‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 277 sur 320 · LE MALADE IMAGINAIRE · texte numérisé non relu

LE MALADE IMAGINAIRE

Thomas Diaf. Matlame, c'est avec justice que le ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque l'on voit sur votre visagre. . .

Bel. Monsieur, je suis ravie d'être venue ici à propos, pour avoir l'honneui' de vous voir.

Thomas Diaf. Puisque l'on voit sur voti-e nsage puisque

l'on voit sur voti-e visage Madame, vous m'avez interrompu

dans le milieu de la période, et cela m'a ti-oublé la mémoire.

M. Diaf. Thomas, réservez cela pour une autre fois.

Arg. Je voudrais, m'amie, que vous eussiez été ici tantôt.

Toin. Ah ! m.adame, vous avez bien perdu de n'avoir point été ici au second père, à la statue de Memnon, et à la fleur nommée héliotrope.

Arg. Allons, ma fille, touchez dans la main^ de monsieur, et lui donnez votre foi comme à votre mari.

Angél. Mon père !

Arg. Hé bien! mon père ! Qu'est-ce que cela veut dire ?

Angél. De grâce, ne précipitez pas les choses. Donnez-nous au moins le temps de nous connaître, et de voir naître en nous, l'un pour l'autre, cette inclination si nécessaire à composer une union parfaite.

Thomas Diaf. Quant à moi, mademoiselle, elle est déjà toute née en moi; et je n'ai pas besoin d'attendre davantage.

Angél. Si vous êtes si prompt, monsieur, il n'en est pas de même de moi ; et je vous avoue que votre mérite n'a pas encore feit assez d'impression dans mon âme.

Arg. Oh ! bien, bien ; cela aura tout le loisir de se faire quand vous serez maiiés ensemble.

Angél. Hél mon père, donnez-moi du temps, je vous prie. Le mariage est une chaîne où l'on ne doit jamais soumetti-e un cœm' par force ; et si monsiem* est honnête homme, il ne doit point vouloir accepter une personne qui serait à lui par contrainte.

Thomas Diaf. Nego consequentiam, mademoiselle ; et je puis être honnête homme, et vouloir bien vous accepter des mains de monsieiu" votre père.

Angél. C'est un méchant moyen de se faire aimer de quelqu'un que de lui faii'e violence.

Thomxis Diaf. Nous lisons des anciens, mademoiselle, que leur coutume était d'enlever%)ar force de la maison des pères les filles qu'on menait marier, afin qu'il ne semblât pas que ce fût de leur consentement qu'elles convolaient^ dans les bras d'un homme.

Angél. Les anciens, monsieur, sont les anciens; et nous

sommes les gens de maintenaut- Les grimaces ne sont point nécessaires dans notre siècle.* et, quand un mariage nous plaît, nous savons fort bien y aller, sans qu'on nous y traîne. Donnezvous patience; si vous m'aimez, monsieur, vous devez vouloir tout ce que je veux.

Thomas Diaf. Oui, mademoiselle, jusqu'aux intérêts de mon amoiu" exclusivement.

Anrjél. jNIais la grande marque d'amour, c'est d'être soumis aux volontés de celle qu'on aime.

Thomas Diaf. Distinguo, mademoiselle. Dans ce qui ne regarde pas sa possession, concedo ; mais dans ce qui la regai-de, nego.

Tain. \à Angélique.'] Tous avez beau raisonner. Monsieur est frais émoulu^^ du collège, et il vous donnera toujours votre reste^^. Pourquoi tant résister, et refuser la gloire d'être attachée au corps de la faculté ?

Angél. Pom- finir toute discussion il vaut mieux que je me retire. Adieu.

[Scène suivante.]

Argax, m. Diafoirus, Thomas Diafoirus.

Arg. Je vous prie, monsieur, de me dire un peu comment je suis.

M. Diaf. [tdtant le pouls d'Argan.] Allons, Thomas, prenez l'autre bras de monsieur, pour voir si vous saurez porter un bon jugement de son pouls. Quid dicis'?

Thotnas Diaf. Dico que le pouls de monsieur est le pouls d'un homme qui ne se porte point bien.

M. Diaf. Bon.

Thomas Diaf. Qu'il est dimuscule, pour ne pas dire dur,

M. Diaf. Fort bien.

Thomas Diaf. Repoussant.

M. Diaf. Benè.

Thomas Diaf. Et même un peu caprisant^.

M. Diaf. Optimè.

Thomas Diaf. Ce qui marque une intempérie dans le pareti' chyme'' splénique, c'est-ù-dire la ralfe.

