‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 263 sur 320 · SCENES TIREES DE VAVARE, COMEDIE · texte numérisé non relu

SCENES TIREES DE VAVARE, COMEDIE

HjRpjGoy^, homme riche et très-avare ; La FLi;cHE, vaîet de Cléante,^^/^ c^'IIarpagox.

Hjrp. Hors d'ici tout à l'heure, et qu'on ne réplique pas. Allons, que l'on détale de chez moi^, maître juré filou, vrai gibier de potence- !

La Flèche, [à part-l Je n'ai jamais rien vu de si méchant que ce maudit vieillard, et je pense, sauf correction^, qu'il a le diable au corps.

Harp. Tu miu-miures entre tes dents !

La Flèche. Poiurquoi me chassez-vous?

Harp. C'est bien à toi, pendard, à me demander des raisons i Sors ■ïàte, que je ne t'assomme'^.

La Flèche. Qu'est-ce que je vous ai fait?

Harp. Tu m'as fait que je veux que tu sortes.

La Flèche. Mon maître, votre fils, m'a donné ordre de l'attendre.

Harp. Va-t'en l'attendre dans la rue, et ne sois point dans ma maison, planté tout droit comme un piquet, à observer ce qui se passe, et faire ton prolit de tout. Je ne veux point avoir sans cesse devant moi un espion de mes affaires, im traître dont les yeux maudits assiègent toutes mes actions, dévorent ce que je possède, et furettent" de tous côtés pour voii* s'il n'y a rien à voler.

La Flèche. Comment diantre voulez-vous qu'on fasse pour

• Harpagon, du latin harpago, harpon, dérivé du grec koTraim (harpaz6),je saisis.

VOUS voler ? Etes-vous un homme volable, quand vous renfermez toutes choses, et faites sentmelle jour et nuit?

Harp. Je veux renfermer ce que bon me semble, et faire sentinelle comme il me plaît. Ne voilà pas de mes mouchards^'^ qui prennent garde à ce qu'on fait ? [Bas, à part.^ Je tremble qu'il n'ait soupçonné quelque chose de mon argent. iHaut.l Ne serais-tu point homme à faire courir le bruit que j'ai chez moi de l'argent caché ?

La Flèche. Vous avez de l'argent caché?

Harp. Non, coquin, je ne dis pas cela. \Bas.] J'enrage ! [^Haut.'l Je demande si, malicieusement, tu n'irais point faire courir le bruit que j'en ai.

La Flèche. Hé! que nous importe que vous en ayez, ou que vous n'en aj^ez pas, si c'est pom* nous la même chose ?

Harp. l^levaiit la main pour donner un soufflet à La Flèche,^ Tu fais le raisonneur ! je te baillerai de ce raisonnement-ci par les oreilles'^. Sors d'ici, encore une fois.

La Flèche. Hé bien ! je sors.

Harp. Attends : ne m'emportes-tu rien ?

La Flèche. Que vous emporterais-je ?

Harp. Tiens, viens çà, que je voie. Montre-moi tes mains.

La Flèche. Les voilà.

Harp. Les autres.

La Flèche. Les autres ?

Harp. Oui.

La Flèche. Les voilà.

Harp. [montrant les hauts-de-chausses de La Flèche.'\ N'astu rien mis ici dedans ?

La Flèche. Voyez vous-même.

Harp. [tdtant le bas des hauts-de-chausses de La Flèche.^ Ces grands hauts-de-chausses sont propres à devenir les receleurs des choses qu'on dérobe; et je voudrais qu'on en eût fait pendre quelqu'un.

La Flèche. [« part.'] Ah ! qu'un homme comme cela mériterait bien ce qu'il craint ! et que j'aurais de joie à le voler !

Harp. Euh?

La Flèche. Quoi?

Harp. Qu'est-ce que tu parles de voler?

La Flèche. Je vous dis que vous fouilliez bien partout pour voir si je vous ai volé.

" Les espions ont été appelés mouchards, parce que ces sortes de gens pénètrent partout comme des mouches.

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Harp. C'est ce que je veux faire. [Harpagon fouille dans les poches de la Flèche.']

