NARRATIONS, TABLEAUX ET DESCRIPTIONS
CALME AU MILIEU DE l'oCÉAN".
Dix fois le soleil fit son tour sans que le vent fût apaisé. Il tombe enfin, et bientôt après mi calme profond lui succède. Les ondes, violemment émues, se balancent longtemps encore après que le vent a cessé. Mais insensiblement leurs sillons s'aplanissent^; et, sur une mer immobile, le navire, comme eucbaîué, cherche inutilement dans les airs un soufiîe qui l'ébranlé; la voile, cent fois déployée, retombe cent fois sur les mâts. L'onde, le ciel, im horizon vague où la vue a beau s'enfoncer" dans l'abîme de l'étendue ; un vide profond et sans bornes, le silence de l'immensité, voilà ce que présente aux matelots ce triste et fatal hémisphère. Consternés^ et glacés* d'effroi, ils demandent au ciel des orages et des tempêtes ; et le ciel, devenu d'airain comme la mer, ne leur offre de toutes parts qu'une affreuse sérénité. Les jours, les nuits s'écoulent dans ce repos funeste : ce soleil, dont l'éclat naissant ranime et réjouit la terre ; ces étoiles, dont les nochers'"^ aiment ;\ voir briller les feux étincelants ; ce liquide cristal des eaux, qu'avec tant de plaisir nous contemplons du rivage, lorsqu'il réfléchit la lumière et répète l'azur des cieux, ne forment plus qu'un spectacle funeste ; et tout ce qui, dans la nature, annonce la paix et la joie, ne porte ici que l'épouvante, et ne présage que la mort.
Cependant les vivres s'épuisent, on les réduit, ou les dispense'' d'une main avare et sévère. La nature qui voit tarir les sources de la vie en devient plus avide; et plus les ressources diminuent, plus on sent croître les besoins.
* Marmontel décrit daus cet extrait les souffrances de quelques-uns des premiers navigateurs espagnols qui explorèrent les côtes de l'Amérique, peu de temps après la découverte de cette contrée par Christophe Colomb.
*• Nocher, du latin nauclêrus.
OURAGAN A l'ÎLE-DE-FRANCE. 53
À la disette enfin succède la famine, fléau terrible sur la terre, mais plus terrible mille fois sur le vaste abîme des eaux ; car au moins sur la terre quelque lueur d'espérance peut abuser la douleur et soutenir le courage ; mais an milieu d'une mer immense, solitaire, et environné du néanf, l'homme, dans l'abandon de toute la nature, n'a pas même l'illusion pour le sauver du désespoir : il voit comme un abîme l'espace épouvantable qui l'éloigné de tout secours, sa pensée et ses vœux s'y perdent ; la voix même de l'espérance ne peut arriver jusqu'à lui.
Les premiers accès de la faim se font sentir sur le vaisseau : cruelle alternative de douleur et de rage, oii l'on voyait des malheureux, étendus sur les bancs, lever les mains vers le ciel avec des plaintes lamentables, ou courir, éperdus^ et furieux, de la proue à la poupe, et demander au moins que la mort vînt finir leurs maux !
Marmontel. Les Incas.
M.vRMOXTEL {Jean-François), Membre et secrétaire-perpétuel de rAcadémie française, né en 1723, mort en 1/99. Principaux ouvrages: Les Incas ou La destruction de l'empire du Pérou, et Be'lisaire, romans historiques; plusieurs opéras comiques ; Mélanges sur différents sujets philosophiques; et des Eléments de littérature, qu'on peut regarder comme son plus beau titre de gloue. Parmi ses Œuvres posthumes, on remarque sa Grammaire, ou plutôt un recueil d'observations grammaticales faites avec goût et justesse.
OURAGAN À jj ILE-DE-FRANCE'^.
Un de ces étés qui désolent de temps à autre les terres situées entre les tropiques vint étendre ici ses ravages. C'était vers la fin de décembre, lorsque le soleil au capricorne^ échauffe, pendant trois semaines, 1" Ile-de-France de
* Ile-de-France, ou Maurice, dans l'Océan-Indien, à l'ouest de Madagascar.
*" Le tropique du capricorne, le tropique austral, celui qui passe par le premier point du signe du capricorne.
ses feux verticaux. Le vent du sud-est^, qui y règne presque toute l'aimée n'y soufflait plus. De longs tourbillons de poussière s'élevaient sur les chemios, .et restaient suspendus en l'air. La terre se fendait de toutes parts ; l'herbe était brûlée ; des exhalaisons chaudes sortaient du flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étaient desséchés. Aucun nuage ne venait du côté de la mer. Seulement, pendant le jour, des vapeurs rousses s'élevaient de dessus ses plaines, et paraissaient, au coucher du soleil, comme les flammes d'un incendie. La nuit même n'apportait aucun rafraîchissement à l'atmosphère embrasée. L'orbe de la lune, tout rouge, se levait, dans un horizon embrumé^, d'une grandeur démesurée. Les troupeaux, abattus sur les flancs des collines, le cou tendu vcts le ciel, aspirant l'air, faisaient retentir les vallons de tristes mugissements. Le Cafre^ même qui les conduisait se couchait sur la terre pour y trouver de la fraîcheur; mais partout le sol était brûlant, et l'air étouffant retentissait du bourdonnement des insectes, qui cherchaient à se désaltérer dans le sang des hommes et des animaux.
Cependant ces chaleurs excessives élevèrent de l'océan des vapeurs qui couvrirent l'île comme un vaste parasol. Les sommets des montagnes les rassemblaient autour d'eux, et de longs sillons de feu sortaient de temps en temps de leurs pitons^ '^ embrumés. Bientôt des tonnerres afîreux firent retentir de leurs éclats les bois, les plaines et les vallons ; des pluies épouvantables, semblables à des cataractes, tombèrent du ciel. Des torrents écumeux se précipitaient le long des flancs de cette montagne ; le fond de ce bassin était devenu une mer ; le plateau où sont assises
• Il y a en France deux prononciations bien distinctes des mots est, ouest et sud. L'une, qui est la prononciation générale, fait sentir fortement les consonnes finales s( et d; on prononce ècële, ouècetë, sude. L'autre est la prononciation excei)tionnelIe en usage parmi les marins, et qui, particulièrement dans certains noms composés des rumbs du vent, change est en é, ouest en oua, et sud en su ou sur, comme sud-est, nord-ouest, sud-ouest, nord-est, qui se prononcent sué, noroua, suroua, nordé.
•" Cafre. Habitant de la Cafrérie.
' Piton, au figuré />ic d'une montagne ; au propre, clou dont la tête est percée en anneau.