M. Diaf. Fort bien.

» Parenchyme est un terme de médecine par lequel on désigne la substance d'un viscère. Pai-enchj-me splénique signifie la substance de la rate (Voyez la note, page 84).

Arg. Non; monsieur Purgon dit que c'est mon foie qm est malade.

M. Diaf. Et oui : qui dit parenchyme dit l'un et l'autre, à cause de l'étroite sympathie qu'ils ont ensemble par le moyen du vas brève*, du pylore"-, et souvent des méats cholidoques^. Il vous ordonne sans doute de manger force rôti ?

Arg. Non ; rien que du bouilli.

M. Diaf. Et oui : rôti, bouilli, même chose. Il vous ordonne fort prudemment, et vous ne pouvez être entre de meilleures mains.

Arg. Monsieur, combien est-ce qu'il faut mettre de grains de sel dans un œuf?

M. Diaf. Six, huit, dix, par les nombres pairs, comme dans les médicaments par les nombres impairs.

Arg. Jusqu'au revoir, monsieur.

Molière. {Voyez la page 444.)

Scènes du Mariage forcé, comédie.

[Les hommes sont quelquefois la dupe des conseils qu'ils demaudent, parce qu'ils n'en veulent que de conformes à leurs propres sentiments.]

Sganarelle, parlant à ceux qui sont dans sa maison.

Je suis de retour dans un moment. Que l'on ait bien soin du logis, et que tout aille comme il faut. Si l'on m'apporte de l'argent, que l'on me vienne quérir vite chez le seigneur Géronimo ; et, si l'on vient m'en demander, qu'on dise que je suis sorti, et que je ne dois revenir de toute la journée.

[Scène suivante.]

Sganarelle, Géroximo.

Gér. {^ayant entendu les dernières paroles de Sganarelle.'] Voilà un ordre fort prudent.

Sgan. Ah! seigneur Géronimo, je vous trouve à propos; et J 'allais chez vous, vous chercher.

Gér. Et pour quel sujet, s'il vous plaît?

* l'as brève, mots latins qui désignent un vaisseau situé au fond de l'estomac. Pylore, orifice inférieiu: de restomac. Mcats choUdoques, ou plutôt cholédoques, se dit du canal qui conduit la bile du foie dans le duodénum.

Sgan. Pour vous communiquer une affaire que j'ai en tête, et vous prier de m'en dire votre avis.

Gér. Très-volontiers. Je suis bien aise de cette rencontre, et nous pouvons parler ici en toute liberté.

Sgan. Mettez donc dessus', s'il vous plaît. Il s'agit d'une cliose de conséquence, que l'on m'a proposée ; et il est bon de ne rien faire sans le conseil de ses amis.

Gér. Je vous suis obligé de m'avoir choisi pour cela. Vou n'avez qu'à me dire ce que c'est.

Sgan. Mais, auparavant, je vous conjure de ne me point flatter du tout, et de me dire nettement votre pensée.

Gér. Je le ferai, ])iiisque vous le voulez.

Sgan. Je ne vois rien de plus condamnable qu'un ami qui ne nous parle pas franchement.

Gér. Vous avez raison.

Sgan. Et, dans ce siècle, on trouve peu d'amis sincères.

Gér. Cela est vrai.

Sgan. Promettez-moi donc, seignem* Géronimo, de me parler avec toute sorte de franchise.

Gér. Je vous le promets.

Sgan. Jurez-en votre foi.

Gér. Oui, foi d'ami. Dites-moi seulement votre affaire.

Sgan. C'est que je veux savoir de vous si je ferai bien de me marier.

Gér. Qui, vous?

Sgan. Oui, moi-même, en propre personne. Quel est votre avis là-dessus?

Gér. Je vous prie auparavant de me dire une chose.

Sgan. Et quoi?

Gér. Quel âge pouvez-vous bien avoir maintenant?

Sgan. Moi?

Gér. Oui.

Sgan. Ma foi, je ne sais ; mais je me porte bien.

Gér. Quoi ! vous ne savez pas à peu près votre âge?

Sgan. Non : est-ce qu'on songe à cela?

Gér. Eh ! dites-moi un peu, s'il vous plaît : combien aviezvous d'années lorsque nous fîmes connaissance ?

Sgan. Ma foi, je n'avais que vingt ans alors.

Gér. Combien fûmes-nous ensemble à Romf-,?

Sgan. Huit ans.

* Mutiez donc dessus, pour mettez donc votre chapeau.

LZ MARIAGE FORCÉ. 479

Gér. Quel temps avez-vous demeuré en AngleteiTe ?

Sgan. Sept ans.

Gér. Et en Hollande, où tous fûtes ensuite ?

S(/an. Cinq ans et demi.