La Flèche, [à part.] La peste soit de Favarice et des avaricieux!

Harp. Comment! que dis-tu?

La Flèche. Ce que je dis ?

Harp. Oui; qu'est-ce que tu dis d'avaiice et d'avaricieux ?

La Flèche. Je dis que la peste soit de l'avarice et des avaricieiix.

Harp. De qui veux-tu parler?

La Flèche. Des avai'icieux.

Harp. Et qui sont-ils, ces avaricieux?

La Flèche. Des vilains et des ladres^.

Harp. Mais qui est-ce que tu entends par là ?

La Flèche. De quoi vous mettez-vous en peine^l

Harp. Je me mets en peine de ce qu'il faut.

La Flèche. Est-ce que vous croyez que je veux parler de vous ?

Harp. Je crois ce que je crois ; mais je veux que tu me dises à qui tu parles quand tu dis cela.

La Flèche. Je parle. ... je parle à mon bonnet.

Harp. Et moi, je pourrais bien parler à ta barrette^^.

La Flèche. M'empêcherez-vous de maudire les avaricieux ?

Harp. Non : mais je t'empêcherai de jaser et d'être insolent. Tais-toi !

La Flèche. Je ne nomme personne.

Harp. Je te rosserai si tu parles.

La Flèche. Qui se sent morveux, qu'il se mouche^^.

Harp. Te tairas-tu?

La Flèche. Oui, malgré moi.

Harp. Ah ! ah !

La Flèche, [rnontrant à Harpagon une poche de son justaucorps.] Tenez, voilà encore une poche : êtes-vous satisfait ?

Harp. Allons, rends-le-moi sans te fouiller.

La Flèche. Quoi?

Harp. Ce que tu m'as pris.

La Flèche. Je ne vous ai rien pris du tout.

Harp. Assurément?

La Flèche. Assiu-ément.

Harp. Adieu. Ya-t'en à tous les diables !

La Flèche, [h part.] Me voilà fort bien congédié,

Harp. Je te le mets sur la conscience, au moins.

[Scène suivante.]

Harpagon ; Valère, {amant déguisé,) intendant (THarpagon; Elise.

Harp. Ici, Valère. Nous t'avons élu pour nous dii-e qui a raison de ma fille ou de moi.

Val. C'est TOUS, monsieur, sans conti'edit.

Harp. Sais-tu bien de quoi nous parlons?

Val. Non. Mais vous ne saui-iez avoir tort, et vous êtes toute rdson.

Harp. Je veux, ce son", lui donner poui* époux un homme aussi riche que sage; et la coquine me dit au nez^ qu'elle se moque de le prendi-e. Que dis-tu de cela?

Val. Ce que j'en dis ?

Harp. Oui.

Val. Hé! hé!

Harp. Quoi?

Val. Je dis que, dans le fond, je suis de votre sentiment ; et voîis ne pouvez pas que vous n'ayez raison'*. Mais aussi n'a-t-, elle ])as tort tout à fait, et ... .

Harp. Comment? Le seigneur Anselme est un parti considérable ; c'est un gentilhomme qui est noble, doux, posé, sage et fort accommodé'^, et auquel il ne reste aucun enfant de son premier mariage. Saurait-elle mieux rencontrer?

Val. Cela est vrai. Mais elle poiuTait vous dire que c'est un peu précipiter les choses, et qu'il faudi-ait au moins quelque temps pour voii" si son inclination pourrait s'accorder avec

Harp. C'est une occasion qu'il faut prendre vite aux cheveux^. Je ti-ouve ici un avantage qu'adleiurs je ne trouverais pas; et il s'engage à la prendre sans dot.

Val. Sans dot?

Harp. Oui.

Val. Ah! je ne dis plus rien. Voyez-vous? voilà use raison tout à fait convaincante ; il se faut rendre à cela.

Harp. C'est pour moi une épargne considérable.

Val. Assurément; cela ne reçoit point de contradiction. Il est \Tai que votre fille peut vous représenter que le mariage est une plus grande affaii-e qu'on ne peut croire ; qu'il y va d'être heureux ou malheureux* toute sa vie; et qu'un engagement qui

" C'est-à-dire: Vous ne pouvez pas ne pas avoir raison.

