‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 276 sur 320 · LE MALADE IMAGINAIRE · texte numérisé non relu

LE MALADE IMAGINAIRE

Clcan. Que monsieur fait merveilles, et que, s'il est aussi bon médecin qu'il est bon orateur, il y aura plaisir à être de ses malades.

Toin. Assurément. Ce sera quelque chose d'admirable, s'il fait d'aussi belles cures qu'il fait de beaux discours.

Arg. Allons, vite, ma chaise, et des sièges à tout le monde. [Des laquais donnent des siéges.~\ Mettez-vous là, ma fille. \A M. Diafoirus.'\ Vous voyez, monsieur, que tout le monde admire monsieur votre fils ; et je vous trouve bien heureux de vous voir un garçon comme celui-là.

M. Diaf. Monsieur, ce n'est pas parce que je suis son père j mais je puis dire que j'ai sujet d'être content de lui, et que tous ceux qui le voient en parlent comme d'un garçon qid n'a point de méchanceté. Il n'a jamais eu l'imagination bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on remarque dans quelques-uns ; mais c'est par là que j'ai toujom's bien auguré de sa. judiciaire^, qualité requise pour l'exercice de notre art. Lorsqu'il était petit, il n'a jamais été ce qu'on appelle mièvre^ et éveillé; on le voyait toujours doux, paisible et taciturne, ne disant jamais mot, et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que l'on nomme enfantins. On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire; et il avait neuf ans, qu'il ne connaissait pas encore ses lettres. Bon ! disaisje en moi-même, les arbres tardifs sont ceux qui portent les meillem-s fruits. On grave sur le marbre bien plus malaisément que sur le sable; mais les choses y sont conservées bien plus longtemps ; et cette lenteur à comprendre, cette pesanteur d'imagination est la marque d'un bon jugement à venir. Lorsque je l'envoyai au collège, il trouva de la peine, mais il se raidissait contre les difficultés; et ses régents se louaient toujours à moi^ de son assiduité et de son travail. Enfin, à force de battre U fer*, il en est venu glorieusement à avoir ses licences^ ; et je puis dire, sans vanité, que, depuis deux ans qu'il est sur les bancs, il n'y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre école. Il s'y est rendu redoutable ; et il ne s'y passe point d'acte où il n'aille argumenter à outrance^' pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion, et poursuit wn raisonnement jusques dans les derniers recoins de la logique. Mais, sur toute chose, ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des

prétendues découvertes de notre siècle touchant la circulation du sang, et autres opinions de même farine'^.

Thomas Diaf. [tirant de sa poche une grande thèse ^ rouîée, qu'il présente à Angélique.'] J'ai, contre les circulateurs, soutenu une thèse, qu'avec la permission [saluant Argan"] de monsieur, j'ose présenter à mademoiselle, comme un hommage que je lui dois des prémices de mon esprit.

Angél. Monsieur, c'est pour moi un meuble inutile, et je ne me connais pas à ces choses-là.

Toin. [prenant la thèse.] Donnez, donnez; elle est toujours bonne à prendre poiu" l'image : cela servira à parer notre chambre.

Thomas Diaf. [saluant encore Argan.] Avec la permission aussi de monsieur, je vous invite à venir voir, l'un de ces jours, pour vous divertir, une dissection sur laquelle je dois raisonner.

Toin. Le divertissement sera agi'éable. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses; mais donner une dissection est quelque chose de plus galant.

Arg. [à M. Diafoirus.] N'est-ce pas votre intention, monsieur, de pousser votre fils à la cour, et d'y ménager pour lui une charge de médecin ?

M. Diaf. A vous en parler franchement, notre métier auprès des grands ne m'a jamais paru agréable; et j'ai toujours trouve qu'il valait mieux pour nous autres demeurer au public, l^e pubhc est commode : vous n'avez à répondre de vos actions à personne; et, pourvu que l'on suive le courant des règles de l'art, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver ■ mais ce qu'il y a de fâcheux auprès des grands, c'est que, quand ils viennent à être inalades, ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent.

Toin. Cela est plaisant ! et ils sont bien impertinents de vouloir que vous autres messieurs vous les guérissiez ! Vous n'êtes pas auprès d'eux pour cela ; vous n'y êtes que pour recevoir vos pensions et leur ordonner des remèdes ; c'est à eux à guérir, s'ils peuvent.

M. Diaf. Cela est vrai ; on n'est obligé qu'à traiter les gens dans les formes.

Arg. [à Béline qui entre.] M'amour, voilà le fils de monsieur Diafoirus. '

* Proverbialement et figurément, on dit gens de mène farine, c'està-dire, gens qui sont sujets à mêmes ■vices, ou qui sont de même cabale. Opinions de même farine, signifie opinions également absurdes ou erronées.

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