C^ér. Combien y a-t-il que vous êtes revenu ici ?

Sffan. Je revins en cinquante-deux.

Gér. De cinquante-deux à soixante-quatre il y a douze ans, ce me semble ; cinq ans en Hollande font dix-sept, sept ans en Angleterre font vingt-quatre, huit dans notre séjour ù Rome font trente-deux, et vingt que vous aviez lorsque nous nous connûmes, cela fait justement cinquante-deux. Si bien, seigneur Sganarelle, que, sur votre propre confession, vous êtes environ ù voire cinquante-deuxième ou cinquante-troisième armée.

Sgan. Qui, moi? cela ne se peut pas.

Gér. Mon dieu ! le calcul est juste; et là-dessus je vous dirai franchement et en ami, comme vous m'avez fait promettre de vous parler, que le mariage n'est guère votre fait^. C'est une chose à laquelle il faut que les jeunes gens pensent bien mûrement avant que de la faire : mais les gens de votre âge n'y doivent point penser du tout ; et si l'on dit que la plus grande de toutes les folies est celle de se marier, je ne vois rien de plus mal à propos que de la faire, cette folie, dans la saison où nous devons être plus sages. Enfin, je vous en dis nettement ma pensée. Je ne vous conseille point de songer au mariage; et je vous trouverais le plus ridicule du monde, si, ayant été libre jusqu'à cette hem'e, vous alliez vous charger maintenant de la plus pesante des chaînes.

Sgan. Et moi, je vous dis que je suis résolu de me marier, et que je ne serai point ridicule en épousant la fille que je recherche.

Gér. Ab ! c'est une autre chose ! Vous ne m'aviez pas dit cela.

Sgan. C'est une fille qui me plaît, et que j'aime de tout mon cœur.

Gér. Vous l'aimez de tout votre cœur ?

Sgan. Sans doute ; et je l'ai demandée à son père.

Gér. Vous l'avez demandée ?

Sgan. Oui. C'est un mariage que je dois conclure ce soi?: et j'ai donné ma parole.

Gér. Oh ! mariez-vous donc. Je ne dis plus mot.

Sgan. Je quitterais le dessein que j'ai fait ! Vous semble-t^U, seigneur Géronimo, que je ne sois plus propre à songer à une femme? Ne parlons pas de l'âge que je puis avoir; mais regardons seulement les choses. Y a-t-U homme de trente ans

qui paraisse plus frais et plus vigoureux que vous me voj'e: ? N'ai-je pas encore toutes mes dents les meilleures du mondt ? [7^ montre ses dents.'] Ne fais-je pas vigoureusement mes quat e repas par jour, et peut-on voir un estomac qui ait plus de for e que le mien? [Il tousse.'] Hem, hem, hem. Eh! qu'en ditf ivous ?

Gér. Vous avez raison, je m'étais trompé. Vous ferez l en de vous marier.

Sgan. J'j' ai répugné autrefois ; mais j*ai maintenant de puissantes raisons pour cela. Outre la joie que j'aurai de posséder une belle femme qui me dorlotera^, et me viendra frotter orsque je serai las; outre cette joie, dis-je, je considère, qu'en demeurant comme je suis, je laisse périr dans le monde la race des Sganarelle ; et qu'en me mariant, je pourrai me voir re^àvre en d'autres moi-même ; que j'aurai le plaisir de voir de petites figiu-es qui me ressembleront comme deux gouttes d'eau, qui se joueront continuellement dans la maison, qui m'appelleront leur papa quand je reviendrai de la ville, et me diront de petites folies les plus agréables du monde. Tenez, il me semble déjà que j'y suis, et que j'en vois une demi-douzaine autour de moi.

Gér. ïl n'y a rien de si agréable que cela ; et je vous conseille de vous marier le plus vite que vous pourrez.

Sgan. Tout de bon^, vous me le conseillez?

Gér. Assurément. Vous ne sauriez mieux faire.

Sgan. Vraiment, je suis ravi que vous me donniez ce conseil en véritable ami.

Gér. Hé ! quelle est la personne, s'il vous plaît, avec qui vous allez vous marier?

Sgan. Dorimène.

Gér. Cette jeune Dorimène, si galante et si bien parée?

Sgan. Oui.

Gér. Fille du seigneur Alcantor ?

Sgan. Justement.

Gér. Et sœur d'un certain Alcidas, qui se mêle de porter l'épée ?

Sgan. C'est cela.

Gér. Vertu de ma vie*!

Sgan. Qu'en dites-vous?

Gér. Bon parti ! Mariez-vous promptement.

Sgan. N'ai-je pas raison d'avoir fait ce choix?

Gér. Sans doute. Ah ! que vous serez bien marié ! Dépêchezvous de rêtre.

