VERSAILLES
C'est là un pèlerinage poétique. Partir de Paris à deux neures, traverser cette grande route par laquelle tout le dix-septième siècle a passé, ce chemin de Versailles à Paris, traversé par la royauté de France dans des appareils si divers et pour des causes si différentes. Au bord de ces chemins, quand passait Louis XIV, ses sujets s'agenouillaient dans la poussière ; deux rois plus tard, ces mêmes sujets s'en allaient à main armée chercher de force le petitfils de Louis XIV, lui, sa femme, sa soeur, et son enfant ; et du château de Versailles, cette monarchie de tant de siècles passait dans les prisons, et de là à l'échafaud. Quel drame de gloire et d'infamie s'est passé sur cette grande route aujourd'hui si tranquille ! Aujourd'hui la bourgeoisie a remplacé la cour ; elle va à Versailles pour voir jouer les eaux, elle eu revient au galop des chevaux de coucou^ ; elle est la reine de ces beaux lieux, reine paisible et sans peur, et à l'abri de toute calomnie. Demandez à qui appartient le château de Louis XIV aujourd'hui? Il appartient au premier bourgeois qui s'y vient promener avec sa femme et son enfant. Ils foulent tranquillement ces belles allées où passèrent, comme un songe, tant de grandeurs et tant de beautés : le grand Condé^, M. de Turenne'^, Racine, Molière, la Vallière°; Montespan^.
* Coucou, dans le langage familier, se dit de petites voitures à quatre ou six places, qui parcourent les environs de Paris.
•^ Condé, voyez la page 333, note ''.
" M. de Turenne, voyez la page 333, note *.
"^ La Vallière (Louise-Françoise de La Baurae-Le Blanc de), née en 1644, morte en 1710.
* Montespan (Françoise-Athénaïs de Rochecbouart de Montemart| marquise de), née en 1641, morte en 1707.
versaili.es. 407
Le château de Versailles est beau, surtout quand vient l'automne souffler de sa tiède haleine sur la feuille qui jaunit et qui tombe. Alors, quand toute verdure a pass4 quand tout oiseau fait silence, quand les eaux dorment dans leur prison de plomb, quand le buis seul, ce buis travaillé par Le Nôtre^, en pyramides factices, jette seul, sur tout cet ensemble, son éternelle, languissante et monotone verdure ; alors quand toutes les statues du parc, ce peuple de marbre et de bronze apparaît tout nu et tout froid à travers ces charmilles^ dépouillées ; alors seulement, au miUeu de cette désolation des jardins, qui s'accorde si bien avec le silence du palais, le château de Versailles vous apparaît dans toute son historique beauté. Il est grand, il est froid, il est solennel. Levez la tête ! Peut-être que Louis XIV va se mettre là-haut à son balcon de marbre ? Prêtez l'oreille, n'entendez-vous pas Bossuet qui se promène dans l'allée des philosophes ? Quelle est cette robe blanche qui étincelle là-bas non loin des bains d'Apollon? Éloignezvous, c'est la belle Fontanges^, qui ne veut pas être vue. Le château de Versailles est le seul château du monde qui perde sa beauté au printemps quand tout s'éveille, quand le soleil est chaud, quand l'eau murmure, quand l'oiseau chante dans l'air. Mais aussi, quand ces vastes jardins ne sont plus que désolation et silence, quand la lune se lève dans le ciel, jetant une clarté mourante sur ces arbres morts, enveloppant de son silence éternel tout ce grand silence royal, quelle joie d'être seul à parcourir ces grandes allées, à se perdre dans ces sinueux détours, à contempler ces grands arbres, tout ridés, témoins de tant de mystères, à poser son pied sur ce sable effleuré par tant de pieds légers. Quelle joie et quel orgueil de se dire : A cette heure, me voilà l'héritier de Louis XIV ; à cette heure je foule le sol de Louis XV ; à cette heure, je suis assis sui le même banc de pierre où. la reine Marie- Antoinette'^ ve-
• Le Nôtre {André), dessinateur des jardins de Louis XIV. '' Marie-Angélique, duchesse de Fontanges, née en 1661, était fille d'tonneur à la coiur de Louis XIV. Elle mourut en 1681.
' Antoinette (Marie), reine de France, épouse de Louis XVI. FiUg