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doit durer jusqu'à la mort ne se doit jamais faii'e qu'avec de grandes précautions.

Harp. Saus dot !

Val. Vous avez raison ; voilà qui décide tout ; cela s'entend. Il y a des gens qui pourraient vous dire qu'en de telles occasions l'inclination d'une fille est une chose, sans doute, oii l'on doit avoir de l'égard ; et que cette grande inégalité d'âge, d'humeur et de sentiments, rend un mariage sujet à des accidents trèsfâcheux.

Harp. Sans dot !

Val. Ah ! il n'y a pas de réphque à cela ; on le sait bien. Qui diantre peut aller là-contre? Ce n'est pas qu'il n'y ait quantité de pères qui aimeraient mieux ménager^ la satisfaction de leurs filles que l'argent qu'ils pourraient donner ; qui ne les voudraient point sacrifier à l'intérêt, et chercheraient, plus que toute autre chose, à mettre dans un mariage cette douce conformité qui sans cesse y maintient l'honneur, la tranquillité et la joie ; et que. . . .

Harp. Sans dot !

Val. Il est vrai ; cela ferme la boviche à tout. Sans dot ! Le moyen de résister à ime raison comme celle-là !

Harp. [à part, regardant du côté du jardin.~\ Ouais! il me semble que j'entends un chien qiu aboie. N'est-ce point qu'on en voudrait à mon argent ? \à VaUre.~] Ne bougez ; je reviens tout à l'heure.

[Scène suivante.]

Harpagon^ Frosinr.

Harp. [Bas.\ Tout va comme il faut. [Haut.] Hé bien! qu'est-ce Frosiné ?

Fros. Ah ! mon dieu, que vous vous portez bien, et que voua avez là un vi-ai visage de santé !

Harp. Qui? moi?

Fros. Jamais je ne vous vis un teint si fixais et si gaillard^.

Harp. Tout de bon?

Fros. Comment ! vous n'avez de votre vie été si jeune que vous êtes j et je vois des gens de vingt-cinq ans qui sout plus vieux que vous.

Harp. Cependant, Frosine, j'en ai soixante bien comptés.

Fros. Hé bien! qu'est-ce que cela, soixante ans? voilà bien

de qitoi-\ C'est la fleur de l'âge, cela; et vous entrez maintenant dans la belle saison de i'iioiiime.

Harp. Il est vrai ; mais vingt années de moins, pourtant, ne me feraient point de mal, que je crois.

Fros. Vous moquez-vous? Vous n'avez pas besoin de cela, et vous êtes d'une paie" à vivre jusques à cent ans.

Harp. Tu le crois ?

Fros. Assurément. Vous en avez toutes les marques.

Harp. Tant mieux ! Comment va notre affaire ?

Fros. Faut-il le demander? et me voit-on mêler de rien dont je ne vienne à bout? J'ai, surtout pour les mariages, un talent merveilleux.

Harp. jMais, Frosine, as-tu entretenu la mère touchant le bien qu'elle peut donner à sa fille ? Lui as-tu dit qu'il fallait qu'elle s'aidât un peu, qu'elle fît quelque effort, qu'elle se saignât"^ pour une occasion comme celle-ci? Car encore n'e'pouse-t-on point une fille sans qu'elle apporte quelque chose.

Fros. Comment ! c'est une fille qui vous apporte douze mille livres de rente.

Harp. Douze mille li%Tes de rente !

Fros. Oui. Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne de bouche'". C'est une fille accoutumée à vivre de salade, de lait, de fromage et de pommes, et à laquelle, par conséquent, il ne faudra ni table bien servie, ni consommés'' exquis, ni orges mondés' perpétuels, ni les autres délicatesses qu'il faudrait pour une autre femme ; et cela ne va pas à si peu de chose, qu'il ne^ monte bien, tous les ans, à trois mille francs pour le moins. Outre cela, elle n'est curieuse que d'une propreté fort simple, et n'aime point les superbes habits, ni les riches bijoux, ni les meubles somptueux, où donnent ses pareilles'^ avec tant de chaleur ; et cet article-là vaut plus de quatre mille livres par an. De plus, elle a une aversion horrible pour le jeu^^, ce qui n'est pas commun aux femmes d'aujoiu-d'hui ; et j'en sais^^ une de nos quartiers qui a perdu, à trente et quarante, ■vingt mille francs cette année, ilais n'en prenons rien que le quart. Cinq mille francs au jeu par an, et quatre mille francs en haliits et bijoux, cela fait neuf mille livres ; et mille écus que nous mettons pour la nourritm-e ; ne voilà-t-il pas par année vos douze mille francs bien comptés?