Scan. Vous me comblez de joie de me dire cela. Je vous remercie de votre conseil, et je vous invite ce soir à mes noces.

Gér. Je n'y manquerai pas.

Sgan. Serviteur.

Gér, [à part.^ La jeune Dorimène, fille du seigneur Alcantor, avec le seigneur Sganarelle, qui n'a que cinquante-trois ans ! ô le beau mariage ! ô le beau mariage ! [Ce qu'il répète plusieurs fais en s'en allant.^

Sgan. [seul.'] Ce mariage doit être hem-eux ; car il donne de la joie à tout le monde, et je fais rire tous ceux à qui j'en parle. Me voilà maintenant le plus content des hommes.

[Dans les scènes suivantes, Sganarelle, incertain sur son mariage, consulte deux savants philosophes.]

Sganarelle ; et un peu après Pancrace, philosophe aristotélicien.

Sgan. Il m'est venu, depuis un moment, de petits scrupules siur le mai'iage. Avant que de passer plus avant, je voudrais bien jigiter à fond cette matière, et que l'on m'expliquât un songe que j'ai fait cette nuit, et qui vient tout à l'heure de me revenir dans l'esprit. J'ai là deux philosophes, mes voisins, qui sont gens à me débiter tout ce qu'on peut dire sur ce sujet. Il faut que je les consulte un peu sur l'incertitude où je suis.

Pane, [se tournant du coté par où il est entré, et sans voir Sganarelle.] Allez, vous êtes un impertinent, mon ami, un homme ignare^ de toute bonne discipline, bannissable de la république des lettres.

Sgan. Ali ! bon. En voici un fort à propos.

Pane, [de même, sans voir Sganarelle.] Oui, je te soutiendi-ai par vives raisons, je te montrerai par Aristote, le philosophe des philosophes, que tu es un ignorant, un ignorantissime, ignorantifiant et ignorantifié, par tous les cas et modes imaginables.

Sgan. [à part.] Il a pris querelle contre quelqu'un. [A Pancrace.] Seigneiu* . . . .

Pane, [de même, sans voir Sganarelle.] Tu te veux mêler de raisonner, et tu ne sais pas seulement les éléments de la raison.

Sgan. [à jsar^.] La colère l'empêche de me voir. [À Pancrace.] Seigneur

Pane, [de même, sans voir Sganarelle.] C'est une proposition condamnable dans toutes les terres de la philosophie.

Sgan. [à part.'] Il faut qu'on l'ait fort irrité. [A Pancrace.] Je....

Pane, [de même, sans voir Sganarelle.'\ Toto cœlo, totâ via aberras".

Sgan, Je baise les mains^ à monsieur le docteur.

Pane. Serviteur.

Sgan. Peut-on .... ?

Pane, [se retournant vers l'endroit par oà il est entré.'} Saistu bien ce que tu as fait ? un syllogisme^ in halordo ".

Sgan. Je vous. . . .

Pane, [de même.'] La majeure en est inepte, la mineure impertinente, et la conclusion ridicule.

Sgan. Je ... .

Pane, [de même.] Je crèverais plutôt que d'avouer ce que tu dis ; et je soutiendrai mon opinion jusqu'à la dernière goutte de mon encre.

Sgan. Puis-je . . . .?

Pane, [de 7nême.] Oui, je défendi'ai cette proposition, pugnis et calcibus, unguibus et rostro^.

Sgan. Seigneiu: Aiistote, peut-on savoir ce qui vous met si fort en colère ?

Pane. Un sujet le plus juste du monde.

Sgan. Et quoi, encore?

Pane, Un ignorant m'a voulu soutenii* une proposition erronée, une proposition épouvantable, effroyable, exécrable.

Sgan. Puis-je demander ce que c'est?

Pane. Ah! seigneur Sganarelle, tout est renversé aujoui'd'hui, et le monde est tombé dans une corruption générale. Une licence épouvantable règne partout ; et les magistrats, qui sont établis pour maintenir l'ordre dans cet état, devraient rougir de honte, en souffraot un scandale aussi intolérable que celui dont j je veux parler*.

» Expression proverbiale qui signifie : donner dans la plus gronda des erreurs, être à mille lieues de la vérité.

^ Si/lloffisme. Terme de Logique. Argument composé de trois propositions, savoir : la majeui-e, la mineure, et la conséquence. La conséqttence du syllogisme doit être renfermée dans les promisses.

Exemple d'un syllogisme : Tous les hommes peuvent faillir : vous êtes homme, donc vous pouvez faillir.

<= In halordo. Terme de l'ancienne école.

^ Des poings, des pieds, des ongles et du bec.

