîiciens employaient dans les cérémonies religieuses et dans les conjurations magiques. C'est sans doute à cause de cet usage qu'Aimé-Martin l'appelle mystérieuse. [En botanique, on appelle labiées certaines plantes dont la fleur est découpée en forme de lèyres.]

^ Corvée. Travail et service gratuit qui était dû par le paysan ou le tenancier à son seigneur, soit en journées de corps, soit en journées de chevaux, de bœufs et de harnais.

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