Harp. Oui : cela n'est pas mal ; mais ce compte-là n'est rien de réel.

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Irijs. Pardonnez-moi. >.''est-ce pas quelque chose de réel que de vous apporter en mariage une grande sobriété, l'héritage d'un gi-and amour de simplicité de parure, et l'acquisition d'un gj-and fonds de haine pour le jeu?

Harp. C'est une raillerie que de voidoir me constituer sa dot de toutes les dépenses qu'elle ne fera point. Je n'irai pas donner quittance de ce que je ne reçois pas.

Fros. Elles m'ont parlé d'un certain pays où elles ont du bien, dont TOUS serez le maître.

Harp. Il faut voir cela. Mais, Frosine, il y a encore tme chose qui m'inquiète. La fille est jeune, comme tu vois; les jeimes gens, d'ordinaire, n'aiment que leurs semblables, et ne cherchent que leur compagnie ; j'ai peur qu'un homme de mon âge ne soit pas de son goût.

Fros. Ah ! que vous la connaissez mal ! C'est encore une paiticularité que j'avais à vous dire. Elle a une aversion épouvantable pour les jevmes gens, et n'a de l'amour que pour les vieillards.

Harp. Elle?

Fros. Oui, elle. Je voudrais que vous l'eussiez entendue parler là-dessus. Elle ne peut souffrir du tout la vue d'un jeune homme ; mais elle n'est point plus ravie, dit-elle, que lorsqu'elle j>eut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmants ; et je vous avertis de n'aller pas vous faire plus jeune que vous êtes. Elle veut tout au moins qu'on soit sexagénaire ; et il n'y a pas quatre mois encore qu'étant prête d'être mai-iée, elle rompit tout net^- le niariage, sur ce que son amant fit voir qu'il n'avait que cinquantesix ans, et qu'il ne prit point de lunettes pour signer le contrat.

Harp. Sur cela seulement ?

Fros. Oui. Elle dit que ce n'est pas contentement pour elle <]ue cinquante-six ans ; et suitout elle est pour les nez qui portent des lunettes.

Harp. Dis-moi un peu : Mariane ne m'a-t-eUe point encore ^"a? 2S'a-t-elle point ^ris garde à moi^^ en passant?

Fros. Non ; mais nous nous sommes fort entretenues de vous. Je lui ai fait un portrait de votre personne, et je n'ai pas manqué de lui vanter votre mérite, et l'avantage que ce lui serait d'avoir un mari comme vous.

Harp. Tu as bien fait, et je t'en remercie.

Fros. J'aurais, monsieur, une petite prière à vous foire. J'ai un procès que je suis sur le point de perdre, faute cZ'^^im peu

d' argent [Harpagon prend un air sérieux] ; et vous pourriez facilement me procurer le gain de ce procès, si tous aviez quelques bontés pour moi . . . Vous ne sam-iez croii'e le plaisir qu'elle aura de vous voir. [^Harpagon reprend un air gai.']

Harp. Certes, tu me ravis de me dire cela.

Fros. En vérité, moDsieui", ce pi-ocès m'est d^tme conséquence tout à fait grande. [Harpagon reprend un air sérieux.'] Je suis ruinée, si je le perds; et quelque petite assistance me rétablirait mes affaii-es ... Je voudrais que vous eussiez vu le ravissement oil elle était à m'entendi-e parler de vous. [^Harpagon reprend un air gai.] La joie éclatait dans ses yeux au rédt de vos qualités ; et je l'ai mise enfin dans une impatience extrême de voir ce mariage entièrement conclu.