* " Cet appel à la sévérité des magistrats fait allusion aux efforts j sérieux de l'université pour obtenir la confirmation de l'arrêt de 1624,

Sffan. Quoi donc ?

Pane. N'est-ce pas une cliose horrible, une chose qui crie vengeance au ciel, que d'endurer qu'on dise publiquement la forme d'un chapeaul

Sgan. Comment?

Pane. Je soutiens qu'il faut dire la figure d'un chapeau, et non pas ]& forme; d'autant qu'il y a cette diffe'rence entre \a forme et la figure, que la forme est la disposition extérieure des corps qui sont animés ; et la figure, la disposition extérieure des corps qui sont inanimés: et puisque le chapeau est un corps inanimé, il faut dire la figure d'un chapeau, et non pas la forme. [Se retournant encore du coté par où il est entré.^ Oui, ignorant que vous êtes, c'est ainsi qu'il faut parler; et ce sont les termes exprès d'Aristote dans le chapitre de la quahté.

Sgan. [à part.'} Je pensais que tout fût perdu. \A Pancrace.} Seigneur docteur, ne songez plus à tout cela. Je ... .

Pane. Je suis dans une colère, que je ne me sens pas.

Sgan. Laissez la forme et le chapeau en paix. J'ai quelque chose à vous communiquer. Je ... .

Pane. Impertinent ^^e^e» !

Sgan. De grâce, remettez-vous. Je ... .

Pane. Ignorant !

Sgan. Eh ! je ... .

Pane. Me vouloir soutenii" une proposition de la sorte !

Sgan. Il a tort. Je ... .

Pane. Une proposition condamnée par Ai-istote !

Sgan. Cela est vrai. Je ... .

Pane. En termes exprès !

Sgan. Vous avez raison. \Se tournant du coté par où Pancrace est e"ntré.'\ Oui, vous êtes un sot et im impudent, de vouloir disputer contre un docteur qui sait lire et écrùe. Voilà qui est fait : je vous prie de m'écouter. Je viens vous consulter sm- une afiFaire qui m'embarrasse. J'ai dessein de prendre vme femme, pour me tenir compagnie dans mon ménage. La personne est belle et bien faite ; elle me plaît beaucoup, et est ravie de m'épouser : mais je voudrais bien vous prier, comme philosophe,

lequel condamnait au bannissement les nommés Villon, Bitauit et Claves, pour avoir pensé autrement qu'Aristote." — Aiiiit-MAKTiN'.

' " Fieffé vient de fief. Il se dit de ceux qui cmt quelques vices. Dans ce sens, il signifie acheté, comme qui dirait un homme à qui il ne manque rien d'un tel vice, de la même façon qu'il ne manque rien pour posséder un fief à celui qui l'a reçu de son seigneur." — Casekeuve. Voyez la page 306, note *>.

de me dire votre sentiment. Eh! quel est votre avis làdessus?

Pane. Plutôt que d'accorder qu'il faille dire la forme d'un chapeau, j'accorderais que datur vacuum iii rerum naturâ", et qu« je ne suis qu'une bête.

Sgan. [à part."] La peste soit de l'homme ! [^ Pancrace.} Eh ! monsieur le docteur, écoutez un peu les gens. On vous pai-le une heure durant, et vous ne répondez point à ce qu'on vous dit.

Pane. Je vous demande pardon. Une juste colère m'occu])e l'esprit.

Sgan. Eh ! laissez tout cela, et prenez la peine de m'ecouter.

Pane. Soit, Que voulez-vous me dire ?

Sgan. Je veux vous parler de quelque chose.

Pane. Et de quelle langue voulez-vous vous sei-vir avec moi ?

Sgan. De quelle langue ?

Pane. Oui.

Sgan. Parbleu! de la langue que j'ai dans la bouche. Je crois que je n'irai pas emprunter celle de mon voisin.

Pane. Je vous dis, de quel idiome, de quel langage ?

Sgan. Ah ! c'est une autre affaire.

Pane. Voulez-vous me parler italien ?

Sgan. Non.

Pane. Espagnol?

Sgan. Non.

Pane. Allemand?

Sgan. Non.

Pane. Anglais?

Sgan. Non.

Pane. Latin?

Sgan. Non.

Pane. Grec?

Sgan. Noù.

Pane. Hébreu?

Sgan. Non.

Pane. Sp-iaque?

Sgan. Non.

Pane. Tiu-c?

Sgan. Non.

Pane. Arabe?

Sgan. Non, non ; français, n-ançais, français. * Le vide existe dans la nature.

Pane. Ah ! frasçais.

S(jan. Fort bien.

Pane. Passez donc de l'autre côté; car cette oreille-ci est destinée pour les langues scientifiques et étrangères, et l'autre est pour la vulgaire et la maternelle.

Sjan. [à part.'l II faut bien des cérémonies avec ces sortes de gens-ci.

Pane. Que voulez-vous ?

Sgan. Vous consulter sur une petite difficulté.

Pane. Ah ! ah ! sur une (hfficulté de philosophie, sans doute ?

Sgan. Pardonnez-moi. Je ... .

Pane. Vous voulez peut-êti*e savoir si la substance et l'accident sont termes synonymes ou équivoques à l'égard de l'être?

Sgan. Point du tout. Je ... .

Pane. Si la logique est un art ou une science ?

Sgan. Ce n'est pas cela. Je ... .

Pane. Si elle a pom* objet les trois opérations de l'esprit ou la troisième seulement''?

Sgan. Non. Je ... .

Pane. S'il y a dix catégories, ou s'il n'y en a qu'une''?

Sgan. Point. Je ... .

Pane. Si la conclusion est de l'essence du syllogisme ?

Sgan. Nenni. Je ... .

Pane. Si l'essence du bien est mise dans l'appétibilité ou dans la convenance'^?

Sgan. Non. Je ... .

Pane. Si le bien se réciproque avec la fin?

Sgan. Hé non. Je ... .

Pane. Si la fin nous peut émouvoir pai- son êti-e réel, ou par son être intentionnel"?

Sgan. Non, non, non, non, non, de par tous les diables, non.

Pane. Exphquez donc votre pensée, car je ne puis pas la deviner.

Sgan. Je vous la veux expliquer aussi ; mais il faut m'écouter. [Pendant que Sganarelle c?î7:] L'affaire que j'ai à vous dire, c'est que j'ai envie de me marier avec une fille qui est jeune et

* C'est-à-dire si elle a pour objet la perception, le jiigement, et le raisonnement, ou ce dernier seulement.

" Catégories. Voyez la page 453, note *.

' Il s'agit de savoir si V essence du lien se trouve dans ce qu'on de'sire ou dans ce qui contient.

<" Cette question est aussi inintelligible que les précédentes sont ridicules.

belle. Je l'aime fort, et je l'ai demandée à son père; mais comme j'appreliende ....

Pane, [^dit en même temps, sans écouter Sganarelle :] La parole a été donnée à l'homme pour expliquer sa pensée; et tout ainsi que les pensées sont les portraits des choses, de même nos paroles sont-eUes les portraits de nos pensées. \Sganarelle, impatienté, ferme la bouche du docteur avec sa main à plusieurs reprises, et le docteur continue de parler d'abord que Sganarelle ôte sa main.'] Mais ces portraits diffèrent des autres portraits en ce que les autres portraits sont distingués partout de leurs originaux, et que la parole enferme en soi son original, puisqu'elle n'est autre chose que la pensée exphquée par un signe extérieur ; d'où vient que ceux qui pensent bien sont aussi ceux qui parlent le mieux. Expliquez-moi donc votre pensée par la parole, qui est le plus intelligible de tous les signes.

[Sganarelle pousse le docteur dans sa maison, et tire la porte pour l'empêcher de sortir.]

Sgan. Peste de l'homme !

Pane, [au dedans de sa maison.] Oui, la parole est animi index et spéculum^. C'est le truchement^ du cœur, c'est l'image de l'âme. [7/ monte à la fenêtre, et continue.] C'est un miroir qui nous présente naïvement les secrets les plus arcanes^ de nos individus ; et, puisque vous avez la faculté de ratiociner et de parler tout ensemble, à quoi tient-il que vous ne vous serviea de la parole pour me faire entendi-e votre pensée ?

Sgan. C'est ce que je veux faii-e ; mais vous ne voulez pas m'écouter.

Pane. Je vous écoute, parlez.

Sgan. Je dis donc, monsiem* le docteur, que ....

Pane. Mais surtout soyez bref.

Sgan. Je le serai. ^

Pane. Évitez la prolixité.

Sgan. Hé ! monsi ....

Pane. Tranchez-moi voti-e discours d'un apophthegme'^ à la laconienne^.

* L'indice et le miroir de l'âme.

'^ Arcanes, mot latin francisé; il signifie secret mystérieux. Plus Ifâs, ratiociner pour raisonner, terme de logique.

' Apophthegme. Dit notable de quelque personne illustre. Les ttjtophthegmes des sept sages de la Grèce. Les apophtkegmes de Scipion, de Caton, etc.

^ A la laconienne, c'est-à-dire, concis, énergique, à la manière des habitants de la Laconie, en Grèce.

Sgan. Je vous ....