Harp. Tu m'as fait grand plaisir, Frosine ; et je t'en ai, je te l'avoue, toutes les obligations du monde.

Fros. Je vous prie, monsieur, de me donner le petit secours que je vous demande. [Harpagon reprend encore un air sérieux.] Cela me remettra sur pied^^, et je vous en serai éternellement obligée.

Harp. Adieu ! Je vais achever mes dépêches^.

Fros. Je vous assure, monsiem-, que vous ne sauriez jamais me soulager dans un plus grand besoin.

Harp. Je mettrai ordre que mon carrosse soit tout prêt pour vous mener à la foire.

Fros. Je ne vous importunerais pas si je ne m'y voyais forcée par la nécessité.

Harp. Et j'auiai soin qu'on soupe de bonne heure, pour ne TOUS point faire malades.

Fros. Ne me refusez pas la grâce dont je vous sollicite^^ Vous ne sauriez croire, monsieur, le plaisir que . . .

Harp. Je m'en vais. Voilà qu'on m'appelle. Jusqu'à tantôt.

[Scène suivante.]

Harpagon; dame Claude, tenant un ialai; maître JAcauES, La Merluche, Brixdavoine, ses valets.

Harp. AUons, venez çà tous, que je vous disferibue mes ordres pour tantôt^, et règle à chacun son emploi. Approchez, dame Claude ; commençons par vous. Bon, vous voilà les armes à la main. Je vous commets au soin de nettoyer partout ; et surtout, prenez garde de frotter les meubles trop fort, de peur de les nser. Outre cela, je vous constitue pendant le souper au gonvernement

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des bouteilles ; et, s'il s'en écarte" quelqu'une, et qu'il se casse quelque chose, je m'en prendrai à vous, et le rabattrai^ sur vos gages.

M. Jacq. [à part.} Châtiment politique !

Harp. [à dame Claude.} Allez.

Harp. Vous, Biiadavoine, et vous, La Merluche, je vous établis dans la charge de rincer les verres, et de donner à boire, mais seulement lorsqu'on am'a soif, et non pas selon la coutume de certains impertinents de laquais qui \aennent provoquer les gens, et les faire aviser"^ de boù-e lorsqu'on n'y songe pas. Attendez qu'on vous en demande plus d'une fois, et vous ressouvenez de porter toujoms beaucoup d'eau.

M. Jacq. [^àpart.'] Oui. Le vin pur monte à la tête.

La Merl. Quitterons-nous nos souquenilles^, monsieur?

Harp. Oui, quand vous ven'ez venir les personnes ; et gardez bien de gâter vos habits.

[Scène suivante.]

Harpagon, Valère, maître Jacques.

Harp, Valère, aide-moi à ceci. Or çà, maître Jacques, je vous ai gardé pom* le dernier.

M. Jacq. Est-ce à votre cocher, monsieur, ou bien à votre cuisinier, que vous voulez parler? car je suis l'un et l'autre.

Harp. C'est à tous les deux.

M. Jacq. Mais à qm des deux le premier?

Harp. Au cuisinier.

M. Jacq. Attendez donc, s'il vous plaît. [Maître Jacques ôte sa casaque de cocher, et paraît vêtu en cuisinier.}

Harp. Quelle diantre de cérémonie est-ce là ?

M. Jacq. Vous n'avez qu'à parler.

Harp. Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir à souper.

M. Jacq. [à part.} Grande merveille !

Harp. Dis-moi im peu : nous feras-tu bonne chère ?

M. Jacq. Oui, si vous me donnez bien de l'argent.

Harp. Que diable, toujoiu-s de l'argent ! Il semble qu'ils n'aient autre chose à dire : de l'argent, de l'argent, de l'argent ! Ah ! ils n'ont que ce mot à la bouche, de l'argent ! toujom-s parler d'argent ! Voilà leur épée de chevet^, de l'argent!

' Expression proverbiale : Lépée de chevet, l'épée qui ne nous quitte jamais. Au figiuré, Veocpression qu'on a sans cesse à la bouche.