Pane. Point d'ambages'^, de circonlocution. [Sganarelle, de dépit de ne point parler, ramasse des pierres pour en casser la tête du docteur.^

Pane. Hé quoi ! vous vous emportez au lieu de vous expliquer ? Allez, vous êtes plus impertinent que celui qui m'a voulu soutenir qu'il faut dire la forme d'un chapeau ; et je vous prouverai, en toute rencontre, par raisons démonstratives et convaincantes, et par arguments in Barbara, que vous n'êtes et ne serez jamais qu'une j9ecore^ et que je suis et serai toujours, in utroque jure^, le docteur Pancrace.

Sgan. Quel diable de babillard !

Pane, [en rentrant sur le théâtre.'] Homme de lettres, homme d'érudition.

Sgan. Encore?

Pane. Homme de suffisance, homme de capacité. [^S'en allant."] homme consommé dans toutes les sciences, naturelles, morales etpohtiques. [Revenant.] Homme savant, savantissime,^er om nés modes et casus'. [S'en allant.] Homme qui possède, superlative, fables, mjthologies et histoii-es, [revenant] grammaire, poésie, rhétorique^, dialectique^, et sophistique^ [s'en allant] mathématique, arithmétique, optique, oniroeritique^, physique et métaphysique, [revenatit] cosmométrie^, géométrie, architecture, spéculoire et spéculatoire\ [s'en allant] médecine, astronomie,

» Point d'ambages, e'est-à-dire point d'embarras de paroles.

•• " La jurisprudence se coinposait de deux corps de droit, l'ecclésiastique et le civil. In utrogue jure veut dire dans l'un et dans l'autre droit. Un docteur in utrogue jure était donc celui qui professait le droit civil et le droit canon." — Aimé-Martin.

■^ Par tous les cas et modes imaginables.

" Rhétorigue. L'art de bien dire.

® Diakctigue, logique, art de raisonner.

f Sophistigue, de la nature du sophisme, argument captieux qui pèche ou dans le fond ou dans la forme. Chez les anciens on donnait le nom de sophiste aux philosophes et aux rhéteurs.

^ Onirocritigue, du grec ôi'eipos (oneiros) songe, et cpiVw (Jcrino) je juge : art d'interpréter les songes.

'' Cosmométrie, du grec KÔGfios {/cosmos), le monde, et de jiérpov {meiron), mesure : science qui traite de la mesure du monde entier.

' Spéculoire et spéculatoire. " La spéculatoire est l'art d'interpréter les éclairs, le tonnene, les comètes, et autres météores ou phénomènes semblables. La spéculoire est la partie de l'art divinatoire, qui consiste à faire voii dans un mirohr les personnes ou les choses que l'on désire connaître." — Atjger.

astrologie, physionomie, metoposcopie'^, chiromancie^, géomancie', etc.

[Scène suivante.]

Sgaxarelle.

S^an. [seul.'] Au diable les savants qui ne veulent point écouter les gens ! On me l'avait bien dit que son maître Aristote n'était rien qu'un bavard. Il faut que j'aille ti'ouver l'autre ; il est plus posé et plus raisonnable. Holà !

[Scène suivante.]

Marphurius, philosophe pyrrhonien^ ; Sgakarelle.

Marp. Que voulez-vous de moi, seigneur Sganai-elle?

Sgan. Seigneur docteur, j'aurais besoin de votre conseil sur une petite affaire dont il s'agit, et je suis venu ici pour cela. [A part.'] Ah ! voilà qui va bien. Il écoute le monde, celui-ci.

Marp. Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plaît, cette façon de parler. Notre philosophie ordonne de ne point énoncer de proposition décisive, de parler de tout avec incertitude, de suspendre toujours son jugement ; et, par cette raison, vous ne pouvez pas dire. Je suis venu, mais. Il me semble que je suis venu.

Sgan. Il me semble?

Marp. Oui.

Sgan. Pai'bleu ! il faut bien qu'il me semble, puisque cela est.

Marp. Ce n'est pas une conséquence ; et il peut vous le sembler, sans que la chose soit véritable.

Sgan. Comment ! il n'est pas vrai que je suis venu ?

Marp. Cela est incertain, et nous devons douter de tout.

Sgan. Quoi ! je ne suis pas ici, et vous ne me parlez pas?

' Métqposcopie, du grec fit-ioTTov (métôpon) front, et trKOîréw {sJcopéâ) je considère: art de conjecturer le sort d'une personne par l'inspection des traits de son visage.

•" Chiromancie (prononcez Kiromancî), du grec %eîp (ckeir) main, et fiavreia {mantêia) divination: prédiction par l'inspection des lignes de la main.