Val. Je n'ai jamais vu de réponse plus impertinente que cellelà. Voilà une belle merveille que de faire bonne chère avec bien de l'argent ! C'est ime chose la plus aisée du monde, et il n'y a si pauvre esprit qui n'en fît bien autant; mais, pom- agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d'argent.

M. Jacq. Bonne chère avec peu d'argent !

Val. Oui.

M. Jacq. [à Valère.'] Par ma foi, monsieur l'intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret, et de prendre mon office de cuisinier; aussi bien vous mêlez-vous^ céans d'être factoton'^.

Harp. Taisez-vous. Qu'est-ce qu'il nous faudra?

M. Jacq. Combien serez-vous de gens à table ?

Harp. Nous serons huit ou dix; mais il ne faut prendre que huit. Quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.

Val. Cela s'entend.

M. Jacq. Hé bien ! il faudra quatre grands potages et cinq assiettes... Potages... ii^Mfrées^...

Harp. Que diable ! voilà pour traiter toute une ville entière.

M. Jacq. Rôt....

Harp. [guettant la main sur la bouche de maître Jacques.^ Ah ! traître, tu manges tout mon bien.

M. Jacq. Entremets^

Harp. [mettant encore la main sur la bouche de maître Jacques.^ Encore !

Val. [a maître Jacques."} Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde ? et monsieur a-t-il invité des gens pour les assassiner à force de mangeaille ? Allez-vous-en Ure un peu les préceptes de la santé, et demander aux médecins s'il y a rien de plus préjudiciable à l'homme que de manger avec excès.

Harp. Il a raison.

Val. Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c'est un coupe-gorge qu'une table rempHe de trop de viandes ; que, pour se bien montrer ami de ceux que l'on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu'on donne ; et que suivant le dire d'un ancien. Il faut mander pour vivre, et non pas vivre pour manger^.

* Facîoton. C'est-à-dire, factotum. C'est l'ancienne orthographe et prononciation du mot.

* Ce proverbe est imité de la formule latine : — E. U. V. N. Y. U. E. —-Ede ut vivas, ne vivas ut edas.

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Harp. Ah ! que cela est bien dit ! Approche, que je t'embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j'aie entendue de ma vie : Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vi. . . . Non, ce n'est pas cela. Comment est-ce que tu dis ?

Val. Qu'il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.

Harp. [à maître Jacques.^ Oui. Entends-tu? [à Valère.^ Qui est le grand homme qui a dit cela ?

Val. Je ne me souviens pas maintenant de son nom.

Harp. Souviens-toi de m' écrire ces mots : je les veux faii-e graver en lettres d'or siu- la cheminée de ma salle.

Val. Je n'y manquerai pas. Et pom* votre souper, vous n'avez qu'à me laisser faire ; je réglerai tout cela comme il faut.

Harp. Fais donc.

M. Jacq. Tant mieiLx ! j'en aurai moins de peine.

Harp. [à Valère.'] Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient d'abord ; quelque bon hai'icot bien gras, avec quelque pâté en pot bien garni de marrons.

Val. Reposez-vous sur moi.

[Scène suivante,]

Cléante, La Flèche.

La FI. [sortant du jardin avec une cassette.l Ah ! monsieur,que je vous trouve à propos ! Suivez-moi vite. Clé. Qu'ya-t-il?

La FI. Suivez-moi, vous dis-je : nous sommes bien. Clé. Comment?

La FI. Voici votre affaire.

Clé. Quoi?

La FI. J'ai guigné^ ceci tout le jour. Clé. Qu'est-ce que c'est?

La FI. Le trésor de votre père que j'ai attrapé. Clé. Comment as-tu fait ?

La FI. Vous saurez tout. Sauvons-nous ; je l'entends aner.

[Scène suivante.] Harpagon, criant "Au voleur ! " dès k jardin.

Au voleur ! au volem- ! à l'assassin ! au meurtrier ! Justice, juste ciel ! je suis perdu, je suis assassiné ; on m'a coupé la gorge : on m'a dérobé mon argent. Qui peut-ce être ? Qu'est-il devenu ?

Où est-il? Où se eache-t-il? Que ferai-je pour le trouver? Où coui-ir? Où ne pas courir? N'est-il point là? N'est-il point ici? Qui est-ce? AiTête. [A lui-même, se prenant le bras.'\ Rends-moi mon argent, eoqmn .... Ah ! c'est moi ! Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pau\Te argent ! mon pauvre argent ! mon cher ami ! on m'a privé de toi ; et, puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie : tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde. Sans toi, il m'est impossible de ^^VTe. C'en est fait^; je n'en puis plus; je me meurs; je suis mort; je suis enterré .... N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris ? Euh ! que dites-vous ? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup^, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'hem-e ; et l'on a choisi justement le temps où je parlais à mon ti-aître de fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question^ à toute ma maison ; à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Hé I de quoi est-ce qu'on parle là ? de celui qui m'a dérobé ? Quel bruit fait-on là-haut ? Est-ce mon voleur qui y est ? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, je supphe que l'on m'en dise. N'est-il point caché là parmi vous? Ils me regardent tous, et se mettent à rù-e. Tous veiTez qu'ils ont part, sans doute, au vol que l'on m'a fait. Allons vite, des commissaires, des archers^, des prévois", des juges, des gênes^, des potences et des bouneaux. Je veux faire pendre tout le monde ; et, si je ne retrouve mon argent, je me pendi-ai moi-même après.

[Scène suivante.]

Harpagon, un commissaire, et un peu après maître Jacques.

Le com. Laissez-moi fau-e ; je sais mon métier. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je me mêle de découvrir les vols ; et je voudrais avoù- autant de sacs de mille francs que j'ai fait pendre de personnes.

Harp. Tous les magistrats sont intéressés à prendre cette affaire en main; et, si l'on ne me fait retrouver mon argent, je demanderai justice de la justice.

Le com. Il faut faire toutes les poursuites requises. Vous dites qu'il y avait dans cette cassette. . . .

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Harp. Dix mille écus bien comptes.

Le com. Dix mille écus !

Harp. Dix mille écus.

Le com. Le vol est considérable !

Harp. Il n'y a point de supplice assez grand pour l'énonnité de ce crime ; et, s'il demeure impiini, les choses les plus sacrées Be sont plus en sûreté.

Le COTE. En quelles espèces était cette somme ?

Harp. En bons louis d'or et pistoles bien trébuchantes'^.

Le com. Qui soupçonnez-vous de ce vol?

Harp. Tout le monde ; et je veux que vous arrêtiez prisonniers la ville et les faubourgs.

Le com. Il faut, si vous m'en croyez, n'effaroucher personne, et tâcher doucement d'attraper quelques preuves, afin de procéder après, par la rigueur, au recouvrement des deniers qui vous ont été pris.

M. Jacq. \dans le fond du théâtre, en se retournant du coté par lequel il est entré.'] Je m'en vais revenir. Qu'on me régorge tout à l'heure; qu'on me lui fasse griller les pieds; qu'on me le mette dans l'eau bouillante, et qu'on me le pende au plancher.

Harp. [à maître Jacques.] Qui? celui qui m'a dérobé?

M. Jacq. Je pai'le d'un cochon de lait- que votre intendant me vient d'envoyer, et je veux vous V accommoder^ à ma fantaisie.

Harp. Il n'est pas question de cela ; et voilà monsievu' à qui il faut parler d'autre chose.

Le com. [à maître Jacques.] Ne vous épouvantez point. Je suis homme à ne vous point scandaliser^, et les choses iront dans la douceur.

M. Jacq. Monsieur est de votre souper?

Le com. Il faut ici, mon cher ami, ne rien cacher à votre maître.

M. Jacq. Ma foi, monsieur, je montrerai tout ce que je sais faii'e, et je vous traiterai du mieux qu'il me sera possible. Harp. Ce n'est pas là l'affaire.

M. Jacq. Si je ne vous fais pas aussi bonne chère que je voudrais, c'est la faute de monsieur notre intendant, qui m'a rogné* les ailes avec les ciseaux de son économie.

Harp. Traître ! il s'agit d'autre chose que de souper; et je veu.x que tu me dises des nouvelles de l'argent qu'on m'a pris.

* Du temps de Molière, le mot scandaliser se prenait quelquefois dans le sens de décrier, diffamer.

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