"■ Géomancie, du grec jn (ge) terre, et finvreia : art de deviner, soit par des lignes qu'on trace au hasard sur la terre, soit par les fentes n^ turelles qu'on remarque à sa surface.

^ Pyrrhonien, c'est-à-dire de la philosophie de Pyrrhon d'Élide (376 A.c), fondateur du pprhonisme ou du scepticisme, troisième école sortie de celle de Pj thagore.

Marp. Il m'apparaît que vous êtes là, et il me semble que je vous parle ; mais il n'est pas assuré que cela soit.

Sgan. Hé ! que diable ! vous vous moquez. Me voilà, et vous voilà bien nettement, et il n'y a point de me semble à tout cela. Laissons ces subtilités, je vous prie, et pai'lons de mon affaire. Je viens vous dire que j'ai envie de me marier. Marp. Je n'en sais rien.

Sgan. Je vous le dis.

Marp. Il se peut faire.

Sgan. La fille que je veux prendre est fort jeune et fort belle. Marp. Il n'est pas impossible.

Sgan. Ferai-je bien ou mal de l'épouser? Marp. L'un ou l'autre.

Sgan. [à part.'] Ah! ah! voici ime autre musique. \AMarp.'\ Je vous demande si je ferai bien d'épouser la fille dont je vous parle.

Marp. Selon la rencontre^.

Sgan. Ferai-je mal ?

Marp. Par aventure.

Sgan. De grâce, répondez-moi comme il faut. Marp. C'est mon dessein.

Sgan. J'ai une grande inclination pour la fille. Marp. Cela peut être.

Sgan. Le père me l'a accordée.

Marp. Il se pourrait.

Sgan. Mais, en l'épousant, je crains .... Marp. La chose est faisable.

Sgan. Qu'en pensez-vous?

Marp. Il n'y a pas d'impossibilité.

Sgan. Mais que feriez-vous, si vous étiez à ma place ? Marp. Je ue sais.

Sgan. Que me conseillez-vous de faire ? ' Marp. Ce qu'il vous plaira.

Sgan. J'enrage.

Marp. Je m'en lave les mains-.

Sgan. Au chable soit le vieux rêveur ! Marp. Il en sera ce qui pourra^.

Sgan. [à part.'] La peste du boiu-reau ! Je te ferai changer de note, chien de philosophe enragé. \Il donne des covpe de bâton à JÎarphurius .]

Marp. Ah! ah! ah!

Sgan. Te voilà pavé de ton galimatias, et me voilà content.

Marp. Comment ! Quelle insolence ! M'outrager de la sorte ! avoii' eu l'audace de battre mi philosophe comme moi !

Sgan. Corrigez, s'il vous plaît, cette manière de parler. Il faut douter de toutes choses ; et vous ne devez pas dire que je vous ai battu, mais qu'il vous semble que je voits ai battu.

Marp. Ah ! je m'en vais faire une plainte au commissaire du quartier*, des coups que j'ai reçus.

Sffan. Je m'en lave les mains.

Marp. J'en ai les marques sur ma personne,

Sgan, Il se peut faire.

Marp. C'est toi qui m'as ti-aité ainsi.

Sgan. Il n'y a pas d'impossibiUté.

Marp. J'aurai un décret contre toi.

Sgan. Je n'en sais rien.

Marp. Et tu seras condamné en justice.

Sgan. II en sera ce qui poui-ra.

Marp. Laisse-moi faii-e.

Molière. (Voi/ez la page 4ii.)

Schies du Festin de Pierre, comédie.

Don Juanj Sganarelle, La Violette, Ragotin, ses valets; un peu après M. Dimanche.

La Vio. Monsieur, voilà votre marchand, monsieur Dimanche, qui demande à vous pai-ler.

Sgan. Bon ! VoUà ce qu'il nous faut, qu'un compUment de créancier. De qtioi s^avise-t-il^ de nous venir demander de l'argent ; et que ne lui disais-tu que monsieur n'y est pas ?

La Vio. Il y a trois quarts d'heure que je le lui dis ; mais il ne Teut pas le croire, et s'est assis là-dedans pour attendre.

Sgan. Qu'il attende tant qu'il voudra.

Don Juan. Non, au contraire, faites-le entrer. C'est une fort mauvaise politique que de se faire celer aux créanciers. Il est bon de les payer de quelque chose : et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits sans leur donner un double", [à M. Dimanche qui eaJre.] Ah ! monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voii', et que je veux de mal à mes gens de ne vous pas £ûre entrer tout d'abord ! J'avais donné ordre qu'on ne me fît

» Double, espèce de monnaie ancienne, qui valait deux deniers.

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